‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 58 sur 470 · DE LA BOURBEUSE · texte numérisé non relu

DE LA BOURBEUSE

plantes qui y eroissent. On ne peut done pas les regarder comme entièrement reléguées au milieu des grandes eaux de l'Océan; de même on doit dire qu'aucune des tortues dont il nous reste à parler n’habite exclusivement l’eau douce ou les terrains élevés : toutes peuvent vivre sur la terre, toutes peuvent demeurer pendant plus ou moins de temps au milieu de l’onde douce et de l’onde amère, et l’on ne doit entendre ce que nous avons dit de la demeure des tortues de mer, et ce que nous ajouterons de celle des tortues d’eau douce et des tortues de terre, que comme indication du séjour qu’elles préfèrent, plutôt que d’une habitation exclusive. Tout ce qu’on peut assurer relativement à ces trois familles de tortues, c’est que le plus souvent on trouve la première au milieu des eaux salées , la seconde au milieu des eaux douces, la troisième sur les hauteurs ou dans les bois ; et leur habitation particulière a été déterminée par leur conformation tant intérieure qu’extérieure , ainsi que par la différence de la nourriture qu’elles recherchent , et qu’elles ne peuvent trouver que sur la terre, dans les fleuves ou dans la mer.

La bourbeuse est une des tortues que l’on rencontre le plus souvent au milieu des eaux douces ; elle est beaucoup plus petite qu'aucune tortue marine , puisque sa longueur , depuis le bout du museau jusqu’à l'extrémité de la queue, n'excède pas ordinairement sept ou huit pouces, et sa largeur trois ou quatre. Elle est aussi beaucoup plus petite que la tortue terrestre, appelée la Grecque : communément le tour de la carapace est garni de vingt-cinq lames , bordées de stries légères ; le disque l’est de treize lames striées de même, faiblement pointillées dans le centre , et dont les cinq de la rangée du milieu se relèvent en arête longitudinale. Cette couverture supérieure est nojirâtre et plus ou moins foncée.

La partie postérieure du plastron est terminée par une ligne droite ; la couleur générale de la peau de cette tortue tire sur le noir, ainsi que celle de la carapace; les doigts sont trèsdistincts l’un de l’autre, mais réunis par une membrane ; il y en a cinq aux pieds de devant, et quatre aux pieds de derrière ; le doigt extérieur de chaque pied de devant est communément sans ongle ; la queue est à peu près longue comme la moitié de la couverture supérieure ; au lieu de la replier sous sa carapace, ainsi que

la plupart des tortues de terre , la bourbeuse la tient étendue lorsqu'elle marche !; et c’est de là que lui vient le nom de rat aquatique, mus aquatilis, que les anciens lui ont donné ? ; lorsqu’on la voit marcher, on croirait avoir devant les yeux un lézard dont le corps serait caché sous un bouclier plus ou moins étendu. Ainsi que les autres tortues, elle fait entendre quelquefois un sifflement entrecoupé.

On la trouve non-seulement dans les climats tempérés et chauds de l’Europe *, mais encore en Asie, au Japon *, dans les grandes Indes, etc. On la rencontre à des latitudes beaucoup plus élevées que les tortues de mer : on l’a pèchée quelquefois dans les rivières de la Silésie; mais cependant elle ne supporterait que très-difficilement un climat très-rigoureux, et du moins elle ne pourrait pas y multiplier. Elle s’engourdit pendant l’hiver, même dans les pays tempérés. C’est à terre qu’elle demeure pendant sa torpeur : dans le Languedoc, elle commence vers la fin de l’automne à préparer. sa retraite; elle creuse pour cela un trou, ordinairement de six pouces de profondeur ; elle emploie plus d’un mois à cet ouvrage. Il arrive

| souvent qu’elle passe l'hiver sans être entière- P

ment cachée, parce que la terre ne retombe pas toujours sur elle, lorsqu'elle s’est placée au fond de son trou. Dès les premiers jours du

| printemps elle change d’asile; elle passe alors

la plus grande partie du temps dans l’eau; elle s’y tient souvent à la surface, et surtout lorsqu’il fait chaud , et que le soleil luit. Dans l'été, elle est presque toujours à terre. Elle multiplie

| beaucoup dans plusieurs endroits aquatiques

du Languedoc, ainsi qu’auprès du Rhône, dans les marais d'Arles, et dans plusieurs endroits de la Provence 5. M. le président de la Tour

| d'Aygue, dont les lumières et le goût pour les

sciences naturelles sont connus, a bien voulu m’apprendre qu’on trouva une si grande quantité de tortues bourbeuses dans un marais d’une demi-lieue de surface, situé dans la plaine de la Durance , que ces animaux suffirent pendant

4 Hist. nat. des ampbhibies et des poissons de la Sardaigne, pag. 12.

2 Rondelet, à l'endroit déjà cité.

5 Elle est en très-grand nombre dans toutes les rivières de la Sardaigne. Hist. nat. des Amphibies et des Poissons de ce royaume, par M. François Cette. Sassari, 1777, page 12.

4 Hist. gén. des Voyages, tome XL, page 582, édit. in-12.

5 Ces faits m'ont été communiqués par M. de Touchy, de la Société royale de Montpellier.

HISTOIRE NATURELIF

plus de trois mois à la nourriture des paysans | pendant longtemps sans prendre aucun aliment,

des environs.

Ce n’est qu’à terre que la bourbeuse pond ses

œufs; elle les dépose, comme les tortues de mer, dans un trou qu’elle creuse, et elle les recouvre de terre ou de sable ; la coque en est moins molle que celle des œufs des tortues franches, et leur couleur est moins uniforme. Lorsque les petites tortues sont écloses, elles n’ont quelquefois que six lignes ou environ de largeur ‘. La bourbeuse ayant les doigts des pieds plus séparés , et une charge moins pesante que la plupart des tortues, et surtout que la tortue terrestre , appelée la Grecque , il n’est pas Surprenant qu’elle marche avec bien moins de lenteur lorsqu'elle est à terre, et que le terrain est uni. .

Les bourbeuses, ou les tortues d’eau douce proprement dites, croissent pendant très-longtemps, ainsi que les tortues de mer; mais le temps qu’il leur faut pour atteindre à leur entier développement est moindre que celui qui est nécessaire aux tortues franches, attendu qu’elles sont plus petites : aussi ne vivent-elles pas si longtemps. On a cependant observé que lorsqu’elles n’éprouvent point d’accident , cles parviennent jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans et plus; et ce grand nombre d’années ne prouve-t-il pas la longue vie que nous avons cru devoir attribuer aux grandes tortues de mer ?

Le goût que la tortue d’eau douce a pour les limaçons, pour les vers, et pour les insectes dépourvus d'ailes, qui habitent les rives qu’elle fréquente, ou qui vivent sur la surface des

eaux , l’a rendue utile dans les jardins , qu’elle

délivre d'animaux nuisibles , sans y causer aueun dommage. On la recherche d’ailleurs à cause de l’usage qu’on en fait en médecine, ainsi que de quelques autres tortues : elle devient comme domestique ; on la conserve dans des bassins pleins d’eau, sur les bords desquels On à soin de mettre une planche qui s’étende jusqu’au fond, quand ces mêmes bords sont trop escarpés , afin qu’elle puisse sortir de sa retraite , et aller chercher sa petite proie. Lorsque l’on peut craindre qu’elle ne trouve pas une nourriture assez abondante, on y supplée par du son et de la farine. Au reste, elle peut, comme les autres quadrupèdes ovipares, vivre

* Note communiquée par M. le président de la Tour d'Aygue.

et même quelque temps après avoir été privée d’une des parties du corps qui paraissent le plus essentielles à la vie, après avoir eu la tête coupée !.

Autant on doit la multiplier dans les jardins que l’on veut garantir des insectes voraces , autant on doit l’empêcher de pénétrer dans les étangs et dans les autres endroits habités par les poissons. Elle attaque même, dit-on, ceux qui sont d’une certaine grosseur; elle les saisit sous le ventre, elle les y mord, et leur fait des blessures assez profondes pour qu'ils perdent leur sang, et s’affaiblissent bientôt ; elle les entraîne alors au fond de l'eau, et elle les y dévore avec tant d’avidité, qu’elle n’en laisse que les arêtes et quelques parties Cartilagineuses de la tête : elle rejette aussi quelquefois leur vessie aérienne, qui s'élève à la surface de l’eau, et par le moyen des vessies à air, que l’on voit nager sur les étangs, l’on peut

juger que le fond est habité par des tortues

bourbeuses.

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