LES CROCODILES
Lorsqu'on compare les relations des voyageurs , les observations des naturalistes , et les descriptions des nomenclateurs , pour déterminer si l’on doit compter plusieurs espèces de crocodiles , ou si les différences qu’on a remarquées dans les individus ne tiennent qu’à l’âge, au sexe et au climat, on rencontre beaucoup de contradictions, tant sur la forme que sur la couleur , la taille, les mœurs et l’habitation de ce grand quadrupède ovipare. Les voyageurs lui ont rapporté ce qui ne convenait qu’à d’autres grands lézards très-différents du crocodile, par leur conformation et par leurs habitudes ; ils lui en ont même donné les noms. Ils ont dit ue le crocodile s’appelait tantôt Ligan, tantôt Guan ! ; noms qui ne sont que des contractions de celui du lézard Zquane. C’est d’après ces diversités de noms, de formes et de mœurs, qu’ils ont voulu regarder les crocodiles comme
1 Hist. gén des Veyages, livre VII,
formant plusieurs espèces distinctes : mais tous les vrais crocodiles ont cinq doigts aux pieds de devant, quatre doigts palmés aux pieds de derrière, et n’ont d'ongles qu’aux trois doigts intérieurs de chaque pied. En examinant donc uniquement tous les grands lézards qui présentent ces caractères , et en observant attentivement les différences des divers individus, tant d’après les crocodiles que nous avons vus nousmêmes, que, d’après les descriptions des auteurs et les récits des voyageurs, nous avons cru ne devoir compter que trois espèces parmi ces énormes animaux *.
La première est le crocodile ordinaire ou proprement dit, qui habite les bords du Nil; on Pappelle Alligator, principalement en Afrique , et l’on pourrait le désigner par le nom de Crocodile vert, qui lui a déjà été donné. La seconde est le Crocodile noir, que M. Adanson a vu sur la grande rivière du Sénégal ; et la troisième, le crocodile qui habite les bords du Gange, et auquel nous conservons le nom de Gawial , qui lui a été donné dans l’Inde. Ces trois especes se ressemblent par les caractères distinctifs des crocodiles, que nous venons d’indiquer ; mais elles diffèrent les unes des autres par d’autres caractères que nous rapporterons dans leurs articles particuliers.
On a donné aux crocodiles d'Amérique le nom-de Cayman , que l’on a emprunté des Indiens ; nous en avons comparé avec soin plusieurs individus de différents âges , avec des crocodiles du Nil, et nous avons pensé qu’ils sont absolument de la même espèce que ces crocodiles d'Égypte ; ils ne présentent aucune différence remarquable qui ne puisse être rapportée à l’influence du climat. En effet, si leurs mâchoires sont quelquefois moins allongées, elles ne diffèrent jamais assez, par leur raccourcissement , de celles des crocodiles du Nil, pour que les caymans constituent une espèce distincte , d'autant plus que cette différence est très-variable , et que les crocodiles d’Amérique ressemblent autant à ceux du Nil par le nombre de leurs dents, qu’un individu ressemble à un autre parmi ces derniers crocodiles. On a prétendu que le cri des caymans était plus faible,
4 Nous verrons bientôt que le genre CROCODILE se COMpose au moins d’une douzaine d'espèces, susceptibles d'être divisées en trois groupes ou sous-genres, sous les noms de Crocodiles proprement dits, de Caymans et de Gavials. C'est à M. Cuvier principalement qu'on doit la séparation de Ces espèces. D.
leur courage moins grand, et leur longueur moins considérable ; mais cela n’est vrai tout au plus que des crocodiles de certaines contrées de l'Amérique, et particulièrement des côtes de la Guyane. Ceux de la Louisiane font entendre une sorte de mugissement pour le moins aussi fort que celui des crocodiles de l’ancien continent , qu’ils surpassent quelquefois par leur grandeur et par leur hardiesse , tandis que nous voyons d’un autre côté, dans l’ancien monde, plusieurs pays où les crocodiles sont presque muets , et présentent une sorte de làcheté et de douceur de mœurs égales, pour le moins, à celles des crocodiles de la Guyane.
Les crocodiles du Nil et ceux d'Amérique ne forment donc qu’une espèce , dont la grandeur et les habitudes varient dans les deux continents , suivant la température , l'abondance de la nourriture , le plus ou moins d'humidité, etc. Cette première espèce est donc commune aux deux mondes, pendant que le crocodile noir n’a été encore vu qu’en Afrique, et le gavial sur les bords du Gange.
Les voyageurs qui sont allés sur les côtes orientales de l'Amérique méridionale, disent que l’on y rencontre de grands quadrupèdes ovipares, qu’ils regardent comme une petite espèce de caymans, bien distinete de l’espèce ordinaire. Cette prétendue espèce de cayman est celle d’un grand lézard, que l’on nomme Dragonne, et qui parvient quelquefois à la longueur de cinq ou six pieds. Notre opinion à ce sujet a été confirmée par un fort bon observa-
- teur qui arrivait de la Guyane, à qui nous
avons montré la dragonne, et qui l’a reconnue
pour le lézard qu’on y appelle la pefile espèce de Cayman.
Le navigateur Dampier à aussi voulu regarder comme une nouvelle espèce de crocodile, de très-grands lézards que l’on trouve dans la Nouvelle - Espagne, ainsi que dans d'autres contrées de l’Amérique ! , et auxquels les Espagnols ont donné également le nom de Cayman. Mais il nous paraît que les quadrupèdes ovipares, désignés par Dampier sous les noms de Crocodile et de Cayman , sont de l’espèce des grands lézards que l’on a nommés Fouettequeue. Ys présentent en effet le caractère distinctif de ces derniers ; lorsqu'ils courent, ils portent, suivant Dampier lui-même, leur queue
! Dampier, tom. LE, pag. 287 et suiv.
retroussée et repliée par le bout en forme d’are, tandis que les vrais crocodiles ont toujours la queue presque trainante.
D'ailleurs les vrais crocodiles ont, dans tous les pays, quatre glandes qui répandent une odeur de musc bien sensible. Les grands lézards que Dampier a voulu comprendre parmi ces animaux n’en ont point, suivant lui; nous avons done une nouvelle preuve que ces lézards de Dampier ne forment pas une quatrième.
espèce de crocodiles. |
Nous allons examiner de près les trois espèces que nous croyons devoir compter parmi ces lézards géants, en commençant par celle qui habite les bords du Nil, et qui est la plus anciennement connue.