Histoire naturelle de Lacépède
Chargés de consigner dans les annales des sciences les services qu’elles ont reçus de nos confrères et les principaux traits de la vie de tant d’hommes célèbres, nous nous acquittons d’un devoir si honorable avec le zèle d’amis etde disciples pleins de respect pour leur mémoire ; mais le temps qui nous est départi dans ces solennités littéraires ne nous permet ni de les présenter tous à la reconnaissance du public , ni même de lire en entier des biographies déjà si courtes pour tout ce qu’elles devraient faire connaître. C’est en tête de l’éloge d’un savant et d’un homme d’état , dont la vie a été si longue et si pleine , et qui se recommande par tant de bonnes actions et tant de beaux ouvrages , qu’il nous a surtout paru nécessaire de rappeler ces circonstances. Heureusement c’est aussi dans un pareil éloge qu’il y a le moins d’inconvénient à se restreindre : le souvenir d’un homme tel que M. de Lacépède est dans tous les cœurs , et il n’est aucun de mes auditeurs qui ne puisse suppléer à ce que la brièveté du temps me forcera d’omettre.
Bernard-Germain-Étîenne DELAVILLE , si connu dans le monde et dans les sciences sous le titre de Comte de LACÉPÈDE, naquit à Agen le 2 G décembre 1756, de Jean-Joseph-Médard DELAVILLE, lieutenant-général de la sénéchausée, et de Marie de LAFOND.
Sa famille était considérée dans sa province et y avait contracté des alliances distinguées , mais M . de Lacépède trouva dans les papiers qu’elle conservait des traces d’une origine beaucoup plus illustre qu’on ne pouvait la lui supposer. Il crut y découvrir que c’était une branche d’une maison connue en Lorraine dès le onzième siècle, et qui prenait son nom du bourg de Ville-sur- lion , dans le diocèse de Verdun , mai-
* Lu k l’Académie des sciences, le 3 juin 1826.
son qui a fourni un régent à la Lorraine , et qui s’est alliée aux princes de Bourgogne , de Lorraine et de Bade , ainsi qu’à beaucoup de familles de notre première noblesse. M. de Lacépède s’y rattachait par Arnaud de Ville, seigneur de Domp-Julien , que le roi Charles VIII, pendant sa possession éphémère du royaume de Naples, avait fait duc de Monte-San-Giovanni , et qui , étant devenu gouverneur de Montélimart , se rendit célèbre en histoire naturelle , pour avoir escaladé le premier le mont Aiguille, ce rocher inaccessible qui passait pour l’une des sept merveilles du Dauphiné. Nous avons même vu un arbre généalogique dressé en Allemagne où notre académicien prenait le titre de Duc de Mont-Saint- Jean , et où il écartelait les armes de Ville de celles de Lorraine et de Bourgogne ancien. Mais , quoi qu’il en soit d’une filiation qui ne paraît pas avoir été constatée dans les formes reçues en France, nous devons dire que cette recherche ne fut pour M. de Lacépède qu’une affaire de curiosité, et que, loin de s’en prévaloir, même , comme le disait un homme d’une haute extraction, contre la vanité des autres , il entra dans le monde bien résolu à ne marquer sa naissance que par une politesse exquise. Chacun peut se souvenir que c’est une résolution à laquelle il n’a jamais manqué ; quelques-uns ont pu trouver même qu’il mettait à la remplir une sorte de superstition ; et il est très-vrai qu’il ne passait pas volontairement le premier à une porte, qu’il rendait toujours le dernier salut , et qu’il n’y avait point d’auteur, si vain qu’il fût , qui , lui présentant un ouvrage , ne s’étonnât lui-même des éloges qu’il en recevait ; mais ce qui n’est pas moins vrai , c’est que ces démonstrations n’avaient rien de calculé ni de factice, et qu’elles prenaient leur source dans un sentiment profond de bienveillance et de bonne opinion des autres : aussi était-il encore plus obligeant que poli , et
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ÉLOGE HISTORIQUE
rendait-il plus de services, répandait-il plus de bienfaits qu’il ne donnait d’éloges. Ces dispositions affectueuses qui l’ont animé si longtemps et qu’il a portées plus loin peut-être qu’aucun autre homme, avaient été profondément imprimées dans son cœur par sa première éducation. M. Delaville, son père , veuf de bonne heure , l’élevait sous ses yeux avec une tendresse d’autant plus vive qu’il retrouvait en lui l’image d’une épouse qu’il avait fort aimée. Il exigeait des maitres qu’il lui donnait autant de douceur que de lumières, et ne lui laissait voir que des enfants dont les sentiments répondissent à ceux qu’il désirait lui inspirer; M. de Chabannes, évêque d’Agen, et ami de M. Delaville, le secondait dans ces attentions recherchées ; il recevait le jeune Lacépède, l’encourageait dans ses études , et lui permettait de se servir de sa bibliothèque ; mais tout en ayant l’air de ne pas le gêner dans le choix de ses lectures , M. de Chabannes et M. Delaville s’arrangeaient pour qu’il ne mît la main que sur des livres excellents. C’est ainsi que pendant toute sa jeunesse il n’avait eu occasion de se faire l’idée ni d’un méchant homme, ni d’un mauvais auteur. A douze et treize ans , selon ce qu’il dit lui-même dans des mémoires que nous avons sous les yeux , il se figurait encore que tous les poètes ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fénelon ; et sans doute il imaginait aussi que l’ambition et le désir de la gloire ne produisent pas sur les hommes d’autres effets que ceux que l’émulation avait fait naître parmi ses jeunes camarades.
Les occasions de se désabuser ne lui manquèrent probablement pas pendant sa longue vie et dans ses diverses carrières, mais elles ne parvinrent point à effacer tout à fait les douces illusions de son enfance. Son premier mouvement a toujours été celui d’un optimiste qui ne pouvait croire ni à de mauvais sentiments ni à de mauvaises intentions ; à peine se permettait-il de supposer que l’on pût se tromper ; et ces préventions d’un genre si rare l’ont dirigé dans ses actions et dans ses écrits , non moins que dans ses habitudes de société. Plus d’une fois dans ses ouvrages il lui est échappé quelque erreur, pour n’avoir pas voulu révoquer en doute le témoignage d’un autre écrivain, et dans les affaires il était toujours le premier à chercher des excuses pour ceux qui le contrariaient. Un homme d’esprit a dit de lui qu’il ne savait pas trouver de tort à un autre.
et cela était vrai même de ses ennemis ou de ses détracteurs.
Buffon était du nombre des auteurs que de bonne heure on lui avait laissé lire, il le portait avec lui dans ses promenades; c’était au milieu du plus beau pays clu monde, sur les bords de cette vallée si féconde de la Garonne , en face de ces collines si riches , de cette vue que les cimes des Pyrénées terminent si majestueusement , qu’il se pénétrait des tableaux éloquents de ce grand écrivain ; sa passion pour les beautés de la nature naquit donc en même temps que son admiration pour le grand peintre à qui il devait d’enavoir plus vivement éprouvé les jouissances, et ces deux sentiments demeurèrent toujours unis dans son âme. Il prit Buffon pour maître et pour modèle; il le lut et le relut au point de le savoir par cœur , et dans la suite il en porta l’imitation jusqu’à calquer la coupe et la disposition générale de ses écrits sur celles de V Histoire naturelle.
Cependant les circonstances avaient encore éveillé en lui un autre goût qui ne convenait pas moins à une imagination jeune et méridionale : celui de la musique. Son père, son précepteur , presque tous ses parents étaient musiciens; ils se réunissaient souvent pour exécuter des concerts. Le jeune Lacépède les écoutait avec un plaisir inexprimable, et bientôt la musique devint pour lui une seconde langue qu’il écrivit et qu’il parla avec une égale facilité. On aimait à chanter ses airs , à l’entendre toucher du piano ou de l’orgue. La ville entière d’Agen applaudit à un motet qu’on l’avait prié de composer pour une cérémonie ecclésiastique , et de succès en succès il avait été conduit jusqu’au projet hardi de remettre Armide en musique, lorsqu’il apprit par les journaux que Gluck travaillait aussi à cet opéra. Cette nouvelle le fit renoncer à son entreprise ; mais il ne put résister à la tentation de communiquer ses essais à ce grand compositeur , et il en reçut le compliment qui pouvait le toucher le plus : Gluck trouva que le jeune amateur s’était plus d’une fois rencontré avec lui dans ses idées.
Pendant le même temps , M. de Lacépède s’adonnait avec ardeur à la physique. Dès l'âge de douze ou treize ans , et sous les auspices de M. de Chabannes, il avait formé avec les jeunes camarades que la prévoyante sagesse de son père lui avait choisis, une espèce d’académie dont plusieurs membres sont devenus ensuite membres ou correspondants de l’Institut. Leurs occupations d’abord conformes à leur âge, devin-
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DU COMTE DE LACÉPÈDE
rent par degrés plus sérieuses : ils faisaient ensemble des expériences sur l’électricité , sur l’aimant et sur les autres sujets qui occupaient le plus alors les physiciens; et M. de Lacépède ayant conclu de ces expériences quelques propositions qui lui semblèrent nouvelles , le choix de celui à qui il devait les soumettre ne fut pas douteux : il les adressa au grand naturaliste dont il admirait tant le génie , et il en reçut une réponse non moins flatteuse que celle du grand musicien. Buffon le cita même en termes honorables dans quelques endroits de ses suppléments.
C’était, on le croira volontiers, plus d’encouragement qu’il n’en fallait pour exalter un homme de vingt ans. Plein d’espérance et de feu , il accourt à Paris avec ses partitions et ses registres d’expériences ; il y arrive dans la nuit, et le matin de bonne heure il est au Jardin du Roi. Buffon , le voyant si jeune , fait semblant de croire qu’il est le fils de celui qui lui avait écrit , et le comble d’éloges. Une heure après chez Gluck, il en est embrassé avec tendresse. Il s’entend dire qu’il a mieux réussi que Gluck lui-même dans le récitatif : Il est enfin dans ma puissance, que Jean-Jacques Rousseau a rendu si célèbre. Le même jour , M. de Moutazet , archevêque de Lyon , son parent , membre de l’Académie française, le garde à un dîner où se devait trouver l’élite des académiciens. On y lit des morceaux de poésie et d’éloquence : il y prend part à une de ces conversations vives et nourries , si rares ailleurs que dans une grande capitale. Enfin il passe le soir dans la loge de Gluck à entendre une représentation d’Alceste. Cette journée ressembla à un enchantement continuel ; il était transporté , et ce fut au milieu de ce bonheur qu’il fit le vœu de se consacrer désormais à la double carrière de la science et de l’art musical.
Ses plans étaient bien ceux d’un jeune homme qui ne connaît encore de la vie que ses douceurs , et du monde que ce qu’il a d’attrayant. Rendre à l’art musical , par une expression plus vive et plus variée , ce pouvoir qu’il exerçait sur les anciens , et dont les récits nous étonnent encore ; porter dans la physique cette élévation de vues et ces tableaux éloquents par lesquels Y Histoire naturelle de Buffon avait acquis tant de célébrité; voilà ce qu’il se proposait, ce que déjà dans son idée il se représentait comme à moitié obtenu.
On conçoit que ni l’un ni l’autre de ces projets ne pouvait se présenter sous le même jour
à de graves magistrats ou à de vieux officiers tels qu’étaient presque tous ses parents. Non pas qu’ils pensassent comme ce frère de Descartes , conseiller dans un parlement de province , qui croyait sa famille déshonorée , parce qu’elle avait produit un auteur; les esprits étaient plus éclairés à Agen vers la fin du dixhuitième siècle qu’en Bretagne dans le commencement du dix-septième ; mais des hommes expérimentés pouvaient craindre qu’un jeune homme ne présumât trop de ses forces, et qu’un vain espoir de gloire n’eût pour lui d’autre effet que de lui faire manquer sa fortune. D’après ses liaisons etses alliances il pouvait espérer un sort également honorable dans la robe, dans l’armée ou dans la diplomatie : on lui laissait le choix d’un état, mais on le pressait d’en prendre un ; et sa tendresse pour ses parents l’aurait peut-être emporté sur ses projets , s’il ne se fût présenté à lui un moyen inattendu de sortir d’embarras. Un prince allemand, dont il avait fait la connaissance à Paris , se chargea de lui procurer un brevet de colonel au service des Cercles , service peu pénible comme on sait , ou plutôt qui n’en était pas un ; car nous apprenons de M. de Lacépède, dans ses Mémoires, que, bien qu’il ait fait vers ce temps-là deux voyages en Allemagne, il n’a jamais vu son régiment. Mais enfin, tel qu’il était, ce service donnait un titre , un uniforme et des épaulettes ; la famille s’en contenta , et le jeune colonel eut désormais la permission de se livrer à ses goûts. Ce qu’il y eut de plus plaisant, c’est que, bien autrement persuasif que Descartes , il détermina son père lui-même à quitter la robe , à accepter le titre de conseiller d’épée du Landgrave de Hesse-Hombourg, et à paraître dans le monde , vêtu en cavalier. Ce bon vieillard se proposait de venir s’établir à Paris avec son fils, lorsque la mort l’enleva après une maladie douloureuse en 17 83.
Dans le double plan de vie que M. de Lacépède s’était tracé , il y avait une moitié , celle de la science , où le succès ne dépendait que de 1 ui-même ; mais il en était une autre où il ne pouvait l’espérer que du concours d’une multitude de volontés que l’on sait assez ne pas se mettre aisément d’accord.
Sur une invitation de Gluck, et en partie avec les avis de ce grand maître , il avait composé la musique d’un opéra '. Après deux ou trois ans
* L’opéra d'Omphale. Il avait travaillé sur celui d 'Atcxjone. Il donne une idée de ces compositions dans sa Pué tique sur la Musique.
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de travail et de sol licitations, il en avait obtenu une première répétition; deux ans encore après on en fit la répétition générale; les acteurs, l’orchestre et les assistants lui présageaient un grand succès , lorsque l’humeur subite d’une actrice fit tout suspendre. M. de Lacépêde supporta cette contrariété conformément à son caractère, avec douceur et politesse ; mais il jura à part lui qu’on ne l’y prendrait plus , et il se décida à ne faire désormais de musique que pour ses amis.
On aurait regret à cette résolution , si de la théorie que se fait un artiste on pouvait conclure quelque chose touchant le mérite de ses œuvres. La Poétique de la Musique , que M. de Lacépède publia en 17 85 ', annonce un homme rempli du sentiment de son art , et peut-être un homme qui accorde trop à sa puissance ; elle se fonde essentiellement sur le principe de l’imitation : la musique, selon l’auteur, n’est que le langage ordinaire dont on a ôté toutes les articulations, et dont on a soutenu tous les tons en les élevant aussi haut ou en les portant aussi nas que l’ont souffert les voix qui devaient les former et l’oreille qui devait les saisir , et en leur donnant par ces deux moyens une expression plus forte, puisqu’elle est à la fois plus durable, plus étendue et plus variée. Elle exprime plus vivement nos passions et le désordre de nos agitations intérieures , en franchissant de plus grands intervalles de l’échelle musicale et en les franchissant plus rapidement; elle recueille les cris que la passion arrache, ceux de la douleur, ceux de la joie, tous les tons enfin que la nature a destinés à accompagner et par conséquent à caractériser les effets que la musique veut peindre. De l’identité du langage , de celle des sentiments qu’ils ont à exprimer , résultent, pour le musicien, les mêmes devoirs que pour le poète. Toute pièce de musique , qu’elle soit ou non jointe à des paroles , est un poème; mêmes précautions dans l’exposition, mêmes règles dans la marche, même succession dans les passions; tous les mouvements en doivent être semblables ; il n’est point de caractère, point de situation que le musicien ne doive et ne puisse rendre par les signes qui lui sont propres. L’auteur jugeait même possible de rappeler à l’esprit les choses inanimées , par l’imitation des sons qui les accompagnent d’ordinaire , ou même par des combinaisons de sons propres à réveiller des idées analogues.
4 Deux volumes in -8°.
Cet ouvrage , écrit avec feu , et plein de cette éloquence naturelle à un jeune homme passionné pour son sujet, fut accueilli avec faveur, surtout par l’un des deux partis qui divisaient alors les amateurs de musique , celui des gluckistes , qui y reconnurent les principes de leur chef exprimés avecplus de netteté et d’élégance que ce chef ne l’aurait pu faire. Le grand roi de Prusse Frédéric II lui-même, comme on sait musicien et poète, et dont les compliments n’étaient pas du style de chancellerie, lui écrivit une lettre flatteuse; et ce qui lui fit peut-être encore plus de plaisir , le célèbre Sacchini lui marqua sa satisfaction dans les termes les plus vifs.
M. de Lacépêde , nous devons l’avouer, ne fut pas aussi heureux dans ses ouvrages de physique , son Essai sur V Électricité 1 et sa Physique générale et particulière 2. Buffon, qui, sur les sens, sur l’instinct, sur la génération des animaux , sur l’origine des mondes , n’avait à traiter que de phénomènes qui échappent encore à l’intelligence, pouvait, en se bornant à les peindre, mériter le titre qui lui est si légitimement acquis de l’un de nos plus éloquents écrivains ; il le pouvait encore lorsqu’il n’avait à offrir que les grandes scènes de la nature ou les rapports multipliés de ses productions , ou les variétés infinies du spectacle qu’elles nous présentent ; mais aussitôt qu’il veut remonter aux causes et les découvrir par les simples combinaisons de l’esprit ou plutôt par les efforts de l’imagination, sans démonstration et sans analyse , le vice de sa méthode se fait sentir aux plus prévenus. Chacun voit que ce n’est qu’en se faisant illusion par l’emploi d’un langage figuré qu’il a pu attribuer à des molécules organiques la formation des cristaux ; trouver quelque chose d’intelligible dans ce moule intérieur, cause efficiente , selon lui , de la reproduction des êtres organisés ; croire expliquer les mouvements volontaires des animaux et tout ce qui chez eux approche de notre intelligence, par une simple réaction mécanique de la sensibilité, semer, en un mot , un ouvrage dont presque partout le fond et la forme sont également admirables , d’une foule de ces hypothèses vagues , de ces systèmes fantastiques qui ne servent qu’à le déparer. A plus forte raison, un pareil langage ne pouvait-il être reçu avec approbation dans les matières telles que la physique, où
4 Deux vol. in-12. Paris, <785.
2 Deux vol. in-12. Paris, <784.
DU COMTE DE LACÉPÈDE. '
déjà le calcul et l’expérience étaient depuis longtemps reconnus comme les seules pierres de touche de la vérité. Ce n’est pas lorsqu’un esprit juste a été éclairé de ces vives lumières qu’il préfère une période compassée à une observation positive, ou une métaphore à des nombres précis. Ainsi, avec quelque talent que M. de Lacépède ait soutenu ses hypothèses , les physiciens se refusèrent à les admettre , et il ne put faire prévaloir ni son opinion que l’électricité est une combinaison du feu avec l’humidité de l’intérieur de la terre , ni celle que la rotation des corps célestes n’est qu’une modification de l’attraction , ni d’autres systèmes que rien n’appuyait et que rien n’a confirmés. Mais , si la vérité nous oblige de rappeler ces erreurs de sa jeunesse, elle nous oblige de déclarer aussi qu’il se garda d’y persister. 11 n’acheva point sa Physique, et dans la suite il retira autant qu’il put les exemplaires de ces deux ouvrages , qui , en conséquence, sont devenus aujourd’hui assez rares.
Heureusement pour sa gloire , Buffon , qui ne pouvait avoir sur cette méthode les mêmes idées que son siècle, et qui peut-être, avec cette faiblesse trop naturelle aux vieillards, trouvait dans les aberrations mêmes que nous venons de signaler un motif de plus de s’attacher à son jeune disciple , lui rendit le service de lui ouvrir une voie où il pourrait exercer son talent sans contrevenir aux lois impérieuses de la science.
11 lui proposa de continuer la partie de son Histoire naturelle qui traite des animaux ; et pour qu’il pût se livrer plus constamment aux études qu’exigeait un pareil travail , il lui offrit la place de garde et sous-démonstrateur du Cabinet du Roi , dont Daubenton le jeune venait de se démettre 1 . L’héritage était trop beau pour que M. de Lacépède ne l’acceptât pas avec une vive reconnaissance , et avec toutes ses charges , car cette place en était une et une grande. Tort assujettissante et un peu subalterne, elle correspondait mal à sa fortune et au rang qu’il s’était donné dans le monde , et toutefois il lui suffit de l’avoir acceptée pour en remplir les devoirs avec autant de ponctualité qu’aurait pu le faire le moindre gagiste. Tout le temps qu’elle resta sur le même pied , il se tenait les jours publics dans les galeries , prêt à répondre avec sa politesse accoutumée à toutes les questions des curieux, et ne mon-
1 En 1783.
trant pas moins d’égards aux plus. pauvres personnes du peuple, qu’aux hommes les plus considérables ou aux savants les plus distingués. C’était ce que bien peu d’hommes dans sa position auraient voulu faire; mais il le faisait pour plaire à un maître chéri, pour se rendre digne de lui succéder , et cette idée ennoblissait tout à ses yeux.
Dès 1788 , quelques mois encore avant la mort de Buffon , il publia le premier volume de son Histoire des Reptiles , qui comprend les quadrupèdes ovipares ; et , l’année suivante , il donna le second , qui traite des serpents 1 .
Cet ouvrage , par l’élégance du style , par l’intérêt des faits qui y sont recueillis , fut jugé digne du livre immortel auquel il faisait suite, et on lui trouva même, relativement à la science, des avantages incontestables. 11 marque les progrès qu’avaient faits les idées depuis quarante ans que V Histoire naturelle avait commencé à paraître , progrès qui avaient été préparés par les travaux mêmes de l’homme qui s’était le plus efforcé de les combattre ; mais en le considérant sous un autre point de vue , il peut servir aussi de témoin des progrès que la science a faits pendant les quarante ans écoulés depuis qu’il a paru.
On n’y voit plus rien de cette antipathie pour les méthodes et pour une nomenclature précise dont Buffon a répété si souvent les expressions. M. de Lacépède établit des classes , des ordres, des genres ; il caractérise nettement ces subdivisions ; il énumère et nomme avec soin les espèces qui doivent se ranger sous chacune d’elles ; mais s’il est aussi méthodique que Linnæus , il ne l’est pas plus philosophiquement. Ses ordres , ses genres , ses divisions de genres , sont les mêmes , fondés sur des caractères bien apparents , mais souvent peu d’accord avec les rapports naturels. 11 s’inquiète peu de l’organisation intérieure. Les grenouilles , par exemple , y demeurent dans le même ordre que les lézards et que les tortues , parce qu’elles ont quatre pieds ; les reptiles bipèdes en sont séparés , parce qu’ils n’en ont que deux ; les salamandres ne sont pas mêmes distinguées des autres lézards par le genre. Quant au nombre des espèces , cet ouvrage rend l’augmentation actuelle de nos richesses encore bien plus sensible que les perfectionnements de nos méthodes. M. de Lacépède, quoique peut-être le plus fa-
{ Hisl. naî, générale et particulière des Quadrupèdes ovipares: 1 vol in-4°, 1788. — Des Serpents ; t vol. in-4", 1789
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vorisé des naturalistes de son temps , puisqu’il avait à sa disposition le cabinet que l’on regardait généralement comme le plus considérable , n’en compta que 288 , dont au moins un tiers n’étaient pas alors au Muséum et avaient été prises dans d’autres auteurs; et le cabinet, sans avoir à beaucoup près encore tout ce qui est connu, en possède maintenant plus de 900. Remarquons cependant que M. de Lacépède , à l’exemple de Buffon et de Linnæus , était trop enclin à réunir beaucoup d’espèces , comme si elles n’en formaient qu’une seule , et que c’est ainsi qu’il n’a admis qu’un crocodile et qu’un monitor , au lieu de dix ou de quinze de ces reptiles qui existent réellement ; d’où il est arrivé qu’il a placé le même animal dans les deux continents , lorsque souvent on ne le trouverait que dans un canton assez borné de l’un ou de l’autre ; mais ces erreurs étaient inévitables à une époque où l’on n’avait pas , comme aujourd’hui , des individus authentiques apportés de chaque contrée par des voyageurs connus et instruits.
Buffon venait de mourir. Ce deuxième volume est terminé par un éloge de ce grand homme, ou plutôt par un hymne à sa mémoire, par un dithyrambe éloquent que l’auteur suppose chanté dans la réunion des naturalistes , en l’honneur de celui qui a plané au-dessus du globe et de ses âges , qui a vu la terre sortant des eaux, et les abîmes de la mer peuplés d’êtres dont les débris formeront un jour de nouvelles terres ; de celui qui a gravé sur un monument pius durable que le bronze les traits augustes du roi de la création , et qui a assigné aux divers animaux leur forme , leur physionomie , leur caractère , leur pays et leur nom. Telles sont les expressions pompeuses et magnifiques dans lesquelles s’exhalent les sentiments qui remplissent le cœur de M. de Lacépède. Ils y sont portés jusqu’à l’enthousiasme le plus vif; mais c’est un Buffon qui l’inspire, et il l’inspire à son ami , à son jeune élève, à celui qu’il a voulu faire héritier de son nom et de sa gloire. Sans doute le bonheur est grand des hommes qui , après eux , peuvent laisser de telles impressions; mais c’en est un aussi , et peut-être un plus grand , de les éprouver à ce degré.
A cette époque , un changement se préparait dans l’existence jusque-là si douce de notre naturaliste. Des événements aussi grands que peu prévus venaient de changer tout en France. Le pouvoir n’était plus que le produit journa¬
lier de la faveur populaire , et chaque mois voyait tomber à l’essai quelque grande réputation , ou s’élever du sein de l’obscurité quelque personnage jusque-là inaperçu. Tout ce que la France avait d’hommes de quelque célébrité furent successivement invités ou entraînés à prendre part à cette grande et dangereuse loterie ; et M . de Lacépède , que son existence , sa réputation littéraire , et une popularité acquise également par l’aménité et par la bienfaisance , désignaient à toutes les sortes de suffrages , eut moins de facilité qu’un autre à se soustraire au torrent. On le vit successivement président de sa section , commandant de garde nationale , député extraordinaire de la ville d’Agen près de l’assemblée constituante, membre du Conseil général du département de Paris, président des électeurs , député à la première législature 1 , et président de cette assemblée 2. Plus d’une fois placé dans les positions les plus délicates , il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fonds de son caractère , et ces formes agréables qui en embellissaient l’expression ; mais à une pareille époque ce n’étaient pas ces qualités qui pouvaient donner de la prépondérance ; elles ne touchaient guère ni les furieux qui assaillaient autour de l’assemblée ceux qui ne votaient pas à leur gré, ni les lâches qui les insultaient dans les journaux ; ou plutôt ces attaques , ces injures , n’étaient plus qu’un mouvement imprimé et machinal qui emportait tout le monde ; elles ne conservaient de signification ni pour ceux qui croyaient diriger , ni pour ceux dont ils faisaient leurs victimes. Un jour M. de Lacépède vit dans un journal son nom en tête d’un article intitulé : Liste des scélérats qui votent contre le peuple, et le journaliste était un homme qui venait souvent dîner chez lui : il y vint après sa liste comme auparavant. — Vous m’avez traité bien durement , lui dit avec douceur son hôte. — Eli! comment cela, monsieur? — Vous m’avez appelé scélérat ! — Oh ! ce n’est rien ; scélérat est seulement un terme pour dire qu’on ne pense pas comme nous.
Cependant ce langage produisit à la fin son effet sur une multitude qui n’avait pas encore su se faire un double dictionnaire , et ceux qui ne le parlaient pas se virent obligés de céder la place. M. de Lacépède fut des derniers à croire à cette nécessité. La bonne opinion qu’il avait des hommes était trop enracinée pour qu’il ne se
4 En septembre 179!. — 3 Le 30 novembre , même année.
DU COMTE DE LACÉPÊDE
persuadât pas que bientôt la vérité et la justice l’emporteraient ; mais en attendant leur victoire , ses amis qui ne la croyaient pas si prochaine , l’emmenèrent à la campagne et presque de force. 11 voulait même de temps en temps revenir dans ce cabinet où le rappelaient ses études , et dans sa bonne foi rien ne lui sembla plus simple que d’en faire demander la permission à Robespierre. Heureusement le monstre eut ce jour-là un instant d’humanité. « // est à la campagne, dites-lui qu'il y reste. » Telle fut sa réponse , et elle fut prononcée d’un ton à ne pas se faire répéter la demande. 11 est certain qu’une heure de séjour dans la capitale eut été l’arrêt de mort de M. de Lacépède; des hommes qui souvent avaient reçu ses bienfaits à sa porte, et qui ne pouvaient juger de ses sentiments que par ce qu’ils avaient entendu dire à ses domestiques , étaient devenus les arbitres du sort de leurs concitoyens : ils en avaient assez appris pour connaître sa modération, et à leurs yeux elle était un crime ; sa bienfaisance en était encore un plus grand, parce que le souvenir en blessait leur orgueil. Déjà plus d’une fois ils avaient cherché à connaître sa retraite , et il se crut enfin obligé, pour ne laisser aucun prétexte aux persécutions , de donner sa démission de sa place au Muséum. Ce ne fut qu’après le 9 thermidor qu’il put rentrer à Paris.
Il y revint avec un titre singulier pour un homme de quarante ans, déjà connu par tant d’ouvrages , celui d’élève de l’école Normale.
La Convention, abjurant enfin ses fureurs, avait cru pouvoir créer aussi rapidement qu’elle avait détruit; et pour rétablir l’instruction publique, elle avait imaginé de former des professeurs en faisant assister des hommes déjà munis de quelque instruction aux leçons de savants célèbres qui n’auraient à leur montrer que les meilleures méthodes d’enseigner. Quinze cents individus furent envoyés à cet effet à Paris , choisis dans tous les départements , mais comme on pouvait choisir alors : quelques-uns à peine dignes de présider à une école primaire; d’autres égaux pour le moins à leurs maîtres par l’âge et la célébrité. M. de Lacépède s’v trouvait sur les bancs avec M . de Bougainville , septuagénaire, officier-général de terre et mer, écrivain et géomètre également fameux ; avec le grammairien de Wailly , non moins âgé, et auteur devenu classique depuis quarante ans ; avec notre savant collègue M. Fourier. M. de La Place lui-même, et c’est tout dire, y parut d’abord comme élève; et aux côtés de pareils
vu
hommes siégeaient des villageois qui à peine savaient lire correctement. Enfin , pour compléter l’idée que l’on doit se faire de cette réunion hétérogène, l’art d’enseigner y devait être montré par des hommes très-illustres sans doute , mais qui ne l’avaient jamais pratiqué : les Yolney, les Berthollet, les Bernardin de Saint-Pierre. Cependant, qui le croirait? cette conception informe produisit un grand bien , mais tout différent de celui qu’on avait eu en vue. Les hommes éclairés que la terreur avait dispersés et isolés se retrouvèrent; ils reformèrent une masse respectable , et s’enhardirent à exprimer leurs sentiments , bien opposés à ceux qui dirigeaient la multitude et ses chefs. Ceux d’entre eux qui s’étaient cachés dans les provinces étaient accueillis comme des hommes qui viendraient d’échapper à un naufrage : la considération, les prévenances les entouraient, et M. de Lacépède, outre sa part dans l’intérêt commun, avait encore celle qui lui était due, comme savant distingué, comme écrivain habile, et comme ami et familier de ce que le régime précédent avait eu de plus respectable.
Depuis sa démission, il n’était plus légalement membre de l’établissement du Jardin du Roi, et il n’avait pas été compris dans l’organisation que l’on en avait faite pendant son absence ; mais à peine fut-il permis de prononcer son nom sans danger pour lui , que ses collègues s’empressèrent de l’y faire rentrer. On créa à cet effet une chaire nouvelle affectée à l’histoire des reptiles et des poissons , en sorte qu’on lui fit un devoir spécial précisément de l’étude que depuis si longtemps il avait choisie par goût. Ses leçons obtinrent le plus grand succès ; on y voyait accourir en foule une jeunesse privée depuis trois ou quatre ans de tout enseignement , et qui en était, en quelque sorte, affamée. La politesse du professeur, l’élégance de son langage, la variété des idées et des connaissances qu’il exposait, tout, après cet intervalle de barbarie qui avait paru si long , rappelait , pour ainsi dire, un autre siècle. Ce fut alors, surtout , qu’il prit dans l’opinion le rang du véritable successeur de Buffon; et en effet on en retrouvait en lui les manières distinguées ; il montrait le même art d’intéresser aux détails les plus arides; et de plus, à cette époque où Daubenton touchait au terme de sa carrière , M. de Lacépède restait seul de cette grande association qui avait travaillé à l’ Histoire Naturelle. C’est à ce titre qu’il fut hautement appelé 1 à faire partie du noyau de l’Institut , et qu’il
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se trouva ainsi l’un de ceux qui. furent chargés de renouveler l’Académie des Sciences , cette académie dont , quelques années auparavant , le souvenir de ses ouvrages de physique lui aurait peut-être rendu l’entrée assez difficile. Il s’agissait d’y rappeler plusieurs de ceux qui l’avaient repoussé, et pour tout autre cette position aurait pu être délicate ; mais , nous l’avons déjà vu, il était incapable de se souvenir d’un tort , et les hommes dont nous parlons ne furent pas ceux dont il s’empressa le moins d’accueillir les sollicitations. Il a été l’un de nos premiers secrétaires , et son bel éloge historique de Dolomieu fera toujours regretter qu’il ait été enlevé par de plus hautes dignités à un poste qu’il aurait rempli mieux que personne. Déjà dans sa première jeunesse il avait célébré avec la chaleur de son âge le dévouement du prince Léopold de Brunswick , mort en essayant de sauver des malheureux victimes d’une grande inondation.
Il paraît cependant qu’au milieu de ces causes nombreuses de célébrité , son nom n’arriva pas à tous les membres de l’administration du temps ; et l’on n’a pas oublié le conte de ce ministre du Directoire, qui, revenant de faire sa visite officielle au Muséum , et interrogé par quelqu’un s’il avait vu Lacépède, répondit qu’on ne lui avait montré que la girafe , et se fâcha beaucoup de ce qu’on ne lui eût pas fait tout voir. Nous rappelons cette anecdote burlesque parce qu’elle peint l’époque.
De toutes les occupations auxquelles il avait été contraint de se livrer, les sciences seules , comme c’est leur ordinaire, lui avaient été fidèles à l’époque du malheur, et c’était avec elles qu’il s’était consolé dans sa retraite. Reprenant les habitudes de sa jeunesse, passant les journées au milieu des bois ou au bord des eaux, il y avait tracé le plan de son Histoire des poissons , le plus important de ses ouvrages. Aussitôt après son retour, il s’occupa de la rédiger, et au bout de deux ans, en 1798 , il se vit en état d’en faire paraître le premier volume; il y en a eu successivement cinq, dont le dernier est de 1803.
Cette classe nombreuse d’animaux, peut-être la plus utile pour l’homme après les quadrupèdes domestiques , est la moins connue de toutes : c’est aussi celle qui se prête le moins à des développements intéressants ; froids et muets , passant une grande partie de leur vie dans des abîmes inaccessibles , exempts de ces mouvements passionnés qui rapprochent tant
les quadrupèdes de nous , ne montrant rien de cette tendresse conjugale, de cette sollicitude paternelle qu’on admire dans les oiseaux, ni de ces industries si variées , si ingénieuses qui rendent l’étude des insectes aussi importante pour la philosophie générale que pour l’histoire naturelle , les poissons n’ont presque à offrir à la curiosité que des configurations et des couleurs dont les descriptions rentrent nécessairement dans les mêmes formes , et impriment aux ouvrages qui en traitent une monotonie inévitable. M. de Lacépède a fait de grands efforts pour vaincre cette difficulté , et il y est souvent parvenu ; tout ce qu’il a pu recueillir sur l’organisation de ces animaux , sur leurs habitudes , sur les guerres que les hommes leur livrent, sur le parti qu’ils en tirent, il l’a exposé dans un style élégant et pur; il a su même répandre du charme dans leurs descriptions toutes les fois que les beautés qui leur ont aussi été départies dans un si haut degré permettaient de les offrir à l’admiration des naturalistes ; et n’est-ce pas en effet un grand sujet d’admiration que ces couleurs brillantes, cet éclat de l’or, de l’acier, du rubis, de l’émeraude versés à profusion sur des êtres que naturellement l’homme ne doit presque pas rencontrer, qui se voient à peine entre eux dans les sombres profondeurs où ils sont retenus? mais encore, les paroles ne peuvent avoir ni la même variété ni le même éclat; la peinture même serait impuissante pour en reproduire la magnificence.
Toutefois , les difficultés dont nous parlons ne sont relatives qu’à la forme, et ne naissent que du désir si naturel à un auteur qui succède à Buffon de se faire lire par les gens du monde. Il en est qui tiennent de plus près au fond du sujet, et dont les hommes du métier peuvent seuls se faire une idée. Avant d’écrire sa première page sur une classe quelconque d’êtres , le naturaliste qui veut mériter ce nom doit avoir recueilli autant d’espèces qu’il lui est possible, les avoir comparées à l’intérieur et à l’extérieur, les avoir groupées d’après l’ensemble de leurs caractères , avoir démêlé dans les articles confus, incomplets, souvent contradictoires de ses prédécesseurs, ce qui concerne chacune d’elles; y avoir rapporté les observations souvent encore plus confuses, plus obscures de voyageurs, la plupart ignorants ou superstitieux, et cependant les seuls témoins qui aient vu ces êtres dans leur climat natal , et qui aient pu parler de leurs habitudes, des avantages qu’ils procurent, des dommages
DU COMTE DE LACÉPÈDE
qu’ils occasionnent. Pour apprécier ces témoignages , il faut qu’il connaisse toutes les circonstances où les auteurs qu’il consulte se sont trouvés, leur caractère moral , leur degré d’instruction; il devrait presque lire toutes les langues : l’historien de la nature , en un mot , ne peut se passer d’aucune des ressources de la critique , de cet art de reconnaître la vérité , si nécessaire à l’historien des hommes , et il doit y joindre encore une multitude d’autres talents.
M. de Lacépède, lorsqu’il composa son ouvrage sur les poissons , ne se trouvait pas dans des circonstances où les ressources dont nous parlons fussent toutes à sa disposition. Une guerre générale avait établi une barrière presque infranchissable entre la France et les autres pays; elle nous fermait les mers et nous séparait de nos colonies. Ainsi les livres étrangers ne nous parvenaient point ; les voyageurs I ne nous apportaient point ces collections si nombreuses et si riches qui nous sont arrivées aussitôt que la mer a été libre; Péron même, qui avait voyagé pendant la guerre , n’arriva que lorsque l’ouvrage fut terminé. L’auteur ne put donc prendre pour sujets de ses observations | que les individus recueillis au Cabinet du Roi avant la guerre , et ceux que lui offrit le Cabinet du Stathouder, qui avait été apporté à Paris lors de la conquête de la Hollande. Parmi les auteurs il choisit Gmelin et Bloch pour ses ' principaux guides, et peut-être les sui\ it-il | trop fidèlement , constant comme il était à ob- | server avec les écrivains la même politesse que dans la société. Les dessins et les descriptions manuscrites de Commerson, et des peintures faites autrefois par Aubriet sur des dessins de Plumier, furent cà peu près les seules sources inédites ou il lui fut possible de puiseï , et néanmoins avec des matériaux si peu abondants, il réussit à porter à plus de 1,500 les poissons dont il traça l’histoire ; et en estimant au plus haut le nombre des doubles emplois, presque inévitables dans un écrit pareil , et
I qu’en effet il n’a pas toujours évités , il lui restera de 12 à 1,300 espèces certaines et distinctes. Gmelin n’en avait alors qu’ environ 800, et Bloch, dans son grand ouvrage , ne passe pas I 450; il n’en a pas plus de 1,400 dans son Sys- I tema , qui a paru après les premiers volumes I de M. de Lacépède, et qui a été rédigé dans des circonstances bien pins favorables.
Ces nombres paraîtront encore assez faibles à ceux qui sauront qu’aujourd’hui le seul Cabi¬
net du Roi possède plus de 4000 espèces de poissons ; mais telle a été dans le monde entier, depuis la paix maritime, l’activité scientifique, que toutes les collections ont doublé et triplé, et qu’une ère entièrement nouvelle a commencé pour l’histoire de la nature. Cette circonstance n’ôte rien au mérite de l’écrivain qui a fait tout ce qui était possible à l’époque où il travaillait ; et tel a été M. de Lacépède. Encore aujourd’hui il n’existe sur Lhistoire des poissons aucun ouvrage supérieur au sien : c’est lui que l’on cite dans tous les écrits particuliers sur cette matière. Celui du naturaliste anglais George Shaw n’en est guère qu’un extrait rangé d’après le système de Linnæus. Lors même qu’on aura réuni dans un autre ouvrage les immenses matériaux qui ont été accumulés dans ces dernières années, on ne fera point oublier es morceaux brillants de coloris et pleins de sensibilité et d’une haute philosophie dont M. de Lacépède a enrichi le sien. La science, par sa nature , fait des progrès chaque jour ; il n’est point d’observateur qui ne puisse renchérir sur ses prédécesseurs pour les faits , ni de naturaliste qui ne puisse perfectionner leurs méthodes ; mais les grands écrivains n’en demeurent pas moins immortels.
V Histoire naturelle des Poissons fut suivie, en 1804, de celle des Cétacées, qui termine le grand ensemble des animaux vertébrés. M. de Lacépède la regardait comme le plus achevé de ses ouvrages ; et en effet il y a mieux fondu que dans aucun autre la partie descriptive et historique, celle de l’organisation et les caractères méthodiques. Son style s’y est élevé en quelque sorte à proportion de la grandeur des objets : il y augmente à peu près d’un tiers le nombre des espèces enregistrées avant lui dans le grand catalogue des êtres ; mais dès lors cette partie de la science a fait aussi ses progrès. L’ouvrage posthume de Pierre Camper, et ceux de quelques autres naturalistes , en ont beaucoup éclairé l’ostéologie. Quant à l’histoire des espèces , elle présentera toujours de grandes difficultés, parce que leur taille ne permet pas de les rassembler en grand nombre dans les collections , ni d’en faire une comparaison immédiate . et il faut le redire sans cesse, sans la comparaison immédiate , il n’est point de certitude en histoire naturelle.
C’était peut-être pour soustraire enfin le sort de ses travaux à cette influence de 1 augmentation progressive et inévitable des connaissances, que M . de Lacépède , dans les derniers temps 4
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les avait dirigés sur des sujets plus philosophiques , plus susceptibles de prendre une forme arrêtée , ou du moins de ne pas vieillir à chaque agrandissement de nos collections. Il méditait une histoire des âges de la nature, dans laquelle il comprenait celle de l’homme considéré dans ses développements individuels et dans ceux de son espèce. L’article de ly Homme , dans le Dictionnaire des Sciences naturelles , est une sorte de programme, un tableau raccourci et élégant de ce qu’il avait en vue pour cette dernière partie. Beaucoup de matériaux étaient rassemblés, quelques chapitres étaient esquissés ; mais dans cette étude des progrès de l’humanité en général , ceux de l’organisation sociale l’attachèrent particulièrement. Le naturaliste se changea par degrés en historien, et il se trouva insensiblement avoir composé seulement la dernière période de ses âges de la nature, celle qui embrasse les établissements politiques et religieux des siècles écoulés depuis la chute de l’empire d’Occident. On l’a trouvée complète dans ses papiers , et il en a déjà été publié quelques volumes.
Les lecteurs de cet ouvrage ont dû être frappés de la grandeur du plan et de la hardiesse avec laquelle il présente de front les événements arrivés à chaque époque sur le vaste théâtre de l’Europe. Us ont dû y reconnaître aussi le caractère constant de l’auteur : l’étonnement mêlé d’horreur que lui causent les crimes 5 la disposition à croire à la pureté des intentions; l’espérance de voir enfin améliorer l’état général de l’humanité. Si cette histoire n’a pas l’intérêt dramatique de celles qui se restreignent à un pays particulier et qui peuvent faire ressortir d’une manière plus saillante leurs personnages de prédilection, elle n’en est pas moins remarquable par l’élégance continue du style et par la clarté avec laquelle s’y développent des événements si nombreux et si compliqués. Mais on ne pourra en porter un jugement définitif que lorsque le public la possédera dans son entier.
M. de Lacépède était destiné à une perpétuelle alternative d’activité littéraire et d’activité politique. Un gouvernement nouveau, qui avait besoin d’appui dans l’opinion, s’empressa de rechercher un homme également aimé et estimé des gens de lettres et des hommes du monde. On le revit donc , bientôt après le 1 8 brumaire , dans les places éminentes : sénateur en 1799, président du sénat en 1801, grand chancelier de la Légion-d’Honneur en
1803, ministre d’état la même année; et rien ne prouve mieux à quel point le gouvernement avait été bien inspiré , que ce qui fut avoué par plusieurs des émigrés rentrés à cette époque, c’est qu’à la vue du nom de Lacépède sur la liste du sénat, ils s’étaient crus rassurés contre le retour des violences et des crimes.
C’était aussi dans cette persuasion qu’il acceptait ces honneurs , et sans doute il ne prévoyait alors ni les événements sans exemple qui succédèrent, ni la part qu’il se vit obligé d’y prendre. On s’en souvient trop pour que nous ayons besoin d’en parler en détail ; mais nous ne croyons pas avoir non plus besoin de l’en justifier. Déjà l’on n’est pas soi-même quand on parle au nom d’un corps qui vous dicte les sentiments que vous devez exprimer et les termes dont vous devez vous servir; et lorsque ce corps n’est libre dans le choix ni des uns ni des autres, tout vestige de personnalité a disparu. Mais ceux qui , en de telles circonstances, ont eu le bonheur de conserver leur obscurité, devraient penser qu’il y a quelque chose d’injuste à reprocher à l’organe d’une compagnie les paroles et les actes que la compagnie lui impose ; et peut-être même à vouloir qu’une compagnie ait conservé quelque liberté devant celui qui n’en laissait à aucun souverain. Si elle répétait ces paroles de l’Évangile : que celui qui est sans péché jette la première pierre , quels seraient, dans l’Europe continentale, les princes ou les hommes en pouvoir qui oseraient se lever?
Toutefois encore, dans ces discours obligés, avec quelle énergie l’amour de la paix, le besoin de la paix, se montrent à chaque phrase! et combien , au milieu de ce qui peut paraître flatterie, 011 essaie de donner des leçons! C’est qu’en effet c’était la seule forme sous laquelle des leçons pussent être écoutées ; mais elles furent inutiles : elles ne pouvaient arrêter le cours des destinées.
Pour juger l’homme public dans M. de Lacépède, c’est dans l’administration de la Légion-d’Honneur qu’il faut le voir. Cette institution lui avait apparu sous l’aspect le plus grand et le plus noble, destinée (ce sont ses -termes) à établir le culte du véritable honneur, et à faire revivre sous de nouveaux emblèmes l’ancienne chevalerie, épurée des taches que lui avaient imprimées les siècles d’ignorance et embellie de tout ce qu’elle pouvait tenir des siècles de lumière. Il travaillait avec une constance infatigable à l’établir sur la base solide de la pro-
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priété. Déjà les revenus de ses domaines s’étaient accrus à un très-haut degré ; de savants agronomes s’occupaient d’en faire des modèles de culture, et ils pouvaient devenir aussi utiles à l’industrie, que l’institution même au développement moral de la nation , lorsque le fondateur, effrayé comme il le fut toujours de ses propres créations, les fit vendre et remplacer par des rentes sur le trésor. D’autres plans alors furent conçus. Une forte somme devait être employée chaque année à mettre en valeur les terrains incultes que le domaine possédait dans toute la France : l’emploi devait en être dirigé parles hommes les plus expérimentés. L’état pouvait s’enrichir ainsi, sans conquêtes, de propriétés productives égales en étendue à plus d’un département. Les événements arrêtèrent ees nouvelles vues; mais rien n’empêchera de les reprendre, aujourd’hui que tant d’expériences ont montré ce que peuvent des avances faites avec jugement et des projets suivis avec persévérance.
Chacun se souvient avec quelle affabilitéM. de Lacépède recevait tous les légionnaires ; comment il savait renvoyer contents ceux-là même qu’il était contraint de refuser ; mais ce que peutêtre on sait moins , c’est le zèle avec lequel il prenait leurs intérêts et les défendait dans l’occasion. Je n’en citerai qu’un exemple. Des croix avaient été accordées après une campagne; le maître apprend que le major-général en a fait donner par faveur à quelques officiers qui n’avaient pas le temps nécessaire : il commande au grand-chancelier de les leur faire reprendre. En vain celui-ci représente la douleur qu’éprouveront des hommes déjà salués comme légionnaires. Lien ne touchait un chef irrité. « Eli bien! dit M. de Lacépède, je vous demande pour eux ce que je voudrais obtenir si j'étais à leur place, c'est d'envoyer aussi l'ordre de les fusiller. » Les croix leur restèrent.
Ce qu’il avait le plus à cœur, c’étaient les établissements d’éducation destinés aux orphelines de la Légion. Il avait aussi conçu le plan de ces asiles du malheur avec grandeur et générosité : 1400 places y furent fondées ou projetées ; de grands monuments furent restaurés et embellis. Écouen , l’un des restes les plus magnifiques du seizième siècle, échappa ainsi à la destruction; plus de 300 elèves y ont été réunies. A Saint-Denis on en a vu plus de 500. On a applaudi également à la beauté des dispositions matérielles , à la sagesse des règlements, à l'excellent choix des dames chargées de la di¬
rection et de l’enseignement. Son aménité , les soins attentifs qu’il se donnait pour le bien-être de toutes ces jeunes personnes, l’en faisaient chérir comme un père; et beaucoup d entre elles , établies et mères de famille , lui ont donné jusqu’à ses derniers moments des marques de leur reconnaissance. On en cite une qui , mourante, lui fit demander pour dernière grâce de le voir encore un instant , afin de lui exprimer ce sentiment.
M. de Lacépède conduisait des affaires si multipliées avec une facilité qui étonnait les plus habiles. Une ou deux heures par jour lui suffisaient pour tout décider et en pleine connaissante de cause. Cette rapidité surprenait le chef du gouvernement , lui-même cependant assez célèbre aussi dans ce genre. Un jour il lui demanda son secret ; M. de Lacépède répondit en riant : « C’est que j’emploie la méthode des naturalistes ; » mot qui , sous l’apparence d’une plaisanterie , a plus de vérité qu’on ne le croirait : des matières bien classées sont bien près d’être approfondies ; et la méthode des naturalistes n’est autre chose que l’habitude de distribuer, dès le premier coup d’œil, toutes les parties d’un sujet , jusqu’aux plus petits détails , selon leurs rapports essentiels.
Une chose qui devait frapper encore plus un maitre que l’on n’y avait pas accoutumé, c’était l’extrême désintéressement de M. de Lacépède. Il n'avait voulu d’abord accepter aucun salaire ; mais comme sa bienfaisance allait de pair avec son désintéressement, il vit bientôt son patrimoine se fondre et une masse de dettes se former, qui aurait pu excéder ses facultés , et ce fut alors que le chef du gouvernement le contraignit de recevoir un traitement et même l’arriéré. Le seul avantage qui en résulta pour lui fut de pouvoir étendre ses libéralités. Il se croyait comptable envers le public de tout ce qu’il en recevait, et, dans ce compte, c’était toujours contre lui-même que portaient les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des légionnaires pauvres , des veuves laissées sans moyens d’existence. Son ingénieuse charité les devinait même avant toute demande. Souvent il leur laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publics qui avaient cette destination. Lorsque l’erreur n’eùt pas été possible, il trouvait moyen de cacher la main qui donnait. Un fonctionnaire public d un ordre supérieur , placé à sa recommandation , ayant été ruiné par de fausses spéculations, et obligé d’abandonner sa famille, M . de Lacépède fit tenir
XII ÉLOGE HISTORIQUE DU
régulièrement à sa femme 500 francs par mois, jusqu’à ce que son fils fût assez âgé pour obtenir une place , et cette dame a toujours cru qu’elle recevait cet argent de son mari. Ce n’est que par l’homme de confiance employé à cette bonne œuvre qu’on en a appris le secret.
Un de ses employés dépérissait à vue d’œil; il soupçonne que le mal vient de quelque chagrin, et il charge son médecin d’en découvrir le sujet : il apprend que ce jeune homme éprouve un embarras d’argent insurmontable , et aussitôt il lui envoie 10,000 francs. L’employé accourt les larmes aux yeux , et le prie de lui fixer les termes du remboursement. « Mon ami , je ne prête jamais. » Telle fut la seule réponse qu’il put obtenir.
Je n’ai pas besoin de dire qu’avec de tels sentiments il n’était accessible à rien d’étranger à ses devoirs. Le chef du gouvernement l’avait chargé à Paris d’une négociation importante, à laquelle le favori trop fameux d’un roi voisin prenait un grand intérêt. Cet homme, pour l’essayer en quelque sorte , lui envoya en présent de riches productions minérales, et entre autres une pépite d’or venue récemment du Pérou et de la plus grande beauté. M. de Lacépède s’empressa de le remercier , mais au nom du Muséum d’Histoire Naturelle, où il avait pensé, disait-il , que s’adressaient ces marques de la générosité du donateur. On ne fit point de seconde tentative.
Ce qui rendait ce désintéressement conciliable avec sa grande libéralité , c’est qu’il n’avait aucun besoin personnel. Hors ce que la représentation de ses places exigeait, il ne faisait aucune dépense. Il ne possédait qu’un habit à la fois, et on le taillait dans la même pièce de drap tant qu’elle durait. Il mettait cet habit en se levant et ne faisait jamais deux toilettes. Dans sa dernière maladie même, il n’a pas eu d’autre vêtement. Sa nourriture n’était pas moins simple que sa mise. Depuis l’âge de dixsept ans , il n’avait pas bu de vin ; un seul repas et assez léger lui suffisait. Mais ce qu’il avait de plus surprenant, c’était son peu de sommeil : il ne dormait que deux ou trois heures : le reste de la nuit était employé à composer. Sa mémoire retenait fidèlement toutes les phrases , tous les mots ; ils étaient comme écrits dans son cerveau, et, vers le matin , il les dictait à un secrétaire. Il nous a assuré qu’il pouvait etenir ainsi des volumes entiers , y changer dans sa tête ce qu’il jugeait à propos , et se
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souvenir du texte ainsi corrigé , tout aussi exactement que du texte primitif. C’est ainsi que le jour il était libre pour les affaires et pour les devoirs de ses places ou de la société, et surtout pour se livrer à ses affections de fa- , . mille, car une vie extérieure si éclatante n’était 1 rien pour lui auprès du bonheur domestique; c’est dans son intérieur qu’il cherchait le dédommagement de toutes ses fatigues , mais c’est là aussi qu’il trouva les peines les plus cruelles. Sa femme, qu’il adorait, passa les dix-huit derniers mois de sa vie dans des souffrances non interrompues ; il ne quitta pas le côté de son lit, la consolant, la soignant jusqu’au dernier moment : il a écrit auprès d’elle une partie de son Histoire des Poissons, et sa douleur s’exhale en plusieurs endroits dans les termes les plus touchants. Un fils qu’elle avait d’un premier mariage, et que M. de Lacépède avait adopté, une belle-fille pleine de talents et de grâces, formaient encore pour lui une société douce; cette jeune femme périt d’une mort subite. Au milieu de ces nouvelles douleurs , M. de Lacépède fut frappé de la petite-vérole , dont une longue expérience lui avait fait croire qu’il était exempt. Dans cette dernière maladie, presque la seule qu’il ait eue pendant une vie de soixantelix ans , il a montré mieux que jamais combien cette douceur, cette politesse inaltérable qui le caractérisaient , tenaient essentiellement à sa nature. Rien ne changea dans ses habitudes : ni ses vêtements , ni l’heure de son lever ou de son coucher; pas un mot ne lui échappa qui pût laisser apercevoir à ceux qui l’entouraient un danger qu’il connut cependant dès le premier moment. « Je vais rejoindre Buffon, » dit-il; mais il ne le dit qu’à son médecin. C’est à ses funérailles surtout, dans ce concours de malheureux qui venaient pleurer sur sa tombe, que l’on put apprendre à quel degré il portait sa bienfaisance; on l’apprendra encore mieux lorsqu’on saura qu’après avoir occupé des places si éminentes , après avoir joui pendant dix ans de la faveur de l’arbitre de l’Europe, il ne laisse pas à beaucoup près une fortune aussi considérable que celle qu’il avait héritée de ses pères.
M. de Lacépède est mort le 6 octobre 1825.
Il a été remplacé à l’Académie des sciences par M. de Blainville, et sa chaire du Muséum a été remplie par M.Duméril, qui l’y suppléait depuis plus de vingt ans.