VINGT-NEUVIÈME GENRE
LES TRIURES.
La nageoire de la queue brès-courte: celle du dos et celle de l'anus étendues jusqu'au-dessus et au-dessous de celle de La queue ; le muscan avancé en forme de tube ; une seule dent à chaque mächoire.
CARACTÈRES
Une valvule en forme de croissant, et fermant, à la volonté de l'anmal, la partie de l'ouverture des branchies laissée libre par la membrane brapchiale qui es:
attachée à la tête ou au corps dans pres.
\ quetout son contour.
ESPÈCE
LE TRIURE BOU- GAINVILLIEN.
LE TRIURE BOUGAINVILLIEN !.
Triurus bougainvillianus, Lacep. ?.
Nous venons d'écrire l’histoire des poissons apodes renfermés dans la premiere division des osseux , et qui sont dénués de nageoire caudale : examinons maintenant ceux du même ordre qui en sont pourvus ; et commençons par ceux qui n’en ayant qu’une assez courte, lient, par une nuance intermédiaire, les premiers avec les seconds. Placons ici, en conséquence, ce que nous avons à dire d’un poisson du premier ordre des osseux, dont les manuscrits du savant Commerson nous ont présenté la description, qui n’a été encore observé par aucun autre naturaliste, et que nous avons dû inscrire dans un genre particulier.
Nous avons déjà donné le nom de Commerson à une lophie , donnons au poisson que nous allons décrire, le nom de notre fameux navigateur et mon respectable confrère Bougainville, avec lequel Commerson voyageait dans la mer du Sud, lorsqu'il eut occasion d’examiner le triure dont nous allons parler.
Ce fut entre le 26 et le 27° degré de latitude australe, et près du 103 ou du 404° degré de longitude, qu’un hasard mit Commerson à méme de voir cette espèce tres-digne d’attention par ses formes extérieures. On venait de prendre plusieurs poissons du genre des scombres. Commerson les ayant promptement disséqués , trouva dans l'estomac d’un seul de ces animaux cinq triures très-entiers, et que la force digestive du scombre n'avait encore alté-
* « Tricand, ou Bacha de mer; triurus, vel triplurus, vel « tricaudus bidens, rictu fistulari, pinnis veutralibus carens, « caudà subfimbriatä, abortivä, pinuis dorsi et ani huic ad- « jectitiis succedaneisque. » Commerson, manuscrits déjà cités.
2 Ce genre n'a point été adopté par les naturalistes. M. Cuvicr n'en fait pas mention. D.
rés en aucune manière. Leur forme extraordinaire frappa , dit Commerson , les gens de l’équipage, qui s’écriérent tous qu'ils n'avaient jamais vu de semblables poissons. Quant à lui, il crut, bientôt après avoir retiré ces cinq triures de l'estomac du scombre , en voir plusieurs de la même espèce se jouer sur la surface de la mer. Il était alors dans le mois de février de 4768. Quoi qu’il en soit, voici quels sont les traits de cette espèce d’osseux apode, dont les individus examinés par le très-exact et trèséclairé Commerson, avaient à peu près la grandeur et l'aspect d'un hareng ordinaire.
La couleur du triure bougainvillieu est d’un brun rougeâtre qui se change en argenté sous la tête, et en incarnat, ou plutôt en vineux blanchâtre, sur les côtés, ainsi que sur la partie inférieure du corps et de la queue, et qui est relevé par une tache d’un blane très-éclatant derriere la base des nageoires pectorales.
L'ensemble du corps et de la queue est comprimé, et allongé de manière que la longueur totale de l'animal, sa plus grande hauteur et sa plus grande largeur, sont dans le même rapport que 71, 18 et 10. Ce même ensemble est d’ailleurs entièrement dénué de piquants, et revêtu d’écailles si petites et si enfoncées, pour ainsi dire, dans la peau à laquelle elles sont attachées, qu’à la première inspection on pourrait croire l’animal entièrement sans écailles.
La tête, qui est comprimée comme le corps, et qui de plus est un peu aplatie par-dessus, se termine par un museau trés-prolongé fait en forme de tube assez étroit, et dont l'extrémité présente pour toute ouverture de la bouche un orilice rond, et que l’animal ne peut pas fermer.
Dans le fond de cette sorte de tuyau sont les deux mâchoires osseuses, composées chacune d'une seule dent incisive et triangulaire. On n’aperçoit pas d’autres dents ni sur le palais, ni sur la langue, qui est très-courte, cartilagineuse, et cependant un peu charnue dans son bout antérieur, lequel est arrondi.
Les ouvertures des narines sont très-petites 2t placées plus près des orbites que de l’extrémité du museau. Les yeux sont assez grands, peu convexes, dépourvus de ce voile membraheux que nous avons fait remarquer sur ceux des gymnotes, des ophisures, et d’autres poissons ; et l'iris brille des couleurs de l'or et de l'argent.
C'est au-dessous de la peau qu’est placé chaque opercule branchial, qui d’ailleurs est corn posé d’une lame osseuse, longue, et en forme de fau. La membrane branchiale renferme cinq rayons un peu aplatis et courbés, qu'on ne peut cependant apercevoir qu’à l’aide de la dissection. Cette membrane est attachée à la tête ou au corps dans presque tout son contour, de manière qu’elle ne laisse pour toute ouverture des branchies qu'un tres-petit orifice situé dans le point le plus éloigné du museau.
Nous avons vu une conformation analogue en traitant des syngnathes; nous la retrouverons sur les callionymes et sur quelques autres poissons : mais ce qui la rend surtout très-remarquable dans le triure que nous faisons connaitre, c’est qu’elle offre un trait de plus dont nous ne connaissons pas d'exemple dans la classe entière des poissons ; et voilà pourquoi nous en avons tiré le caractère distinctif du bougainvillien. Cette particularité consiste dans une valvuleen forme de croissant, charnue, mollasse, et qui, attachée au bord antérieur de l’orilice branchial, le ferme à la volonté de l’animal, en se rabattant sur le côté postérieur. Le triure bougainvillien est donc de tous lespoissons connus celui qui a recu l'appareil le plus compliqué pour empêcher l’eau d’entrerdanslacavitébranchiale, ou de sortir de cette cavité en passant par l'ouverture des branchies ; il a un opercule, une membrane et une valvule; et la réunion, dans cet animal, de ces trois moyens d’arrèter l'entrée ou la sortie de l’eau, est d’autant plus digne d'attention, que d’apresles expressions de Commerson, il parait que ce triure ne peut pas fermer à sa volonté l’orifice placé à l'extrémité du long tube formé par son museau, et que ce tube peut servir de passage à l’eau pour entrer par la bouche dans la véritable cavité branchiale, ou pour en sortir.
Mais nous avons assez parlé des organes du triure relatifs à la respiration.
On ne voit pas de ligne latérale bien sensible. Le bas du ventre se termine en carène aiguê dans presque toute sa longueur; et l'anus, qui est situé à l'extrémité de l’abdomen, consiste dans une ouverture un peu allongée.
Les nageoires pectorales sont petites, délicates, transparentes, paraissent presque triangulaires lorsqu'elles sont déployées, et renferment douze ou treize rayons.
La nageoire de l'anus, composée de quinze
DES POISSONS. 31
rayons mous, ou environ, se dirige en arrière ; etsa pointe aiguë s’étend presque aussi loin que le bord postérieur de la nageoire de la queue, dont elle représente un supplément, et parait même former une partie.
La nageoire dorsale ne se montre pas moins comme une auxiliaire dela nageoire de la queue. Formée d'un égal nombre de rayons que celle de l'anus, partant d’un point plus éloigné de la tête, et ayant un tiers de longueur de plus, elle s'étend en arrière non-seulement presque autant que la nageoire caudale, mais encore plus loin que cette dernière. Et comme les deux nageoires dorsale et de l’anus touchent d’ailleurs la queue, cette nageoire caudale semble, au premier coup d'œil, être composée de trois parties bien distinctes ; on croit voir trois queues à l’animal ; et de là viennent les dénominations de Triurus, de Triplurus, de Tricaud, c'est-àdire d'animal à trois queues, de Bacha de la mer, etc., employées par Commerson, et dont nous avons conservé le nom générique de Triuvus, Triure.
Aureste, la nageoire caudale proprement dite est si courte, que, quoique composée d’une vingtaine de rayons, elle ressemble beaucoup plus à l’ébauche d'un organe qu’à une partie entièrement formée. Elle paraît frangée, parce que les rayons qu’elle renferme sont mous, articulés, et très-divisés vers leur extrémité.
Le triure bougainvillien n’aurait done pas vraisemblablement une grande force pour nager au milieu des eaux de la mer, si la nature et le peu de surface de sa véritable nageoire caudale n'étaient compensés par la forme, la position et la direction de la nageoire du dos et de celle de l’anus; mais nous pensons, avec Commerson, que, par le secours &e ces deux nageoires accessoires, le triure doit se mouvoir avec facilité, et s’élancer avec vitesse dans le sein des mers qu'il habite,
Telle est l'image que nous pouvons former du triure bougainvillien en réunissant les traits précieux transmis par Commerson,
Quant à l’organisation intérieure de ce poisson , voici ce qu’en a écrit notre voyageur.
Le foie est d’un rouge très-pâle, parsemé de points sanguins, et composé de deux lobes convexes, inégaux, et dont le droit est le plus grand.
Le canal intestinal est étroit, diminue insensiblement de grosseur depuis le pylore, se re-
courbe et se replie sur sa direction quatre ou cinq fois.
Commerson n’a trouvé qu’une matière liquide et blanchâtre dans l'estomac, qui est peüit, et placé transversalement.
Le cœurest presquetriangulaire, d’un rouge pâle, avec une oreillette très-rouge.
Commerson n’a pas vu de vésicule natatoire ; mais il ne sait pas si son scalpel ne l’a pas détruite.
Le poids du plus grand des triures bougainvilliens examinés par ce naturaliste, était, à très-peu près, de 132 grammes.