‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 395 sur 535 · L'ANABLEPS SURINAM · texte numérisé non relu

L'ANABLEPS SURINAM

Ausbleps tetrophthalmus, BI. ; Anableps surinamensis, Lac.; Cobitis Anableps, Gmel.5.

On trouve à Surinam, dans les rivières, et près des rivages de la mer, ce poisson très-digne de l'attention des physiciens par les singularités de sa conformation. On peut voir dans le second volume des Mémoires de la clusse des sciences physiques etmathématiques de l Instilutnational, une notice que nous avons lue devant nos confrères en juillet 1797, sur ce poisson remarquableet particulièrement sur lastructure extraordinaire de son organe de la vue. Nous allons réunir ici à ce que nous avions découvert dans la conformation de cet animal, lors de cette époque, ce que nous avons appris depuis sur le même sujet.

La tête de l’anableps surinam est couverte de petites écailles, plus large que haute, et comme tronquée et même échancrée par devant. La mâchoire supérieure, plus avancée que l’inférieure, s’allonge et se replie vers le bas. Ces deux mâchoires, la langue et le palais sont hérissés de petites dents. On ne compte qu'un orifice à chaque narine.

Mais l'œil de cet anableps est l'organe de ce poisson qui mérite le plus l'examen de l'observa-

à la dorsale, {{ à chaque pectorale, 8 à la nageoire de l'anus, 44 à celle de la queue, 48 vertébres à l'épine du dos, 50 côtes de chique côté de l'épine dorsale.

4.5 M, Cuvier conserve le genre Anableps de Bloch et de Lacépèle, et le plice dans la famille des Cyprinoïdes, ordre des Malacoptérygicns abdominaux. D.

2Gros-yeux, par plus. Français. — Jüer-auge, par les Allemands, — Four-eye, par les Anglais. — Hoo;kiker, par les Hollaudais de Surinam. — Coutai, par les nègres de la même contrée. — Cobite gros-yeux. Daubenton et Haüy, £nc. méth. — /d. Bonnaterre, pl de l'Euc. méih. — Mus, bd. frid. 2, p.93. — Anableps. Artedi, gen. 25, syn. 45.— 14. Séba, Mus. 5, p. 108. tab. 54, fig. 7.— Anableps tetrophthalmus. Bloch, pl. 561, fig. 1, 2,5 et 4.—A4nubleps. Gronov.

*<s €, 0. 52, tab. 1, fig. 15.

teur. Voici ce que nous en avons publié dans l'ouvrage que nous venons de citer :

« L'œil de l'anableps est placé dans une or- « bite dont le bord supérieur est très-relevé; mais il est très-gros et très-saillant.

« Si l'on regarde la cornée avec attention, on voit qu'elle est divisée en deux portions trèsdistinctes, à peu près égales en surface, faisant partie chacune d’une sphère particulière, placées l'une en haut et l’autre en bas , et réunies par une petite bande étroite, membraneuse, peu transparente , et quiest à peu près dans un plan horizontal, lorsque le poisson est dans sa position naturelle.

« Sil'on considèreensuite lacornée inférieure, on apercevra aisément au travers de cette cornée un iris et une prunelle assez grande, au delà de laquelle on voit très-facilement le cristallin. Cet iris est incliné de dedans en dehors, et il va s’attacher à la bande courbe et horizontale qui réunit les deux cornées.

« Il a été vu par Artédi, ainsi que les deux cornées ; mais là cesse la justesse des observations de cet habile naturaliste, qui n’a eu apparemment à sa disposition que des individus mal conservés. S'il avait examiné des anableps moins altérés, il aurait aperçu un second iris percé d'une seconde prunelle, placé derrière la cornée supérieure, comme le premier iris est situé derrière la cornée d'en bas, et aboutissant également à la bandelette courbe et horizontale qui lie les deux cornées ‘.

« Les deux iris se touchent dans plusieurs points derrière cette bandelette. Ils sont les deux plans qui soutiennent les deux petites calottes formées par les deux cornées , et sont inclinés l’un sur l’autre, de manière à produire un angle tres-ouvert.

« Danstous lesindividus que j'ai examinés, la prunelle de l'iris supérieur ma paru plus grande que celle de l'inférieur; et, d'après la différence de leurs diamètres, il n’est pas surprenant que l'on voie le cristallin encore mieux au travers de cette ouverture qu'au travers de la seconde. Il semble même quelquefois qu'on apercoive deux cristallins ; et c’est ce qui justifie, jusqu’à un certain point,

4 Depuis la lecture de ce Mémoire à la classe des sciences physiques et mathématiques de l'Institut, nous avons reçu en France la parie de l'ichthyologie de Bloch daus laquelle ce savant a donné une description très détaillée de l'œil de l'a-

nableps surinarn,

« J’opinion de ceux qui ont pensé que chaque œil | « nuer par leur extension l'ouverture à laquelle

« était double. Mais ce n’est qu'une illusion « d’ovtique, dont je me suis assuré en dissé- « quant plusieurs yeux d’anableps ; et qu'il est « aise d'expliquer.

« En effet, la réfraction produite par la diffé- « rence de densité qui se trouve entre les hu- « meurs intérieures de l'œil et le fluide extérieur « qui le baigne, doit faire que ceux qui exami- « nent l'œil de l’anableps sous un certain angle, « voient le cristallin plus élevé qu'il ne l'est « réellement, s'ils le considèrent par l’ouver- « ture de l'iris supérieur, et plus abaissé, au « contraire, s’ils le regardent par l'ouverture de « l'iris inférieur. Lorsqu'ils l'observent en même « temps par les deux ouvertures, ils l'aperçoi- « vent à la fois plus haut et plus bas qu'il ne « l’est dans la réalité; et ils le voient en haut et « en bas à une assez grande distance de sa véri- « table place, pour que les deux images se sé- « parent, et que le cristallin paraisse double. « Il n’y a donc qu’un seul organe de la vue de « chaque côté; ear chaque œil n’a qu'un cristal- « lin, qu'une Rumeur vitrée, et qu’une rétine : a mais chaque œil a plusieurs parties princi- « pales doubles , une double cornée , une double « cavité pour l'humeur aqueuse , un double iris, « upe double prunelle; et c'est ce que personne « n’avait encore vérifié ni même indiqué, et « qu'on ne retrouve dans aucune classe d’ani- « maux vertébrés et à sang rouge.

« Chaque cornée appartenant à une sphère « particuliere, le centre de leurs eourbures n'est « pas le même; et comme le cristallin est sensi- « blement sphérique, ainsi que dans presque « tous les poissons, il n’y à pas, dans ce dernier « corps, deux réfractions différentes, l'une pour « les rayons qui ont traversé la première cornée, « et l’autre pour ceux qui ont passé au travers « de la seconde. Il doit donc y avoir sur la rétine « deux fovers principaux , à l’un desquels ar- « rivent les rayons qui viennent de la cornée « supérieure, et dont l’autre recoit ceux qu'a « laissé passer la cornée inférieure. Voilà done « encore un foyer double à ajouter à la double « cornée, à la double cavité, au doubleiris, à « la double prunelle ; mais ee foyer et ces autres « parties doubles appartiennent au même or- « gane, et il faut toujours dire que l'animal n’a « qu’un œil de chaque côté.

« Les iris de plusieurs espèces de poissons « paraissent ne pouvoir pas se dilater. ni dimi-

« le nom de prunelle a été donné : mais je me « suis Convaineu que ceux de plusieurs autres espèces de ces animaux s'étendent et raccourcissent les dimensions de la prunelle, Le plus séuvent même ces derniers iris sont organisée de manière que la prunelle, comme celle de plusieurs quadrupèdes ovipares, de plusieurs serpents, de plusieurs oiseaux, et de quelques quadrupèdes à mamelles, diminue au point de ne laisser passer qu'un très-petit nombre de rayons de lumière, en se changeant en une fente très-peu visible, verticale ou horizontale, et cette organisation peut, dans certains poissons, compenser jusqu'à un certain degré le défaut de véritables paupières et de vraies membranes elignotantes, que de savants naturalistes ont cu voir sur plusieurs de ces animaux, mais qui ne se trouvent cependant peut-être sur aucune de leurs espèces.

« Je ne puis pas dire positivement que les iris. de l’anableps soient doués de cetteextensibilité. Néanmoins une comparaison attentive, et l'habitude que m’ont donnée plusieurs années d'observations ichthyologiques, de distinguer dans les parties des poissons, des traits assez déliés, me font croire que les dimensions des prunelles de l'anableps peuvent aisément être diminuées.

« Il faut remarquer que cetabdominal passe une partie de sa vie caché presque en entier dans la vase, comme les poissons de sa famille, et que, dans cette position, il ne peut apercevoir que des objets situés au-dessus de sa tête; mais qu’assez souvent cependant il nage près de la surface des eaux , et doit alors chercher à voir, au-dessous du plan qu’il occupe, les « petits vers dont il se nourrit, et les grands poissons dont il craint de devenir la proie.

« Si l’on était assuré de la dilatabilité de ses iris, on pourrait done croire que, lorsqu'il est très-voisin de la surface des eaux, l'iris «“ supérieur , exposé à une lumière plus vive, se « dilate au point de réduire la prunelle supé- « rieure à une petite fente, et que le poisson « voit nettement alors, par la prunelle inférieure « beaucoup moinsresserrée, les corps placés au « dessous du plan dans lequel il se meut, les « images de ces corps ne se confondant plus « avec des impressions de rayons lumineux « que ne laisse plus passer la prunelle supé- « rieure

« On pourrait penser de même que, lors- « qu’au contraire l’anableps est caché en partie « dans le limon du fond des eaux, son iris su- « périeur, très-peu éclairé, se contracte, sa pru- « nelle supérieure s'agrandit en s’arrondissant , « et le poisson discerne les objets flottants au- « dessus de lui, sans que sa vision soit troublée « par les effets de la prunelle inférieure, placée « alors, pour ainsi dire, contre la vase, et « privée, par sa position, de presque toute « clarté.

« Au reste, on doit être d’autant plus porté à « attribuer aux iris de l’anableps la propriété de « se dilater, que, sans cette faculté, les deux « foyers du fond de l’œil de cet animal seraient « souventsimultanémentébranlés par desrayons « lumineux très-nombreux. Mais comment alors «la vision ne serait-elle pas très-troublée, et « comment pourrait-il distinguer les objets qu'il « redoute, ou ceux qu'il recherche?

« D'ailleurs, sans cette même extensibilité « des iris, la prunelle supérieure serait, pendant « la vie de l'animal, presque aussi grande que « dans les individus conservés après leur mort « dans de l’alcoo! affaibli : dès lors, non-seule- « ment il y aurait souvent deux foyers simulta- « nément en grande activité, et par conséquent a une source de confusion dans la vision; mais « encore il est aisé de se convaincre, par l’obser- « vation de quelques-uns de ces individus con- « servés dans de l'alcool, qu’une assez grande « quantité de lumière, passant par la prunelle « supérieure, arriverait souvent jusqu’au fond « de l’œil et jusqu'à la rétine sans traverser le « cristallin, pendant que ce cristallin serait tra- « versé par d’autres rayons lumineux transmis « par cette même prunelle supérieure ; et la vi- « sion de l’anableps ne serait-elle pas soumise à « une cause perturbatrice de plus ?

« Mais la plupart de ces dernières idées ne « sont que des conjectures; et je regarde uni- « «uement comme prouvé, que si l’anableps n’a « pas deux yeux de chaque côté, il a dans chaque œil deux cornées, deux cavités pour « l'humeur aqueuse, deux iris, deux prunelles, « et deux foyers de rayons lumineux. »

Bloch a examiné des fœtus d’anableps; et il à vu que, dans ces embryons, les deux prolongations de la choroïde ne se réunissant pas, et la bande transversale n’étant pas encore sensible, on ne distinguait pas les deux prunelles comme dans l'animal plus avancé en âge.

Le corps du surinam est un peu aplati pardessus; mais sa queue est presque entièrement cylindrique. On aperçoit à peine la ligne latérale; l’anus est plus près de la caudale que de la tête; la dorsale est encore plus voisine de cette caudale qui est arrondie : ces deux nageoires, ainsi que celle de l'anus et les pectorales, sont revêtues en partie de petites écailles.

Les petits de cet anableps sortent de l'œuf dans le ventre de la mère, comme ceux des raies, des squales, de quelques blennies, ete. ; l'ovaire consiste dans deux sacs inégaux, assez grands et membraneux, dans lesquels on a trouvé de jeunes individus non encore éclos, renfermés dans une membrane très-fine et transparente qui forme l’enveloppe de leur œuf, et placés audessus d’un globule jaunâtre.

La nageoire de l’anus du mâle offre une conformation que nous ne devons pas passer sous silence. Elle est composée de neuf rayons :

mais on n’en voit bien distinctement que les trois ou quatre derniers; les autres sont réunis au moins à demi avec un appendice conique couvert de petites écailles, et placé au-devant de la nageoire. Cet appendice est creux, percé par le bout, et communique avec les conduits de la laite et de la vessie urinaire. C’est par l’orifice que l’on voit à l'extrémité de ce tuyau dont la longueur égale la hauteur de l’anale, que l’anableps surinam rend son urine, et laisse échapper sa liqueur séminale, au lieu de faire sortir l’une et l’autre par l'anus, comme un si grand nombre de poissons.

Les jeunes anableps éclosant dans le ventre de la mère, il est évident que les œufs sont fécondés dans l'ovaire, et par conséquent qu'il y a un véritable accouplement du mâle et de la femelle. Cette union doit être même plus intime que celle des raies, des squales, de quelques blennies , de quelques silures, parce que le mâle de l’anableps surinam a un organe génital extérieur dont il paraît que l’extrémité, malgré 1 position de cet appendice contre l’anale, peu être un peu introduite dans l’anus de la fe melle.

La laite est double, mais petite à proportion de la grandeur du mâle. En général, les poissons qui s’accouplent et qui ne fécondent que les œufs renfermés dans les ovaires de la femelle, paraissent avoir une laite moins volumineuse que ceux qui ne s’accouplent pas, et qui parcourent les rivages pour répandre leur liqueur pre-

DES POISSONS

lifique sur des tas d'œufs pondus depuis un temps plus ou moins long.

L'estomac est composé d'une membrane mince; le canal intestinal montre quelques sinuosités ; et le foie a deux lobes.

De chaque côté de l’animal, on compte cinq raies longitudinales noirâtres qui se réunissent souvent vers la nageoire de la queue.

L’anableps surinam multiplie beaucoup; et les habitants du pays où on le trouve, aiment à s’en nourrir.

IL vit dans la mer. Il s’y tient souvent à la surface , et la tête hors de l’eau. Il se plaît aussi à s’élancer sur la grève, d’où il revient en sautillant, lorsqu'il est effrayé par quelque objet ‘.

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