DÉCAPODES DOUTEUX
La plupart des zoologistes rangent dans l'ordre des Décapodes quelques Crustacés , qui , dans l'état actuel de la science , ne sont pas encore assez bien connus pour pouvoir prendre place dans aucune des divisions naturelles dont ce groupe se compose, et sur les affinités desquels il nous paraîtrait prématuré de nous prononcer. Nous avons donc pensé qu'il serait préférable de les reléguer , j usqu'à plus ample informé , dans une division des Incerlœ seclis. Parmi ces Crustacés douteux ou mal connus, les plus remarquables sont les Zoés et les Cératespes.
Genre ZOE, — Z
oea.
Il n'est peut-être aucun Crustacé sur lequel les zoologistes aient émis des opinions aussi divergentes que sur le petit animal à forme bizarre, découvert par Rose en haute
(1) Rafîinesque , op. cit. — Desrnarest, op. cit. p. 216. — Roux , Salicoque, p. 35.
mer entre l'Europe et l'Amérique, et nommé par cet auteur Zoé (1). Bosc le rangea dans la division des Sessiliocles de Lamarck, entre les Branchiopodes et les Crevettes ; Latreille , dans la première édition du Règne animai de Cuvier, le relègue à la fin de son ordre des Branchiopodes, entre les JPolyphèmes et les Cyclops , tout en émettant l'opinion qu'il pourrait bien appartenir à la tribu des Décapodes schizopodes. Cette dernière opinion est aussi celle du docteur Leach , qui a eu l'occasion d'étudier des Zoés recueillies par M. Crank pendant le voyage du capitaine Tuckey au Zaïre; il les place à la fin de la légion des Podophthalmes, à côté des Nébalies ; mais il ne fait pas connaître les raisons qui l'y ont déterminé ; aussi son exemple n'a pas entraîné les zoologistes, et M. Desmarest a continué à ranger les Zoés dans l'ordre des Branchiopodes à côté des Branchippes, et Latreille, dans la seconde édition du Règne animal , les place dans la division des Monocles. Enfin, à cette incertitude sur la place que les Zoés doivent occuper dans la série naturelle des Crustacés, sont venues s'ajouter de nouvelles difficultés, car un naturaliste anglais , M. Thompson, a annoncé, il y a quelques années, que ces singuliers animaux ne sont autre chose aue des espèces de larves du Crabe commun de nos côtes, dont les jeunes éprouveraient de véritables métamorphoses avant que de parvenir à l'état parfait (2) , opinion qui a été repoussée par la plupart des zoologistes , et fortement combattue par M. "Westwood (3).
Ces petits Crustacés ont le corps presque transparent et divisé en deux portions distinctes ; l'une , céphalothoraciques, est recouverte comme chez les Décapodes, certains Stomapodes , les Apus , les Nébalies , etc. , d'une grande
(i) Hist. nat. des Crust. t. II, p. i35.
(2) Zoological researches , vol. I, Corck, i83o.
(3) Voyez notre article Zoé du Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. XVI, p. 719 (i83o); Latreille, Cours d'entomologie, p. 385 ; et Westwood , Transactions of the Pliil. society , i835.
carapace, et a une forme presque globuleuse; la seconde, étroite et alongée, représente l'abdomen, et se compose d'une série de sept segmens articulés bout à bout. La forme de la carapace et des autres parties varie un peu suivant les individus ; dans ceux que nous sommes portés à regarder comme les plus jeunes, il existe sur la ligne médiane deux prolongemens spiniformes d'une longueur démesurée, terminés chacun par un petit renflement. L'un de ces prolongemens se dirige en avant et occupe la place du rostre, l'autre est tourné en arrière , et se porte au-dessus de l'abdomen. Enfin de chaque côté de la carapace, vers la partie postérieure , on voit aussi une épine latérale plus ou moins longue. Sur les côtés de la base du rostre se trouvent les yeux, qui sont très-gros , et portés sur des pédoncules mobiles ; enfin , au-dessous de la carapace , on distingue la série des membres qui constituent les antennes, les organes masticateurs et les pâtes. Les antennes, au nombre de quatre, sont placées au-dessous des yeux et à peu près sur la même ligne. Celles de la première paire sont courtes, assez grosses, et conformées à peu près comme chez les Mégalopes. Les antennes externes sont petites , grêles et styliformcs ; tantôt elles sont simples, tantôt elles portent près'de leur base un appendice lamelleux. Immédiatement en arrière de la base des antennes internes , on aperçoit l'ouverture buccale dont le bord antérieur est occupé par un labre ovalaire, de chaque côté duquel se trouvent les mandibules. Ces derniers organes sont très - développés ; on y distingue des dentelures , un gros tubercule molaire et une petite tige palpiforme très-courte ; la languette est lamelleuse et bilobée. Les deux paires d'appendices qui y font suite, et qui correspondent évidemment aux deux paires de mâchoires proprement dites des autres Crustacés , sont peu développés ; les mâchoires antérieures présentent une portion basilaire dont le bord interne est bilobé et garni de poils , et une petite tige terminale ; celles de la seconde paire portent en dehors une grande lame ovalaire en forme de valvule, et res-
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semblent beaucoup aux mâchoires extérieures des Brachyurcs. Les membres des deux paires suivantes qui correspondent aux pates-mâehoires antérieures et moyennes, sont au contraire très-déveioppés et s'étendent sur les côtés du corps en forme de rame ; chacun d'eux présente un article basilaire à peu près cylindrique , portant à son extrémité deux tiges qui se dirigent en dehors; aux pates-mâchoires antérieures; ces branches ont à peu près la même longueur ; l'interne se compose de cinq petits articles , et l'externe d'un ou de deux articles, dont le dernier est garni de poils. La branche externe des pates-mâchoires de la seconde paire présente la même disposition, mais la branche interne est beaucoup plus courte. Dans les individus que j'ai eu l'occasion d'examiner, et dont j'ai publié une description détaillée il y a quelques années (1), on voyait en arrière de ces appendices, de chaque coté du sternum, un tubercule pilifère formé de deux articles , et assez semblable à l'espèce de bourgeon qu'on voit apparaître sur le moignon de la pâte d'un Crabe, lorsque ce membre a été cassé et se reproduit ; cette paire d'appendices m'a paru représenter les pates-mâchoires externes, et dans les Zoés , dont M. Westwood a donné récemment une description , on voit à la même place une paire d'appendices grêles et très- petits, composés chacun de deux branches. Enfin, à la suite des divers organes dont nous venons de parler , et toujours à la face inférieure du thorax , se trouve une série de cinq paires de membres qui sont très-faibles, très-peu développés, et habituellement cachés sous la carapace ; la première présente à son extrémité une petite pince didactylc 5 les autres se terminent par un petit article conique. L'abdomen présente aussi en dessous une double .série de membres composés chacun d'une lame ovalaire portée sur un petit pédoncule ; le premier anneau de l'abdomen n'en offre pas ; enfin le corps se termine par
(1) Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. XVI , p. 720
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une grande nageoire caudale formée par le septième segment abdominal, qui est bifurqué postérieurement, et qui recouvre les fausses pâtes de l'anneau précédent. jNous avons constaté aussi qu il existe de chaque côté du thorax une cavité particulière renfermant des branchies comme chez les autres Décapodes.
D'après ces détails , on voit que c'est évidemment à la classe des Crustacés Décapodes que les Zoés doivent être rapportées ; mais faut-ii les considérer comme des animaux parfaits et en former un genre particulier, ou les regarder comme de jeunes animaux dont les formes ne sont pas stables; et , dans ce cas , peut-on admettre avec M. Thompson que ce sont les jeunes du Tourteau de nos cotes.'
Pour éclairer ce point intéressant , nous avons comparé entre eux un assez grand nombre de ces petits animaux, et nous nous sommes assurés qu'ils présentent des différences assez considérables. Chez un certain nombre de Zoés, pris avec celles dont nous venons de donner la description \ es épines latérales de la carapace avaient disparu ; le rostre était devenu très-court, et la grande pointe qui se prolongeait au-dessus de l'abdomen avait perdu les trois quarts de sa longueur ; les pates-mâchoires des deux premières paires étaient proportionnellement plus petites, et les vestiges de celles de la troisième paire plus développés ; les pales thoraciques dépassaient de beaucoup la carapace ; enfin la lame terminale de l'abdomen était bien moins alongée. En un mot, ils ressemblaient bien plus à certains Crustacés de la section des Décapodes Anomoures, et surtout aux Mégalopes. La consistance de l'enveloppe tégumentaire des Zoés, l'aspect de leurs membres, l'absence d'articulations bien nettes aux antennes, et plusieurs autres caractères, semblaient être aussi des motifs pour penser que ces petits animaux sont de jeunes Crustacés dont le développement n'est pas encore terminé , et c'est en effet l'opinion à la-
quelle nous nous sommes arrêtés (1). Les observations que nous avons faites plus récemment snr les jeunes Dromies , fournissent de nouveaux argumens en faveur de cette manière de voir, et à cet égard nous nous rangeons tout à-fait de l'avis de M. Thompson ; mais nous avons bien de la peine à croire que ces petits êtres puissent devenir des Tourteaux. Il est vrai que M. Thompson dit avoir vu naître des Zoés des œufs de ce Gancérien ; mais cette observation n'est pas relatée avec assez de détails pour que l'on y puisse ajouter une grande confiance sur les résultats que ce naturaliste déduit de ce qu'il a vu. Nous avons eu l'occasion d'examiner un assez grand nombre déjeunes Crustacés Brachyures, dont la taille était moindre que celle des Zoés, et nous leur avons toujours trouvé à peu près les mêmes formes que chez les animaux adultes. M. Westwood a observé aussi des faits analogues (2). La position des branchies, qui manquent sur les deux derniers anneaux du thorax, comme cela a lieu chez les Brachyures et chez plusieurs Anomoures, nous porte à croire que ce n'est pas à quelque Décapode Macroure que ces êtres singuliers doivent être rapportés ; mais tous les caractères que nous avons énumérés ci-dessus nous semblent in-
(i) Voyez l'article Zoé du Dictionnaire classique d'histoire natu relie, publié en i83o. Par une erreur singulière , M. Thompson, dans son dernier mémoire inséré dans les Transactions philosophiques (i835), me prête des opinions que je n'ai jamais professées : il dit que, chargé par l'académie des sciences d'examiner la question du développement des Crustacés, j'ai passé un été à l'île de Ré, et que le résultat de mes observations a été que les Crustacés naissent avec les formes qu'ils doivent toujours conserver. JM. Thompson critique nécessairement cette conclusion ; mais il aurait pu s'en épargner la peine , car il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il dit à ce sujet. Je n'ai jamais été à l'île de Ré, et tout ce que j'ai écrit à ce sujet tend à établir que certains Crustacés subissent après la naissance des changemens considérables , bien que tous ne soient pas dans ce cas. J'espère que M. Thompson ne porte pas dans ses observations autant de légèreté que dans ses citations.
(2) Voyez ses observations sur les petits d'une espèce de Gecarçînien; Philosophical transactions, i83ô, PI. 4» B.
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cliquer que c'est a la section des Anomoures qu'ils appartiennent , et , si l'on fait abstraction des épines monstrueuses de la carapace, parties sans aucune importance anatomique, on verra en effet que les Zoés ne diffèrent que fort peu des jeunes Dromies, et que, pour devenir des animaux semblables à ceux-ci, ils n'ont en aucune façon à subir de véritables métamorphoses : il suffira que la partie céphalothoraciquc de leur corps croisse plus rapidement que l'abdomen , et que les appendices du pénultième anneau abdominal se réduisent à un état rudiment aire.
Ainsi , il nous paraît bien probable que les Zoés, de même que les Mégalopes et les Monolepis, ne sont pas des animaux parfaits , mais le jeune âge de quelque Décapode Ano-
moure.