PRONONCÉ PAR M. BUIGNET. XIX
chaque édition nouvelle, Y Histoire naturelle des drogues simples constitue aujourd’hui le traité le plus exact et le plus complet que nous possédions sur la matière.
Elle justifie, d’ailleurs, les éloges que nous avons donnés à la Pharmacopée raisonnée, dont elle est, en quelque sorte, le com plément nécessaire. Tous ceux que leur penchant ou la direction de leurs études porteront vers les sciences naturelles liront avec fruit cet ouvrage écrit par une main que le travail a formée. Ils y trouveront des détails authentiques sur l’origine des matières premières, une description rigoureuse et fidèle de leurs caractères et surtout une entière bonne foi dans le récit des observations qui ont servi de base aux propriétés qu’on leur attribue. N’est-ce pas un des plus grands services qu’on puisse rendre aux sciences que d’y apporter l’exactitude et la précision, et n’est-ce pas le plus pur hommage qu’on puisse olTrir à la vérité que de diminuer le nombre des erreurs avec lesquelles elle est si souvent confondue ? Cette rigoureuse exactitude à laquelle M. Guibourt s’est tant attaché dans son œuvre, est au fond la qualité dorai nante qui le distinguait lui-même dans tous ses actes. Jamais le caractère d’un auteur n’a exercé une influence plus marquée et en même temps plus salutaire sur ses ouvrages, et l’on peut dire qu’il a apporté dans ses écrits la probité qui était le fond même de son caractère.
Depuis l’année 1851, époque à laquelle l’Histoire des drogues était déjà parvenue à sa cinquième édition, M. Guibourt avait rassemblé de nombreux matériaux qu’il préparait pour une édition nouvelle quand la mort est venue le frapper. Ces notes, heureusement, n’ont pas été perdues. Il appartenait à celui que son mérite et ses connaissances spéciales ont désigné comme l’héritier de l'enseignement de M. Guibourt de remplir son vœu le plus cher en publiant ces précieux documents dans une sixième édition de son ouvrage. Notre collègue, M. Planchon, s’est acquitté de celte tâche avec un zèle et un désintéressement dignes d’éloges, et il y a joint ses observations personnelles dont l’œuvre du maître s’est ainsi trouvée enrichie.
Le succès que M. Guibourt avait obtenu dans ses nombreuses publications sur la matière médicale, devait nécessairement l’appeler à entrer dans l’enseignement. Il fut, en effet, nommé, en 1832, professeur titulaire d’histoire naturelle des médicaments à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris.
Quelque honorables que lui parussent ces nouvelles fonctions bn’il désirait depuis longtemps, son embarras fut extrême quand
ÉLOGE DE M. GUIBOURT
il fallut les remplir. Ce n’était pas que les connaissances lui fissent défaut, ou qu’il manquât du talent nécessaire pour les bien exposer : ceux qui font de semblables entreprises sans avoir les qualités qui en assurent le succès, ne sont jamais embarrassés. Mais il s’agissait pour M. Guibourt, sinon de créer un enseignement nouveau, au moins de donner à cet enseignement une direction nouvelle ; et, bien qu’il possédât des documents nombreux et précis sur tous les points de la matière médicale, il restait encore à classer ces matériaux et à leur donner la forme méthodique et claire sous laquelle ils devaient être présentés.
Ces difficultés, bien plus apparentes que réelles, ne devaient pas arrêter longtemps un esprit aussi bien préparé que le sien : en peu de jours, il parvint à vaincre celte défiance de lui-même, et bientôt après, il fut en mesure de se livrer à ses fonctions.
Il s’y distingua par la variété et la solidité de ses connaissances. Sa diction était simple, sans affectation d’élégance comme sans recherche. Uniquement occupé du soin de former ses élèves, il cherchait moins à les intéresser qu’à les instruire. Rien de ce qui pouvait les distraire n’était mêlé à l’objet sérieux de la leçon, et il ne leur présentait jamais que ce qu’ils pouvaient et ce qu’ils devaient apprendre. Comme il était également versé dans l’histoire naturelle et dans la chimie, il exposait, dans chacune de ses leçons, un grand nombre de faits relatifs à Tune et à l’autre science, et l’intérêt des descriptions se trouvait ainsi complété par celui des analyses chimiques dont chaque substance avait fourni le sujet.
L’usage qu’il avait adopté de faire son cours en parcourant un cahier de notes donnait à ses leçons un caractère tout particulier.. Sans doute elles pe produisaient point sur l’auditoire l’effet d’un discours sans apprêt dicté par la circonstance ; mais elles avaient l’avantage de ne rien livrer au hasard, et de n’exposer jamais que des faits exacts et bien réfléchis. Elles étaient comme autant de traités simples et élémentaires que les élèvesécoutaient avec avidité, qu’ils écrivaient et qu’ils se transmettaient avec empressement.
En 1844, M. Guibourt fut nommé secrétaire agent comptable à l’École de pharmacie, et dut joindre les fonctions d’administrateur à celles de professeur qu’il occupait depuis longtemps. Cette position nouvelle qui l’attachait d’une manière plus étroite à un établissement qui avait toutes ses affections, le décida à abandonner l’exercice de la pharmacie pour venir résider à l’École où il resta jusqu’en 1865. Malgré les occupations nom-
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foreuses que lui imposait son nouveau poste, il n’en continua pas moins ses observations et ses recherches de laboratoire. L’oisiveté était le fléau qu’il redoutait le plus ; et, dès qu’il trouvait quelques moments de loisir, il en profitait pour se livrer aux travaux qui s’accordaient le mieux avec ses vues. Le cabinet de matière médicale de l’École de pharmacie lui doit une partie de son organisation. Il était heureux au milieu de cette collection, une des plus riches peut-être que l’Europe possède en ce genre. Il aimait â la montrer aux étrangers que leur curiosité scientifique attirait à Paris, et leur visite recevait un nouveau degré d’intérêt des explications très-précieuses qu’il était toujours empressé de leur fournir.
Des travaux aussi multipliés et aussi utiles que ceux de M. Guibourt avaient fini par lui acquérir une très-grande célébrité. Nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1846, il fut promu au grade d’officier dans le même ordre en 1863. Presque toutes les sociétés savantes de l’Europe et de l’Amérique s’empressèrent de se l’associer. C’est ainsi qu’il fut nommé successivement membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Kouen, membre des Sociétés de la Grande-Bretagne, de Norwége, de Saint-Pétersbourg, de l’Allemagne septentrionale, de l’association générale de l’Autriche, de la Société physico-rpédicale d’Erlangen, etc.(l). Il reçut tous ces diplômes avec la déférence que l’on doit aux grandes Assemblées qui les confèrent; mais son amour-propre n’en conçut jamais aucune vanité.
M. Guibourt possédait au suprême degré la douceur du caractère et la sagacité de l’esprit. Ces deux qualités, qui lui avaient été d’un grand secours dans l’exercice de la pharmacie, lui concilièrent aussi tous les suffrages dans son enseignement. La confiance qu’il inspirait était générale. Ses talents étaient reconnus par les pbarmacologisles de tous les pays, par les étrangers comme par
(1) 15 juillet 1818. Membre résidant de la Société de Médecine de Paris, dont il a été le trésorier pendant vingt-six ans, du 1er janvier 1828 au 1er janvier 1851. — 4 février 1823. Nommé membre résidant de l'Académie royale de Médecine de Paris. — l»r novembre 1824. Membre honoraire de la Société des Pharmaciens de l’Allemagne septentrionale. — 25 août 1830. Membre associé de la Société physico-médicale d’Erlangen (Bavière). — 2 juillet 1841. Membre do l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen. — 27 octobre 1851. Membre honoraire de la Société pharmaceutique de la Grande-Bretagne. — 28 octobre 1801. Membre étranger de la Société de Médecine de Norwége. — 1" décembre 1856. Membre du collège pharmaceutique de Madrid. — 1864. 1865. Membre honoraire de l’Association générale des Pharmaciens d Autriche; — De la Société des Pharmaciens du Nord et du Sud do I Allemagne réunis; — de la Société pharmaceutique de Saint-Pétersbourg. — la janvier 1867. Membre de la Société chimique de Naples.
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les nationaux. Et c’est parmi les étudiants qui se succédèrent en se transmettant toujours les mômes sentiments d’affection pour ce maître vénéré, c'est dans celte École où des bancs il était passé dans la chaire, qu’il goûta paisiblement la plus pure de toutes les jouissances, celle que donnent le travail, l’estime et la confiance dont on.se sent entouré.
Ce bonheur, toutefois, ne fut pas sans amertume. En 1863, il eut. la douleur de perdre Mm0 Guibourt, et c’est dans les consolations de ses deux filles qu’il trouva le courage nécessaire pour continuerà remplir les nombreuses occupations dont il était chargé.
A la fin de 1865, sentant ses forces diminuer de plus en plus, il songea à quitter l’École à laquelle il était attaché depuis plus de trente-trois ans, et à se procurer enfin le repos auquel il avait tant de droits.- Il se relira dans une petite maison qu’il avait acquise et dans laquelle il devait retrouver l’objet favori de ses plus chères études. Une collection de matières médicales, composée d’échantillons très-rares, provenant de naturalistes avec lesquels il avait entretenu des relations, se trouvait rassemblée dans cette modeste demeure. M. Guibourt était depuis longtemps désireux de classer ces échantillons, et comme il ne pouvait se flatter d’en faire un long usage, il voulait au moins rendre aux sciences un dernier hommage et aux savants un dernier service en donnant, pour chacune de ces substances, tous les détails propres à éclairer sur leur nature et leur origine.
C’est pendant qu’il se livrait à ce travail, d’ailleurs si agréable pour lui, qu’une circonstance particulière vint en interrompre le cours et donner à son activité une toute autre direction.
Depuis quelques années, une grande agitation régnait parmi les pharmaciens de la France et de l’étranger. Les diverses sociétés, formées dans le but de travailler au perfectionnement de l’art pharmaceutique, voyaient avec peine les abus de toute sorte qui s’étaient introduits dans l’exercice de la profession ; et dans l’espoir d’une législation nouvelle, elles avaient pensé devoir se réunir en congrès pour formuler en commun les réformes qu’elles considéraient comme nécessaires.
Chargé avec M. Robinet de représenter la Société de Paris au premier congrès international tenu à Brunswick en 1865, M. Guibourt s’était fait remarquer par des qualités toutes spéciales et surtout par son expérience consommée de la pratique pharmaceutique. Aussi le congrès s’empressa-t-ilde recourir à ses lumières, lors de la deuxième assemblée qui eut lieu à Paris en 1867.
L’ardeur que M. Guibourt mit à remplir toutes les charges de
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sa position dans ce nouveau congrès devint la cause d’une fatigue extrême contre laquelle il eut beaucoup de peine à lutter. Il put néanmoins, jusqu’au 21 août, s’acquitter courageusement de la tâche difficile qu’il avait entreprise. Mais à cette époque, il fut pris tout à coup de douleurs très-vives, et, le 22 août 1867, il succomba brusquement, à la suite d’une affection déjà ancienne qui venait de se compliquer d’une péricardite aiguë.
M. Guibourt doit être proposé comme exemple aux amis des sciences, qu’il a cultivées pour elles-mêmes jusqu’à sa dernière heure. Il n’avait point reçu du ciel ces rares dispositions qui sont la source du génie, mais il avait apporté en naissant des qualités particulières que le travail a développées et rendues fructueuses. En se livrant à ses consciencieux travaux, il ne chercha point à faire du bruit; il n’exigea rien, mais il obtint de nous tout ce qui pouvait le flatter : égards, déférence, estime, amitié.
Les services qu’il a rendus à la chimie et à la matière médicale sont déjà consacrés dans l’Histoire des sciences où M. Guibourt a marqué sa place par le nombre et l’exactitude de ses travaux. Mais il appartenait à l’École et à la Société de pharmacie de rendre publiquement hommage à l’observateur infatigable, au travailleur consciencieux, au professeur dévoué, qui a si bien mérité de notre profession. Le génie ne manque pas d’éloge, mais il est rare qu’une vie simple et sans éclat, consacrée tout entière à la recherche de la vérité, nesoit pas oubliée. C’est accomplir un devoir et un acte de justice que de signaler à la reconnaissance des savants les services rendus par des hommes modeslés comme M. Guibourt, et nous le faisons d’autant plus volontiers que leur éloge, devant être simple comme eux, n’exige pour être fait dignement et pour être écoulé avec indulgence, qu’une âme honnête, et des auditeurs sensibles à l’attrait du devoir accompli.
TRAVAUX DE M. GUIBOURT \
1814. Analyse comparée des Rhubarbes de Chine, de Moscovie et de France (conjointemént avec M. Henry père). ( Bulletin de Pharmacie, VI, 87.)
1815. Observations sur l’esprit volatil, aromatique, ammoniacal de Sylvius ( Journal de Pharmacie, I, 300).
1816. Thèse inaugurale sur le Mercure, soutenue devant l’École de Pharmacie de Paris.
1817. Note sur l’Éther acétique ( Journ . Pharm ., III, 417).
1818. Mémoire sur différents cas d’oxydation du Fer et sur la préparation de l’Ethiops martial [Journ. Pharm., IV, 241).
1819. Note sur la préparation du Carbonate de potasse, autrefois nommé Nitre fixé par le tartre [Journ. Pharm., V. 58).
— Note sur le nom de Costus appliqué aux écorces de cannelle blanche et de Winter, et caractères distinctifs de ces deux écorces [Journ. Pharm., V, 496).
1820. Examen chimique du Musc tonquin (conjointement avec M. Blondeau). [Journ. Pharm., VI, 105.)
— Note sur différents composés Ammoniaco- mercuriels (Journ. Pharm., y I, 218).
— Histoire abrégée desdrogues simples, 4re édition. Paris, 1820, 2 vol, in-8. — 2° édition. Paris, 1826, 2 vol. in-8. — 3e édition. Paris, 1836, 2 vol. in-8. — 4° édition sous le titre de: Histoirenaturelle des drogues simples. Paris, 1849-1851, 4 vol. in-8 avec figures dans le texte, ouvrage récompensé par l’Institut (Académie des sciences) en 1854. — 5e édition, réimpression avec la date de 1851, en 1857. —6° édition, corrigée et augmentée par G. Planchon. Paris, 1869.
(1) Cette liste avait été publiée par Guibourt lui-même, au moment où il faisait valoir ses droits à la retraite (1865). Nous l’avons complétée en y ajoutant, d’après un exemplaire tenu par lui au courant, les quelques articles qui lui avaient échappé dans un premier recensement et les mémoires qu’il avait publiés dans les deux dernières années de sa vie.