‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 3)Chapitre 121 sur 243 · PAR M. BRULLÉ · texte numérisé non relu

PAR M. BRULLÉ

Lorsqu'on jette un coup-d'œil sur l'ensemble d'une collection d’animaux articulés recueillis aux îles Canaries, on y aperçoit tout d'abord un certain nombre d'espèces déjà connues, et l'on est frappé des rapports que ces animaux présentent en général avec ceux des parties les plus chaudes de l'Europe et du nord de l'Afrique. Il faut, toutefois, en excepter le Sénégal, dont les productions ont un caractère à part et sont beaucoup plus analogues à celles de l'Égypte qu’à celles des îles Canaries. Cependant, ces dernières ont aussi quelques espèces de l'Égypte et du Sénégal; telle est la Cicindèle connue sous le nom de nilotica. Maïs, c'est avec l'Algérie, l'Espagne, le midi de la France et la Grèce , que les Canaries ont le plus de rapports sous le point de vue qui nous occupe. En outre, on retrouve aussi dans ces îles des espèces plus septentrionales; on y voit des insectes et des arachnides de nos environs, et plusieurs même du nord de l'Europe. Mais, en général, les insectes des îles Canaries ont un aspect plutôt méridional et ne se distinguent guère que par la forme de quelques espèces nouvelles.

En effet, parmi ces dernières, il en est quelques-unes dont la physionomie, si l'on peut s'exprimer ainsi, ou dont l'aspect, tout-à-fait à part, sont essentiellement propres à faire reconnaître l'origine. Tels sont en particulier les Carabes, qui s'éloignent absolument de toutes les espèces de ce genre aujourd'hui si nombreux; tels sont encore une espèce de MNébrie (dilatata) et quelques autres insectes. Il est cependant à remarquer, malgré cette différence dans leur habitus, que les insectes des Canaries offrent peu de types de genres réellement nouveaux. Une seule espèce, parmi les Coléoptères, pourrait à la rigueur constituer un genre : cest notre Sz/pha simplici-

cornis; maïs elle n'est pour nous qu'une de ces espèces qui se placent sur la limite d'un genre, et forment un chaînon intermédiaire entre celui-ci et les genres voisins. M. Macquart a trouvé, parmi les Diptères, plusieurs espèces qui lui ont servi à fonder des genres, mais les autres ordres d'insectes ne nous ont rien offert de semblable, La classe des Crustacés, cependant, nous a présenté le type d’une forme nouvelle dans le voisinage des C'alappes, forme qui tient le milieu, par la disposition de ses pattes, entre les Crustacés terrestres et les Crustacés nageurs.

On pourra facilement se faire une idée de la distribution des insectes dans les îles Canaries, en parcourant le catalogue que nous en présentons. Nous avons eu soïn d'y rappeler la patrie des espèces connues , afin de faire saisir les rapports qui existent entre les productions entomologiques de ce pays et celles des autres contrées; mais un coupd'œil rapide jeté sur chacune des grandes divisions des animaux articulés, permettra de rapprocher les analogies d'habitat des espèces, beaucoup mieux qu'un catalogue méthodique.

Ainsi, parmi les Crustacés, on voit que le plus grand nombre se retrouve également soit dans la mer Méditerranée, soit sur les côtes de l'Océan; quelques-uns cependant ne se rencontrent que dans des parties éloignées, telles que la mer Rouge, ou même les mers de l'Inde et de la Nouvelle-Holiande. Tel est en particulier le Grapsus strigosus, très-commun aux îles Canaries; tel est encore le Grapsus messor. Une troisième espèce, Plagusia squamosa, rapportée d'abord des côtes de la mer Rouge et de l'Océan indien, a été trouvée depuis à Madère et se montre abondamment aux îles Canaries. Le Plagusia clavimana en particulier n'avait encore été rapporté que de la Nouvelle-Hollande. Enfin , une dernière espèce, Leptopodia sagittaria, n'avait été trouvée que dans la mer des Antilles, et, malgré la comparaison la plus minutieuse, on naperçoit aucune différence entre les individus rap-

portés de ces îles et ceux qui vivent aux îles Canaries.

EE

Quant à la classe des Arachnides, on peut faire en général la même remarque qu'à l'égard des insectes, savoir, que plusieurs espèces se retrouvent non-seulement dans le midi de l'Europe, mais même dans les parties centrales et septentrionales de ce continent, et que d'autres, enfin, appartiennent au nord de l'Afrique. Mais de plus grands détails se trouveraient déplacés ici, puisque M. Lucas doit les présenter en tête du chapitre des Arachnides. Il ne nous reste qu'à mentionner une circonstance remarquable concernant la seule espèce de Scorpion rapportée des îles Canaries. Cette Arachnide, qui nous offrit d'abord la plus grande analogie avec les espèces d'Amérique, se trouve déjà en effet dans la collection du Muséum. Elle ne se rencontre, aux îles Canaries, que dans les ports où l'on débarque des marchandises apportées d'Amérique. Là, elle se réfugie en terre, et ne s'éloigne guère des hangars et des magasins situés dans le voisinage de la douane de Sainte-Croix et de l'Orotave.

Parcourons maintenant la classe des insectes. En premier lieu, parmi les Coléoptères, la tribu des Carabiques nous présente, sur trente-six espèces environ, seize espèces qui se trouvent en France et même aux environs de Paris, et de plus une Cicindèle (nilotica), propre à l'Égypte etau Sénégal, et un Brachine (hispanicus) de l'Espagne et du nord de l'Afrique. Les autres espèces, au nombre de dix-huit, ou la moitié du nombre total, sont tout-à-fait propres aux Canaries et nouvelles pour le plus grand nombre. Ce sont plusieurs Calathes remarquables par leur forme élargie, un Sphodrus (alternans), une Nébrie (dilatata), Vun et l’autre déjà connus, et deux Carabes jusqu'alors inédits, qui forment, avec une troisième espèce décrile depuis longtemps, un petit groupe remarquable dans ce genre, non pas tant par la forme du corps que par la disposition des tubercules ou des lignes saïllantes des élytres. — La tribu des Hydrocanthares et celle des Hydrophiliens réunies ne se composent que de dix espèces, qui toutes sont propres à l'Europe, et dont deux seulement, Dyticus

(8) (MEÆLADEMA) coriaceus et Gyrinus striatus, appartiennent au midi de ce continent. — Les Clavicornes sont au nombre de douze espèces, savoir quelques Histers et Dermestes déjà connus; on y remarque cependant deux espèces de Sz/pha, dont l’une surtout (simplicicornis) s'éloigne, comme nous l'avons dit, de toutes les autres, par sa forme et par ses caractères. — Les Brachélytres, au nombre de six, se rapportent aux espèces de France, une seule exceptée (Siaphylinus brachypterus) qui semble aussi se trouver dans le midi de VAI lemagne. — Les Serricornes renferment une douzaine d'espèces, parmi lesquelles on remarque le Gtbbium sulcicolle du midi de l'Europe, quelques petits Dasytes et Malachies en partie nouveaux, et surtout un joli Bupreste ( Bertheloti), assez voisin d'une espèce déjà connue du midi de la France. — Parmi les Lamellicornes , qui ne s’élèvent qu'au nombre de dix espèces, on remarque surtout quatre petits Hannetons nouveaux qui appartiennent à une division encore inédite (Ootoma, Dej.). —Les Longicornes ne sont pas plus nombreux que la tribu précédente, mais ils nous présentent des espèces nouvelles et remarquables dans les anciens genres Monochame, Callidie et Lamie. Ainsi que dans les Lamellicornes, les espèces déjà connues se retrouvent en France. — Les Mélasomes forment la partie la plus remarquable, non-seulement de la grande tribu des Hétéromères, dont ils font partie, mais même de toutes les autres tribus prises ensemble. Ils sont au nombre de trente-six espèces environ, sur lesquelles treize seulement étaient déjà connues, les unes comme se trouvant aux îles Canaries, les autres comme appartenant soit au midi de l'Europe, soit au nord de l'Afrique, soit même à ces deux parties à la fois. Quant aux vingt-trois espèces nouvelles, elles sont réparties de la manière suivante : Erodius, quatre; Zophosis, deux; Hegeter, dix ; T'entyria, deux ; Pimelia, cinq. I faut surtout remarquer ici que les dix espèces d'Hegeters, ajoutées aux deux autres déjà connues, portent à douze le nombre des espèces de ce genre, qui semble exclusivement propre

aux îles de Madère et de Canaries. — Parmi les autres Hétéromères, au nombre de dix-huit, on remarque surtout quelques Phylax et plusieurs Æelops nouveaux, une espèce de Dytile, qui se place parmi les plus grandes et les plus belles espèces de ce genre. — Les Xylophages nouveaux sont au nombre de deux, savoir : un grand et beau Trogosite qui se nourrit sur les pins, et une espèce d'Aylurgus qui semblait encore inédite.—Les Charansons figurent dans cette collection pour une vingtaine d'espèces, parmi lesquelles on remarque trois Ofiorynques nouveaux, une belle série d'individus de l'Æerpisticus eremita, insecte propre aux îles Canaries, et deux jolies espèces des genres Tylodes et Mononyx. La plupart des autres Charansons se retrouvent en Europe.— Enfin, les Chrysomélines, avec lesquelles nous mentionnerons les Coccinelles, genre dont les espèces sont toutes connues et se retrouvent en France, nous offrent en tout seize espèces, sur lesquelles la moitié sont nouvelles. Ces dernières appartiennent surtout aux genres Chrysomela et Hispa. te.

Dass l'ordre des Orthoptères, le premier genre, celui des Forficules, se compose de deux espèces nouvelles et de trois autres déjà connues. Celles-ci se trouvent en Europe, à l'exception de l'annulata, qui passe pour être d'Amérique. — Les Blattes, au nombre de six, ne présentent que deux espèces nouvelles et de petite taille; les autres, beaucoup plus grosses, sont les B. Maderæ, americana et surinamensis, insectes répandus dans tous les ports où se rendent les navires du comimerce. 11 faut y ajouter la Blatte germanique, insecte beaucoup moins gros, maïs non moins répandu sur le globe que les précédens. — Les Mantes sont au nombre de quatre, savoir : une belle et remarquable espèce déjà connue (mendica) et rapportée plusieurs fois d'Égypte; l'espèce si répandue dans le midi de l'Europe (religiosa), et deux espèces nouvelles. — La famille des Locustaires ne renferme qu'une espèce nouvelle, appartenant au genre Locusta ; les cinq autres espèces de cette

famille étaient déjà connues. Ce sont les Decticus albifrons et griseus 11, — (2° PARTIE.) (ENTOM.) — 2

de l’Europe, le Gryllotalpa de cette même contrée, et le Gryllus capensis, qui appartient à toute l'Afrique et même aux Indes orientales. — Les Acridiens sont plus riches en espèces nouvelles que les familles précédentes. On y remarque deux Tryxales, savoir : lé varïabilis, grande espèce de la Grèce et de l'Égypte, et une espèce nouvelle; un Tetrix déjà connu (subulata) ét qui se trouve en Europe, et treize espèces d Acridium, dont cinq étaient encore inédites; toutes les autres se trouvent, soit dans le midi de l'Europe soit dans le nôrd de l'Afrique et quelquefois même dans les deux contrées. |

L'ordre des Hémiptères est très-pauvre en espèces nouvelles. Les espèces s’y réduisent à huit, et viennent se placér dans les genres Nabis, Coreus, Aphanus, Cydnus et Miris. Les espèces déjà connues, au nombre de trentesept, se retrouvent pour la plupart en Europe.

Les Névroptères sont peu nombreux. On y remarque cinq Libellules, dont une seulement:est nouvelle: les autres se retrouvent en Europe. On y voit en outre quatre Myrméléons et autant d'Hémerobes, genres qui ne nous présentent l'un et l'autre qu'une espèce nouvelle. , |

L'ordre des Hyménoptères est un des plus riches de cette collection, et vient se placer, sous ce rapport, après celui des Coléoptères. Les Fourmis, au nombre de cinq, nous présentent une espèce nouvelle. — La grande tribu des Mellifères est riche de trente-quatre espèces, dont la moitié au moms sont nouvelles. Il est surtout à remarquer que, dans cet ordre d'insectes, les espèces auparavant connues appartiennent plutôt au nord de l'Afrique qu'au midi de l'Europe, et que plusieurs d'entre elles ont des rapports frappans avec les Hyménopières de l'Algérie où même de l'Égypte par l'intensité et la disposition de leurs couleurs. Les espèces encore inédites de la tribu des Mellifères se rapportent aux genres Osmie, Collète, Andrène, Halicte et Sphécode.— Les Guêpiaïres, au nombre de cinq, se composent de la Guépe commune (vulgaris ou une des nombreuses variétés), de deux Odynè-

res nouveaux et de deux Eumènés également nouveaux. — La tribu des Hyménoptères fouisseurs renferme environ vingt espèces sur lesquelles là moitié sont nouvelles: Elles se rapportent aux genres Cerceris, Myzine, Scolie, Crabron; Pompile.et Ammophile. — Te reste de cet ordre d'insectes n'offre qu'an médiocre intérêt. On y remarque une jolie variété du Crysis ignita, si répandu en Europe, et per espèces d'Ichneumons. 4

Les Lépidoptères sont, avec les Hémiptères, l'ordre le moins remarquable de cette collection. Leurs espèces, bien qu au nombre d'une quarantaine, sont la plupart déjà bien connues et appartiennent à l'Europe, à l'exception de deux espèces de Danaïdes (Crysippus et A lcippus), d'une espèce de Piérides (C heiranthe) et d une l« anesse (Cal lyroe), qui se retrouvent dans certaines parties de l'Afri ique, telles que le Sénégal et l'Ég gypte. Il y a cépendant plusieurs espèces nouvelles parmi les Lépidoptèr es nocturnes , et une seulement parmi les diur#* nes; celle-ci appartient au genre Polyommate. Enfin, l'ordre des Diptères renferme > à lui seul une centaine d'es- ' pèces ; il tient le milieu, sous ce rapport, entre les deux ordres des Co- | léoptères et des Hyménoptères. Le nombre des espèces | nouvelles y est au-dessus de quarante. Celles ‘que l'on connaissait déjà se retrouvent pour la plupart en Europe et d'autres dans les parties les plus méridionales de ce continent, et en particulier dans le Portugal. Il est

à remarquer surtout, comme I a fait observer ailleurs M. Macquart (1), que ceux d'entre les Diptères qui sont déjà connus se trouvent dans le | midi de l'Europe et dans le nord de r Afrique plutôt qu'au Sénégal, bien que cette région soit la plus voisine des îles Canaries. Cette remarque est la même que celle que nous avons déjà faite au commencement de cette introduction.

(1) Diptères exotiques nouveaux ou peu connus. À Paris, chez Roret ; in-8°; 1° liv.

MM. Webb et Berthelot m'ayant prié de décrire les animaux articulés qu'ils avaient recueillis pendant leur séjour aux îles Canaries, j'ai trouvé dans MM. Macquart et Lucas une assistance bienveillante. M. Macquart s'est chargé de l'ordre des insectes Diptères, et M. Lucas des Myriapodes et des Arachnides. En m'adressant ainsi à des hommes qu'une étude spéciale de ces parties mettait à même de s'acquitter de cette tâche beaucoup mieux que je n’eusse pu le faire, j'ai cru rem-

plir un devoir de conscience.

Page 1