‹ Histoire naturelle des Iles CanariesChapitre 1 sur 52 · HUMBOLDT · texte numérisé non relu

HUMBOLDT

Les îles Canaries, par leur proximité des tropiques, se trouvent situées sous une des latitudes les plus favorables à la végétation; leur climat se ressent à la fois de l'énergie de la zone torride et de la fraicheur de la zone tempérée. La chaleur du soleil s'est combinée avec les principes les plus actifs pour féconder cette terre que les volcans semblaient avoir frappée de stérilité : placées dans d'autres conditions d'existence, de nouveaux germes se sont développés; ce sol vierge s'est couvert des produits d'une flore spéciale, et plus tard les influences climatériques sont venues se prêter à la naturalisation des plantes des deux hémisphères (1). Les espèces aborigènes qui apparurent spon-

(1) Voir dans les chapitres suivans les plantes naturalisées et celles cultivées dans le jardin d’acclimatation.

tanément dans ces îles atlantiques, appartiennent la plupart à des genres d'Europe, mais elles sont plus vivaces, plus ligneuses et souvent arborescentes. Il en est aussi d'autres qui ont d’autres formes et un autre aspect; plusieurs sont des monotypes de genres qui n'ont pas encore d'analogues (1), tandis que d'autres constituent des groupes d'espèces endémiques d'un Jfacies remarquable (2). Parmi ces végétaux divers, ceux-ci sont empreints d'un caractère africain (3), et ceux-là, quoiquen plus petit nombre, laissent déjà entrevoir quelques traits de la végétation d'Amérique (4). Ainsi la flore canarienne paraît établir le passage des plantes de nos pays tempérés à celles des contrées intertropicales. Si l'on a égard à la quantité des espèces locales, à la nouveauté de leurs formes, à l'étrangeté de leur port, caractères d'autant plus frappans qu'ils appartienrent à la masse des plantes dominantes, l'archipel des Canaries mérite bien le titre de Région botanique.

Les différentes stations qu'occupent tous ces végétaux, cette sorte de sociabilité qui semble réunir les uns, l'isolement qu'affectent les autres, sont autant de considérations qui augmentent l'importance des recherches, lorsqu'après avoir examiné les divers groupes en détail, on veut saisir l'ordre de leur répartition. « Les flores des îles, a » dit l'illustre professeur de Genève (5), offrent en particulier un in- » térêt réel, soit par la bizarrerie qu'elles présentent, soit parce que le » travail, étant plus circonscrit, peut être fait avec exactitude.» Nous avons été à même de reconnaître la vérité de cette observation en parcourant les Canaries, et les rapports que nous avons pu saisir dans nos explorations partielles nous eussent sans doute échappé sur un

(1) Genres V’isnea, Phyllis, Bosea, Drusa, Plocama , Canarina, etc. (2) Les Joubarbes (Semperviva), les Bystropogon, les Echium, etc. (3) Les grandes Euphorbes, les Palniers, les Zygophyllées , les Aizoon , les Kleinies, et la plupart des plantes des bases.

(4) Les Lauriers , les Ardisiers, les Bæhmeria, les Drusa, et plusieurs espèces de Fougères. () De Candolle, Géos. bot. Diction. des sciences nat., to. xVIn, p- 421.

(5) continent; il nous.eut été impossible du moins d'arriver aux mêmes résultats sur un plus vaste espace.

Les différences qui existent dans l'orographie de chaque île, en variant les accidens du sol, les expositions et les températures, ont multiplié les contrastes et produit de notables changemens dans la distribution phytostatique. Il est résulté de ces différences presque autant de flores distinctes qui offrent toutes quelques espèces propres à chaque localité; en outre, la masse des plantes de chaque île, quoique composée des espèces communes à toutes les parties de l’archipel, ne se présente jamais dans les mêmes proportions. Aïnsi, par exemple, Alegranza, Montaña-Clara, Graciosa, et les autres îlots déserts situés au nord de Lancerotte, ahondent en Chenopodées et en Polycarpées, avec lesquelles viennent se mêler plusieurs autres plantes de la région maritime. En abordant sur ces rochers isolés, rien ne signale encore la végétation des autres îles : l'Euphorbe des Canaries et ses autres congénères, les Plocames, les Kleïnies, les Prenanthes, y sont remplacés par de grands buissons d’Atriplex, de Salicornia, de Suœda et de Salsola , à l'ombre desquels croissent d'autres plantes alcalines (1).

(1) Les plantes que nous recueillimes sur l’ilot de Graciosa, Le 5 juin 1829, sont rangées dans la liste à la fin de ce chapitre (a) d’après leur degré de fréquence, vu leur petit nombre.

Cétte florule, composée de vingt-neuf espèces , offre les particularités suivantes :

1° 7 Chénopodées,.5 Légumineuses, 3 Plumbaginées, 2 Polycarpées , 2 Plantaginées, 1 Liliacée, 1 Graminée, 1 Euphorbiacée , 1 Borraginée, 1 Caryophyllée, 1 Composée, 1 Geraniacée, 1 Cistinée , 1 Frankeniacée.

2° L’Atripler Halimus, variété à larges feuilles qu’on ne retrouve pas dans lesautres îles ; le Saficornia fruticosa, qui croît aussi sur la côte de Lancerotte, en face de Graciosa ; l’Atriplez glauca, le Salsola vermiculata et le Suæda fruticosa, bien plus nombreux sur cet ilot que dans le reste de l'archipel, forment la plus grande masse de végétation de ce rocher. Ë

3 Le Statice pruinosa, que M. Delile rapporta le premier d'Egypte, sestrouve également à Alegrauza. Le Statice puberula, N., le Reseda crystallina, N., V Ononis ocreata, N. et l'Ononis pendule, sont quatre espèces fort rares que nous n’avons trouvées que dans un seul endroit de F'ile de Lancerotte ; quant à l’Ononis hebecarpa, N., nous ne l'avons vu qu’à Graciosa.

4 Enfin, une seule espèce d'Euphorbe (l’Euphorbia piscatoria), très-commun® dans les autre iles, se trouve confondue sur ce rocher au milieu des Chénopodées.

Ainsi sur vingt-six espèces, dix à douze ne s’écartent guère de cette localité , et les autres, quoique communes aux autres îles du groupe, s’y montrent dans une autre proportion. Ce sont la plupart des

(6) Cette flore, qu'on retrouve en partie sur le littoral voisin, a un cachet particulier.

À Lancerotte et à Fortaventure la végétation commence à s'étendre sur une plus grande échelle : des plages de sable, de vastes plaines viennent rappeler les Zaharas de l'Afrique occidentale et quelquesunes des plantes qui croissent sur la lisière du désert; les mouvemens de terrain y sont plus prononcés, et les espèces communes au restant de l'archipel se sont répandues dans les vallées et les ravins qui les traversent. Les Euphorbes se montrent déjà en grand nombre, et avec elles les composées et les convolvulacées frutescentes (1). Quelques bruyères rabougries (2) et des Fayas (3), cachés dans les anfractuosités des montagnes ou battus par les vents sur leurs crètes dévastées, sont les annonces de cette région toujours verte qui fait la principale beauté des îles les plus élevées du groupe. Cependant, malgré ces rapports généraux, Lancerotte et Fortaventure possèdent aussi leurs plantes spéciales (4) : trois arbres, les Palmiers, les Pistachiers et les Tamarix, abondent bien plus dans ces îles que dans les autres. À Lancerotte, les Palmiers (Phænix dactylifera) peuplent le district d'Haria ; à Fortaventure, cette même espèce, mêlée avec les Pistachiers

espèces herbacées et rampantes,, cachées parmi les plantes ligneuses. Or, si on a égard à l'abondance des espèces sédentaires et à la différence qui existe dans les rapports numériques de celles des autres îles, on concevra que la végétation de Graciosa doit présenter un autre aspect , puisque les plantes, qui abondent le plus dans celles-ci manquent entièrement dans celle-là.

(1) Conyza sericea, Prenanthes pinnata et P. arborea, Convolvulus floridus et C. sÉopAT,

(2) Erica arborea.

(3) Myrica Faya.

(4) Parmi ces espèces sédentaires, les suivantes ne se trouvent qu'à Lancerotte et à Fortaventure : Ruta bracteosa, Arenaria procumbens, Vahl, Linaria heterophylla, Schousb, Sonchus divaricatus , Reseda subulata, Reseda crystallina, N., Melica ciliata, Thymus origanoides, N., Borrera Atlantica, Ferula communis? Gnaphalium Sp., nr, Ononis hebecarpa, N., Heliotropium Europæum, Statice puberula, N., Statice pruinosa, Delile, Lotus trigonelloides , N.

L’Æelianthemum Niloticum n’a été recueilli jusqu'à présent qu’à Fortaventure.

L’Argemone mexicanaret le Scrophularia arguta ne se voient que de loin en loin, nous pouvons à peine citer dans tout l'archipel trois localités différentes pour ces deux plantes. (/’oyez à la fin du chapitre (b) la liste des plantes recueillies à Lancerotte et à Fortaventure.) ;

(Pistacia Atlantica), garnit l'étroite vallée de Rio-Palma, un des sites les plus remarquables et qui conserve encore toute son originalité (1). Les Tamarix (T. Canariensis) couvrent les plages marécageuses de Grand-Tarajal et reparaissent ensuite sur la côte de la grande Canarie aux alentours de Maspaloma; ces arbustes ont trouvé Rà le même sol avec une exposition et une température analogue; abrités par des dunes, ils se sont propagés au bord des lagunes.

À mesure que l'on s’avance dans le centre de l'archipel, la flore devient plus riche en espèces canariennes. Cette végétation régnicole a ses lois et sa distribution; en s'élevant sur les pentes des montagnes. on passe successivement par des climats divers; dans chaque région ce sont d'autres plantes qui deviennent plus nombreuses suivant l'altitude des lieux et l'avantage des sites. Les espèces némorales, les Pins, les Cytises, les Adenocarpes et les végétaux des crètes et des plateaux culminans que Lancerotte et Fortaventure ne possèdent pas, viennent accroître ces groupes de plantes sociables qu'on rencontre à différentes hauteurs. Le long des côtes la température est celle de la Mauritanie; une fraîcheur qu'entretiennent les brouillards se fait ressentir sous les ombrages des forêts laurifères et dans les ravins adjacens, tandis qu'au-dessus de ces stations l'air est de plus en plus raréfié, et la terre, presque dépourvue d'humus, nourrit des germes qui se reproduisent sous d’autres formes. La présence ou l'absence du soleil occasionnent dans cette zone des variations atmosphériques très-tranchées : le jour la sécheresse de l'air est des plus sensibles et la

(1) Les chapelains de Bethencourt visitèrent Fortaventure en 1402 ; voici le passage de leur relation qui a rapport à Rio-Palma.

Quand on est outre, l’on trouve le val bel et honny et moult delectable, et y peut bien » avoir huit cens Palmiers qui ombroient la vallée, et les ruisseaux des fontaines qui courent parmy, » et sont par troupeaux cent et six vingts ensemble, aussi longs comme mats de nef, de plus de vingt » brasses de hault, si verds et si feuillus, et tant chargez de dattes que c’est une moult belle chose à » regarder. » (Hist. de la première descouv. et conqueste des Canaries, par F.-P. Bowrier et J. Le Ver-

RIER. Paris, Mpcxxx, pag. 70.)

(8) chaleur étouffante, la nuit, au contraire, est humide et froide. Enfin, sur les plus hautes cimes, des neiges amoncelées pendant la saison orageuse retracent les frimats du nord et le spectacle de nos régions alpines. Ainsi, le paysage change d'aspect à chaque instant, quelques heures suffisent pour parcourir tous les climats, et, sans franchir de grandes latitudes, les pas deviennent des degrés.

Cependant, même dans ce groupe occidental des Canaries que le savant Broussonet distinguait de celui d'Orient à cause de la différence de végétation (1), la structure orographique et la nature du terrain semblent s'être combinées pour isoler certaines plantes. Une nouvelle espèce d’un genre du cap, le Manulea Canariensis, N., s'est fixée dans l’ancien cratère de Bandama; le Commelina Canariensis ne se plaît qu'au bord des cours d'eau des environs de la Ciudad et de Terror. À Palma, l'Umbilicus Heylandii, N.. habite exclusivement les bois pinifères de Barlovento; le Sempervivum Goochiæ, N., ne se montre que dans les ravins de la côte orientale; tandis que le Bethencourtia Palmensis reste caché dans l'immense profondeur de la Caldera. Ces singularités se font encore plus remarquer à Ténériffe : le Statice arborea, dont on ne connaissait l'existence que par quelques pieds cultivés dans les jardins d'Orotava, s'est isolé sur les rochers du Burgado. (7/oy. Arras, Vues phytost. pl. 8.) Un autre statice ” (S. imbricata, N.)., s'est confiné sur un îlot désert, situé en face de Garachico, le Gymnocarpum decandrum (2), cette Paronychiée si curieuse, que Forskal observa le premier en Égypte, reparaît sur les

(1) « M. Broussonet observe qu’on peut diviser l'archipel des Canaries en deux groupes d'îles : le » premier renferme Lancerotte et Fortaventure; le second, Ténériffe, Canarie, la Gomère, Fer et » Palma. L'aspect de la végétation diffère essentiellement dans ces deux groupes. » (Humsocvr, Ÿoyage aux régions équinoxiales, tom. 1, pag. 417.)

(2) L'existence de cette plante aux Canaries n’était point connue avant nous; nous avons été aussi les premiers à recueillir dans ces îles le Statice pruinosa, le Traganum nudatum , etc. , etc.; et c’est sans doute sur un faux renseignement que M. Decaisne a avancé dans sa florule du mont Sinaï que M. de Buch avait mentionné ces espèces dans son catalogue. ( Voyez Annal. des Scien. nat., part. bot., 1834, p. 7.)

(49h) scories du promontoire de l'Aguja. Il en est ainsi de plusieurs autres espèces quon ne retrouve que dans des stations très-éloignées les unes des autres, ou qui ne se fixent que dans un seul endroit (1). La présence de ces plantes sédentaires dans ces diverses localités est aussi inexplicable que les autres cas d'isolement dont nous aurons à parler au sujet des arbres forestiers; ces faits d'épirréologie végétale tiennent sans doute à l'influence que les agens extérieurs et les milieux ambians exercent sur l'organisation. L'illustre Ramond médita souvent sur ce mystère de la dissémination originaire des végétaux; plus d'une fois, en gravissant les cimes escarpées des Pyrénées, il fut surpris de la rencontre imprévue de certaines plantes ou de l'absence de celles qu'il s'attendait à trouver sur ces montagnes. « La nature, dit- » il, semble indifférente tour-à-tour à la similitude des lieux et aux » distances qui les séparent; tantôt rappelant dans les climats pareils » les plantes des contrées les plus éloignées, et tantôt refusant cette » conformité de productions à des régions qui réunissent toutes les » conformités du sol et de la température (2). » Les lois de la répartition des germes sur la surface du globe peuvent seules donner l'explication de ces bizarres anomalies; mais ces lois se lient aux causes premières par lesquelles la nature agit sécrètement; ce sont des principes qu'elle ne nous a pas révélés, et de long-temps, peut-être, nous nepourrons pas plus pénétrer le mystère de ces créations spontanées que celui de leur stabilité ou de leur migration. C'est en vain que l'on chercherait à résoudre ces grands problèmes; l'apparition des plantes

(1) A Ténériffe, l'Euphorbia aphylla, qui est très-commune à Canarie, ne croit qu'aux environs de Buenavista ; l’Echium simplex, le Lavatera phœnicea et le Pterocephalus virens , N., ne sont connus que des bergers de Baxamar ; le Reseda scoparia ne se trouve qu’à la pointe de Teno et sur la isleta de la grande Canarie ; le Pistacia Lentiscus, si abondant dans cette île, n’a jamais été vu à Ténériffe, et le Cneorum pulverulentum , si commun dans celle-ci, n'existe pas dans celle de Palma. Il nous serait facile de multiplier ces exemples, on en jugera par le tableau général et comparatif que nous donnerons de la flore de chaque île.

(2) Ramond, De la végétation des montagnes. Annales du muséum, tom. 1v, pag. 397.

sur la surface du globe est antérieure à celle de l'homme; vouloir porter nos regards au-delà de cette préexistence serait nous lancer dans le vague des hypothèses et interroger des temps qui n'ont point d'annales. Amis du positif, ces questions de botanique transcendante ne sauraient nous intéresser par cela même qu'elles seraient dénuées de preuves; et sans plus y attacher d'importance, nous continuerons à présenter l'ensemble de cette distribution phytostatique sur laquelle nous avons plus particulièrement fixé notre attention.

La masse des plantes n'est pas également répartie dans chaque île : nous avons déjà observé que la réunion ou l'isolement des groupes dans les différentes stations que l'on traverse depuis le littoral jusqu'aux sommets culminans, dépendaient de la configuration du terrain et de la hauteur des montagnes. Pour expliquer ces changemens, nous donnerons d'abord une idée générale de la végétation dans la partie occidentale de l'archipel, nous dirons de quelle manière elle est répandue sur le sol, en signalant les transitions de forme par lesquelles elle passe, les divers caractères qu'elle affecte et le ton qu'elle imprime au paysage. Prenant Ténérifle, l'île la plus centrale et en même temps la plus élevée du groupe, comme type de cette topographie botanique qui se reproduit en partie dans les îles voisines, nous appellerons l'attention sur les analogies et les différences qui nous ont paru les plus dignes de remarque.

Le littoral de Ténériffe, de même que celui de Canarie, de Palma, de Gomère et de l'île de Fer, se présente comme un boulevard de falaises; ces escarpemens se dressent du sein des eaux et laissent voir de toute part leurs murs de basalte bordés d'une grève étroite. Les plantes de cette région maritime ont pris racine dans les falaises, elles en tapissent les pentes et garnissent les assises qui les surplombent. Ce sont pour la plupart des espèces à feuilles charnues, qui s'imbibent des vapeurs de l'atmosphère et des émanations des vents de mer. Un pareil terrain, en effet, ne saurait nourrir que des plantes grasses ou

(AM) salines qui se développent sous l'influence de l'air marin. Ces espèces du littoral varient suivant les sites qu'elles occupent, les unes croissent sur les massifs de la côte et appartiennent aux Ficoides, aux Chenopodées, aux Euphorbes, aux Crassulacées, etc.; mais il en est d'autres aussi qu'on trouve sur les grèves et qui sont souvent baignées par les flots (1).

Ces végétaux des plages se propagent parfois sur les talus des vallées et dans l'intérieur des ravins. L'exposition explique encore ces anomalies : l'air, chargé d'émanations salines, peut, selon les accidens d'une côte qui offre passage au vent marin, favoriser jusqu'à une certaine distance du rivage le développement des plantes qui ont besoin du carbonate de soude (2). Mais ces mêmes plantes ne pourraient vivre très-loin de la mer, parce quelles n'aspirent l'eau que sous la forme gazeuse et que leur organisation réclame une température chaude où l'évaporation soit active; aussi est-ce toujours dans les stations inférieures qu'elles croissent. Dans les régions plus élevées, des pluies abondantes, én purgeant le sol de tout principe salin, développent des gaz qui apportent une autre économie dans le système de nutrition des végétaux. On trouve pourtant là encore des plantes grasses, mais ce sont pour la plupart des Joubarbes, et si l'on sen tient aux analyses chimiques, au lieu de carbonate de soude, cest du carbonate de potasse qu'elles donnent en dernier résultat. Douées aussi d'une absorption puissante, les espèces du genre Sempervioum . si nombreux aux Canaries, croissent sur les vieux murs, dans les

(1) Zygophyllum Fontanesü, N., Picridium Tingitanum, Astydamia Canariensis, Crithmum maritimum, Conyza sericea, Statice imbricata, N., Statice pectinata, Frankenia pulverulenta, ete., etc.

(2) M. le professeur de Candolle a depuis long-temps consigné cette observation dans un de ses écrits : « L'air chargé des émanations salines de la mer nuit à certains végétaux , et favorise au contraire » le développement de ceux qui ont besoin du carbonate de soude , comme on le voit dans les vallées » du midi de l’Europe, où l’on trouve des plantes marines, et où l’on peut cultiver la soude à une » assez grande distance de la mer, pourvu qu’elles soient ouvertes de son côté etexposées au vent ma- » rin. » (Géog. bot., Diction. des Scien. nat. , tom. xvr, pag. 379.)

(12%) interstices des rocs, contre les falaises les plus escarpées, et en général sur toutes les surfaces hygroscopiques où l'humidité pénètre sans séjourner.

Au-dessus des falaises, le terrain s'élargit pour former une première assise et se relever ensuite vers le centre de l'île en talus déchirés par les ravins et séparés par les vallées côtières.

La végétation disséminée sur ces versans prend des formes africaines, et se distingue par des troncs nus et tortueux, des feuilles charnues et un vert bleuâtre. (7’oy. ATLAS. Vues phytostat., pl. 1 et 2.) L'Euphorbe des Canaries, aux tiges droites et anguleuses, domine dans cette région. Ces grands buissons abritent souvent d'autres végétaux qu'on retrouve épars sur ce sol volcanique; les rameaux fleuris des Kleinies, des Plocames, des Echium arborescens, etc. (1), flottent au-dessus des massifs d'Euphorbes, tandis que les Periploca et les Rubia sentrelacent dans ces halliers impénétrables. La verdure glauque de ces différentes plantes ne produit de l'effet que par sa masse ; les espèces dont les parties foliacées ont une couleur plus vive, tranchent alors sur la teinte cendrée du paysage; c'est ce contraste qui lui donne le ton ; mais considérées en détail, les plantes isolées sont presque perdues au milieu de ces nappes de tuf et de ces rocs calcinés.

Dans les vallées côtières , au contraire, la végétation indigène vient s'animer d'une autre vie en présence des cultures, et les plantes sauvages semblent perdre de leur nature au milieu des progrès de l'industrie agricole. La main de l'homme se montre là de toute part, et la physionomie de pays a changé pour prendre divers caractères ; elle retrace à la fois l'agreste campagne d'Europe avec ses vergers d'arbres fruitiers, ses vignobles et ses labours; les beaux sites des tropiques et la verdure qui en relève l'éclat, les oasis du désert avec leurs Palmiers et

(1) Convoleulus floridus , Jasminum odoratissimum, Prenanthes arborea et P. pinnata, Messerschmidia fruticosa, Cneorum pulverulentum, Echium giganteum, Rumex Luneria, Euphorbia péscatoria, Physals

aristata, etc.

leurs sources, puis cette végétation régnicole qu'on voudrait proscrire. mais qui se reproduit toujours avec ses Euphorbes et ses autres plantes. Aïnsi, les espèces étrangères se sont naturalisées à côté de celles qu'une force spontanée fit croître dans ces climats; les Dattiers, les Papayiers . les Orangers, les Pêchers, les Bananiers, et une foule de végétaux exotiques, introduits à différentes époques, croissent maïntenant à côté des Dragoniers, des Bosea et des Ardisiers. Deux arbres des forêts primitives, les Arbousiers et les Lauriers, viennent aussi confondre leur feuillage dans ces groupes variés; les Agaves et les Nopals, apportés d'Amérique, forment des haïes. de clôture où s'entrelacent le Drusa aux feuilles opposées, la Canarine à clochettes, et d'autres plantes du pays qui finissent par envahir les champs comme pour HP QUO leur ancien domaine.

On trouve toutefois dans les vallées et sur quelques parties du littoral des terrams qui par leur nature ont pu garantir la végétation primitive des envahissemens agricoles. Tels sont, vers la côte, ces espaces stériles compris entre les grèves et les cultures, ou ces champs de lave qui entourent les cônes d'éruption. La première espèce de terrain prend le nom de Toscales, lorsque les tufs volcaniques en forment la base; les seconds sont appelés Malpais. À Ténériffe on peut voir des exemples des uns et des autres dans l'enceinte de Teno, aux alentours de Sainte- Croix, au bas des vallées de Guimar et d'Oratava, ou mieux encore vers le nord de l'île, à la pointe de! Hidalgo, où les coteaux maritimes sont couverts d'Artemises, de Lavandes, de Thyms, et d'autres espèces aromatiques , la plupart ligneuses et à feuilles cendrées (1).

(1) Artemisia argentea, Lavandula pinnata, Sideritis Canariensis, Thymus Calamintha, Thymus Teneriffæ, Plantago arborescens, Stachys Canariensis, etc., etc.

La partie inculte de la vallée de Guimar, que nous avons citée plus haut, offre un des meilleurs types de cette végétation des Toscales : on y trouve le Notoceras Canariensis, le Graphalium cauliflorum, le Buphthalmum sericeum, le Fagonia Cretica, V Aizoon Canariense, le Saccharum Teneriffæ, le Linaria scoparia et le Linaria Elatine, le Teucrium pseudo-iva, le Plantago Coronopus , le Micropus pygmœus, etc.

C’est aussi dans la même localité qu’on commence à rencontrer le Prenanthes spinosa et le Cneorum

À la grande Canarie, la presqu'île de la Isleta offre aussi des plantes analogues parmi lesquelles dominent toujours les Euphorbes et leurs affiliées. La Isleta, que les feux souterrains vomirent dans des jours de tourmente, porte partout l'empreinte de la fureur des volcans. Cette presqu'île s'unit à la Canarie par l'isthme de Guanarteme ; plusieurs cônes d'éruption dont la base est encombrée de matières lithoïdes , s'élèvent au-dessus de ce sol en désordre. Lorsque la nature eut repris son calme, la Isleta devint un lieu vénéré que la terreur religieuse des aborigènes transforma en Moraï. Des scories entassées en forme de tumulus renferment les corps de ces insulaires, et occupent le centre d'une nappe de lave en partie décomposée; la végétation s en est emparée, et l'action incessante des forces organiques a fait pousser des plantes du sein de ces tombeaux. Ce site, par son aspect bizarre, ne saurait être comparé à aucun autre. Ces morts ensevelis dans des cratères éteints. les cendres d’un peuple exterminé mêlées à la cendre des volcans, puis sur les restes de ces deux catastrophes, la nature accomplissant ses lois et fécondant de nouveaux germes au milieu de ces débris ; tel est l'ensemble du tableau que présente la Isleta. Les grands buissons d'Euphorbes sans feuilles s'étalent autour des sépultures comme des cande-

labres (1), les Plocames, en inclinant leurs branches vers le sol, rap:

pulverulentum, bien plus répandus sur la bande méridionale de l’île où abondent le Zygophyllum Fontanesii, N., l'Euphorbia balsamifera, V Alæ vulgaris et le Justicia hyssopifolia.

Dans les Malpais, les plantes suivantes viennent se joindre à quelques-unes de celles que nous venons de citer : Poycarpæa gnaphalodes, Achyranthes argentea, Paronychia Canariensis , Sabia Ægyptiaca, Asparagus umbellatus, Forskalea fruticosa , Echium aculeatim, Frankenia ericæfolia, Rumex spinosus, Buphthalmum maritimum, Lycium Afrum, Datura Stramonium et Datura metel, Hyoscyamus Canariensis, Mesembryanthemum nodiflorum et le Mesembryanth. crystallinum qui s’est naturalisé dans ces climats ; puis les Euphorbes et la plupart des espèces ligneuses qui les accompagnent.

(1) Euphorbia Canariensis* et Euphorbia aphylla*.

Viera , en parlant de l’aspect de l’Euphorbe de Canaries , compare toujours cette plante singulière à un grand candelabre et à ses fleurs des charbons ardens. « Forman al arrancar de la comun raiz » una curbatura , que las hace semejantes a una grande araña llena de blandones encendidos. » (Noticias de la hist. gener. de las islas Canarias, tom. 1, pag. 72; Madrid, mpcczxxir.) M. Léopold de Buch , à l’imitation de Viera , a donné une description pittoresque de cette Euphorbe dans son ouvrage sur les îles

Canaries. (Physicalische Beschreibung der Canarischen Inseln ; Berlin, 1825.)

(57) pellent nos saules-pleureurs, tandis que l'Orixama (1), cette térébinthacée qu'on employait dans les embaumemens, vient mêler ses rameaux argentés aux teintes chaudes de cette terre où reposent les anciens de l’île. Parmi les autres plantes (2), il faut distinguer les Physalis et les Conyza (3) qui abondent dans cette localité, et le Convoloulus scopartus dont le bois est si recherché pour son parfum de rose.

Si lon en excepte quelques espèces (4), la plupart des plantes de la Isleta se retrouvent à Palma dans des endroits moins célèbres, il est vrai, mais bouleversés aussi par les éruptions. Là encore , au milieu des Lapilli de Fuente-blanca, du Malpais de Tazacorte, et sur les rochers escarpés de la côte orientale, la végétation est venue exercer son actiori puissante sur un sol envahi par les volcans.

Mais sans nous arrêter maintenant à ces observations de détail, nous continuerons à prendre Ténériffe pour type de cette distribution phylostatique qui se fait remarquer à chaque pas.

Les villes et les bourgades du littoral, et celles situées sur la première assise, au-dessus des talus qui bordent la côte, ont aussi leur flore, à laquelle s'unissent toutefois plusieurs des espèces déjà citées. Ces plantes croissent entre les pavés et dans les rues solitaires (5), contre les murs et sur les toits des vieux édifices (6). En général, les villes

(1) Creorum pulverulentum *.

(2) Ces autres plantes sont les suivantes : Helotropium erosum*, Reseda scoparia*, Chenopodium ambrosioides, Forskalea fruticosa, Buphthalmum stenophyllum*, Aizoon Canariense, Mesembryanthemum nodiflorum, Beta maritima, Zygophyllum Fontanesü*, N., Prenanthes spinosa *,

(3) Physalis aristata *, Conyza sericea et Conyza dichotoma *?

(4) Ces espèces sont celles marquées par une astérisque dans les notes précédentes ; elles sont remplacées à Palma par le Ærankenia corymbosa, le Messerschmidia fruticosa, le Physals somnifera, l’Echium aculeatum et le Glaucium flavum.

(5) Achyranthes nivea, Euphorbia Peplus, Senebiera didyma, Lappago racemosa, Aristida cærulescens , Datura Stramonium, Erigeron Canadense, Erigeron viscosum, Urtica urens, Forskalea frulicosa, Hyoseyamus Canariensis, Parietaria judaica, Oxalis corniculata.

A la ville de l’Orotava, le Solanum pseudo-capsicum , le Chelidonium majus et le Viala odorata croissent le long des chaussées.

(6) C’est surtout à la Laguna que cette flore urbaine est plus remarquable. Parmi les plantes des

maritimes offrent toutes quelques espèces sporadiques, soit qu'elles aient été introduites accidentellement par la voie des importations, ou que les circonstances locales les aient produites là comme ailleurs. Ainsi l'Argemone du Mexique ne croît que sur le sol volcanisé de la ville de Garachico, et à Lancerotte aux environs du port d'Arecife ; le Scrophularia arguta est à peu près dans le même cas; mais le nombre des espèces répandues dans les villes éloignées de la côte est bien plus considérable., La Laguna, cette ancienne capitale de Ténériffe, qu'Alonzo de Lugo, le conquérant, fit bâtir sur la lisière des bois, à 1722 pieds au-dessus du niveau de la mer, jouit d'une température très-favorable aux plantes urbaines. Plusieurs maisons gothiques, construites vers la fin du xv* siècle, offrent le plus singulier coup-d'œil. Ces vieux manoirs se sont couverts de Joubarbes et de Fougères; le blason de leur porte a disparu sous la mousse : cette végétation s'attache même aux édifices modernes, et leur imprime en peu de temps un air de vétusté qui plaît aux amateurs du romantique (1).

Le long des chemins communaux, on trouve encore d'autres planles qui croissent de préférence dans les haïes et sur les bords des sentiers (2).

rues vous citerons le Ranunculus parviflorus et le Ranunculus muricatus, le Solanum nigrum, le Lamarckia aurea, le Mava parviflora, le Thlaspi Bursa pastoris , Polygonum aviculare, Trifolium sublerraneum.

Espèces qui croissent contre les murs et sur les toits : Sonchus congestus, Sempervivum urbicum , S. Canariense et S. dichotomum, Geranium Robertianum, Thelÿgonum Cynocrambe, Hedera Canariensis , Campanula lobelioides, Asplenium palmatum, Cyathæa fragilis et Davallia Canariensis.

A ces plantes, il faut ajouter encore le Xeinia nerüfolia et le Prenanthes pinnata qui se montrent parfois sur les murs des jardins dans les endroits exposés au midi, et quelques autres espèces plus communes dans les villes maritimes.

(1) « Cette végétation, a dit M. Bory de St-Vincent, donne une triste idée de la ville à ceux qui » la visitent pour la première fois et qui n’étant pas botanistes, ne la regardent pas comme un em- » bellissement. » (Essais sur les Fortunées, pag. 344.)

(2) Urtica morifolia, Galium Aparine, Daphne Gnidium, Hypericum Canariense et H. grandifolium, Cineraria Tussilaginis, Carduus clavulatus, Rubus fruticosus, Rubia fruticosa, Canarina Campanula ,

Bryonria verrucosa, Arum dracuncublis, Arum Arisarum, Delphinium Staphysagria.

La nature, si variée dans ses créations, les a répandues partout, sur les rochers battus par les vagues, le long des chaussées, parmi les décombres et jusque sur le faîte de nos monumens; les germes qu'elle a répartis se propagent constamment dans les mêmes sites. Ainsi, lesmurs humides de la cité de Lugo se sont couverts d'une végétation spéciale et toujours renaissante; le Colisée a aussi ses plantes romaines, qui depuis des siècles se reproduisent dans la poussière des ruines (1).

Si l'on compare les plantes urbaines dont nous venons de faire mention, avec celles de la flore du Colisée, on verra qu'il s'en trouve environ la moitié qui croissent également dans les principales villes de Ténériffe et dans les ruines de l'ancienne Rome. Quant aux autres espèces que nous avons observées à l'Orotava et à la Laguna, la plupart. se trouvent représentées au Colisée par des espèces congénères. Cependant, malgré ces rapprochemens, la végétation de Rome n'a pas le même aspect que celle de la Laguna ; les plantes qui couvrent les vieux manoirs de l'ancienne capitale de Ténériffe, et qu'on voit même se développer sur les édifices modernes, ne croissent pas sur les maisons romaines, car le climat de l'Italie centrale est bien moins humide que celui de la Laguna. Celles qui se sont emparées du Colisée sont presque toutes des espèces herbacées qu'on rencontre ordinairement sur les décombres et qui poussent au milieu de ces grandes ruines comme sur une colline calcaire. Les sonchus et les joubarbes de la cité de Lugo sont au contraire des espèces frütescentes qui dominent sur les autres plantes urbaines; on ne voit en Europe rien de semblable pour le port et l'éclat des fleurs.

Dans les ravins de Ténériffle, la végétation se multiplie sous des formes plus fraîches et plus variées; ces défilés prennent naissance sur les premiers versans des montagnes centrales et coupent les talus qui descendent vers la côte. On les distingue dans

(1) Voyez Sebastiani, Enumer. plant. spon. nascent. ir ruder. amphith. Flavi; Romæ, mpccex.

le pays sous le nom de 7”alles ou de Barrancos. selon que leurs berges sont plus ou moins rapprochées. Tantôt à sec, tantôt parcourus par des ruisseaux, Ces ravins offrent à chaque pas les accidents les plus pittoresques; ici les assises de la montagne barrent le fond du Thalweg et interrompent tout-à-coup le plan de pente; alors le torrent supérieur, en franchissant ce ressaut, se précipite en cascade et creuse des mares autour desquelles se développent les plantes qui veulent l'humidité (1). Plus loin , des quartiers de rochers, détachés des hauteurs voisines, forment un nouvel obstacle et divisent le cours d'eau. À mesure que l'on s'interne plus avant dans les détours de ces gorges, leurs berges se resserrent de plus en plus et présentent dans certains endroits des escarpements d'une élévation extraordinaire. Une végétation vigoureuse s'est emparée de ces murs de basalte, les racines ont pénétré dans toutes les fentes, une foule d'espèces diverses, suspendues aux rochers des alentours, les décorent de leurs fleurs. Fous ces végétaux garnissent les moindres rebords, se réunissent en masse sur les assises des berges et le long des rives des torrens; on trouve là les plantes qui se plaisent dans les endroits abrités, le Salix Canariensis avec ses beaux chatons roses, le Solanum Nava, N., aux tiges volubiles, le Bæhmeria rubra, le Poterium caudatum aux rameaux panachés et plusieurs autres espèces

rares (2).

(1) Scirpus globiferus, Caladium nymphæifolium, Scrophularia betonicæfolia, Equisetum elongatum, etc.

On trouve aussi dans ces mêmes localités plusieurs espèces de l'Europe méridionale, telles que le Typha angustifolia (très-rare), le Mentha syWestris, le Nasturtium officinale, Ÿ Apium graveolens, V Arum Dracunculus, etc., et le Potamogeton Canariensis flottant sur les eaux stagnantes.

(2) Principales plantes des ravins :

Adianthum reniforme. Cheiranthus mutabilis. Lavandula abrotanoïides Anthemis revoluta. Crambe strigosa. Lavandula pinnata. Asparagus scoparius. Dactylis Smithu. Orchis tridaetylites, N. Athamantha cerviariæfolia. Digitalis Canariensis. Peucedanum aureum. Bosea Yervamora. Ferula glauca. Phyllis Nobla. Bupleurum salicifolium. Galium Neesianum. Ranunculus cortusæfolius. Campylanthus salsoloides. Gymnogramme aurea. Rhamnus crenulatus.

Carlowizia salicifolia. Justicia hyssopifolia. Ruta pinnata.

Diverses causes concourent ensemble pour réunir dans ces lieux une grande variété de plantes : à l'abri des vents d'Afrique, dans ces gorges profondes, l'ombre des berges les garantit des ardeurs du soleil, l'infiltration des sources et les eaux des torrens y entretiennent l'humidité; aussi les végétaux des ravins s'annoncent de suite avec un air de fraicheur qui les distingue de ceux de la côte.

Les ravins les plus remarquables de Ténériffe sont ceux de Badajos dans la vallée de Guimar et de Llarena dans celle d'Orotava, ceux de Tamadaya et del Infierno sur la bande méridionale de l'île, le Barranco hondo et celui d'Æcentejo sur la côte opposée. Le ravin de Badajos est borné à l'occident par les montagnes de la Ladera de Guimar. et de l'autre par les mouvemens de terrain de la vallée. Lorsquon sest avancé dans cette gorge, on voit ses berges, couvertes de plantes, se dresser à plus de huit cents pieds au-dessus du torrent dont il faut remonter les bords (1).

Dans la grande Canarie, les ravins sont modifiés par la structure orographique; ce ne sont plus, comme à Ténérifle, de longues crevasses qui rayonnent du centre de l'ile vers le littoral; les torrens roulent au fond de larges vallées, leur lit est moins encaissé et leur plan de pente offre peu d'irrégularité. Il résulte de À un sol plus uniforme, plus accessible à la culture, et partant une réduction sensible dans le nombre des plantes indigènes.

Dans l’île de Palma, au contraire, les ravins reprennent le caractère original de ceux de Ténériffe; ce sont encore des berges coupées à pic et tellement rapprochées que souvent les arbustes se balancent d'un

Sisymbrium millefolium. Tanacetum Canariense.

Stachys Canariensis. Teucrium heterophyllum.

et diverses espèces des genres Bystropogon, Cineraria, Convovulus, Conyza, Echium Hypericum, Lotus, Pyrethrum, Sideritis, Sempervivum, Sonchus, etc.

(1) Ce ravin sera reproduit dans notre Atlas par l’habile crayon de M. Saint-Aulaire, d’après le dessin original de notre ami J.-J. Williams.

( 20 ) bord à l'autre en formant une voûte de feuillage au-dessus du torrent. Nous citerons principalement le grand ravin de las Augustias, qui donne entrée dans la Caldera et les barrancos de la côte orientale qui nous ont fourni plusieurs espèces nouvelles (1).

La végétation des ravins s'assimile vers leur débouché à celle du littoral (7’oyez ArLas, vue phytost., pl. 2.), tandis qu'à leur issue supérieure elle se confond avec celle des forêts. Ainsi, en remontant les pentes de l'île par ces longs défilés, on parvient dans la région des bois. Alors la masse des végétaux devient plus compacte, les arbres, pressés les uns contre les autres, laissent à peine pénétrer le soleil à travers leurs rameaux, et sous l'ombrage qui les protège, les plantes némorales croissent au milieu d'une atmosphère humide et d’une terre riche d'’humus. Envisagées sous leurs rapports pittoresques, les forêts Canariennes ont fait l'admiration de tous ceux qui les ont parcourues; mais notre intention n'est pas de les considérer sous ce point de vue, car elles occupent une place trop importante dans la flore de ces climats; aussi nous réservons nous de donner dans un autre chapitre nos observations sur l'agroupement des espèces forestières et les divers changemens survenus dans ces bois primitifs; pour le moment, il nous suffira d'énumérer les principaux arbres et les plantes les plus remarquables.

Les Lauriers y dominent sur toutes les autres espèces (2) et sont réunis par groupes entreméêlés de Bruyères arborescentes, d'Ilex, de Visnea et d'Arbousiers. L'Ardisia excelsa, le Cerasus Hixa, le V'iburnum rugosum et le Myrica Faya, sont, après les Lauriers, les Bruyères et les Ilex, les espèces les plus abondantes; le Bæhmeria rubra et le Pittos-

(1) Sempervivum Goochiæ, N., Cytisus splendens, N., Cytisus filipes N. et Cytisus stenopetalus, N., Lotus eriophthalmus, N., et Phagnalon umbelliforme, N.

(2) Les Lauriers sont au nombre de quatre espèces, savoir : Laurus Canariensis, N., L. Indica, L. Barbusano et Persea fœtens. Les autres arbres appartiennent aux espèces suivantes : Erica arborea, Tlex Perado, Ilex Canariensis, Wisnea Mocanera, Arbutus Canariensis, Rhamnus glandulosus, Celastrus cassinoïdes, Myrsine Canariensis et Olea excelsa.

(2) porum coriaceum ÿ sont fort rares. Parmi les plantes némorales , le Convoloulus des Canaries s'élance comme une liane jusqu'au sommet des plus grands arbres, le beau Géranium à feuilles d'anémone vit dans le voisinage des sources, le Æuscus androgynus entoure les vieux troncs. et une multitude de Fougères étalent de toute part leurs élégantes frondes (1).

Lorsqu'on a traversé ces bois vierges, on trouve des terrains dévastés où la végétation, abandonnée à elle-même, peut reprendre à la longue son premier aspect. Ce sont d'abord des groupes de jeunes Lauriers et de Fayas qui repoussent parmi les Bruyères; bientôt celles-ci, plus nombreuses, ne souffrent autour d'elles aucune autre plante; mais en s'avancant vers la région supérieure , elles ne se montrent plus que par buissons épars au milieu des Pteris et des Cistes. A l'altitude de 3,600 pieds, ces bois nains, déjà bien éclaircis, fmissent par disparaître ; alors le Cistus vaginatus règne seul et se multiplie en masse jusque sur la lisière des bois de Pins.

Par son port et ses formes, le Pin des Canaries (Pinus Canariensis) ressemble assez à nos espèces d'Europe; aussi au premier abord, la région pinifère rappelle dans ces îles nos forêts alpines. Sous ces arbres gigantesques, le terrain est sec et peu substantiel, le nombre des plantes némorales est en même temps très limité (2). Les Pins croissent sur les pentes les plus abruptes et garnissent les premiers

(1) Les plantes suivantes, dont le nom seul indique l’origine, appartiennent aussi à la région des bois :

Digitalis Canariensis. Asplenium Canariense.

Hedera Can. Davallia Can.

Smilax Can. Trichomanes Can.

Bystropogon Can. Astrodontium Can.

Genista Can. < Bryum Can.

Dracocephalum Canariense.

(2) On ne rencontre que très-peu de plantes sous les bois de Pins, les principales sont les suivantes : Helianthemum guttatum, Asphodelus ramosus, Thymus Calamintha, Lotus angustifolius, Pteris Aqui- Una, Erigeron viscosum et V Hypericum grandifolium rabougri.

versans des montagnes. On les voit rarement couronner les mornes qui accidentent les crêtes; l'arête de la chaîne qui entoure le pic de Ténériffle apparaît aride et nue, du moins tel est de loin l'aspect de ces cimes culminantes dont les plus élevées ont environ 9000 pieds de hauteur absolue; mais, lorsqu'on parvient sur ces rochers sourcilleux, on s'étonne d'y voir des végétaux qu'on n'avait encore rencontrés nulle part. Il faut gravir les assises escarpées du Sombrerito pour cueillir le Carlina xeranthemoiïdes, le Cheiranthus scoparius, le Pimpinella Cumbre, où le Plantago Teydea. N. Le Tolpis lagopoda, le Bethencourtia Palmensis et le Thymus Benthami, N., ne se trouvent qu'au pic d'Ælmendro; un arbuste unique connu des bergers sous le nom de Pimientero de la cumbre, le Rhamnus coriaceus, vit relégué sur le morne de Guaxara; quelques Génévriers rabougris (Juniperus Cedrus, N.) couronnent la cime du Cedro; le Rosier d'Armide (Rosa Armidæ, N.) et une belle variété du Pyrus Aria ne croissent guère que dans deux endroits très-éloignés l'un de l'autre, la montagne du ÆRosal et la partie de la chaîne des Cañadas appelée Tiro del Guanche. Toutes ces plantes, isolées sur ces arêtes volcaniques, végètent là depuis des siècles sans se propager sur les pics adjacens (1).

En traversant le grand cirque des Cañadas pour se rapprocher du Teyde, la vue s'étend de toute part sur des nappes de tuf et de torrens de lave vitrifiée. Le Teyde, dont la cime commande toutes les hauteurs voisines, s'élève comme un dôme immense du milieu de ce sol tourmenté, et cependant, cette région, d'un aspect si dé-

(1) M. Mirbel a eu occasion d'observer plusieurs de ces cas d'isolement et les a cités dans un de ses plus beaux ouvrages. « Les pays montueux, dit-il, offrent beaucoup de ces espèces sédentaires. Elles » vivent isolées sur les hauteurs, et ne descendent point dans les plaines. Aussi voyons-nous que les » Pyrénées, les Alpes, tes Apennins , etc. , ont des flores particulières , et que plusieurs montagnes de » ces grandes chaînes nourrissent des espèces qui leur sont propres, et qu’on chercherait en vain sw » les pics environnans. » Élémens de Physiol. végét., tom. 1, pag. 423. -

(23) vasté, a aussi ses plantes particulières. Dès qu'on à franchi les escarpemens des montagnes du cirque, on admire au sein d’une nature sauvage cette végétation qui perdrait toute l'originalité de ses caractères si on tentait de la reproduire ailleurs. Les Légumineuses frutescentes dominent dans cette enceinte que les éruptions ont envahie à plusieurs reprises. Le Cytise prolifère est le premier arbuste qui se présente avant de pénétrer dans les gorges des Cañadas; une fois parvenu sur le plateau central, à l'altitude de 7,000 pieds, ce ne sont plus que des Adenocarpes et des Cytises (Adenocarpus frankenioides et Cytisus nubigenus), les premiers d'abord seuls, puis disséminés parmi les seconds qui fmissent par rester maîtres du terrain. Ces Cytises, que les habitans appellent Retamas, croissent de préférence sur les tufs volcaniques. Les autres matières lithoïdes ne sont pas pourtant sans végétation. Les anciens torrens de lave nourrissent plusieurs espèces solitaires; le Rhaponticum Canariense, DC. MSS, se trouve sur le petit plateau de Masca ; le Chrysanthemum Broussonetü, dans le défilé de Cañada blanca; l'Echium Auberianum, N. le Polycarpæa aristata, le Scrophularia glabrata, le Nepeta Teydea, N., etc., sur les scories amoncelées à la base du Teyde. Aussitôt quon commence à gravir les pentes de ce pic que les récits des voyageurs ont rendu si célèbre, deux espèces diverses de genre et identiques par la forme des feuilles et le parfum de leurs fleurs, une Violette et un Silène (1), apparaissent tout-à-coup au milieu des ponces. Les Retamas deviennent alors plus rares, à 8,673 pieds de hauteur absolue (2) on dépasse leur dernier groupe; mais la Violette brave toujours l'aridité du sol et la sécheresse de l'air; les changemens de température qui se manifestent instantanément dans cette sphère de réaction dont le pic oc-

(1) Viola cheiranthifolia et Silene nocteolens, N. (2) C'est la station appelée Estancia de arriba.

cé

cupe le centre, ne paraissent pas retarder son développement; on la retrouve jusqu'au dessus d'Æltavista, et ce n'est qu'à 9,850 pieds d'élévation, sur la petite assise de la Rambleta, qu'elle cesse de crottre. À partir de cette station, les Phanerogames ne se montrent plus, le volcan semble repousser toute végétation; seulement quelques lichens colorent sa cime, et sur les bords du cratère, de chétives mousses (1) tapissent les crevasses d'où s'exhalent de chaudes vapeurs.

Après cet aperçu de la distribution des plantes dans la haute région de Ténériffe, si nous jetons un coup d'œil sur les stations correspondantes dans les îles voisines, nous verrons la végétation y changer d'aspect et s'y modifier encore selon l'élévation des montagnes et la nature des lieux. En effet, les plus hautes cimes de la grande Canarie n'arrivent qu'à 5,842 pieds, c'est-à-dire, à la hauteur moyenne des montagnes centrales de Ténériffe; aussi n'avons nous rencontré à cette altitude nil'Adenocarpe ni le Cytise du pic. Toutefois, les cimes de Canaria, quoique dépourvues de végétaux arborescens, ont aussi leurs plantes alpines qui représentent dans ces stations quelques-unes de celles que nous avons déjà indiquées dans l'autre île, au-dessus des bois de pins. Deux labiéesetune légumineuse frutescente (2) se sont propagées sur les assises du Saucillo (3); vers la vallée de Tiraxana, le col de Manzanilla nous a encore fourni trois nouvelles espèces, le Prenanthes pendula,N. le Satureja helianthemifolia, N., et une autre plante volubile qu'il faudra rapporter peut-être à la famille des Apocynées (4).

Palma nous à offert aussi des observations analogues. D'après les

(1) Weissia verticillata var. à 11,424 pieds au-dessus du niveau de la mer. (2) Satureja tenwis et Satureja lunata, Genista mucrophylla. (3) La hauteur absolue du morne du Saucillo est de 5,306 pieds.

(4) Nous n’avons trouvé cette plante ni en fleur ni en fruit.

(25) évaluations de M. de Buch (1), le point culminant de cette île atteint 7,234 pieds de hauteur absolue : à cette altitude, on a déjà dépassé à Ténériffe les limites des Adenocarpes et commencé à pénétrer dans la région des Cytises du pic; cependant Palma ne possède que les premiers; la configuration et la nature du sol, en diminuant l'influence des hauteurs, ont empêché les autres de s'y développer. Les versans intérieurs des montagnes de Palma forment, au centre de l'ile, les parois d'un cratère primitif. Lorsqu'on parvient sur les bords de cet épouvantable gouffre, l'œil plonge avec effroi dans une profondeur de 4,500 pieds; on aperçoit d'antiques forêls surgir des énormes crevasses qui sillonnent les flancs de la montagne, tandis qu'on ne voit pas un seul arbuste sur les erètes arides des alentours. Cette région culminante à un caractère tout original, ce n'est plus, comme à Fénériffe, un cirque immense dont les Cytises se sont emparés et où la décomposition des tufs volcaniques s'est prêtée à la végétation; mais au lieu d'unplateau central bordé de montagnes en ruine, c'est un système orographique d'un autre ordre (2), des masses de basalte se sont séparées en grands blocs, des pics menaçants (3) hérissent la crète des monts et semblent suspendus sur l’abime. En atteignant ces sommités où la compacité du terrain est venue arrêter les Adenocarpes et exclure les Cytises, on trouve, le long de corniches dangereuses, plusieurs espèces qu'on chercherait en vain dans les stations inférieures; ce sont l/rabis albida du Caucase, une variété frutescente du Cerastium strictum de De Candolle, et notre ’iola Palmensis, qui rem-

place À le J’iola cheiranthifolia du pic de TFeyde. Ainsi, les lieux “

(1) Physic. Beschr. der Can. Ins., pag. 103.

(2) Les montagnes démantelées, qui entourent à Ténériffe le grand cirque des Cañadas, sont trachytiques , tandis que ce sont des basaltes qui dominent dans l'ile de Palma.

(3) Le Pic des Enfans (Pico de los Muchachos). 7,234 pieds de hauteur absolue

d'après les évaluations

Le Pic de la Croix (Pico de la Cruz). . . . 7,082 Id. dé M. de Buch. Le Pic du Genevrier (Pico del Cedro). . . . 6,803 Id. B 4 D r Le CP ‘

( 26 ) en apparence les plus arides offrent au botaniste de nouvelles conquêtes.

Les observations que l'on peut déduire de la répartition des végélaux dans l'archipel des Canaries, reposent sur une masse de faits du plus grand intérêt. Lorsqu'en parcourant ces îles, on s'arrête dans les différentes stations qu'occupent les plantes, on dirait, à voir ce choix de localités, qu'une sorte d'instinct a porté les germes sur les points les plus favorables à leur développement. Nous venons de donner un premier aperçu de cette végétation considérée dans son ensemble; nous allons maintenant l'examiner en détail, afm d'apprécier quelques-unes des causes qui ont le plus influé sur sa dis-

tribution.

(a) FLORULE DE L'ILE DE GRACIOSA.

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