II. GÉOPHILIDES
Cette famille est la dernière de celles qui composent les Myriapodes. On pourriut la caractériser trèsnettement si l’on n’y plaçait que les espèces du genre Géophile de Leach, mais la découverte des Scolopendrelles rend cette caractéristique beaucoup plus difficile. Les Géophilides ont plus desegments au corps que n'en ont les autres Chiloporiles; leurs segments sont en apparence doubles en dessus, mais ils sont simples en dessous et pourvus d’une seule paire de pieds chacun. Ils ont autant de stigmates que de paires de pieds; leurs antennes n’ont que 14 articles; ils manquent d’yeux, ont des forcipules plus ou moins fortes et leur dernière paire de pieds est toujours plus ou moins tentaculilorme et souvent dépourvue d'ongles. Mais les Sco!opendrelles ont des yeux, leurs antennes ont plus de 14 articles et plusieurs de leurs caractères les séparent aussi des autres Géophiles auxquels elles ressemblent cependant beaucoup par diverses parlicularilés importantes. Ajoulons que nous ne connaissons pas encore assez ces dernières pour admettre qu’elles doivent former une famille à part. 1] faut encore dire que l’arceau forcipulaire supérieur et celui de la première paire de pieds sont distincts et sans doule äussi qne les sligmates existent à tous les segments, quoique nous n’ayons pas encore
(1) Scocorexnra, partim, De Geer, Geoffioy, Linné, etc — GEo-
P&ILIDÆ, euh, Z'ans. Llinn. soc. Lond., t, XI — Greopui- Lisa seu Porypoua, Brandt, fecueil, p. 27. — Groparivz. P. Gervais, Ann. sc. nat, 3° série, t IL p. 57. — Georaiuvozx, Newport, Trans linn. soc. Lond., t. XIX, p. 256. — ScoLOPENDRELLIDÆ et
Gsopuuinz, id. ibid., p. 3:3 et j29.
GÉOPHILIDES. 301 constaté la présence de ce caractère dans ies Scolopen-
drelles.
Gewre SCOLOPENDRELLE. Scoloperñdrella (1).
Segment du corps peu nombreux, presque tous pédigères inégaux en dessus. Antennes moniliformes ayant plus de14 articles. Une paire de stemmates en arrièrede leur point d'insertion. Pieds peu nombreux.
Ce genre a été récemment établi par nous pour une fort pelile espèce européenne que ses caractères principaux rattachent aux Géophiles, mais dont les organes de manducation nous ont paru disposés en suçoir , ce qui reproduirait parmi les Chilopoiles la particularité des Polyzonies parmi les Diplopodes. M Newport a d'abord élevé ce genre au rang de tribu, mais en le placant comme nous dans la même famille que les Géophiles. Depuis lors il en à fait une famille distincte qu’il regarde comme plus voisine des Lithobies que des Géophiles. Nous avons cru devoir conserver noire manière de voir.
1. SCOLOPENDRELLE NOTACANTHE, (Scolopendrella notacantha.) PI. 39 , fig. 7.
Antennes moniliformes, de 20 et quelques articles, deux fois aussi longues que la tête, finement velues; douze paires de pattes; une petite brosse de chaque côté du dernier segment au devant des filaments antenniformes de l'anus ; dessus des segments biépineux. Longueur 0,002 ou 0,003.
Geoph. junior, P. Gerv., Ann. soc. entom. de France, 1° A À ni lu. 41 (Ne Ù
(1) ScoLorenvrezLa, P. Gervais, Comptes rendus de l'Acad. des sciences, 183 — Id. ; Revue cuv. de M. Guérin , t. A, p- 279 —d., Aun. sc. nat., 3 série, t.1I, P: 59.—G£0PHILIDÆ Ÿ COLOPEND:ELLINÆ, Newport, Trans. linn, soc., t. XIX, p. 276, SCOLOPENLRELLIDÆ,
id. ib., p. 373.
302 CHILOPODES.
série , 1836. — Scolopendrella notacantha, 1d., Atlas de Zoologie, pl. 56, fig. 3. — 7d., Ann. sc. nat. 3° série, L. IL, p.#79, pl. 5, fig. 15-17.
Des environs de Paris.
Nous avons trouvé plusieurs fois dans le jardin de la maison que nous habitons à Paris et nous avons aussi rencontré dans les bois de Clamart et de Meudon, aux environs de la même ville, le petit Myriapode , long de trois à quatre millimètres, auquel nous avons donné le nom de Scolopendrelle. El vit à l'ombre des plantes dans la mousse, sous le sable des allées, aux endroits où la 4erre est un peu humide ou bien sous les feuilles mortes qui recouvrent le sol dans les fourrés. Les localités où vivent les Campodées et les Nicoléties, deux genres de Thysanoures dont nous avons fait connaître les caractères dans un autre volume de cet onvrage, possèdent aussi , dans beaucoup de cas, ce joli petit Myriapode. Les deux premières Scolopendrelles que nous axons trouvées, il y a plus de dix ans, nous avaient d'abord paru être de jeunes Géophiles, et comme leur étude offrait quelque difficulté il nous fut alors impossible de rien conclure de définitif à leur égard. Mais plus tard en les examinant avec plus de soin, nous avons reconnu que ces prélendus Géophiles acquièrent avec l’âge plus de quatorze articles aux antennes et qu'ils en ont jusqu'à vingt dans l’état complet. Ces animaux ont aussi à la base de leurs antennes, en arrière de l'insertion du premier article de celles-ci, un petit stemmate ; leur bouche est constituée pour sucer et paraît marquer des forcipules qui forment chez les autres chilopodes des mâchoires auxiliaires; le corps est composé de seize segments sous la tète ; ila douze paires de pattes insérées sur ses 1, 2,3, 4, 6, 8, 10, 11, 13, 14 et 15° segments. Le quinzième anneau porte bilatéralement un petit tubercule surmonté de petits poils en brosse, et le seizième est garni d'appendices antenniformes. Ces caractères paraissent établir une grande affinité entre notre petit animal et les Géophilides, mais ils ne permettent pas de le placer dans le même genre que ces Myriapodes.
Les antennes, deux fois aussi longues que la tête , sont moni- liformes, à grains ouarticles plus serrés et plus cylindriques près la base, plus sphériques au contraire dans la seconde moitié. Leur dernier article est souvent coupé en bouton. Ces antennes, qui ont douze, quinze, vingt, ou même vingt et quelques articles,
GÉOPHILIDES. PE là suivant l’âge des sujets que l’on étudie, sont garnies de petits poils principalement développés sur leur milieu où ils simulent une sorte de couronne. Les impressions de la lame antéro-supérieure des segments du corps sont plus distinctes que dans les Géopbhiles et imitent deux petits denticules épineux sur chaque anneau.
M. Newport a recueilli tout récemment en Angleterre un petit Myriapode qu'il vient de faire connaitre comme une seconde espèce de Scolopendrelle.
2, SCoLOPENDRELLE IMMACULÉE. ( Scolopendrella immaculata.)
Blanc, sans taches ; les stylets de l'anus triangulaires et aigus. Longueur 1 ligne f/4 (0,002).
Scolopendrella imm., Newport, Trans. linn. soc. London, t. XIX , p. 374, pl. 40, fig. 4.
Des environs de Londres dans le bois de S. John.
M. Newport, qui a sans doute caractérisé le genre Scolopendrelle d'après cette espèce lui donne quatorze segments et
douze paires de pieds. Il ne parle pas des ocelles.
Genre GEOPHILE. Geophilus (1).
Corpsallongé, linéaire, formé d'un grand nombre de segments (40 et au delà) uniformes, habituellement composés de deux parties inégales en dessus et d’une seule en dessous. Point d’yeux.Antennesde 1k articles. Un arceau supérieur pour le segment forcipulaire et un pour celui qui porte la première paire de pieds ; pieds fort nombreux, depuisk0 paires environ jusqu'à 150 et au delà, uniformes, courts, à tarse simples ; dernière paire de pieds onguiculée ou non, habituelie-
(1) Geopmuus, Leach, Trans. linn. soc. London, t. XE, p. 181 — P. Gervais, Mag. zo: L. de Guérin, 1835, cl IX, n° 133 et 137. — Id., Ann. sc. nat, 9€ série, t. VII, p. 22, et 3° série, t. 1, p. 57.— STRIGAMIA , J. E. Gray in Jones, Tood's Brit. Cyctop. of anat. and Physiol , art. Myriapoda. — Gropauinx, Newport, Proceed. zoo,
soc. Lond., 1842, p. 1979.— GEopnuinz, 1d., Trans, linn. soc. Lond!, t. XIX.
304 CHILOPODES,
ment palpiforme et non ambulatoire. Trachées en nombre égal à celui dgs'bieds, sur les côtés des segments.
Ce genre a été-établi par Leach, aux dépens des anciennes Scolopendres de Linné, De Geer et Geollroyx Plusieurs auteurs, ainsi que .nous l'avons vu dans Ja partie anatomique de cet ‘ouvr ace, se sont occupés de l'organisation des Géophiles. Ces animaux vivent sous les écorces dés gros arbres, dans la mousse, ou bien dans la terre, quelquefois même à plusieurs pouces de profondeur. Ils-ont l’aspect vermiforme et rappellent par leurs allures certaines Annélides de la famille des Néréides. On a constaté sur plusicurs d'entre eux, la propriété phosphorescente à un degré remarquable (1); d’autres, comme le Geophilus Gabrielis , sécrètent par les pores groupés: en un pelit organe poncliforme à la partie ventrale de leurs segments, une liqueur purpurescente qui est souvent! assez abondante.
Les Géophiles nesont point à craindre quelle quesoit leur longueur ; ils serrent quelquefois avec leurs forcipules comme les autres Chilognathes, mais la piqüre qu'ils occasionnent est moins capte encore que celle des Cryptops et des Lithobies. Il paraît cependant que c’està ces Myriapodes qu’il faut attribuer quelques faits rapportés par les médecirs, de Scolopendre qui au-: raient vécu dans les fosses nasales, dans les sinus frontaux et ce qui est jlus douteux encore, dans certains abcès. Les Mémoires de l’Académie des Sciences de
Gi) M. Newport rappelle ( Trans. linn. soc. Lond., t. XIX, p. 431) qu'Oviedo avait remarqué des Scolopendres phosphorescentes à Saint-Domingue , et qu'il en parle dans son ouvrage intitulé : Crouica de Las Indias, lv. 15, chap. 2, p. 113.
GÉOPHILIDES: 305 Paris, pour 1708 et 1733 r#pportent deux cas de ce genre; M. A. Lefèvre, entomologiste bien tonnu, en à communiqué un à la Société Rue de France en 1833, etles Comptes rendus des travaux de l Académie des sciences médicales de Metz, par M. Scoutetten, en signalent un semblable, le seul dont nous reproduirons ici les détails. 1] a pour titre : //émicranie due à.la présence d’une Scolopendre dans les.sinus frontaux. « Depuis plusieurs mois, au rapport de M. Scoutetten, une femme des environs de Metz , âgée de 98 ans, ressentait dans lesnarines un fourmillement très-incommode, accompagné d’uneffiécrétion abondante de mucus nasal, lorsque vers la fin de septembre 1827 de fréquents maux de tête vinrent s'ajouter à ces symptômes. Les douleurs, supportables dans les premiers moments, prirent bientôt de l'intensité et se renouvelèrent par accès. Ces accès, à la vérilé, n'avaient rien de régulier dans leur retour ni dans leur durée ; ils débutaient ordinairement par des douleurs lancinantes, plus ou moins aiguës , occupant la racine du nez et la partie moyenne du front, ou par une douleur gravative qui s’étendait de la résion frontale droite, à la tempe et à l'oreille du même côté, puis à toute la tête. L'abondance des mucosités nasales forçait la malade à se moucher continuellement. Ces mucosilés , fréquemment mélées de sang, avaient une odeur félide. A cet état s ’ajoutait souvent un larmoiement involontaire, des nausées et des vomissements; quelquefois les douleurs étaient tellement atroces que la malade croyait être frappée d’un coup de marteau ou qu'on lui perforait le crâne. Alors les traits de la face se décomposaient, les mâchoires se contractaient , les artères temporales battaient avec force; les sens de
APTÈRES, TOME IY. 20
é 306 CHILOPODES.
J’ouïe et de la vue étaient dans un tel état d’excitation que la lumière et le moindre bruit devenaient insuppertables. D’autres fois la malade éprouvait un véritable délire, se pressait la tête dans les mains et fuyait sa maison , ne sachant plus où trouver son refuge. Ces crises se renouvelaient cinq ou six fois dans la nuit et autant dans la journée; une d’elles dura quinze jours presque sans interruplion. Aucun traitement méthodique ne fut employé. Enfin , après une année de souffrance, cette maladie extraordinaire fut subitement terminée par l’expulsion d'un insecte, qui, jelé sur le plancher, s’ugilait avec rapidité en se roulant en spiraie ; placé dans un peu d'eau il y vécut plusieurs jours et ne périt que lorsqu'il fut mis dans l'alcool.
» Cet insecte m'ayant été apporté de suite, je constatai qu'il avait deux pouces trois lignes de long sur une lisne de large et qu'il portait deux antennes ; que son corps, de couleur fauve, aplati tant en dessus qu'en dessous, était composé de 64 anneaux armés chacun d'une paire de pattes; que par conséquent c'était une Scolopendre de la famille des mille-pieds où Myriapodes, L’ayant remis à MM. Hollander et Rousselle pour en déterminer l’espèce, ces entomologistes reconnurent que cet insecte réunissait les caractères que Fabricius, Linné et Latreille assignent à la Scolopendre électrique. »
Une figure qui accompagne le récit de M. Scoutetten représente en effet un Géophile voisin des Geoph. carpcphagus et electricus.
Nous possédons maintenant des Géophiles de presque toutes les parties du monde. L'Europe est celle qui en a fourni le plus, mais il y en a aussi dans
GÉOPHILIDES. 307 Plnde, dans les deux Amériques (1) et même à la Nouvelle-Hollande. L'Afrique méridionale et Madagascar men ont pas encore donné, et les espèces connues «ans les autres régions, sauf en Europe, ne sont pas nombreuses , ce qu'il faut sans doute attribuer au peu de soin qu'on a mis à recueillir des animaux de ce groupe.
Leach, qui a le premier reconnu la nécessité de séparer génériquement les Géophiles des autres Scolopendres , a aussi essayé de les partager en sections où sous genres pour rendre plus facile Ja distinction de leurs espèces. Il a distingué deux de ces groupes et les a caractérisés par la longueur respective de leurs antennes, qui sont chez les uns deux fois aussi longues que la Lêle et quatre fois chez les autres. Une des espèces décrite par nous, en 1835, le G. Barbaricus, nous a paru devoir former un troisième groupe, caractérisé par ses antennes coniques et dont les articles décroissant en diamètre sont pour la plupart quaduilatères. |
En 1837 nous signalions , soit d’après nos propres recherches , soit d'après celles des auteurs , 20 espèces de Géophiles, et nous y ajoutions une quatrième section, placée en tête de tout le groupe, caractérisée essentiellement par l’allonxement médiocre des antennes, la grande étroitesse de la tête et le’ grand développement des forcipules. M. Newport, qui s’est occupé depuis lors (1842 et 1845) du même sujet,
(1) M. Goudot à rapporté de Colombie deux espèces de Géophiles encore inédites : l'une voisine du G. longicornis, mais à antennes un peu moins longue, et dont le corps a a.06 ; l'autre à segments plus élargis, longue de 0,110, et que ses caractères rapprochent divantage du G. Burbiricus. Voyez: P. Gervais, Æun. soc. entom. de France, 2° série, 1844, p. xxix.
308 CHILOPODES.
a donné à nos sections et à celle de Leach, la valeur
générique :
.. 14. Nos Géophiles maxillaires sont ses Mecistocephalus.
2. Les Géophiles longicornes deviennent son genre Necrophlæophagus ou Artronomalus.
3. Nos Géophiles monilicornes sont les Geophilus de M. Newport et sans doute les Strigamia de M. J. E. Gray.
k. Le genre Gonibregmatus de M. Newport répond à nos Géophiles monilicornes pourvus du plus grand nombre de pieds, le G. Walckenaeris ou Gabriellis , par exemple.
5. Nos Gécphiles acuticornes n’ont pas encore recu, que nous sachions , de dénomination générique.
Il ne nous semble pas nécessaire de considérer ces cinq groupes commeautant degenres distincts, et nous les conserverons comme de simples divisions, les seules qu'il soit encore nécessaire d'admettre pour la classification des espèces du genre Geophilus. La limite de chacun de ces groupes ne peut d'ailleurs être établie que d'une manière assez arbitraire.
Géophiles maxillaires.
Geophili maxillares, P. Gervais, Ann. sc. nat. 2 série, t. VIT, p. 178. — MrcisrocrPHaLus Newport, Procred. zool. soc. London, 1842 , p. 118.
Tête très-étroite, fort allongée, à antennes assez longues; forcipules très-développées , non recouvertes par la tête; pattes peu nombreuses, au nombre de 45 ou 50 paires environ.
GÉOPHILIDES. .. 209
4. GÉOPHILE MAXILLAIRE. (Geophilus maxillaris.) (PI. 39, fig. 5.)
Tête étroite, allongée, ne recouvrant pas les pinces, un peu plus large en avant qu’en arrière , arrondie à ses angles, montrant près de sa base trois saillies longitudinales parsemées de poils; quelques ponctuations fortes , mais rares sur la partie inférieure du segment qui porte les pinces ; celles-ci subdentées à leur partie plissée , un peu velues; dessus du même étroit, carré, bordé par la partie basilaire des pinces ; dessus des segments subrugueux, marqué de deux lignes longitudinales submarginales ; dessous des segments marqué de trois sillons longitudinaux, un médian et deux marginaux; 46 segments pédigères ; antennes rapprochées à leur insertion , allongées, subfiliformes, à poils assez longs. Tèle et forcipules ferrugineux, luisants; antennes, pattes et corps fauve pâle. Longueur totale 0,040.
Geoph. maxill., P. Gerv., Ann. sc. nat., 2 série, t. VIT, p. 52. — /d., Allas de zoologie, pl. 55, fig. #4.
De Paris. On trouve cette espèce en abondance dans les serres du Muséum de Paris, principalement sous lès pots à fleurs enfoncés dans la tannée ; je ne la donne cependant qu'avec doute comme de Paris, parce que je ne l'ai pas encore trouvée ailleurs dans celte ville et qu'il se pourrait qu’elle eût été importée en même temps que quelques végétaux exoliques.