DE LA FAMILLE DES SALMONOÏDES
La famille dont je vais écrire l'histoire se compose d'un nombre assez considérable d'espèces de poissons aussi utiles que reclierchés, célèbres par la qualité de leur chair, par la richesse des produits économiques que l'abondance de ces espèces sur certaines côtes peut procurer à l'homme. Elle est pour le naturaliste un sujet d'étude non moins varié et non moins attrayant que celui de toutes les autres familles dont nous nous sommes déjà occupés. Ces différentes raisons ont appelé l'attention sur ses nombreuses espèces qui nous entourent 5 car les poissons de ce genre habitent la mer, nos grands fleuves, nos grands lacs, nos rivières et jusqu'à nos plus petits ruisseaux. Nous les voyons s'élever dans nos montagnes jusqu'à la région des neiges perpétuelles. Il faut signaler l'abondance de ces espèces dans tous les pays de l'Europe. Elle me paraît aussi grande dans les régions froides et tempérées de l'Amérique septentrionale, et dans toutes
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les eaux douces de l'Asie boréale. Mais dans les vastes régions de l'Amérique méridionale la nature y a un peu modifié les formes de nos Salmonoïdes d'Europe. Leur absence presque complète, dans les eaux de l'Inde et de l'Afrique, doit être remarquée par le physicien qui s'occupe de la distribution des espèces sur la surface de notre globe. Cest à peine si nous trouvons cette famille représentée dans le Nil, dans l'Inde^ on n'y trouve que ces espèces de Saurus, associés aux Saumons, à cause de leur nageoire adipeuse, mais qui me paraissent s'en distinguer complètement par la structure de leur mâchoire.
Nos Truites européennes ont été décrites par la plupart des naturalistes qui ont traité avant nous de l'ichthyologie j mais ils se plaçaient à un point de vue si élevé, ou plutôt les caractères assignés par ces savants étaient si peu précis, que la plus grande difficulté existait pour classer des poissons qui se ressemblent entre eux presque autant que le font nos Cyprins ou nos Clupées. Il faut toujours recourir aux premiers travaux d'Artedi pour connaître de la classification des poissons. Nous trouvons dans ce célèbre ichthyologiste les trois genres des Corrégones , des Osmères et des Saimo, qui auraient composé une fa-
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mille naturelle au moment de leur création , si les études de ce temps avaient dirigé l'attention des esprits vers l'établissement de ces groupes, les seuls qui conduisent à une distribution philosophique des êtres. Ce qui me paraît remarquable, c'est que cet auteur ne fait aucune mention de la nageoire adipeuse de ces trois genres. Il caractérise les Corrégones par le nombre des rayons de la membrane branchiostège, qu'il fait varier de sept à dix, par l'extrême petitesse des dents et par la position de la dorsale, un peu plus avancée que les ventrales. Ce genre comprend des espèces voisines les unes des autres; car les Ombres et les Lavarets de M. Cuvier diffèrent très-peu. Le genre des Osmères n'aurait que sept ou huit rayons branchiostèges , de fortes dents aux mâchoires, à la langue et au palais; la dorsale et la ventrale insérées audessus l'une de l'autre à une même distance de fextrémité du museau. Son genre est mal composé, car il y réunit l'Éperlan et le Saurus. Je viens de dire tout à l'heure que cette espèce est tellement différente des Éperlans, qu'elle me paraît devoir sortir de la famille des Salmonoïdes.
Enfin, les Saumons sont caractérisés par une membrane branchiostège soutenue par
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douze ou dix -neuf rayons, par des dents semblables à celles des Osmères, par une dorsale insérée comme celle des Corrégones. Les deux premières espèces qu'il ait réunies n'ont que dix rayons branchiostèges. Outre ce défaut dans la constitution du genre, toutes nos Truites y sont associées. Il y avait toutefois dans ce travail d'Artedi les éléments d'une classification que Linné a un peu altérée, en n'établissant qu'un seul genre Salmo , divisé 1.*^ en Truites tachetées (Trutt^ corpore variegato)'^ 2° en Osmères qui auraient la dorsale opposée à l'anale; mais il est évident qu'il y a ici une faute de copiste, que Linné voulait, comme Artedi, parler des ventrales; cela n'empêche pas que cette faute ait été copiée et recopiée jusque dans la treizième édition du Systema natuj^œj 3.° en Corrégones, troisième division, qui a les dents à peine visibles; et 4-'' enfin, en Characins, que l'on doit en partie à Gronovius, qui n'aurait eu que quatre rayons à la membrane branchiostège. M. de Lacépède n'a rien changé à ces divisions, seulement il a repris les noms de genre d'Artedi, en constituant la division des Characins comme un genre distinct, et en établissant un cinquième genre, celui des Serrasalmes, parce qu'il a tenu compte de la
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dentelure de la carène de leur ventre, analogue à celle que l'on voit sur la partie inférieure des Clupëes. En empruntant cette espèce h Pallas, M. de Lacépède n'a pas senti les afHnités plus grandes qui réunissent ce genre aux espèces inscrites parmi ses Characins. Ceux-ci forment une réunion générique tout à fait artiticielle que M. Cuvier a heureusement subdivisée dans un de ses plus beaux mémoires sur l'ichthyologie. Il l'a inséré dans le tome IV des publications du Muséum. Ce mémoire, celui qu'il avait fait quelque temps auparavant sur l'Argentine, ont préludé à la distribution des nombreuses espèces déjà indiquées dans Linné ou dans Lacépède, et dont il a formé la famille des Salmonoïdes. Cet illustre savant l'a composée d'abord des premiers genres d'Artedi en acceptant ses Salmo, ses Corrégones, et en corrigeant le genre des Osmères, puisqu'il en retirait les Saurus; mais de plus, il y replace les Argentines, dontBrunnich avait très-bien vu l'adipeuse, quoique Linné ne l'ait pas rangée parmi les Salmo. Puis viennent dans cette première édition les Characins, qui auraient dû peut-être faire une seconde famille distincte, facile à caractériser par l'absence des dents linguales. Ces Characins comprennent les genres des Curimates et
des Anostomes , créés par M. Cuvier ; des Serrasalmes, mieux caractërise's par leurs dents tranchantes que ne le faisait M. de Lacëpède, et dont il a eu soin de retirer des espèces qui y avaient été mal à propos associées; des Piabuques, des Tétragonoptères, des Mylètes, des Hydrocyns , des Citharines. Enfin viennent les Saurus, les Scopèles, les Aulopes, les Serpes et les Sternoptyx.
Cette classification n'a subi que très-peu de modifications dans la seconde édition du Règne animal. Toutefois on peut voir que mon illustre maître distingue un peu plus ^ nettement la famille des Characins , de ce quil appelle le genre Salmo de Linné.
L'étude que j'ai faite de ces nombreuses espèces me fait croire que les divisions deviendront plus nettes et plus claires, si l'on subdivise la famille des Salmonoïdes en plusieurs autres. Je n'établirai pas leur caractère essentiel sur la présence seule de l'adipeuse, méthode qui nous conduirait à une classification artificielle; mais en tenant compte des différents caractères qu'Artedi ou M. Cuvier avaient déjà indiqués, j'y ajouterai ceux qu'il faut tirer de la forme et de la constitution des mâchoires. Je vois, en effet, une famille naturelle dans tous les poissons qui ont l'ar-
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cade de la mâchoire supérieure formée par les maxillaires et les intermaxillaires, de nombreux rayons à la membrane brancliiostège , quelle que soit d'ailleurs la variation des dents. Tous ces poissons ont une grande vessie natatoire simple, sans étranglement. Ils réunissent donc la plupart des caractères de nos Clupées sans aucune dentelure à leur ventre épais et arrondi. Les dents sont souvent nulles ou très -petites^ leur gueule en est souvent hérissée sur tous les os; elles sont coniques et sur un seul rang, et quand ils en ont aux mâchoires et aux palatins, il y en a aussi sur la langue. Les Characins feront une seconde famille caractérisée par un petit nombre de rayons à la membrane branchiostège; par une bouche très-petite, garnie de dents très-variées, presque toujours sur plusieurs rangs et cependant nulles sur la langue. Leur vessie natatoire est divisée comme celle des Cyprins, en deux lobes; leur arcade dentaire est formée par les mêmes os que les Salmones. Enfin, je ferai une troisième famille des genres Saurus et de ceux que M. Cuvier y a associés et qui ont la bouche bordée par l'intermaxillaire , mais chez lesquels le maxillaire ne concourt pas à la formation de Farcade supérieure de la bouche. Ces familles ne corres-
pondent pas, comme on le voit, à celles que le prince Charles Bonaparte a indiquées dans son Prodrome d'ichthyologie. La seconde correspond davantage à celle que MM. Mïdler et Troschel ont présentée dans leur tableau des genres des Cliaracins, en en retirant les Érythrins et les Macrodons, ainsi que je l'ai déjà fait dans un de mes précédents volumes. Occupons-nous maintenant du premier de ces groupes. J'ai dit tout à l'heure comment M. Cuvier a composé son grand genre des Saumons. Aux Argentines, aux Corrégones, il a ajouté les Loddes, ce poisson si célèbre pour la pèche de la morue, sous le nom de Capelan. J'ai démontré qu'il faut y joindre les Salanx, qui, dans le Règne animal, avaient été placés dans la famille des Lucioïdes. Après avoir retiré les espèces qui composent ces différents genres, il restait les espèces les plus communes, les plus grandes, désignées dans le monde sous le nom de Saumons et de Truites. La distinction entre toutes ces espèces était extrêmement difficile. En m'ap- ])liquant à l'étude de leurs caractères pour rechercher ceux qui doivent les distinguer, je crois avoir été aussi heureux dans la recherche des caractères de ces espèces que je l'ai été pour les Clupées. En effet, Wil-
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îugliby et Artedi avaient bien déjà observe que le Saumon ou le Huch ont le milieu du palais lisse, mais cette observation avait aussi peu frappé les naturalistes, et était restée tout aussi inaperçue que celle d'Artedi l'avait été pour la langue et le palais dentelé des harengs. Mon savant ami, le docteur J. Richardson, a publié, en i836, son bel ouvrage de la Faune de l'Amérique septentrionale. L'ichthyologie y a été traitée avec le plus grand soin , et ce savant zoologiste a rendu à cette branche de la zoologie mi très -grand service par les descriptions pleines d'exactitude qui nous font connaître un grand nombre d'espèces nouvelles. Dans son travail sur la famille des Saumons, il a parfaitement saisi l'importance des caractères que l'on doit tirer de la dentition du vomer. Il a nettement distingué les Truites, qui ont deux rangées de dents, de celles qui n'en ont qu'une seule au vomer, et il a également remarqué avec beaucoup de sagacité que le Saumon a le milieu du palais lisse. Mais il a suivi trop fidèlement la classification du Règne animal qui lui servait de guide. N'ayant pas osé donner à ces caractères de dentition une valeur générique, il a décrit dans ce genre Sahno les espèces à palais lisse, mêlées avec celles qui ont une ou deux ran-