‹ Histoire naturelle des poissons (volume 2)Chapitre 97 sur 157 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des Truites {Salar^ nob.).

Après avoir distingué les Saumons [Sahno) avec le corps du vomer lisse et sans dents , les Forelles {Fario) avec une seule rangée de dents sur le corps du vomer , il nous reste à parler des Truites proprement dites, dont le corps du vomer est armé de deux rangées de dents. Une autre disposition des dents vomériennes distingue encore le genre Truite des deux genres précédents : leurs espèces ont un groupe de dents sur le chevron du vomer. Les espèces de notre troisième genre n'ont pas de dents remarquables et distinctes sur le devant de l'os.

D'ailleurs leur anatomie, leur taille, leurs habitudes, leur séjour, tantôt fiuviatile, tantôt de passage de la mer ou des profondeurs des grands lacs intérieurs dans les rivières qui viennent y verser leurs eaux, sont les mêmes dans nos truites que dans les espèces des deux autres genres.

La truite de nos ruisseaux a été si nettement désignée dans ce vers tant de fois cité du Poème de la Moselle :

Purpurcis(pie Saljr stellatus iergore i^nttisj

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que je n'ai pas hésité a désigner le genre nouveau établi dans ce chapitre par le nom de Salar, de même que j ai trouvé dans ce poète les deux noms génériques précédents.

Je complète dans ce troisième article l'histoire d'un très-grand nombre d'espèces, qui ont été toutes confondues par mes prédécesseurs sous le nom Linnéen de Salmo. Il y a, pour retrouver les espèces décrites dans leurs ouvrages, les difficultés signalées dans les deux articles précédents, parce que les naturalistes n'ont pas plus apprécié le caractère des truites que celui des deux autres groupes.

Les auteurs admettent que les grandes espèces de ce genre subissent les mêmes changements dans la forme des mâchoires, que le ferait le saumon ordinaire, si le S. hamatus était de l'espèce du saumon vulgaire. Je crois que ces conséquences sont le résultat d'observations inexactes, et que les naturalistes futurs rectifieront les erreurs que je n'ai pu découvrir. L'examen des espèces des trois genres prouve ce que j'ai dit plus haut ; c'est que les Salmonoïdes de la tribu des Truites abondent dans les eaux circumpolaires. Je m'étonne que le nombre immense de poissons excellents après qu'ils ont été fumés ou salés, n'aient pas excité davantage les hommes qui spéculent

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sur les profits de la grande pèche, à y aller poursuivre les saumons qui fourniraient des cargaisons tout aussi fortes que les morues de Terre-Neuve et qui seraient d'une valeur plus élevée.

Ce que l'on rapporte de l'abondance de certaines espèces de truites dans les rivières du Ramtscbalka , et de la mortalité d'un si grand nombre de poissons dans le lit resserré de ces rivières, doit donner lieu à la réunion de squelettes qui se conserveront dans les alluvions de ces eaux douces, en y formant des bancs analogues, par le nombre de cadavres entassés, aux couches stratifiées du monte Bolca ou à ceux des argiles d'i^ix remplies de prétendues pœcilies. Que les géologues réfléchissent sur ces faits, et qu'ils se demandent si des espèces qui sont marines pendant presque tout le temps qu'a duré le développement ou la croissance des individus, et qui deviennent fluviatiles pour un espace de temps trèscourt, devront être désignées sous le nom de poissons marins ou d'espèces fluviatiles.

Les Truites, répandues dans un si grand nombre de ruisseaux, de rivières et même de lacs des eaux douces de lEurope, présentent presque toutes ce caractère commun et remarquable d'avoir le corps couvert de taches

d'un beau rouge de vermillon , qui devient Irès-souvent le centre dun ocelle gris, blanchâtre ou brun. La couleur de ces points résiste à la cuisson, et pendant très-longtemps à l'action de l'alkool. Avec ces taches rouges, les parties supérieures du corps en ont d autres toujours beaucoup plus grosses, de couleur brune. La tête et les opercules en sont chargés comme le tronc, la dorsale et Fadipeuse. Si Ton ne compare pas ensemble un grand nombre de ces poissons, on peut, en s'en tenant à ces caractères généraux, croire que rien ne serait plus facile que de déterminer l'espèce de poisson que les naturalistes se contentaient, jusqu'à nous, dà^j)e\er Salnwfario. Mais si l'on a le soin, comme je l'ai fait, de réunir les différentes Truites non-seulement de divers pays, mais même des petites rivières les plus voisines les unes des autres, on ne tarde pas à reconnaître des variétés tellement irappantes, que l'on devient fort embarrassé d'appliquer très-souvent à l'individu que l'on a sous les yeux les caractères du Sahno fario de Linné. Les difficultés augmenteront trèsvite , si l'on veut suivre avec quelque précision les caractères signalés dans les Traités généraux ou dans les Faunes spéciales de dilférents pays. Mon prenûer soin a été de re-

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clierclier s'il y avait quelque différence constante dans les formes ou dans les proportions, et si ces différences concordaient avec d'autres que je pouvais observer dans le nombre ou dans la dis})Osition des taches. Après avoir mesuré avec la plus grande attention les diverses parties du corps pour connaître leurs diverses longueurs proportionnelles, et après avoir mis ensemble les Truites qui se ressemblent , j'ai trouvé qu'il y a dans toutes nos nombreuses Truites cVEurope deux groupes appartenant peut-être à deux espèces distinctes. Si on les réunit, comme je le fais, on sera du moins forcé de les considérer comme constituant deux races très-différentes et reconnaissables à la longueur de la tête et au nombre des taclies qui couvrent l'opercule. Je vois que les Truites, couvertes de taches nombreuses sur la tête et sur le corps, ont la tête constamment et sensiblement courte. Au contraire un grand nombre d'autres individus qui ont peu de taches sur le corps sont remarquables par la longueur de leur tête. Ces deux distinctions sont faciles à saisir à la première vue, lorsque l'étude vous a familiarisé avec la physionomie de chacun des groupes. Il y a d'ailleurs dans les Truites à tête courte des variations dans la grandeur

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et dans le nombre des taches, variations qui se reproduisent avec assez de constance pour qu'il soit facile à un observateur exercé de reconnaître une Truite des rivières de Provence ou d'Ilalie, et pour la distinguer de celles de nos ruisseaux de Normandie. Ces différences, que l'étudte finit par faire saisir, sont cependant, je dois l'avouer, difficiles à apprécier sans beaucoup d'exercice. Je n'exagère pas en disant que j'ai été obligé de rapprocher plus de cent exemplaires, et de les étudier longtemps avant d'apprendre à les bien connaître. Mais je crois aussi qu'il y a quelque certitude dans la distinction des deux races , car maintenant que j'ai bien saisi les différences, je les retrouve sans hésiter. J'ai cru nécessaire d'entrer dans ces détails, afin que le lecteur qui voudra appliquer ces principes et vérifier l'exactitude de mes déterminations ne se décide pas avec trop de précititation. Les naturalistes devront se souvenir qu'ils entreprennent une œuvre de patience.

Lu Truite vulgaire.

{Salar Ausoniiy nob.)

Je commence par décrire celle des deux races, très-voisines l'une de l'autre, celle dont

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j'ai pu rassembler le plus grand nombre d'exemplaires : c'est la Truite à tête courte.

Elle a le corps Je forme régulière, assez élégante, et, cependant, il est un peu trapu. L'épaisseur fait à peu près la moitié de la hauteur, et celle-ci est, à très-peu de chose près, le cinquième de la longueur totale. Les variations doivent dépendre de fétat de plénitude et peut-être bien aussi du sexe de l'individu. La tète a le front assez large; le museau gros et arrondi; l'extrémité, quoique obtuse, fait une sorte de saillie. La longueur de la têle est contenue quatre fois dans la longueur du corps; la caudale non comprise. La plus grande longueur des lobes de la caudale est à peu près la moitié de la longueur de la têle. L'œil est assez gros. Son diamètre est compris quatre fols et deux tiers dans la longueur de la tête. Il est égal à la moitié de la longueur du maxillaire; celui-ci dépasse à peine le bord postérieur de l'orbite. Le bord de cette cavité se porte assez en avant de l'œil, se rétrécit, et l'espace compris entre son angle antérieur et la sclérotique est rempli par une adipeuse large et épaisse. Les quatre osselets sous-orbitaires sont étroits. La partie des deux premiers qui bordent le maxillaire est presque linéaire. La distance de la partie postérieure de l'œil au bord montant du préopercule est égale à une fois et demie le diamètre. Le bord inférieur de cet os descend un peu obliquement. L'opercule est un trapèze rétréci vers le haut. Le bord inférieur est peu arqué. Le sous-opercule suit à peu près la direction de ce bord , et termine la portion

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libre de l'appareil operculaire par un angle mousse peu prolongé, appuyé sur l'os humerai. L'interopercule est étroit. Comme dans tous les Saumons, la fente de l'ou'ie est assez grande. Les rayons de la membrane brancLioslège sont gros, aplatis et presque tous visibles à l'extérieur. On peut à peine donner le nom de lèvre au repli qui borde la mâchoire inférieure. Il n'y en a aucune trace sur la supérieure. Son contour est une ogive assez régulière, arrondie plutôt qu'aiguë. Les deux intermaxillaires, courts et "terminant rexlrémité du museau, n'ont guère que le quart de la longueur du maxillaire. Quand la bouche est fermée, la mâchoire inférieure est plus courte que la supérieure. Ses branches sont larges et se portent en arrière au delà du maxillaire d'une longueur égale à celle du quart de la branche. Les dents des mâchoires sont petites et crochues, sur un seul rang; celles des maxillaires sont plus courtes que les autres; il en existe un seul rang sur chaque palatin, et celles du vomer, disposées sur deux rangs, sont divergentes, aussi grosses que les palatins, souvent même plus fortes. Il y en a, d'ailleurs, une petite rangée transversale au chevron du vomer. La langue, grosse, charnue et creusée en gouttière , a chaque bord armé de quatre ou cinq dents. Il arrive presque toujours que le bord gauche a une dent de plus que le droit. Les nageoires des Truites ne sont pas très- grandes. La dorsale est aussi longue que haute, et sa base a un tiers de plus que celle de l'anale. Les ventrales sont insérées sous le milieu de la nageoire du dos; elles

ai. 21

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ont à peu près les deux tiers de la longueur de la pectorale, qui est contenue six fois et demie dans la longueur totale. La caudale est peu échancrée.

Les écailles sont très -petites et comme perdues sous la peau muqueuse qui les enveloppe 5 elles ne montrent que des siries d'accroissement concentriques, sans éventail ni rayon à la portion radicale. Il y en a cent vingt rangées le long du corps. La couleur de ces Truites est un vert doré, devenant plus jaune ou jaunâtre sous l'abdomen. La tète et les opercules sont couverts de grosses taches rondes, de grandeur diverse, noirâtres. Il y en a quelquefois une plus grosse sur la joue, entre l'ccit et le bord du préopercule. Le dessous de la gorge est jaunâtre. La mâchoire inférieure est grise, mêlée de jaunâtre. Le bord des lèvres est noirâtre. On voit sur le dos un grand nombre de taches brunes, qui descendent au-dessous de la ligne latérale, principalement sur la région de la poitrine. Le long de la ligne on voit une série assez régulière de taches rouges, entourées souvent d'un cercle plus pâle. Au-dessus et au-dessous nous voyons des taches rouges éparpillées, plus ou moins nombreuses; rien ne varie plus selon les différents individus. Le ventre n'a jamais de taches. La dorsale, grise ou verdâtre, a de nombreux points noirs et des taches rouges, plus ou moins prononcées. Les premiers rayons sont souvent noirâtres, bordés d'une teinte pâle, qui devient souvent assez blanche sur le poisson conservé depuis peu de temps dans l'alcool. L'adipeuse,

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verclâlre comme le dos, a des laclies rouges et noires. La caudale, plus ou moins orangée, a quelquefois une bordure noire très -prononcée et des taches rousses qui s'évanouissent facilement. Les nageoires inférieures, d'un vert plus ou moins sali de noirâtre, ont rarement des taches. Presque toujours l'anale a une bordure noirâtre, lisérée de blanc. On observe la même disposition à la ventrale, et la pectorale en offre quelquefois une légère apparence. J'ai fait cette description de la Truite d'après des exemplaires encore très-frais que j'ai reçus des différentes rivières de Normandie qui se jettent dans la mer auprès de Dieppe et auprès de Caen. Mais d'ailleurs, j'ai retrouvé cette même variété dans beaucoup d'autres cours d'eau des environs de Paris ou des différentes contrées de l'Europe : c'est la variété qu'on observe dans l'Iton, auprès d'Evreux ; dans l'Eure , auprès de Louviers ; je l'ai observée dans les petites rivières du plateau du Vexin, dans lEpte et ses affluents, auprès de Gisors. La Rille, qui coule à l'extrémité nord-ouest du département de l'Eure, nourrit aussi un assez grand nombre de truites de la même espèce. 11 est curieux de remarquer l'abondance des truites dans ces petites rivières tributaires de la Seine, et leur absence dans ce fleuve. Il n'y a pas non plus de truites dans la Marne, quoique cette grande

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rivière reçoive de nombreux affluents qui en nourrissent. J'ai encore retrouvé la truite à tête courte dans des envois Hiits par IM. Mac Guiloch et par M.""^ Bowdicb, qui chercliaient à nous procurer les truites des lacs de leur pays. J'en ai rapporté de la petite rivière de la Bouvack, qui se jette dans la Somme auprès d'Ahbéville. J'ai aussi trouvé cette espèce dans la Meuse et dans les petits affluents aux environs de Namur et de Huy.

J'en ai rapporté des exemplaires pris à Francfort; ils venaient de la Nidda, petite rivière qui se jette dans le Mein. J'en ai vu un grand nombre d'exemplaires qui tous variaient beaucoup entre eux. Le fond de la couleur était tantôt brun assez foncé, tantôt il était jaunâtre avec des reflets plus ou moins dorés. Les individus avaient des taches plus ou moins nombreuses, brunes ou rouges; celles-ci étaient entourées d'un cercle blanc: mais souvent aussi il n'y en avait point; d'autres exemplaires avaient des ocelles à cercle noir. Tous avaient la dorsale tachetée, l'adipeuse et la caudale bordées de rouge, les pectorales jaunes. L'examen des nombreux individus que j'ai fait dans les bateaux des pécheurs, m'a convaincu de leur identité spécifique avec ceux que je venais de voir récemment sur le marché de

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Berlin. Ils m'ont également donné la conviction que toutes ces variétés appartiennent à une seule et même espèce. J'ai pu en acheter à Freiberg.

M. Chevalier, préfet du Var, a eu la complaisance d'envoyer à M. Cuvier un assez grand nombre de truites, qui arrivent à Draguignan. La Soignes est le ruisseau qui les fournit; elles sont toutes remarquables par leur tête courte, couverte de taches noires très-petites et par les nombreuses taches rouges de leur corps. C'est un des poissons qui ressemblerait le plus à la figure que Bloch a donnée sous le nom de Sahno alpiniis. Cette espèce nominale me parait cependant indéterminable d'après les observations que j'ai publiées plus haut.

Je rapporte encore à cette variété la Truite que M. Pentland a prise pour nous au mont Cenis, et celle du versant des Alpes, que M. Laurillard a prise a Nice, que M. Major nous a envoyée du lac Majeur et que M. Canali, professeur d'histoire naturelle à Perugia, nous a envoyée de Colhonto. Enfin, M. Duvaucel et M. Bibron ont aussi rapporté au Muséum des Truites à tête courte, qu'ils avaient prises dans les Pyrénées.

La seconde race, dont quelques naturalistes feraient peut-être une espèce, si le hasard leur

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faisait rapprocher dans une collection deux individus pris parmi ces deux groupes, et dont l'un aurait -

la tête très-courte, et l'autre allongée, se caractérise, en effet, par la longueur de sa tête. Portée sur l'étendue du corps, je trouve certains exemplaires qui ont la tête comprise quatre fois seulement dans la distance entre le bout du museau et l'extrémité des rayons mitoyens de la queue, c'est-à-dire, qu'elle est, à très-peu de chose près, égale au quart de la longueur totale. L'allongement dépend de ce que, d'une part, le museau paraît un peu plus avancé, et de l'autre, que l'opercule, un peu plus elliptique, couvre un peu plus l'épaule. Presque tous ces individus ont peu de taches sur l'opercule. Trois ou quatre gros points au plus, souvent un seul, se voient sur l'ouie. Les taches du dos sont plus rares, plus grosses et plus violacées. Les taches rouges ocellées, sont tout aussi abondantes. Je vois, dans plusieurs exemplaires, un plus grand nombre de points rouges sur la dorsale. Du reste, tous les autres caractères de la race précédente se retrouvent sur celle-ci.

J'ai observé des individus frais de cette race , rapportés des rivières de Champagne par un jeune naturaliste, M. Jules Piemy, qui s'est déjà fait connaître par ses travaux en botanique. M. Rondeaux, de Rouen, a eu aussi l'obligeance de nous en remettre de

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beaux exemplaires péchés dans la Rilie auprès de la commune de ïibouville. Nous en avons reçu aussi des exemplaires pris dans le Rhin, près Strasbourg, et qui ont été envoyés à M. Cuvier avec des saumoneaux de ce fleuve, par M."^ Levrault. J'ai vu cette variété à Francfort, à lieidelberg; j'en ai rapporté des individus pris sur le marché de Berlin. Je retrouve aussi cette variété parmi les nombreux individus envoyés du Var par M. Chevalier.

Les eaux douces de France et d'Italie nous ont fourni une autre variété de Truite, que M. Cuvier a indiquée dans le Règne animal sous le nom de Sahno niannoratus. Celle-ci a tous les caractères que fournit l'étude des formes extérieures de la Truite. Il reste sur leur corps peu de traces de points rouges; mais des marbrures formées par des taches oblongues et confluentes d'un gris violacé, couvrent tout le corps, aussi bien l'abdomen que le dos. M. Savigny nous a rapporté les premiers exemplaires de cette variété, qu'il a prise dans le Pô et dans le lac Majeur.

La disposition générale des viscères de la Truite ressemble beaucoup à ce qu'on peut observer dans le Saumon.

Le foie ne forme qu un seul lobe placé à droite de l'œsophage, assez épais en avant, mince et tron-

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que en arrière, avec une assez grosse vésicule du fiel. La branche monlanle de l'esiomac et la portion recourbée du commencement de l'inleslin porte de nombreux cœcums. J'en ai compté trente -neuf dans l'individu que j'ai disséqué. La rate est de grosseur moyenne, située au delà du foie. Une grande vessie natatoire, à parois membraneuses, occupe tout le haut du dos et communique avec l'œsophage. Les œufs sont très- gros, tombent dans la cavité du ventre à cause de la disposition lamellaire de l'ovaire. Quant au squelette, les frontaux principaux se rejoignent par une petite crête moyenne, de manière à couvrir toute la voûte du crâne. La plaque des deux frontaux antérieurs est unie avec celle des frontaux principaux beaucoup plus intimement que dans le Saumon. En arrière, les mastoïdiens et les temporaux se touchent, de sorte qu'il n'y a point de grand trou latéral sur le crâne. Les occipitaux, en arrière, ne sont pas non plus séparés. Noiis avons compté les vertèbres sur six squelettes, faits avec des individus de localités assez éloignées. Nous avons trouvé chez tous cinquante- sept vertèbres. La constance de ce nombre ajoute encore aux preuves que j'ai données plus haut pour considérer toutes ces variétés de truites comme appartenant à une seule et même espèce.

La grandeur ordinaire des Uuites de toutes nos rivières de Normandie, varie de dix à quatorze pouces. Mais on en prend quelquefois de plus grosses. Ainsi, j'en ai reçu de

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rîton une qui avait seize pouces de long. Nous en avons, au Cabinet du Koi, un individu pcclié dans la Rille, qui a dix-huit pouces. Celte truite commune me paraît rester dans des dimensions toujours plus petites quand on s'élève dans les montagnes.

Les truites du Mont-Cenis, celles des hautes Pyrénées, les exemplaires assez nombreux que j'ai vus à Freiberg, n'ont en général que cmq ou six pouces de longueur. Dans les Vosges et dans le Ridoustole, rivière qui coule dans les montagnes des Ardennes, les truites ne pèsent guère que deux à trois onces. Les plus grosses ne dépassent pas trois livres de poids dans la Vesle, rivière de Champagne.

J'ai aussi retrouvé, dans les papiers de M. de Lacépède, les notes de Noël de la Morinière, d'après lesquelles l'ilkistre continuateur de Buffon a constitué son Salmone gadoïde. Ce doit être la variété à longue tête de notre truite commune. Les exemplaires de M. Rondeaux nous aident pour arriver à reconnaître la description de M. Noël.

On sait que les truites aiment les eaux vives et courantes, qu'elles nagent presque toujours contre le courant; aussi quand on pèche des truites à la ligne faut-il, en donnant plus ou moins de tond, faire remonter

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le courant à lappât quon présente au poisson pour l'exciter à sortir de ses retraites ; il se jette alors avec impétuosité sur l'amorce, et presque toujours il avale avec elle l'hameçon qui la tient. La truite aime beaucoup aussi les plîryganes et les autres mouches qui volent au-dessus de la surface de l'eau. Il est même fort aisé de tromper la truite avec des mouches factices, cela donne lieu à un genre de pèche souvent très-productive.

Enfin nos truites, comme toutes les espèces du genre Saumon, aiment à s'établir dans les trous sur les berges du fleuve , et elles s'y tiennent tellement tranquilles que les pécheurs qui connaissent depuis longtemps leurs retraites, vont les y prendre à la main, souvent en plongeant. Il ne faut pas oublier que ces habitudes de se cacher dans des trous ne sont pas uniquement propres à la truite, car on peut prendre de la même manière des brochets et des carpes. La truite qui fraie dans nos rivières, y croît assez vite pour atteindre une taille moyenne de sept à huit pouces, mais il parait qu'ensuite la rapidité de sa croissance diminue, et les pécheurs affirment que les truites de dix-huit à vingt pouces sont vieilles. Les truites, comme le saumon, déposent leurs œufs dans des espèces de nids

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quelles fout sur le sable, ea se tournant et eu se frottant plusieurs fois sur le gravier. Elles ne pondent pas tous leurs ceufs à la même place, et elles lâchent leur frai en plusieurs fois et h huit à dix jours de distance. On sait que les petits qui en naissent ont des bandes transversales qui se perdent avec l'âge. Sur certains ruisseaux de la Normandie les paysans leur donnent le nom de Mdlins. Mon confrère et ami, M. Rayer, a eu la bonté de m'en donner pour le Cabinet du Roi un assez grand nombre d'exemplaires. Ces bandes se conservent sur des truites qui ont déjà six pouces de longueur. Cependant j'en vois des individus, même un peu plus petits, sur lesquels elles sont totalement effacées. Je crois que la conservation de ces bandes dépend souvent de la nature des eaux dans lesquelles vit le poisson. Leur séjour influe beaucoup aussi sur leur taille; on peut remarquer que les truites des ruisseaux les plus élevés restent toujours plus petites que celles des ruisseaux de la plaine. Cependant il ne faut pas trop étendre cette observation générale. M. Ramond dit qu'il a vu pécher, dans les eaux profondes, des truites de quatre livres, et une fois il en a vu tirer une de quarante pouces d'un gouffre du Garve , situé à environ trois cents toises au-dessus du niveau

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de la mer. Il observe que la truite commune se pèche en al^ondance dans tous les lacs jusqu'à la limite d'environ ii^o toises. Le lac d'Onsay, au pic du Midi, n'en contient point; son élévation est de 1 187 toises, et cependant on y trouve en abondance des salamandres aquatiques et des grenouilles. M. Ramond croit que, ces lacs étant couverts dune glace épaisse pendant six mois de l'année, les poissons seraient privés, pendant un temps si long, de l'air nécessaire à leur respiration. C'est a cette asphyxie qu'il faut attribuer la disparition du poisson dans ces lacs, beaucoup plus qu'à l'intensité du froid que le poisson pourrait ressentir. Un fait rapporté par Lacépède et qui avait été recueilli par Lemonnier, montre la présence des truites à trois cents toises environ au-dessous du sommet du Canigou, c'est-à-dire, à ii4o toises au-dessus de la mer. Ce qui est très-curieux, c'est que ce lac, plein d'eau en été, et sec vers l'équinoxe d'automne, est peuplé de truites durant la saison OLi il se remplit. Elles disparaissent quand il se dessèche, et elles se montrent de nouveau quand l'eau vient remplir le bassin. Cela prouve que le lac est en communication par des canaux souterrains avec d'autres cours d'eau ou avec des réservoirs intérieurs où le

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poisson peut se réfugier. Si l'on compare les observations faites par Linné sur le Sahno alpiniis des montagnes de la Norwége, on ne doit pas attribuer à la congélation des lacs dans les Pyrénées la disparition des truites, car les lacs septentrionaux sont congelés pendant autant de temps au moins que ceux des hautes Pyrénées , et cependant ils sont constamment remplis de poissons. Je pense que la hauteur au-dessus du niveau de la mer fixe le point où les truites peuvent cesser de vivre dans les montagnes 5 c'est un phénomène de la même nature que celui qui fixe l'élévation de telle espèce végétale sur les versants alpins. Ces hauteurs varient suivant les diftérentes espèces. Si l'on se rappelle les observations que nous avons faites sur des siluroïdes de Cusco et surtout sur les Orestias, nous voyons ces cyprinoïdes s'élever dans le grand lac de Titicaca, à 45oo mètres au-dessus de la mer, sans qu'aucun des nombreux salmonoïdes, de la tribu des Characins, qui abondent dans l'Amérique équinoxiale , viennent vivre avec eux à cette immense hauteur. J'ai d'ailleurs fait connaître une espèce particulière de petit saumon des eaux douces de Cayenne. La nature a donc reproduit les formes de nos truites dans ces contrées, sans donner h aucune

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espèce l'habitude instinctive de s'élever dans les montagnes. J'ai dit qu'en général les truites du mont Cenis, des hautes Pyrénées, celles même que l'on peut observer sur le sommet des chaînes moins élevées de l'Allemagne ou de la France, restent en général dans des dimensions plus petites. Cette petitesse individuelle est un signe caractéristique de plusieurs espèces de mollusques alpins. Que l'on compare XHelix arhusîoriun pris sur les hautes cimes des Alpes avec ceux qui vivent dans nos plaines, on sera frappé de voir que les premiers sont constamment moitié plus petits que les seconds. Cn peut observer ces exemplaires dans la collection du Jardin des plantes, et j'ai réuni dans le même but d'observation des Ombrettes, Hélix putris, et quelques autres espèces encore. J'en ai rassemblé de nombreux individus recueillis dans les contrées septentrionales de l'Europe, et je trouve, à mesure que nous avançons vers le pôle, une décroissance analogue à celle que nous observons quand nous les recueillons sur les montagnes. U Hélix ai^hustoruni , rapporté d'Arcliangel, a les mêmes proportions que ceux rapportés du Saint-Gothard.

La truite est une des espèces de poisson dont on peut observer le plus fréquemment

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des individus monstrueux. Une des déformations les plus communes rappelle tout à fait celle que j'ai décrite avec détail sur la carpe.

M. Yarrell a figuré une de ces déviations dans la vignette de son Histoire du Salmo fario. Le Muséum en possède deux exemplaires, et tous deux sont adultes. L'un a plus de huit pouces de longueur. Il est difficile de concevoir comment cet individu pouvait vivre, car les intermaxillaires sont repliés sous le palais, de manière que les dents touchent à celle d'en haut. La mâchoire inférieure dépasse en entier toute la supérieure ; elle ne touche à aucune partie de la mandibule opposée; je ne comprends comment les dents pouvaient retenir la proie.

On rencontre aussi très-souvent, mais surtout dans les produits des œufs fécondés artificiellement, des monstruosités par réunion, de manière à former des truites à deux têtes sur un corps formé comme à l'ordinaire; d'autres ont le ventre commun et paraissent comme deux truites ordinaires placées l'une auprès de l'autre. On en a vu qui avaient deux corps distincts sur une queue commune. Ces monstruosités sont du même ordre, ou, comme Fa dit M. Geoffroy Saint-Hilaire , du même genre que celles décrites par ce savant dans les mammifères.

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Il faut remarquer que ces monstres ne vivent pas au delà de six semaines, c'est-à-dire qu'ils cessent d'exister quand ils ont absorbé le vitellus rentré dans l'intérieur de l'abdomen après leur éclosion.

Avant de terminer l'histoire naturelle des Truites d'Europe, il me reste à ajouter quelques mots sur un travail fort important, publié par MM. Agassiz et Vogt. Je veux parler de l'anatomie' et de Fembryologie^ des sâlmonoïdes. Les recherches , qui avaient pour pour objet le développement du fœtus, ont été faites sur la Palée [Coregonus Pcilœa., Cuv.). Le travail anatomique est le résultat des observations sur les Truites, les Corégones et les Thymales. Il est facile de voir, en ce qui concerne les premiers de ces poissons, que les auteurs ont disséqué ordinairement le Salar Ausoniiy Val., ou leur Salmo fario. Ils se sont aidés de la grande Forelle du lac [Fario LenianuSf Val. ) , quand ils avaient besoin

1. Agassiz et Vogt, Anat. des salmones; Exlr. du III. "^ vol. de la Société des sciences naturelles; Neufcliatel, 1845, in-4.°, avec 15 planches in-fol.

2. Histoire naturelle des poissons d'eau douce de l'Europe centrale, Embryologie, par Vogt; Ncufchatel, 1842, in-8.°, avec 7 planches double in-fol.

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d'oxerrolaires plus commodes, à cause de leur taille. Les naturalistes qui voudront compléter ce que nous avons fait sur l'anatomie générale des poissons , dans le premier volume du présent ouvrage , où nous avons pris la perche {jjerca fluviatilis) pour terme de comparaison, devront étudier le Mémoire des deux savants de Neufchatel. Ce beau traité prendra place à côté des éminents travaux de M. Jean Muller, sur des poissons de familles très-diverses. Mais, en ce qui concerne l'histoire des truites, je suis obligé de faire remarquer que les deux collaborateurs n'ont pas toujours distingué zoologiquement les deux poissons qu'ils ont disséqués. Ils ne pouvaient pas le faire à l'époque où ils ont écrit. D'ailleurs, une détermination zoologique très -précise n'était pas nécessaire entre deux espèces si voisines, que l'anatomie de l'une peut trèsbien compléter celle de l'autre. C'est ce qui m'a engagé à ne pas faire paraître une dissertation critique sur un aussi beau travail. Elle n'aurait porté que sur quelques noms spécifiques quelquefois mal appliqués.

Il faut que j'ajoute, pour dire toute la vérité, que je n'ai pas pu déterminer, pour tous les cas, lequel des deux poissons, du Salar Ausonii ou du Fario hemanus, a servi

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à l'observation. Cette minutieuse distinction est inutile dans un travail excellent pour l'anatomie comparée, mais qui n'a pas été entrepris sous le point de vue zoologique. J'ai cru devoir présenter ces observations pour n'être pas accusé d'avoir oublié un travail oii j'ai puisé beaucoup pour mon instruction.

La Truite féroce.

{Salar ferox , Jardine.)

Je crois qu'il faut considérer comme d'une espèce distincte une assez grande Truite bien caractérisée comme espèce du genre par son double rang de dents vomérieunes, et qui est remarquable

par la grandeur de sa gueule; par ses larges inlerniaxillaires; par la grosseur et la courbure des branches de sa mâchoire inférieure. On pourrait l'appeler une Truite bécardée. Je lui trouve aussi une adipeuse beaucoup plus longue et beaucoup plus grande que celles d'aucune de nos Truites,

Le Cabinet du Roi en a reçu des eaux du Foretz quatre exemplaires : un de cinq pouces, un autre de dix et deux autres longs de dixneuf pouces. Ce qui me fait croire que j'ai sous les yeux une espèce distincte, c'est qu'en

comparant Tindividu de cinq pouces à ceux de Truites de même grandeur, je trouve la gueule de ce petit plus grande, les maxillaires plus longs, de sorte quils ne rentrent dans aucune des formes de nos petites Truites communes. La couleur de nos poissons est un vert rembruni devenant grisâtre sous le ventre. Tout le corps est couvert de taches ou de points noirs; il n'y avait pas de taclies rouges, ils ressend:)lent parfaitement à la figure publiée par sir William Jardine , sous le nom de Salmo ferox ou de grande Truite des |acs du comte de Sutherland, dans les lochs du Laygthal. Je ne crois pas me tromper en disant que cette espèce de Truite est à la Truite commune ce que le Bécard est au Saumon.

Je ne doute pas qu'il ne faille rapporter à cette espèce un exemplaire long de dix-sept pouces , qui a été rapporté d'Islande par M. Gaimard. Les taches de la joue, c'est-à-dire celles qui couvrent le maxillaire, le préopercule, l'opercule et le sous-opercule, sont de gros points noirs et ronds, beaucoup plus nettement limités que les taches des autres individus.

340 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.

La Truite élégante.

{Salar spectahilis , nob.)

Son Altesse Impériale la grande-ckicliesse Hélène de Russie a donné au Cal)inet du Roi une très-jolie espèce de Truite, que Ton prendrait facilement pour un Saumon, si Ton n'en examinait la dentition. Sa double rangée de dents vomériennes la différencie suffisamment comme genre et comme espèce de ce poisson.

Elle se dislingue de loules nos Truiies par son corps fusiforme, plus régulièrement elliptique. Sa lêle est environ du cinquième de la longueur loiale. Sa gueule est médiocrement fendue, un peu moins que le tiers de la longueur de la tête. Le museau est pointu. Les deux mâchoires sont égales. Le préopercule est régulièrement arrondi. L'œil est peut. Son diamètre est six fois et demi dans la longueur de la lôte. Les nageoires sont petites. Les écailles sont plus apparentes, ou, si l'on aime mieux, moins perdues dans la mucosité de la peau. Il y en a cent trente rangées le long des flancs. La couleur est un bleu d'acier sur le dos, s'éclaircissant en argenté sur les flancs. Le dessous du ventre et de la gorge est blanc mat. Les côtés et la joue sont parsemés de taches noires. Le plus grand des trois exemplaires du Cabinet est long de seize pouces.

Ccsi probablement l'une des espèces dé-

CHAP. III. TîîUITES. 51!

criies par Pallas j mais quelle qu'ait été l'assiduité de mes recherches, je n'ai pu la retrouver dans ses nombreuses descriptions.

La Truite de Gaimard.

{Salar Gaimardi , nob.)

Nous avons reçu d'Islande une autre Traite assez semblable par sa forme générale, par l'ensemble de ses couleurs et par son aspect brillant à l'espèce précédente;

mais son museau me paraît plus arrondi. Son œil, un peu plus grand, est plus rapproché de l'eslrémlté, et sa dorsale et son anale sont un peu plus longues; car elles ont trois rayons de plus.

B. li;D. 14; A. 12; C. 23; P. 14; V. 9.

Les écailles sont, au contraire, un peu plus pellies que celles du Saumon, et se rapprochent de celles de l'espèce précédente.

Les couleurs sont plombées, avec des lâches noires plus ou moins nombreuses sur l'opercule, sur la dorsale, sur la caudale et sur le corps.

Nos individus ont quinze pouces ; ils faisaient partie des collections recueillies a bord de la Recherche par M. Gaimard.

C'est l'espèce dont j'ai donné une figure dans le Voyage en Islande et au Groenland, planche i5, figure A, sous le nom de Saimo

542 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.

trulta. Elle ressemble assez, en effet, par sa taille et par ses taches, au poisson que Ton désignait alors sous ce nom, pour que Ton me pardonne d'avoir commis cette erreur et cette confusion.

Je pense que le Sahno Lepechini de Gmelin est très -voisin de cette espèce. Je ferai cependant observer qu'il existe dans le cabinet de Berlin, sous ce même nom de Salmo Lepechini,

une Truite à taches brunes au-dessus de la ligne latérale, à ventre blanc, sans taches; la tête courte; les dents petites, et sur lequel j'ai aussi compté les nombres :

D. llj A. 11; C. 19; P. 13; V. 9.

L'individu a onze pouces de long. Il ne me paraît pas être de l'espèce figurée par Lepechini et inscrite sous ce nom dans le Sjstema naturœ.

La Truite de Bâillon.

(Salar Baillonij nob.)

Je me suis procuré au marché d'Abbeville une Truite péchée dans la Somme, que je prenais à l'extérieur pour un jeune Saumon , mais le pécheur qui me la vendait m'assurait que c'était un poisson tout différent, et qu'il

ne deviendrait jamais un Saumon. Aujourd'hui que les caractères de la dentilion tiennent asseoir mon jugement, je reconnais l'exactitude des observations empiriques de cet homme habitué à observer les poissons vivants. L'espèce que je décris

a la têle comprise quatre fois et demie dans la longueur lolale. Le front large; les deux mâchoires égales; le museau assez pointu; les dents fines et serrées sur les deux mâchoires, les palatins et sur le vomer; celles-ci, sur deux rangées, sont beaucoup plus petites qu'aucune de celles de nos Truites conununes. Le dos, plombé, à reflets violacés et couvert de taches, assez grosses, empourprées. On voit de petites taches brunes sur la dorsale. Les pectorales et l'anale sont jaunâtres. La ventrale est blanche. La caudale, un peu fourchue, est grise, sans aucune tache. Tout le poisson est argenté. B. 95 D. 13; A. 10; C. 23; P. 12; V. 9.

Cette espèce a aussi un caractère remarquable; car je ne trouve que neuf rayons à la membrane branchiostège.

Elle doit être rare, car M. Bâillon, qui connaît si bien les poissons de la Somme, croit n'en avoir vu que deux ou trois individus. L'exemplaire du Cabinet du Roi est long de treize pouces et demi.

J'ai dédié cette espèce à mon ami M. Bâillon ^ qui a rendu tant de services à l'Ichlbyc-

544 LIVRE XXIÎ. SALMO?ÎOÏDES.

logie. Ce poisson me parait venir des contrées septentrionales et descendre des mers du Nord vers nos côtes en compagnie des autres Saumons, car j'ai retrouvé deux exemplaires de cette espèce, tous deux reconnaissables nonseulement par leur forme générale, mais par le caractère positif des neuf rayons de la membrane branchiostège dans les poissons rapportés de Norwége par M. Noël de la Morinière.

Ce zélé icbthyologiste avait observé beaucoup de Truites dans ses différents voyages en Ecosse. Je croîs qu'il faut rapporter à cette espèce plusieurs des observations quila transmises à M. de Lacépède, mais le défaut de précision dans les diagnoses empêclient de fixer la synonymie de ces espèces.

La Truite de Schiefermuller.

{Salar Schiefermuller i , nob.)

Le Cabinet du Roi a reçu de Vienne, par les soins de M. Fitzinger, une Truite que Ton confondrait très-facilement avec nos Truites de mer, sans le caractère de la dentition. Ce poisson ressemble assez à l'espèce précédente.

Il paraît cependant avoir la tête un peu plus couitcj la caudale plus fourchue; et il s'en dislingue

par un caraclère plus facile à retrouver. îi a douze rayons à la ineuibrane brancliioslège. Les dents sont fines comme dans l'espèce précédente. La couleur, plonjbée sur le dos, blanche sur le ventre, et à reflets argentés, est semée de taches noires nombreuses sur le dos, sur les flancs et sur la dorsale. Les nageoires inférieures sont un peu grises. La caudale est noirâtre.

B. 125 D. 12; A. 11; C. 25; P. 14; V. 9. L'individu est long de dix ponces. Comme il vient du Danube, il y a tout lieu de penser que nous possédons l'espèce dédiée par Bloch à l'abbé Schiefernuilier, qui le lui avait envoyé.

ha Truite de Scouler.

{Salar Scouleri , nob.; Sahno Scouleri, Ricliards.)

Après ces espèces que j'ai vues et qui sont toutes décrites d'après nature, je puis encore placer avec quelque certitude les trois espèces suivantes, qui ont été décrites et suffisamment caractérisées dans l'excellent travail du docteur Ricliardson. La première espèce est celle qu'il a dédiée au docteur Scouler.

C'est un poisson

qui a le profil très-arqué entre la nuque et la dorsale, et le corps atténué vers la caudale. La tête est convexe entre les yeux , creuse au-devant des narines, soutenue vers l'exlrémilé du museau, qui est crocliu

546 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.

parce que les interniaxillaires sont longs, arqués et disposés de manière à avoir une très-grande ressemblance avec noire Saimo hamatiis. Les maxillaires sont étroits, allongés. La mâchoire inférieure est un peu redressée vers l'extrémité; elle est élargie et armée à cet endroit de très-forles dents. Les dents voniériennes sont implantées sur un double rang. 11 n'y en a point au clievron du vomer. Les os de l'opercule sont fortement striés, et, en général, tous les os de la tête ont une structure fibreuse. La caudale est échancrée. L'adipeuse est assez grande et reculée jusqu'au troisième avant-dernier rayon de l'anale.

B. Î2-13; D. 14 0î A. il; P. 16 j Y. 11.

Les écailles sont très-petites. Il y en a cent soixantedix le long de la ligne latérale.

M. Piicharclsoii croit que ce poisson du grand fleuve de Columbia a été décrit par Lewis et Clarke, sous le nom de Saumon commun ou de Read-Cliarr ou de Salmon- Trout, C'est une espèce qui remonte de la mer dans les rivières de la côte nord-ouest de l'Amérique. La cliair est tantôt orange et tantôt blanche. Les naturels estiment beaucoup les ovaires sèches au soleil , et ils les gardent longtemps. Les œufs sont de la taille d'un petit pois, presque transparents, d'un jaune rougeâtre. L'individu que ïlichardson a décrit et figuré a été pris à lObservatory Inlet, au mois d'août, sur la côte nord-ouest

de l'Amérique. Ce poisson fréquente ce bras de mer par myriades; ils sont en si grand nombre qu'une pierre ne saurait toucher le ibnd sans frapper plusieurs individus, dont l'abondance surpasse tout ce que l'imagination peut concevoir. Le cours d'un petit ruisseau oii le poisson se pressait en remontant pour frayer, en était tellement rempli, que dans l'espace de deux heures ils en prirent plus de soixante avec une pic£ue du bord. Le docteur Scouler pense, d'après les recherches que mon ami Richardson lui a engagé de faire, que ce poisson doit avoir la plus grande affînité avec le GorbiiscJia du Ramlschatka; mais je dois faire observer qu'il est très-difficile de déterminer l'espèce décrite dans la Zoologie arctique de Pennant, parce que les notes que j'ai recueillies, soit sur les poissons originaux de Pallas, soit sur les dessins faits par M. Mertens pendant la grande expédition russe de l'amiral Lutke, prouvent que ce nom russe est donné à plusieurs Saumons qui ressem.blent autant au Bécard que celui-ci. On peut lire dans l'ouvrage de Richardson les procédés singuliers que les naturels emploient pour la préparation des œufs. Il a extrait ces documents des notes du journal de Mackensie. Tous ces observateurs s'accordent à dire que

548 LIVRE XXII. SALMO>'OÏDES.

la chair de ces poissons est excellenle et tout à fait (.raussi bonne qualité que celle de nos Saumons d'Europe.

La Truite Namagcush

(Salar Namagcush, nob.; Salirio Namagcush, Pennant)

Est une grande et magnifique espèce de Truite, qui égale et surpasse même la taille du Saumon commun. Le Namagcush vit dans tous les grands lacs entre les Etats-Unis et 1 Océan arctique, mais le docteur Piichardson croit pouvoir affirmer qu'il ne peut exister dans aucune eau saumâtre. Suivant le rapport des pécheurs du lac Huron, son poids mo3'en est de dix-sept livres, mais ils en prennent quelquefois des individus pesant jusqu'à soixante livres, et Mitchill a établi qu'il, était bien reconnu à Michilimackinac, que ce poisson atteignait le poids énorme de 120 livres.

Ce Namagcusli ressemble au Saumon ordinaire. Les mâchoires sont très -fortes. Il y a un double rang de dents vomériennes. Richardson les a comptées. Je répète ce caractère générique pour bien établir que la taille, pas plus que ia forme du museau dans l'espèce précédente, ne peuvent nous servir de guide pour déterminer les poissons de la famille des Salmones. On ne peut se fiei- qu'à l'examen

CIIAP. m. TRUITES* O'iO

des dents. La forme de la niàclioire inférieure avec son grand crocliet prouve que la têle de ce poisson, comme celle de l'espèce précédente, ressemble plutôt sous ce rapport, à notre S. hamatus qu'à toute autre espèce. Les écailles sont petites, flexibles.

La couleur est un verdàtre cendré, plus ou moins foncé, avec des taches d'un gris jaunâtre. Le ventre est blanc, à reflets bleuâtres.

Telle est l'espèce qui sort à certaines saisons dti lac Huron pour frayer. La chair res- .senible à celle des autres Saumons. Mitcliill l'a décrite sous le nom de Salnio ainetJijstiis, et cette dénomination a été acceptée par les naturalistes américains, qui ont eu le tort de laisser de côté le nom de la Zoologie arctique de Pennaiit. M. Dekay en a donné une excellente figure; il dit que ce poisson a été observé jusqu'au 68.^ degré de latitude boréale.

Je crois devoir rapporter à cette espèce le dessin d'un Saumon fait au Ramtscbatka par M. Mertens et qui est intitulé Tohlezz j il me paraît probable que c'en serait une espèce très-voisine, si elle n'est pas la même, comme je le crois. Le poisson était peint en plombé verdckre, blanc sous le ventre et tout couvert sur le dos et les flancs de petites taches rondes, serrées et fauves.

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Ici je termine l'examen des Saumons et des Truites que j'ai pu déterminer, soit par des descriptions faites sur nature, soit en extrayant des auteurs que j'ai consultés, les caractères qui me permettaient de rapporter ces espèces à l'un des trois genres que je viens d'établir. Mais je dois dire qu'il en reste encore uu assez grand nombre mentionnées dansPalIaSj j'ai le regret d'être réduit à les indiquer seulement, à cause de l'incertitude que ce grand naturaliste a laissée dans des descriptions faites pour satisfaire aux besoins de l'iiistoire naturelle de son époque. Comme ses espèces sont décrites dans un ouvrage rare, je vais en rapporter ici, d'une manière très-abrégée, les principaux traits des caractères mentionnés par Pallas.

Afin d'éviter toute confusion, je les désignerai par le nom linnéen que Pallas a donné à ces poissons, et je ne les désignerai en français que par le nom de la tribu des Saumons, dans la grande famille des Salmonoïdes. Le nom de Salmone aura à peu près la même valeur que dans l'iclithyologie de Lacépèdc.

Le Salmone bâtard {Salmo spiirius, Pallas^)

a le corps lâcheté de brun. La queue presque carrée. Le museau est prolongé. Chaque mâchoire est crochue; la supérieure est obtuse; linférieure est plus aiguë.

C'est, suivant Pallas, le Loch ou Locîiowina des Russes. Il le croit le Salmo eriooc de Linné ou le Grey de Willughby. Ce pourrait être une espèce voisine de notre Salmo hainatuSf si elle en est différente. Les pécheurs sur les différents fleuves de la Paissie les distinguent très -bien du Saumon ordinaire. Ils croient qu'ils remontent le Terek avant cette

espèce.

Le Salmone bars

(Salmo labraXjVaLÏlas^)

serait une espèce à corps argenté et sans tache, à museau conique, à mâchoires égales. La dorsale est seule chargée de points noirs.

Pallas se demande si ce n'est pas le Salmo alhiis de Pennant. On prend cette espèce à Sévastopol et sur les autres points de la mer

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