Humb. , t. I, p. 17, pi
TRICHOMYCTÈRES. 499
l'ai dit, tenant à la (bis des Siluroïdes par l'absence de sous -opercules, et des Loches par l'absence d'adipeuse : c'est auprès des Tricliomyctères, qu'il convient de placer ce singulier poisson qui vit dans des circonstances non moins remarquables que les caractères extraordinaires, que son examen fait découvrir au naturaliste j c'est l'une des deux seules espèces de poissons qui vivent dans les eaux de la haute vallée de Bogota. Car selon la remarque importante de l'illustre voyageur, à ces grandes hauteurs de douze à treize cents toises audessus du niveau de la mer, où l'on observe encore une belle végétation, de nombreux mammifères et une grande variété d'oiseaux, les eaux douces ne nourrissent que très-peu de poissons. Les habitans de Bogota nomment l'Érémophile Capitan.
M. de Humboldt a bien voulu nous faire obtenir un individu entier et un squelette de cette rare et curieuse espèce. On la doit à l'envoi qui en a été fait pour satisfaire aux demandes de l'illustre savant, par notre confrère et ami M. Boussingault. C'est d'après ces exemplaires que j'ai reproduit une nouvelle description de XEreniopliilus Mutisiif qui a paru dans le second volume des Observations zoologiques, afin d'ajouter quelques traits à
la description que M. de Humboldt en avait faite dans des circonstances moins tranquilles. On a dû croire, jusqu'à ce jour, que l'Érëmophile était une de ces heureuses découvertes dues à l'activité et aux recherches infatigables de M. de Humboldt. C'est lui, en effet, qui le premier Fa publié , mais on aurait pu le faire connaître long-temps auparavant; car Joseph de Jussieu l'avait observé pendant son voyage en Amérique, et un dessin au trait, parfaitement reconnaissable, a été conservé dans la bibliothèque de son neveu Antoine-Laurent de Jussieu. Ce n'est que dans ces derniers temps que M. Adrien de Jussieu a eu la bonté de m'en donner communication. Voici la description que j'ai rédigée pour notre ouvrage du seul Érémophile connu. M. de Humboldt l'a dédié à un naturaliste célèbre, M. Mutis, qui ouvrait, avec la plus grande libéralité, dans la haute vallée de Bogota ses riches collections aux visiteurs européens.
Tv'Érémophile ,DE Mutis.
{Eremophilus Mutisii , Humb.)
Un corps oblong, assez gros, rond; une petite tête déprimée, une dorsale seulement et sur l'arrière forment les principaux trails de la physionomie de ce poisson.
ÉRÉMOPHILE. SOI
Sa hauteur au milieu est cinq fois et demie dans sa longueur; son épaisseur au même endroit est des trois quarts de sa hauteur. La longueur de sa tête est six fois et un tiers dans sa longueur totale : elle n'est que d'un cinquième moins large que longue, mais sa hauteur n'excède pas beaucoup le tiers de sa longueur. Sa circonscription horizontale est en demi- ovale. Le museau est déprimé en coin. La bouche au bord antérieur n'a que moitié de la largeur de la tête en arrière. La mâchoire supérieure avance un peu plus que l'autre; toutes les deux ont une bande de dents en velours long ou en soies, qui ne s'étend pas sur toute leur largeur. De chaque angle de la bouche parlent deux barbillons attachés immédiatement au-dessus l'un de l'autre, plats et larges à leur base, très -fins à leur extrémité, et du tiers de la longueur de la tête. Le supérieur est le maxillaire, l'inférieur le sous-mandibulaire externe. Il n'y en a point d'interne, mais l'orifice inférieur de la narine en a un , aussi long que ceux des mâchoires, attaché non loin du bord de la supérieure au tiers de sa largeur. L'orifice supérieur de la narine est entre l'inférieur et l'oeil, qui est au milieu de la longueur de la tête, à saface supérieure, du vingtième de sa longueur en diamètre et par conséquent extrêmement petit. Il est à neuf ou dix diamètres de son semblable. De chaque côté de la tête en arrière de la joue sont deux plaques épineuses singulières; l'une ronde, plus petite, est à l'extrémité de l'opercule; l'autre oblongue, un peu plus en avant et plus bas, est l'interopercule. L'ouie est médiocrement
fendue; la membrane des ouïes embrasse l'islhme et s'y attache en dessous; elle est un peu échancrée au milieu et a de chaque côté huit rayons. La tête, la nuque, l'épaule, enveloppées dans la même peau lisse que le reste du corps, ne montrent point leurs os au dehors. La pectorale, attachée assez bas et du huitième ou du neuvième de la longueur totale, n'a point de rayons épineux, mais seulement un rayon articulé non branchu et huit branchies. Il n'y a point du tout de ventrales. L'anus est au-delà du troisième cinquième de la longueur, et a derrière lui un tubercule génital arrondi. L'anale vient un peu après et occupe un onzième de la longueur, et en laisse un sixième ou un septième entre elle et la caudale; sa hauteur égale sa longueur. La dorsale, à peu près des mêmes dimensions, est un peu plus en avant, et ensorte que son bord postérieur répond sur le milieu de l'anale. La caudale est coupée carrément, du huitième de la longueur totale. Les petits rayons de sa base forment en dessus et en dessous un bord comprimé et convexe.
B. 8; D. 11 ; A. 9; C. 12 et plusieurs petits; P. 9; V. 0.
Tout ce poisson est enveloppé d'une peau lisse, où l'on voit à peine la ligne latérale. Le fond de sa couleur est un jaune verdâtre pâle; des traits bruns entrelacés formant un réseau à mailles irrégulières, ou une espèce de marbrure à petites taches, couvrent toute sa partie supérieure, se résolvent par degrés vers le bas en points isolés, qui deviennent plus rares tout-à-fait en dessous.
ÉRÉMOPHILES. 503
Je n'ai pu faire une splanchnologie trèscomplète de ce curieux poisson.
J'ai trouvé un canal intestinal simple, long, replié quatre fois sur lui-même et faisant encore de nombreuses sinuosités entre chaque pli. L'œsopliage et l'estomac forment un long tube, qui occupe plus des trois quarts de la longueur de la cavité abdominale.
L'intestin grêle a un diamètre moitié plus petit que celui de l'œsophage. Non loin de l'anus on voit une petite dilatation terminée par la valvule placée, comme à l'ordinaire, à l'entrée du rectum. Il est court et très-étroit. La veloutée de l'intestin est fme, et les papilles sont serrées en fin velours.
Le foie ne doit pas être très-considérable, mais je ne puis en décrire la forme, parce qu'il n'était pas bien conservé.
L'individu disséqué était une femelle, dont les ovaires étaient remplis d'une très -grande quantité d'œufs de la grosseur de la graine de pavots.
Les sacs formaient deux rubans étroits et pointus en avant, aussi longs que la cavité abdominale ellemême et sont réunis en arrière non loin du cloaque.
Ce poisson manque de vessie aérienne, ainsi que M. de Humboldt l'avait déjà remarqué.
L'ostéologie de ce poisson présente des particularités non moins curieuses que la description de ses parties extérieures.
Le crâne est aplati et recouvert en dessus par un frontal assez petit, profondément entaillé par une échancrure ou fissure longitudinale. Il porte sur
l'arrière deux petites crêtes divergentes. Le frontal antérieur est petit; le postérieur est au contraire assez grand et donne en arrière un angle étendu sur les côtés et qui contribue à l'élargissement du crâne. Le mastoïdien est fort petit, et le surscapulaire est réduit à un petit stylet placé en travers sous le crâne. L'élargissement et la forme singulière de la première verlèbre sont vraiment remarquables; elle donne de chaque côté un prolongement tuberculeux creux, qui semble être en communication avec l'intérieur du crâne et pourrait bien être une addition à l'appareil auditif
L'huméral est très-grand , creusé et excavé en une large cuiller ; sa partie supérieure est surmontée d'une petite apophyse articulée au devant du tubercule de la première vertèbre , dont la face inférieure donne encore attache sur une impression rugueuse au corps de l'huméral. Le radial et le branchial sont très-petits : le premier os du carpe est élargi et aplati.
Je n'ai pu voir de sous-orbitaire, quelque soin que j'aie pris à le chercher sous la peau du poisson. Le préopercule est un arc osseux ou peu caverneux, dont on ne voit rien au dehors.
L'opercule est irrégulièrement triangulaire et prolongée en arrière en une apophyse longue et grosse, terminée par les pointes qui saillent au-dessus de la peau. Il n'y a point de sous -opercule. L'interopercule a la forme d'un demi-arc aplati, dont le bord externe est également hérissé de pointes. Nous en avons parlé en décrivant l'extérieur du poisson. La première vertèbre est suivie de quarante et une
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autres et cet ensemble est réuni en colonne vertébrale, divisée en deux portions à peu près égales vers l'anus. Les dix-neuf vertèbres antérieures sont abdominales et présentent aussi une forme remarquable. Les apophyses épineuses sont médiocres , les transversales sont au nombre de deux de chaque côté: l'antérieure a la forme d'une petite palette, placée obliquement sur le côté du corps de la vertèbre ; la postérieure n'est qu'un simple stylet osseux. Les premières côtes sont convexes et aplaties et un peu élargies vers l'extrémité libre. Les autres sont grêles.
Telle est la description aussi complète que j'ai pu la faire de rÉrémophile. Ce poisson doit se nourrir de petits crustacés d'eau douce, car j'en ai trouvé des débris dans son estomac.
On ne doit pas attribuer l'hétérogénéité de ce poisson à l'élévation à laquelle il vit dans les Cordillères; car, à une hauteur plus considérable , M. de Humboldt a trouvé le Pimelodus Cjclopum, dont les formes sont tout-à-fait celles des autres siluroïdes vivant sur le littoral de la mer. Nous venons aussi de voir, dans l'article précédent, les trichomyctères s'élever des bords de la mer jusque dans les Andes de Cuzco et du haut Pérou.
FIN DU TOME DiK-HUITIÈME.