‹ Histoire naturelle des poissonsChapitre 56 sur 158 · C. Des Piabuques · texte numérisé non relu

C. Des Piabuques

Le genre des Piabuques a été établi par M. Cuvier; mais il ne l'a pas caractérisé comme nous le circonscrivons aujourd'hui. En effet, faisant reposer les caractères sur la petitesse de la tête et de la fente de la bouche, sur la forme d'un corps comprimé avec une carène du ventre non dentelée et sur une très-longue anale , M. Cuvier y réunissait un certain nombre de poissons qui appartiennent, par leur dentition , à des groupes distincts ; car le Salmo bimaculatus et le S. melanurus de Bloch ont la dentition des Tétragonoptères , caractérisés par leurs deux rangs de dents festonnées à la mâchoire supérieure. Le Salmo gibbosus de Gronovius, qui a des dents longues et coniques sur un seul rang, appartient encore à un autre genre fort bien caractérisé par M. Muller, sous le nom d'Epicyrtus. Je dois ajouter que la longueur de l'anale n'est qu'un caractère spécifique ; car le Salmo argentinus seul a l'anale longue et étendue.

CHAP. XIV. PIABUQUES. 107

Il résulte de ces réflexions, que nos Piabuques ne comprendront plus que les espèces à dents tranchantes et comprimées, dont la couronne est dentelée et qui sont remarquables par leur mobilité sur la lèvre dans laquelle elles sont implantées. Cette rangée unique de dents correspond aux intermaxillaires et à la mâchoire inférieure. L'intestin des Piabuques ne fait qu'une seule circonvolution; le pylore est entouré d'un certain nombre de ccecums.

Ce genre, ainsi caractérisé, doit ramener à lui les espèces qu'Agassiz avait réunies pour en former son genre des Schizodons; et, quoique cette subdivision ait été adoptée parM.Muller, je n'hésite pas à la confondre dans mes Piabuques. Je ne vois aucune différence essentielle dans les caractères que je considère comme génériques, et j'ai soin d'ajouter, ce qui me paraît avoir échappé a mon illustre confrère de Berlin , le caractère fort essentiel de la mobilité des dents labiales. C'est là ce qui m'autorise à placer les Piabuques à la suite des Prochilodus et des Citharines.

Aux deux espèces de Piabuques (l'une décrite par Bloch, l'autre que j'appelle Piabuca schizodon, voulant rappeler par cette épithète quel était le type du genre ainsi nommé par

\ 08 LIVRE XXII. SALMONOÏDES.

Agassiz), j'ajoute une troisième, qui fait partie des collections du Muséum.

Le PlABUQUE ARGENTIN.

(Piabuca argentina, Cuv.)

Le poisson décrit par Marcgrave sous le nom de Piabucu, et dont Kœlreuter a publié une description beaucoup plus étendue sous le nom de Trutta dentata, a pris dans le Systema naturce le nom de Salmo argentinus : c'est la première espèce de ce genre.

Il a le corps tellement comprimé que l'abdomen est tranchant et qu'on voit sur les individus parfaitement conservés une carène molle, formée par la saillie de deux rangées d'écaillés; mais cette carène n'est pas dentelée. Je vois la hauteur du corps varier dans les deux individus que j'ai sous les yeux. Le plus grand a la hauteur comprise cinq fois dans la longueur totale. Dans un plus petit, elle y est comprise six fois. La tête est petite. Sa longueur est une fois et demie dans la plus grande hauteur du tronc chez l'un; chez l'autre, elle est égale à cette hauteur. Je ne crois pas, cependant, que ces différences puissent être considérées comme des caractères spécifiques ; elles dépendent de l'âge des individus. Le dessus du crâne est court; mais la crête interpariétale se prolonge assez loin entre les muscles du dos. L'œil, qui est recouvert par une adipeuse plus ou moins lar^e, est assez grand; son diamètre lait

CHAP. XIV. PIABUQUES. \ 09

le tiers de la longueur de la tête. Les intermaxillaires sont en partie cachés sous une lèvre assez épaisse et dans laquelle sont généralement implantées les dents. Les maxillaires sont petits et ne forment qu'une palette étroite sur l'angle de la bouche ; la mâchoire inférieure est plus courte que la supérieure; l'ouverture de la bouche est petite. Les dents des deux mâchoires sont comprimées, serrées l'une contre l'autre, et ont leur bord dentelé. Les dents pharyngiennes sont aussi comprimées, à couronne terminée par trois pointes, dont la postérieure est longue et courbée en un crochet fort aigu. M. Mùller a représenté avec exactitude la forme singulière de ces dents pharyngiennes; elles sont semblables à celles des Leporinus. Bloch avait déjà bien observé et figuré les dents maxillaires. La joue est cuirassée par les sous-orbitaires comme dans les genres précédents. La suture , entre le troisième et le quatrième , correspond a l'angle du préopercule. On n'en voit que le limbe, lequel est assez large dans celte espèce; car il cache presque en entier Tinteropercule. L'opercule est haut, et le sous- opercule est un arc très-étroit. Les ouïes sont assez largement fendues et n'adhèrent pas à la ceinture numérale sous l'isthme de la gorge. La dorsale est reculée sur la seconde moitié du dos, et ses derniers rayons répondent aux premiers de l'anale; elle est deux fois plus haute que longue. L'anale est très-allongée ; car elle mesure, à peu de chose près, le tiers de la longueur totale ; mais elle est basse. La caudale est profondément échancrée; les ventrales sont courtes;

car elles n'ont guère que les deux tiers de la pectorale. Leur pointe touche presque à l'anale. Les pectorales atteignent à la ventrale.

B. 4; D. 11; A. 46; C. 23; P. 16; V. 8. Les écailles sont petites, finement striées; il y en a quatre-vingt-deux rangées entre l'ouïe et la caudale. La ligne latérale s'infléchit un peu vers le bas dès sa naissance. Arrivée à l'aplomb de la ventrale, elle se rend en ligne droite à la caudale par le milieu de la hauteur du tronc. La couleur a dû être un vert plus ou moins roussâtre sur le dos, et s'éclaircissant par des reflets argentés sur le ventre. On voit, par reflet, des lignes longitudinales un peu onduleuses vers l'origine de l'anale, et une bandelette longitudinale argentée, droite, depuis la tempe jusqu'à la caudale, au-dessus de la ligne latérale. Une tache noire oblongue existe sur la base de la queue.

Nous possédons un exemplaire de cette espèce, long de six pouces, provenant des collections cëdëes à la République française par le Cabinet du Stathouder, et un autre, plus petit, qui n'a que trois pouces et demi, et que le Muséum doit à la générosité de M. Temminck, directeur du cabinet de Leyde. Ces deux poissons viennent de Surinam; on leur compte dix ccecums au pylore ; l'intestin ne fait qu'une circonvolution; je l'ai trouvé rempli de limon.

CHAP. XIV. PIABUQUES. \ \ \

La rudesse de la figure de Marcgrave ' rend assez difficile de reconnaître, dans le poisson que nous venons de décrire, lePiabucu. Si l'on veut consulter la figure du livre de Mentzel 2, ainsi que je L'ai fait pendant mon séjour à Berlin, les doutes augmentent au lieu de diminuer; car cette peinture représente un poisson qui est bien loin d'avoir une anale aussi longue que celle du Salmo argentinus de Bloch ou de Kœlreuter. La dorsale est placée beaucoup plus en avant; c'est d'ailleurs un poisson vert sur le corps et sur les nageoires ; la pectorale seule est brune ; une bandelette longitudinale blanche , mais non brillante , ce qui semble faire croire qu'elle n'était pas argentée , règne le long des flancs. Je ne trouve donc pas plus d'accord pour les couleurs que pour le trait, et j'ai lieu de répéter, ce que je disais tout à l'heure, que la détermination du Piabucu ne devait être faite qu'avec beaucoup de doute , quoiqu'il ait été accepté depuis Kœlreuter par tous les naturalistes. De semblables doutes ne peuvent pas s'élever sur la détermination de l'espèce décrite et figurée par Kœlreuter3, et qui a pris rang dans la dou-

Page 1