IV. GENRE PÉLERIN (1). SELACHE, Cuv
CARACTÈRES.—Tête proportionnellement petite; museau court et mousse, évents petits ; fentes branchiales très-longues, s'étendant sur toute la hauteur du cou, de chaque côté, et tellement prolongées, qu'elles ne sont séparées, à la région supérieure comme à l’inférieure, que par un court intervalle augmentant depuis la-première paire de fentes jusqu’à la dernière; dents fort petites, très-nombreuses, coniques, à sommet dirigé en arrière, à bords légèrement rugueux, mais non dentelés; peau recouverte de scutelles très-peu volumineuses, épineuses et à pointe recourbée, dirigées en différents sens : d’où résulte une grande rudesse de la peau.
La famille des Lamniens comprenant des Squales dont les dents offrent des différences remarquables, je ne trouve pas dans la configuration et dans la petitesse singulière de celles de cet énorme Squale, un motif suffisant pour considérer le genre auquel il appartient comme type d’une famille spéciale, car il ne diffère guère des autres genres de la même famille que par l'amplitude considérable de ses ouvertures branchiales. En le laissant à la place qu'il occupe ïeï, je me conforme, au reste, à l'opinion du prince Ch. Bonaparte (Tab. analyt. Selachorum, p. 9; Catal. pesc. Europ., p. 17), de M. Agassiz (Rech. poiss. foss., t. IL, p. 87) et de MM. Müller et Henle (Plag., p. 71).
Les Plagiostomes nommés par divers zoologistes Squalus maximus, appartiennent-ils tous à la même espèce; ou bien, au contraire, n’at-on pas rangé, sous la même dénomination, des espèces distinctes ? Cette seconde hypothèse est celle que Blainville a admise (Note sur plus. esp. de Sq. confondues sous le nom de Sq. max., Linn., in Journ. de phys., sept. 1810, pl. 2, et extr. sans pl. in Nouv. Bullet. des sc., 1810, p.169). D’après les différences que présentent les descriptions ou les figures, et qui portent soit sur la grandeur des fentes branchiales, soit sur la présence ou l’absence des évents ou de la nageoire anale, ou bien des carènes et des fossettes de la queue, soit enfin sur l’aspect de la peau, il a admis quatre espèces auxquelles aurait été appliquée à tort, suivant lui, la même désignation spécifique destinée à rappeler la grande taille de ces poissons. Les trois premières sont signalées dans son mémoire et représentées par lui pl. 2. Ce sont, avec la dénomination générique de Cetorhinus : 1°5q. Gunnerianus, ayant
(1) À cause d’une sorte de similitude d’aspect entre les collets superposés, inégaux en longueur, du vêtement des pélerins et les énormes fentes branchiales dont le bord libre est assez développé.—- Eeldxn, mot qui désignait tous les Squales et dont Cuvier, en s’en servant dans un sens plus général, a fait Sélaciens.
LAMNIENS. GENRE SELACHE. À. 413
pour type le Sq. vu par Gunner ; 2 Sq. Homianus, d'après le spécimen décrit par Ev. Home; 3° Sg. peregrinus (individu conservé au Musée de Paris). La 4° espèce aurait pour représentant, non-seulement le poisson Ctudié, décrit et dessiné par Blainville lui-même (Ann. du Mus., 1811, t. XVII, p. 88 et suiv., pl. 6), mais le Basking shark mâle de Shaw.
On s'explique cependant les dissemblances signalées par Blainville, si l’on considère la difficulté de trouver les évents qui sont très-petits, surtout quand la peau est desséchée, ou de bien constater la véritable conformation des parties extérieures, en raison du volume énorme des animaux, particulièrement après le montage, et la facilité avec laquelle la nageoire anale très-courte et très-basse, peut être emportée dans la préparation.
On manque, en réalité, de moyens suffisants de comparaison exacte pour accepter, d’une façon définitive, les quatre espèces admises par ce naturaliste. Je me range ainsi à l'opinion de Cuvier adoptée par presque tous les zoologistes.
Espèce unique.—SeLacHe MaxiMA, Cuv., R. an., 1"° édit., t. I, p. 129; 2° éd., p. 390, et éd. ill. Poiss., pl. 115, fig. 9, dents.
ArLas, pl. 3, fig. 18, dents.
Sg. maximus (Brugden), Gunner, Det Trondhiemske Selskabs Skrifter, 1765, t. III, p. 33, tab. IL, fig. 1, l'animal entier, à fentes branchiales petites ; fig. 2, dent; autre dessin, Jd., t. IV, tab. IT, fig. 1 et 2, plusieurs rangées comprenant chacune 5 et rarement 6 dents (1).
Basking shark, Pennant, Brit. xoo1., éd. 1812, t. IL, p. 134, pl. 16, c'est-à-dire Squale se chauffant au soleil, traduction du nom vulgaire de Sun-fish, tiré de l'habitude où est ce poisson de se tenir à la surface de l’eau, et comme sa nageoire dorsale fait alors saillie, on le nomme également Sail-fish ou poisson à voile. — Bask. shark, Shaw, Gener. x0ol., t. V, part. I, p. 327, pl. 149 ©, ct pl. 150 9, copiée de Pennant. — Id., Home, Philos. Trans., t. I, part. Il, tab. VI. — Id., Yarrell, Brit. fishes, 3° édit., t. Il, p. 508. — Id., Couch, Hist. fishes Brit. islands, t. 1, p. 60, pl. XIV.
Sq. maximus, Linn., Syst. nat. ed. 12, t. [, p. 400, n° 11, Id., ed. Gmel., t. 1, pars HI, p. 1498. — Id., Lacép., Hist. Poiss., t. I, p. 209. — Jd., Bloch, Séhn., Syst. posth., p. 134.
(1) Après Gunner, dont le second mémoire (t. IV), p. 14-37, contient, à l'exemple de ce qu’a fait Rondelet, De piscibus, p. 390, de Lamia (Carcharodon Rondeleti), une dissertation sur le prophète Jonas, les zoologistes du nord ont parlé de ce poisson, dans leurs faunes, sous le nom de Squalus maximus. de.
Il est simplement mentionné par 0. Müller, Prodr., p.38; par Fabricius, Fauna groenland., p. 130; par Mohr, Forsog Isl. naturhisior., p. 60; par Krôüyer, Danmark’s Fiske, t. Ill, p. 932.
444 PLAGIOSTOMES PLEUROTRÈMES OU SQUALES.
Pélerin très-grand, H. Cloq., Dict. sc. nat., t. XXXVIIT, p. 307, pl. 30. — Squale pélerin, Blainv., Ann. Mus., t. XVIIL, p. 88, pl. 6.
Selache maxim., Faber, Naturgesch. fische Islands, p. 10, avec des citations de Pontoppidan et d'anciens voyageurs qui ont comparé, sans savoir les bien distinguer, le grand Squale et les Cétacés.
Sq. max., Agass., Poiss. foss., t. LIT, p. 87, pl. F, fig. 8, 8 a, dents.
Selache maxima, Müll. Henle, Plag.,p.71.—Id., Nilsson, Skandin. Fauna; Fiskar, p. 720.
A la suite des synonymies qui se rapportent au grand Squale des côtes de l'Europe septentr., je donne l'indication des ouvrages où la même espèce est signalée comme appartenant à la faune américaine.
Sq. elephas, Lesueur, Journ. Acad. nat. se. Phil., t. IL, 343-350, pl., avecles dents.—Sg. max., Mitchill, Trans. litt. and phil. soc. N.-York, t.1,p.486,n°6.—Jd.,Richards., Fauna bor.-Amer., t. 3, p.291.—Id., Storer, Rep. fish. Massachus., Suppl., p. 407, et Synops. fish. N.-Amer. (Mem. amer. Ac., nouv. série, t. I, p. 506). — Id., Dekay, N.-York fauna. Fishes, p. 357, pl. 63, fig. 208, en partie cop. Lesueur. — Cetorh. max., Gill (Bl.), Cat. fish. east. coast N.-Am., p. 60.
CARACTÈRES. — Museau court et effilé; narines étroites, un peu plus éloignées de son origine que du bord antérieur de la bouche; yeux petits, cn rapprochés du bout du museau; évents longs de 0,05, ouverts à O0. 15 (1 ) derrière les yeux et à 0.06 au-dessus de leur bord supérieur; fentes branchiales de la première paire séparées, en dessus comme en dessous, par un espace de 0".10 ou 0".12 environ, cet espace augmentant graduellement est de 0".27 environ, au niveau de la se paire de fentes; dents très-nombreuses, dont la longueur n’est que de 0". 006 à 0".008, en forme de crochets à DRE un peu recourbée en arrière, mais surtout en dedans, sans dentelures, assez régulièrement disposées en petites rangées parallèles et très-rapprochées, comprenant chacune, d’avant en arrière, 5 à 6 dents; toutes ces rangées formant, sur le bord de la bouche, une bande large de 0.02, il y a, dans un espace de 0".02 carrés, 5 rangées et, par conséquent, 30 dents; {re dorsale haute de À mètre, à angle supérieur arrondi, un peu plus rapprochée des ventrales que des pectorales, qui, commençant immédiatement derrière la 5° fente branchiale, sont une fois plus longues que larges (0".90 sur 0.43), et ont leur angle externe terminé en pointe, 2° dorsale égale au quart de
(1) Le spécimen du Muséum d’après lequel la description est faite, a une longueur totale de 7».71. La dessiccation et le montage lui ont fait perdre 1.05, car il mesurait, à l’état frais, 8,76.
LAMNIENS. GENRE SELACHE. 1. 415
la 1°; caudale un peu en forme de croissant, à lobe supérieur notablement plus long que l’inférieur.
Une disposition particulière à un certain nombre des dents susmaxillaires situées au milieu de l’espace qui sépare l'angle de la bouche, de l'extrémité antérieure de la mâchoire a été décrite et dessinée par Lesueur; elle consiste dans la présence sur ces dents qui ont 0.001 ou 0%.002 de plus que les autres, d’un ou deux sillons à leur face externe, quelquefois même, par suite du prolongement du sillon, elles sont bifides à la pointe; quelques autres, identiques aux précédentes, se voyaient à la mâchoire inférieure. Je ne constate rien de semblable sur notre Pélerin. Je ne lui trouve pas un nombre de crochets aussi considérable que celui qui a été indiqué par Blainville : savoir 4032 au moins. En effet, sur la mâchoire inférieure de l’exemplaire que je décris, il y en a, d’un angle à l’autre, c’est-à-dire dans une étendue de 4".20 environ, 1800, en comptant 30 dents par double centim. carré; mais à la mâchoire supérieure, la bande formée par les petites rangées longitudinales de dents n’a, de chaque côté de la ligne médiane, que 0.30 de longueur, et, à ses extrémités où elle est plus étroite que dans son milieu qui est large comme la bande inférieure, elles sont beaucoup plus petites. Si l’on suppose que leur nombre, dans chaque rangée, reste cependant le même partout, on arrive, par le calcul déjà employé, à 900 dents pour la mâchoire supérieure : en tout 2,700. Pennant (Br. x00l., t. IT, fishes, éd. 1819, p. 138) dit qu’on en avait compté 4,000 chez un individu exposé dans Londres à la curiosité publique.
Sur les exemplaires où l’anale se se elle était à peu près égale à la 2 dorsale, mais un peu plus reculée. Selon toute oh bites son absence est accidentelle chez le grand spécimen du Musée de Paris; chez les individus décrits et figurés par Gunner et par Ev. Home, elle avait sans doute été emportée dans la préparation.
Les scutelles ont très-peu de volume; elles sont pointues, épineuses et disposées par petits groupes formant de nombreuses bandes courtes, dont la direction est verticale, qui, se réunissant çà et là à leurs extrémités, puis se divisant de nouveau pour se rejoindre encore dans d’autres points, font paraître la peau comme couverte d’une multitude de petites rides. L’exactitude de cette description faite par Lesueur est confirmée, d’après l'examen d’un spécimen de 9,09, par M. Storer, qui compare les groupes d’épines à ceux des Oursins. Je constate aussi la disposition irrégulière de ces aspérités, ainsi que l'aspect bizarre des téguments indiqué par Blainville quand il les a comparés à ceux de l’éléphant.
La teinte générale est un brun noirâtre ou un gris d’ardoise plus clair en dessous,
Taille. — Les plus grands exemplaires signalés sont : 1° le Sg, maæ. vu par le capitaine Helmat (Proceed. Soc. nat. hist. Boston,
416 PLAGIOSTOMES. PLEUROTRÈMES OU SQUALES.
1853, t. IV, p. 202) et long de 12".16 (40 pieds angl.) ; 2 celui pris à Brighton, dont parle Yarrell (Brit. fish., 3° édit., t. Il, p. 509 (10.94 ou 36 p. angl.); 3° le Sg. elephas de Lesueur (9.86 ou 32 p. 10 pouces .angl.). Le moins long était celui décrit par Gunner : il n'avait que 6,50 environ. L’exemplaire du Musée de Paris mesurait, à l’élat frais, 8.76; je ne lui trouve que 7.71. — Il semble être, jusqu'à présent, le seul représentant, dans les Musées de l'Europe centrale, de cette énorme espèce des mers du nord, dont l’arrivée sur nos côtes a toujours été accidentelle à la suite de tempêtes. Il est moins rare sur celles des îles Britanniques, comme le prouvent les détails donnés par Pennant, Brit. x00l., t. IL, fishes, édit. de 1819, p. 135, et par Yarrell (loc. cit., p. 509).
— Je mentionne, sans m'y arrêter, les deux Squales évidemment déformés dont M. Couch n’a parlé que d’après des dessins (Hisé. fish. Brit. islands, t. I, p. 67), et représentés par des figures incorrectes dans les vignettes jointes à son texte et sur sa pl. XV. Ce zoologiste les rapproche du Selache, classement qui ne peut être motivé que par la hauteur des fentes branchiales et par les grandes dimensions de l’un des deux. Il les considère cependant comme les types d’un genre particulier, mais qui est purement nominal. L'emploi du nom de Polyprosopus (ro, beaucoup, xpécwxov, apparence, figure) témoigne de l'embarras où il s’est trouvé pour lui assigner des caractères essentiellement distinctifs. Il y a, en effet, chez ces poissons, comme une sorte de mélange des caractères de différents genres. Quant aux dents qui auraient pu, en cas de similitude, motiver, jusqu'à un certain point, la réunion de ces deux Squales dans un même groupe, il n’en est pas fait mention pour l’un des deux (P. Rashleiganus), et pour l’autre (P. macer), il est dit qu'elles sont semblables à celles des Mustelus.