RELATIONS DE MIRABEAU AVEC I.A COLR
Quant aux communications avec la cour, il est ditficile de savoii'si elles étaient fréquentes, et de quelle nature.
On trouve, dans les Mémoires de Lafayette, deux pièces qui sont du commencenifutde l'année 1790. L'une est une note de Mirabeau, rem'se, dit-on, à Montuiorin, où Ton propose d'appeler Monsieur à la présidence du conseil; l'autre est la copie d'un traité dont nous avons donné le texte t. III, p. 57o. L'original de cette pièce est écrit de la main de Monsieur, (j/ém. du général Lafayette, t. II, p. 496.)
En 1790. lorsque le roi était à Saint-Clond, Mirabeau eut une entrevue spcrète avec la reine, dans la partie la plus élevée du jardin particulier de cette princesse. Il s'était enveloppé des précautions les plus minutieuses pour cacher à tous les yeux cette démarche significative. En quittant la reine, il s'écria : « Madame, la monarchie est sauvée! » {Mémoires de madame Campan, p. 12o.)
Au mois de juin de cette même année, les relations de Mirabeau avec la cour étaient tellement suivies qu'on a trouvé dans l'armoire de fer (n" 547) « une lettre du 29 juin destinée à M. Lafayette, où je roi engageait le général à se concerter avec Mirabeau sur les objets qui intéressent le bien de l'État, celui de son service et de sa personne. — Cette lettre ne fut pas envoyée. » {Mémoires de Lafayette, t. II, p. 367.)
Le procès du Chàtelet, à l'occasion des journées des o et 6 octobre, donna de la mauvaise humeur à Mirabeau ; il rompit brusquement ses relations secrètes. Mais comme on croyait avoir besoin de lui et que lui-même avait besoin de ces relations, elles furent bientôt reprises de part et d'autre.
Les pièces trouvées dans Farmoire de fer, relatives à ces intrigues, sont en i)etit nombre. Il est probable q4relles n'y furent pas toutes déposées. D'ailleurs on n'y enferma point celles qui se rapportent à des communications avec la reine, qui durent être fort nombreuses si on en juge par l'excessive faveur que suppose l'entrevue de Saint- Cloud, et par la confiance extrême de Marie-Antoinette, dont madame de Campan rend un témoignage positif. Les pièces de l'armoire de fer relatives à Mirabeau datent presque toutes de l'époque où Laporte fut nommé intendant de la liste civile. Elles sont donc postérieures au 31 décembre 1790. Néanmoins ou y trouve des renseignements très-imporlants sur le personnage qui nous occupe.
II faut placer en premier cette remarque de Laporte : « Ses demandes sont claires, dit-il ; il veut avoir un revenu assuré, soit en rentes viagères sur le trésor public, soit en inuneuble. » [Bertrand de Molle ville.)
22 (avril 1701) ASSEMBLÉE NATIONALE.
Mémoire écrit par Laporte, intendant de la liste civile . Sanssigtiature^ daté du lômars, faisant mention d'une conversation avec Mirabeau. (Armoire de fer, n° 5i7.)
« M. de Mirabeau a péroré fort longucinent, et voici l'extrait de ce qu'il m'a dit :
« L'a'îsemblée nationale est composée de trois classes d'hommes. La première, qui n'est guère que de trente, est de gens forcenés qui, sans avoir de but fixé, opinent et opineront toujours contre l'autorité royale et le retour de l'ordre.
« La seconde est d'environ quatre-vingts personnes; celles-ci ont des principes plus nionarcbiques, mais sont peut-être trop imbues du premier système de la révolution.
« La troisième classe est composée de gens qui n'ont pas d'opinion t\ eux, et qui suivent l'opinion que leur donnent ceux qu'ils ont pris pour leurs guides, leurs oracles. »
« On voit par cette division que M. Mirabeau compte pour rien le côté droit, et qu'il n'entend parler que du parti de la majorité.
«C'est, dit-il, l'assemblée qu'il faut travailler; la circonstance est favorable par les excès auxquels se porte la première classe.
« Trois partis divisent aujourd'hui Paris :
« Cehii des aristocrates ;
(c Celui des cinq ou six chefs jacobins (il n'a point nommé les jacobins, il les a seulement désignés) qui paraissent aujourd'hui réunis à la faction d'Orléans;
«Olui de M. de Lafayette.
« Rien sur le premier.
« Le second n'est qu'atroce, et pai' son atrocité même, moins dangereux, il se perdra lui-même.
« Il n'en est pas de même du troisième. 11 est marqué par une suite de manœuvres qui prouvent un plan dont on ne s'écarte pas : celle du 28 février est d'une grande profondeur; il alîecte l'attachement an roi et à la royauté; ces sentiments masquent le républicanisme. Enfin ce parti réunit la fausseté et l'intrigue aux grands moyens que les circonstances lui donnent. La position du roi est d'autant plus critique, que Sa Majesté est trahie par les trois cinquièmes des personnes qui l'approchent. Elle exige de la dissimulation, non celle à laquelle on accoutume ordinairement les princes, mais de la dissimulation en grand, qui, ôtant toute prise aux malveillants, acquière au roi et à la reine une grande popularité...
«La conférence a fini par des protestations de dévouement : « Je suis porté, a-t-oM dit, à scrvii' le mi par attachement à sa personne,
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par atlacheinent à la ruyaiité, mais également pour mon piopre intérêt. Si je ne sers pas utilement la monarchie, je serai à la fin de tout ceci dans le nombre des huit ou dix intrigants qui, ayant bouleversé le royaume, en deviendront l'exécration et auront une fin honteuse, quand ils auraient pendant un moment fait ou paru laire une grande forlune. J'ai à réparer des erreurs de jeunesse, une réputation peut-être injuste; je ne puis y parvenir, je ne puis me faire un nom que par de grands services. 11 lal'ait peut-être une révolution; elle est faite, il faut détruire le mal qui en a été la suite; il faut rétablir Tordre. La gloire sera grande pour ceux qui y coopéreront.
« M. de Mirabeau a ajouté qu'il serait fâcheux que l'assemblée fût bientôt dissoute. Le moment n'est pas encore arrivé, mais il sera important de le saisir. »
— Il a été question précédemment du plan que Mirabeau avait proposé pour transporter la cour à Compiègneet agir contre-révolutionnairemcnt en se servant de la majorité de l'assemblée nationale. La conversation que nous venons de citer se rapporte sans doute à ce plan. D'ailleurs, le roi laissait agir Mirabeau, sans lui confier les arrangements pris avec Bouille et avec les puissances étrangères. En effet, quel que fut le succès des démarches du député, elles servaient le projet depuis longtemps conçu. Lorsque M. de Lamarck instiuisit Bouille du plan de Mirabeau, le général fut aussi discret que son maître. Il avait été averti, à l'avance, de cette démarche dans une lettre de la main de Louis XVL On y lisait ces mots : « Quoique ces gens-là (en parlant de Mirabeau et de quelques autres personnes) ne soient pas estin)ables et que j'aie payé le premier trèschèrement, cependant je crois qu'ils peuvent me rendre service. Dans le projet de Mirabeau, vous trouverez peut-ètie des choses utiles; écoutez-le, sans trop vous livrer, et faites-moi part de vos observations. » [Méin. de Bouille, page 197.) Ce fut le lendemain, 6 février, que JL de Lamarck se présenta comme nous l'avons vu.
Il fallut beaucoup d'habileté à Mirabeau pour conserver les ap-parences, vis-à-vis (le l'opinion publique, tout en servant les projets de la cour. Cependant les dépenses extraordinaiies auxquelles l'entraînaient ses passions et sa facilité firent penser d'abord qu'il puisait dans les caisses du duc d'Orléans. Ensuite, on soupçonna la source réelle, mais sans avoir une certitude suflisaule pour convertir CCS soupçons en une affirmation positive et publique L'art qu'il mettait dans sa conduite à la tribune n'y donnait aucune prise. Ses opinions paraissaient toujours solidement motivées. Le style était le môme. Le côté droit, dont la majorité n'était nullement au
24 (avril 1791) ASSliilBLÉE NATIONALE.
courant de ce qui se passait, le servait par ses interruptions et ses injures. Ainsi lorsqu'il prit la parole à roccasion de l'émeute qui dévasta l'hôtel de Castries, il montait à la tribune avec l'intention de parler dans le sens de l'ordre et contre Lameth. Mais la colère du côté dioit changea ses intentions et son discours. Jamais il n'avait été plus violent. Tout le monde fut dupe; Lafayelte lui-même, comme il l'avoue dans ses mémoires. Comment croire que cet homme si détesté du côté droit, que cet orateur fougueux, fût vendu à la cour? En outre, il y avait dans l'assemblée et au dehors bien d'autres personnages que l'or de la liste civile ou celui du duc d'Orléans avait séduits et qui n'y regardaient pas de trop près. Quelques personnes cependant étaient au courant de l'intrigue dans le côté droit, entre autres Malouet et Montlosier. Ce dernier assure même que la fondation du club des impartiaux, qui devint ensuite le club monarchique, fut une conséquence des conseils de Mirabeau. En définitive, quel jugement porter de Mirabeau! Certes ce n'était point un honnête homme ; il fut une triste preuve de la faiblesse des doctrines et de la nullité de la conscience, lorsqu'elles ne sont pas soutenues par une ferme croyance religieuse et une conviction en des principes moraux positifs. Cet homme audacieux avait sans doute honte de lui-même ; il cherchait à cacher à ses propres yeux l'odieuse lâcheté et le fatal entraînement de ses passions, en raisonnant avec sa conscience, en se démontrant que l'habileté était une force et qu'en trompant tous les partis, il les gouvernait tous, pour les conduire au système politique qui était le sien et qui devait faire le bien des générations futures. Le comte de Lamarck, ami intime do Mirabeau, disait de lui : « 11 ne se fait payer que pour être de son avis ! » Cela était vrai jusqu'à un certain point, ajoute Lafayetle. Alors, qu'était donc Mirabeau malgré tout son talent? Je n'ose dire le mot.
CiiAP. II. — Violences commises dans les couvents et les églises. — Journée du 18 avril. — Le peuple empêche le roi d'aller à Sairit-Cloud. — Documents sur Danton. — Le roi à l'assemblée nationale. — Sa lettre aux ambassadeurs français près des puissances étrangèri;s. — Démission de Lafayette retirée. — Nominations de fonctionnaires. — Clubs. — Presse.
La précipitation qu'avait mise l'assemblée à faire exécuter la constitution civile du clergé avait introduit les questions de parti dans la religion ; les partis s'occupèrent de la religion, au grand détriment de celle-ci et à leur propre honte. Nous avons dû condamner la conduite des hommes du côté droit et d'une partie de l'épiscopat,