‹ Histoire parlementaire de la Seconde République: suivie d'une petite histoire du Second EmpireChapitre 11 sur 19 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

4 mai 1848 - 25 mai 18 i9.

Séance d'ouverture de l'Assemblée Constituante. — Proclamation de la République. — Elle est acclamée dix-sept fois par les anciens partis.

Le jeudi 4 mai 1848, eut lieu Touverture solennelle des séances de TAssemblée des neuf cents représentants du peuple, à qui le suffrage universel venait lie donner le mandat de constituer la France en république.

Le soleil rayonnait d'un éclat magnifique. Toute la population de Paris était répandue dans les rues et sur les quais qui avoisinent la place de la Concorde et par où les nouveaux élus devaient passer. On reconnaissait, on se montrait, on saluait avec une affectueuse confiance les représentants du peuple, venus de tous les déi)artements, fiers de leur mission, heureux de Taccueil symi)athique dont ils se sentaient l'objet. Une grande salle avait été construite à la haie dans la cour d'honneur du Palais-Bourbon. La décoration de cette vaste enceinte était modeste, mais

<l('»ceiitc : elle convenait aux délibéra lions des man« (lataires de la nation démocratique qui allait chercher à s'oi^caniser. Le coup d'œil que présentait rAssemhlée était d'une imposante orijrinalité. Les députés de la Hretfipfue portaient le costume traditionnel des habitants de cette région, qui semblait en arrière du reste de la France. Sur le sommet des gradins, du côté de Textrème gauche, on pouvait apercevoir le dominicain Lacordaire ])orlant le froc blanc de son ordre, avec la tète rasée, non loin de son ancien maître, Tillustre Lamennais, vêtu comme de coutume de sa longue redingote noire, la figure soucieuse et d'un aspect triste et sévère. Trois évêques en robe violette, une vingtaine de prêtres en soutane, élus çà et là sur tous les [ïoints de la France, montraient par leur présence quïi cette époque, on était loin de considérer comme inévitable et prochain le divorce (jui s'est établi depuislors entre le clergé catholique et les représentants laï({ues de la société moderne.

Un décret du gouvernement provisoire avait institué ])Our les membres de l'Assemblée nationale constituante une sorte de tenue oflicielle renouvelée des costumes ([ue l'on portait du temps de la première Révolution. C'était un anachronisme que les représentants (le 1848 se refusèrent à ratifier. Ce costume fut laissé de côté. Les membres de l'Assemblée, pour toutes marques distinctives de leur hautes fonctions, adoptèrent la rosette rouge avec le court ruban à franges d'or; quelques-uns ceignirent Técharpe de soie aux trois couleurs nationales.

La ])lus grande animation régnait dans la salle comme dans les tribunes, en attendant l'arrivée des membres du gouvernement provisoire. Réunis au ministère de la justice chez leur collègue Adolphe Crémieux, garde des sceaux, ils se rendirent, en

ayant à leur tête le vénérable Dupont (de TEure), de la place Vendôme au palais de TAssemblée, au milieu des acclamations de la foule qui parut, par cette ovation de justice et de reconnaissance, acquitter envers eux la dette de la nation tout entière. Leur entrée dans la salle fut saluée par des tonnerres d'applaudissements. Toute l'Assemblée était debout pour les recevoir. Dupont (de l'Eure) monta prendre possession du fauteuil qui lui avait été préparé à côté et un peu au-dessous de celui du président d'âge de l'Assemblée nationale. C'était le citoyen Audry de Puyraveau, vétéran des luttes de la liberté, ancien combattant des trois glorieuses journées de Juillet, ancien persécuté de la monarchie d'Orléans, pour qui le beau jour du 4 mai 1848 fut comme une sorte de réparation et d'apothéose. Les autres membres du gouvernement provisoire se tenaient debout au pied de la tribune, recevant les saints individuels de leurs amis, et répondant aux cris sans cesse répétés de Vive la République î par des marques incessantes d'adhésion et de remerciements. Le canon des Invalides tonnait au dehors, couvrant par intervalles les clameurs indistinctes d'une multitude qui s'abandonnait à la joie et à l'espérance.

La séance fut ouverte par le doyen de l'Assemblée, Audry de Puyraveau, qui donna tout de suite la parole au président du gouvernement provisoire, Dupont (de l'Eure).

La présidence de ce digne citoyen, ancien membre du conseil des Cinq-Cents sous le Directoire, ancien ministre de la justice dans le premier cabinet de la monarchie de Juillet, avait été tout honorifique à raison de son grand âge. 11 ne s'était pas compromis dans les divisions de ses collègues, et tous les partis le respectaient.

C'est d'une voix affaiblie mais écoutée dans le plus protoud et le plus respectueux silence, qu'il prononça le discours suivant, où l'on retrouve exprimées avec une grande noblesse les idées comme les émotions qui remplissaient alors les esprits et les cœurs :

« (litoyens représentants du peuple,

« Le gouvernement provisoire de la République vient s'incliner devant la nation et rendre un hommage éclatant au pouvoir suprême dont vous êtes investis.

« Elus du peui)le ! soyez les bienvenus dans la grande capitale où votre présence fait naitre'un sentiment de bonheur et d'espérance qui ne sera pas tromj)é.

« Dépositaires de la souveraineté nationale, vous allez fonder nos institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie, et donner à la France la seule constitution qui puisse lui convenir, une constitution républicaine. »

A ces mots où, pour la ])remière fois, sortait, d*uae bouche autorisée à la prononcer au nom de la nation, rap[)ellation de la République, tous les représentants du peuple se levèrent d'un mouvement spontané et unanime, et la République fut acclamée avec enthousiasme sur tous les bancs de l'Assemblée.

Dupont (de l'Eure) poursuivit en ces termes:

a Mais après avoir proclamé la grande loi politique qui va constituer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, vous vous occuperez de régler l'action possible et efficace du gouvernement dans les rapports que la nécessité du travail établit entre tous les citoyens, et qui doivent avoir pour bases les saintes lois de la justice et de la fraternité!»

Cette phrase, qui était destinée, dans la pensée du gouvernement provisoire, à rappeler aux élus de la

France que la révolution de Février ne devait pas être simplement la substitution du régime républicain au régime monarchique, mais qu'elle devait avoir aussi pour effet de modifier profondément la condition sociale du peuple, fut accueillie par l'Assemblée par de nouveaux applaudissements, mais déjà moins chaleureux, moins unanimes que les précédents, et les observateurs pénétrants et sagaces ne purent pas se dissimuler que les préoccupations sociales n'étaient point celles qui dominaient dans l'Assemblée.

Le président du gouvernement provisoire reprit:

« Enfin le moment est arrivé pour le gouvernement provisoire de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution l'avait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu'une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées. >

Cette « puissance morale, > dont parlait Dupont (de l'Eure), le gouvernement de Février la tenait sans doute du patriotisme républicain, de l'éloquence tour à tour séduisante ou redoutable, du courage civique, de la parfaite probité, de l'abnégation dévouée de chacun de ses membres. Mais au moment où le vénérable orateur parla de la- puissance morale, aussitôt on comprit de quelle autorité dans les conseils avait été un homme aussi grave, aussi digne des respects de tous, et le vieux Dupont (de l'Eure) apparut alors à la jeune Assemblée républicaine comme le Père de la patrie.

Il termina son discours par les paroles que voici, et qui achevèrent de jeter l'Assemblée pour ainsi dire hors d'elle-même :

€ Fidèles à notre origine et à nos convictions per-

."ii LA SKCONDE RK PUBLIQUE

sounolles, nous n'avons pas hôsité à proclamer la Rél)ubli(jno naissante de Février.

« Anjounl'Jiui noiisinau«;urons les travaux de TAsseniblre nationale à ce cri qui doit toujours la rallier: Viv(î la Uépnbli([ue! >

Ce cri fut réjxHé à |)lusieurs reprises par les représentants et i)ar les citovens admis dans les tribunes^, Dupont (de TlMire) descendit imur rep:aguer sa place. Au l);is (l(* Tescalier, il rencontra son vieil ami, le «çrand poèh» iîéranj^er, qui ne |)ut contenir son émotion et se j<'la dans ses bras, dette scène d'attendrissement porta l'émotion de l'Assemblée à son comble. Klle jtij::ea néc<'ssîûre de se retirer dans ses bureaux l)onr tiavailler à la vérilicalion des pouvoirs.

Klle ne tarda |)as à rentrer en séance afin de commcMicer cette opération. A cette occasion, un député (les r>ouches-du-llhùne, DénioslliènesOllivier, père du jeune commissaire qui venait se distinguer par sa campaj^ne contre la candidature de M.Thiers, proposa (|ue chacjue membre, dont l'élection serait vérîQée, prêtât individuellement serment à la République, à Tappi'l de son nom et à la tribune. J)émosthènes 01livier comptait sans doute enchaîner ])ar ce serment obligatoire tous ces enthousiasmes de fraîche date (ju'à sa grandiî surprise il voyait éclater sur les bancs de rAssend)lée, surtout ceux où s'étaient assis les hommes les [dus notoirement connus pour leurs opinions hostiles cula llé|)ublique et leur attachement à la monarchie. Sa proposition fut combattue par Ad. (^rémieux, membre du g<mvern(Mnent [)rovisoire, ministre de la justice, qui rappela qu'un décret du ])ouvoir issu de la Révolution avait aboli le-serment politi(jue. iMais cette proposition, eût-elle été adoptée, au lieu d*ôtre rejetée comme elle le fut aux acclamati(ms de TAssemblée, n*eùt gêné en rien la conscience

(les monarchistes les plus endurcis. Ces homraes auraient prêté de grand cœur le serment que DémosthènesOUivier leur demandait, sans se sentir engagés, par cette formule solennelle, plus qu'ils ne s'engageaient par les cris répétés qu'ils poussaient avec force gestes démonstratifs en l'honneur de la République.

On a compté que la République fut acclamée dixsept fois dans cette première séance de l'Assemblée nationale. Ce n'est pas assez dire, car c'est plus de trente fois que le Moniteur universel fait mention de ce cri poussé sur tous les bancs, et à des intervalles si rapprochés que Ton peut dire que la séance entière fut employée à ratifier solennellement la République déjà proclamée par le peuple de Paris.

L'entraînement était si grand qu'il parut nécessaire d'y mettre un terme par un acte formel de l'Assemblée. Un représentant de la Seine, qui fut depuis l'un des complices du coup d'Etat du Deux Décembre en qualité de préfet de la Seine, M. Berger, proposa la déclaration suivante :

« L'Assemblée nationale, fidèle interprète des sentiments du peuple qui vient de la nommer, avant de commencer ses travaux, déclare, au nom du peuple français, à la face du monde eutier,que la République, proclamée le 24 Février, est et restera la forme du gouvernement de la France. >

Aussitôt la déclaration connue, les applaudissements éclatent. « L'instant est solennel, » s'écrie M. Emmanuel Arago. En vain, Ducoux, représentant (lu Loiret, demande que, jmur donner plus d'éclat et de solennité à cette manifestation de la pensée unanime de l'Assemblée, il soit i)rocédé à une délibération régulière. « Il ne dépend plus de personne de mettre en doute la République, dit Armand liarbès; nous sommes les serviteurs du peuple, nous n'avons

qu a acclamer sa volonté. Le président lui-même fait observer qu'en présence des sentiments qui dominent TAssemblée, toute discussion est inutilel La proposition de M. Berger est adoptée d'emblée, avec enthousiasme, sans aucune marque d'opposition.

Ce n'est pas tout.

Interrompant la discussion de la vérification des pouvoirs, le général Gourtais annonce que la foule massée sur le pont de la Concorde et aux abords du péristyle du Palais-Bourbon demande à grands cris que les membres du gouvernement provisoire veuillent bien se présenter à elle pour recevoir les témoignages de la reconnaissance du peuple, et que l'Assemblée nationale consente à se joindre à eux. La nouvelle donnée par le général Courtais rend perplexes, hésitants un certain nombre de représentants du peuple. L'Assemblée nationale va-t-elle donc se mettre ainsi aux ordres de la foule, obéir à ses réquisitions? Où mènera-t-on la France et son gouvernement, eu cédant dès le premier jour à des prières, des invitations qui, le lendemain peut-être, seront des injonctions et des menaces? C'est à ce moment qu'un député de la Charente, Babaud-Laribière, redoutant avec raison les suites de la motion Courtais trouve dans son cœur de républicain, ferme autant que sage, l'idée d'une manifestation solennelle: < Citoyens, s'écrie-t-il, c'est à la face du soleil et en présence de l'héroïque population de Paris qu'il convient d'acclamer la République! > Cette idée s'empare de tous les esprits. Les représentants du peuple se lèvent. Le vieil Audry de Puyraveau, suivi des membres du gouvernement provisoire et de tous ses collègues, se rend sur les marches du palais de l'Assemblée, et là, comme l'avait demandé Babaud-Laribière, à la face du ciel, il proclame la République. Une clameur immense lui ré-

pond ; le peuple est satisfait de se trouver en présence de ceux jqu'il vient d'élire; les membres de l'Assemblée se mêlent à la foule ; on fraternise, en battant des mains en poussant de patriotiques clameurs : qui n'a cru, ce jour-là, que la République était définitivement fondée en France?

Le4mail848 a laissé d'impérissables souvenirs.

Ce fut une véritable fête de réconciliation dans la concorde et d'espoir dans la liberté, et cette fête réjouit le grand cœur de la France. Sans doute, à ces souvenirs il est impossible de ne point rattacher les inqualifiables palinodies des hommes qui, après avoir épuisé toutes les forces de leurs poumons à glorifier la République, l'ont presque aussitôt abandonnée avec la plus noire hypocrisie, pour la trahir plus lâchement encore. Mais ce n'est pas le 4 mai que se formèrent ces complots de la duplicité et de la trahison. Telle est la faiblesse du cœur des hommes que souvent, on voit les foules se livrer, sans y réfléchir, à des démonstrations passionnées qui, dès le lendem ain, leur apparaissent avec des conséquences que nul n'avait aperçues dans les premiers entraînements des émotions communes. On doit tenir pour certain que nul, parmi les ennemis du régime républicain, ne songeait à le détruire, au moment même où il Tacclamait ; mais il ne Test pas moins que, parmi ces hommes excités, bien peu pensaient qu'un vrai devoir de conscience leur imposait d'abandonner leur ancienne foi politique, pour en adopter une nouvelle avec une entière sincérité. Ce sont là les contradictions éternelles de la nature humaine. On ne peut ni trop vigoureusement flétrir, ni trop bénignement absoudre ces manifestations ou plutôt ces explosions de sentiments tout à fait déréglés et qui attestent un déplorable abaissement de la moralité poUl\c\\i^. 'twïs>

ceux (jui, le 4 mai 1848, crièrent à tant de reprises (litTô rentes : Vive la République! n'étaient certes ni (les traîtres, ni des lâches, et leur bonne foi ne saurait être mise en doute : voilà pour leur excuse. Mais ceux qui, après s'être associés à cette démonstration extraordinaire, grandiose jusque dans son étrangeté, u ont pas compris qu'elle engageait leur conduite |)ubli([ue dans Tavenir, ceux-là n'ont connu ni leur intérêt, ni leur devoir, et voilà ce que l'histoire ne saurait trop duremeutleur reprocher. Ils ont méconnu leur devoir, en donnant au peuple le spectacle avilissant et démoralisateur de consciences sans compas ni boussole, qui, ne sachant ni se modérer ni se conduire, chavirent au premier remous de flots, et les classes dirigeantes ont ainsi perdu les droits qu'elles alîectaient de prétendre au gouvernement du pays; de plus, ces mômes hommes ont singulièrement méconnu leur intérêt politique et social, car, par leurs palinodies éhontées, ils ont frappé les partis auxquels ils étaient attachés d'une véritable déchéance morale.

Le parti républicain n'avait rien à perdre à ces exagérations de dévouement, quelle qu'en fût d'ailleurs la sincérité. En somme, c'était à son principe, à son gouvernement que les hommes des anciens partis rendaient hommage. Ce jour-là, personne n'eut la pensée de poser en face de la République un prince, une dynastie, une monarchie quelconque, et la France put se dire que le gouvernement républicain était reconnu et déclaré capable et digne par tous ses enfants de présider aux destinées de la patrie. Ce fut là pour nos opinions et nos principes une immense victoire morale, qui effaçait bien des défaites antérieures. Moins de deux mois auparavant, le nom même de la République était encore un épouvantail, et voilà que tout à coup ce nom redouté était acclamé et glorifié

par ceux mêmes qui le maudissaient et le signalaient à la haine et au mépris de la nation! Bien plus, la République se montrait à tous les Français de bonne foi comme le régime destiné à rapprocher, pour le bien général du pays, pour la prospérité et la grandeur de la France, toutes les classes de la société, et la preuve, c'est que tout le monde s'y ralliait. A partir de ce moment, la République ne fut plus discutée comme gouvernement possible en France, en attendant le jour où elle s'imposerait comme gouvernement nécessaire.

C'est là ce que ne virent, dans relTarement d'uue telle heure, ni les amis ni les ennemis de la République. Dès que les partis se retrouvèrent aux ])rises — et ce fut presque au lendemain du 4 mai 1848 — ils ne songèrent plus à ce qui avait été fait dans cette journée, les uns, les républicains, que pour se repentir d'avoir cru à la loyauté de leurs éternels adversaires, et les autres, les royalistes, que pour accuser la République d'avoir failli à sa mission de gouvernement stable et régulier. Seulement, les hommes des anciens partis ne s'aperçurent pas qu'ils tombaient dans l'estime du peuple, en reprenant l'adhésion qu'ils avaient donnée, tandis que les républicains, en demeurant simplement fidèles à leur drapeau méritaient la confiance de la nation. Il s'établit ainsi, dans la conscience populaire, une comparaison qui ne fut pas à l'avantage de ceux qui se rendirent coupables de parjure, et c'est en somme la République qui a profité des hommages même hypocrites qu'elle a reçus dans ce jour d'enthousiasme.

Le président Bûchez. — Comptes rendus des membres du gouvernement provisoire. — Lamartine, Garnier-Pagès, Ledru- Rollin. — Proposition Dornès, déclarant que le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. — Opposition d'Armand Rarbos. — Constitution du Pouvoir exécutif. — Louis Blanc et le ministère du Procrès.

Les êleclions générales des 23 et 24 avril 1848 avaient été faites par la France avec une si grande sincérité, avec une liberté si complète que la vérification des pouvoirs des représentants du peuple marcha très vite, et que l'Assemblée constituante se trouva en mesure de constituer son bureau définitif, dès le 6 mai.

P. J.-H. Biichez fut porté à la présidence.

Ce choix a été vivement critiqué, surtout après que les aptitudes et les talents de Bûchez eurent été mis à l'épreuve. Esprit vigoureux et orné, historien et philosoi)he, d'une grande austérité de mœurs dans sa fiére pauvreté. Bûchez jouissait d'un réel prestige, mais il mauiiuait des qualités indispensables à tout homiuo que ses collègues chargent de la fonction toujours si diflicile de présider à leurs travaux ; il n'avait ni le sang-froid, ni la rapidité de coup d'œil et do décision qui sont nécessaires, particulièrement dans les époques de crise : il ne sut prendre aucune autorité.

On doit ceiH>ndant reconnaîti-e que le choix de Bûchez, sans s'imposer à l'Assemblée constituante où les candidats à la présidence ne manquaient pas, était, dans la confusion des hommes et des idées où Ton vivait alors, le choix qui devait jKiraUre le plus natu* rel. Tous ces honnêtes citoyens, improvisés tout à

ASSEMBLÉE NATIONALE CONSTITUANTE Cl

coup mandataires souverains de la France républicaine, alors qu'en janvier 1 848, ils étaient encore pour la plupart médecins, avocats, professeurs, commerçants, dans leurs petites villes, agriculteurs dans leurs campa gnes, tous absorbés par leurs affaires, se trouvèrent sans expérience de la vie des assemblées. Bûchez, l'un des fondateurs de la Charbonnerie française sous la Restauration, l'un des auteurs de V Histoire parlementaire de la liécolution française, véritable livre de chevet de tous les républicains du temps, démocrate non moins dévoué que ferventcatholique, chef d'une petite école qui défendait une théorie suivant laquelle la Révolution n'est que la complète et définitive ef florescence des principes sociaux du christianisme, philanthrope qui, depuis dix ans, consacrait ses études et son temps à propager ses doctrines sociales dans un organe spécial l'Atelier, rédigé avec talent par une certaine élite de travailleurs manuels. Bûchez apparut, dans les premiers jours de l'Assemblée constituante, comme un candidat sur le nom duquel tous les partis pouvaient se mettre d'accord, par une sorte de transaction : aussi réunit-il d'emblée le plus grand nombre de suffrages. Il n'en est pas moins regrettable qu'il ait occupé le fauteuil de la présidence dans des circonstances aussi graves. Un homme moins qualifié, mais doué de plus de caractère, y aurait rendu avec un peu de fermeté plus de services que Bûchez n'en pouvait rendre avec tout son passé, ses qualités et ses vertus. Le même esprit de transaction entre les diverses nuances du parti républicain décida du choix des viceprésidents, qui furent adjoints à Bûchez : on nomma Recurt, médecin très populaire dans le faubourg Saint- Antoine, républicain éprouvé dans les plus anciennes luttes du parti ; le général Cavaignac, moins à cause de sa bravoure et de sa capacité si souvent re-

connues dans les campagnes d'Afrique qu'en souvenir de son frère Godefrov,dont la noble mémoire était restî'C chère à tous ceux qui l'avaient connu ; Corbon, ouvrier ébéniste de son état, rédacteur de V Atelier; Guinard, dont chacun estimait la fière et loyale attitude ; Gormenin, à raison des services qu'il avait rendus par ses pamphlets contre la monarchie tombée, et enfin Senard, avocat, chef du parti de l'opposition dynastique dans la Normandie, celui qui avait fait si durement réprimer l'émeute de Rouen. Ce dernier choix, qui obtint toute la faveur des hommes déjà prêts à se jeter dans la réaction, indiquait trop clairement que la majorité de l'Assemblée ne saurait pas contenir, comme il était si nécessaire et si politique de le faire, les ])réjugés et les préventions contre la démocratie des villes que déjà la réaction se préparait à exploiter.

L'Assemblée étant constituée, le gouvernement provisoire demanda à rendre compte de sa gestion. Au nom de Dupont (de l'Eure), Lamartine lut un exposé de la situation générale de la République tant au dedans qu'au dehors, écrit avec une rare magnicence de style, et prononcé avec une éloquence pleine de force et de séduction.

G'est le point culminant de l'extraordinaire fortune politique de ce grand homme. Lamartine était alors» on peut le dire après les élections enthousiastes dont il venait d'être l'objet dans dix départements, l'idole de la France entière. Nul ne pouvait penser à ce moment que Lamartine fût exposé à perdre si tôt une popularité, un prestige, une autorité morale qui faisaient de lui comme le véritable mandataire de l'Assemblée nationale et qui semblaient le désigner, dès que de la Constitution serait votée, comme le titulaire de la première magistrature de la République. Le dis-

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