‹ Histoire poétique de Charlemagne (volume 2)Chapitre 7 sur 77 · LES PREMIÈRES TRADITIONS POÉTIQUES SUR CHARLEMAGKS · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES TRADITIONS POÉTIQUES SUR CHARLEMAGKS

Au milieu du désordre et de la barbarie générale qu'avaient amenés les invasions et la rapide décadence des premières dy* nasties germaniques, l'apparition de Gharlemagne frappa naturelle» ment d'admiration les peuples qui en furent les témoins. Pépin , dans un long règne fécond pour l'avenir, avait préparé le terrain à son successeur en mettant fin , provisoirement du moins, à la période des invasions, en déposant la dynastie mérovingienne, en proclamant , appuyé sur le pape, le principe d'autorité et d'unité qui venait se substituer pour quelque temps à l'anarchie en tout genre qui avait marqué l'époque antérieure. Forte de sa position en France, où elle représentait la meilleure portion de la population germanique , de ses rapports avec l'Église qui l'avait consacrée, de ses victoires sur les Sarrasins, remportées au profit de l'Europe chrétienne, la dynastie de Charles-Martel semblait déjà aux hommes une race supérieure, prédestinée à la gloire et à la puissance. On put douter un instant de l'accomplissement des eqiérances qu'elle donnait quand les deux fils de Pépin offrirent après sa mort le spectacle de leurs querelles intestines; mais quand Chartes fut resté seul mattre du pouvoir, et qu'on vit se dérouler successivement les épisodes grandioses dont il avait composé le plan de sa vie ; quand il eut détruit en Italie , avec le royaume lombard, un des restes du régime de l'invasion, combattu et dompté en Saxe l'idolâtrie barbare du vieux monde germanique, et quand pour consécration suprême le représentant du germanisme renouvelé eut reçu des mains du vicaire de Jésus-Christ la couronne des empereurs d'Occident, les nations si diverses qu'il avait groupées dans son vaste empire ne purent plus voir en lui un bcMnme ordinaire, et commencèrent à lui donner dans leurs tous les traits de Tidéal qu'il leur semblait réaliser.'

L'histoire poétique de Gharlemagne a commencé de son vivant;

il n'en faut pas douter. Elle a commencé doublement : d'abord par les récits que ses compagnons d'armes ou ceux qui l'avaient approché répétaient à leurs compatriotes avides de les entendre ; ensuite par les chants contemporains qui célébraient ses grandes actions. On peut démontrer avec certitude ces deux ordres de faits.

Le premier n'a pas besoin de preuves ; il se supposerait en toute sûreté quand même rien ne serait venu nous l'attester. Il n'y aurait pas besoin non plus d'insister longtemps pour établir que ces récits de soldats ou de prêtres étaient empreints d'une exagération qui les rendait en quelque sorte intermédiaires entre h poésie et les documents historiques. Mais le hasard nous a conservé de ce double fait deux preuves remarquables, qui ne permettent pas de le mettre en doute. On a souvent cité le passage où le biographe de Louis P' très-improprement connu sous le nom & Astronome limousin , écrivain du milieu du neuvième siècle, après avoir raconté la défaite de Roncevaux, s'excuse de ne pas nommer ceux qui ont succombé dans ce désastre : « Quorum, quia vulgata sunt, nomina dicere supersedi^. » On a prétendu*, H est vrai, que ce passage n'était qu'une allusion à celui où Eginhard, dans la Vie de Charlemagne , nomme trois des morts de Roncevaux ; mais, outre que l'excuse de l'historien serait alors trèsinsuffisante, le mot vulgata se refuse à cette interprétation, et il faut l'entendre par généralement répandu^ trop connu pour qt/il soit nécessaire de le répéter. Or la bataille de Roncevaux eut lieu en 778 ; il est donc bien constant que depuis cette époque ju&* qu'à celle où écrivait l'auteur cité, c'est-À-dire pendant trois quarts de siècle , les récits populaires n'avaient pas cessé de s'oc- €uper de ce iîineste événement et de rappeler les noms' de ceux qui 7 avaient trouvé la mort.

Mais nous possédons un témoignage encore moins récusable, et d'autant plus précieux qu'il nous a conservé quelques-uns de ces récits contemporains eux-mêmes. Pendant un séjour que l'empereur Charles le Gros^ très-grand admirateur de son aïeul, fit au monastère de Saint-Gall en Suisse, il y trouva un vieux moine qui l'intéressa vivement en lui racontant sur Ghariemagne une foule d'anecdotes plus ou moins curieuses , dont la plupart

t Pertz, S9. Il, p. 60S. . ' Pertz, SS. II, p. 608.

étaient inconnues au prince. Ce moine avait passé son enfance avec un ancien soldat du duc Gerold^ un des meilleurs serviteurs de Charlemagne ^; revenu de ses campagnes, Âdalbert se plaisait, comme tous les vieux soldats, à en faire le récit plus ou moins amplifié ; bien souvent il attirait l'enfant sur ses genoux pour lui raconter l'histoire de la grande armée dont il avait fait partie ; le jeune' garçon aurait parfois mieux aimé aller jouer avec ses cama^ rades, mais, obligé de rester près d' Adalbert, il écoutait et il rete* Dait. Plus tard, il se fit moineàSaint*GaUet se retrouva avec le fils de son vieil ami, Werimbert, quideson côté lui conta millechoses curieuses sur les rapports de Charlemagne avec l'Église , sur sa piété, sur sa sagesse, sur sa science. Quand Charles le Gros quitta le monastère de Saini-Gall, il demanda au moine, qui lui avait à son tour raconté ses vieiUes réminiscences enfantines, de les écrire pour lui ; celui-ci se conforma avec empressement à la demande impériale et écrivit son livre : Des gestes de Charlemagne '•

Cet ouvrage est le premier document que nous ayons sor l'histoire poétique du grand empereur ; il ouvre la série des innombrables productions que devait inspirer son souvenir. L'auteur avait l'intention de le diviser en trois livres, qui devaient rouler : le premier, sur les rapports de Chariemagne avec l'Église et les clercs ; le second, sur ses guerres ; le troisième, sur sa vie privée. Nous n'avons conservé que le premier et une partie du second, et nous ne savons pas si l'ouvrage a été jamais achevé. S'il Ta été, on doit regretter très-vivement la perte de ne qui nous manque ; nous y aurions probablement trouvé pour notre sujet un butin plus riche encore que dians la partie conservée. Toutefois, tel qu'il est, cet opuscule est un des plus précieux que nous puissions consulter, et mérite pour beaucoup de raisons que nous nous y arrêtions quelque peu.

L'auteur, comme nous l'avons dit plus haut, s'appuie sur des récits et non sur des documents écrits; ces récits n'émanent même pas toujours de témoins comme Adalbert ou Werimbert ; certaines anecdotes n'ont évidemment d'autre base que les souvenirs populaires ; telle est surtout l'histoire souvent citée du géant Eishere, qui portait sept ou huit Slaves embrochés à sa lance, ■ murmurant je ne sais quoi, d Or plus de trois quarts de

• Tué eo 799 dans une expédition ' De GesHs Karoli Magni, dans Peitz, eooM les Ataret. SS. 11^ p. 7S1-763.

40 LIVRE PREmER.

siècle, écoulés depuis la mort du grand empereur, avaient suiB pour que ceux même qui avaient été témoins de ses actions les eussent peu à peu exagérées en les racontant, et à plus forte raison pour que le peuple les eût singulièrement grossies et altérées. Le premier livre du moine de Saint-Gall, bien que fait sur les récits de Werimbert et très-souvent digne de confiance, contient déjà plusieurs traits qu'on peut à bon droit restituer à Thistoire légendaire. Nous ne parlons pas de certains miracles qui étaient alors trop généralement crus pour que leur présence dans un récit en fasse soupçonner l'authenticité ; mais on peut hardiment rattacher à la légende la fin du chap. xxvu et l'anecdote rapportée dans le chap. XXIX, sans compter une foule de traits isolés dans le récit. Dans le livre II, nous pouvons surtout revendiquer l'histoire des ennemis mesurés à l'épée (ch. xn), toute l'histoire de Pépin le Bossu, au moins dans la fonùe qu'elle a prise (ch. xu), celle déjà mentionnée d'Eishere (ch. xii), les larmes de Gharlemagne à propos des Normands (ch. xiv), la fameuse lutte de Pépin avec le lion (ch. xv) , la conversation de Didier et Otkar sur les tours de Pavie et l'apparition de l'empereur de fer (ch. xvn), l'épreuve des épées (ch. xvni) , sans compter plusieurs autres détails. Un fait très-remarquable, à propos de cette collection de récits populaires ' que nous offre principalement le second livre du moine de Saint- Gall, c'est qu'ils ne se retrouvent pas ailleurs ; à l'exception du combat de Pépin, qui est raconté, bien que d'une manière trèsdifférente, dans Berteet autre part encore, toutes ces premières fables que le souvenir du grand empereur inspira aux peuples de ses royaumes ont disparu. Chose curieuse ! la retraite à la cour de Didier du franc Otkar , la guerre de Lombardie qui suivit bientôt cette alliance de deux ennemis de Charles, a fait le sujet d'un de nos poômes les plus anciens et les plus célèbres, et ce poème ne nous a rien conservé de la scène si caractéristique que décrit le moine de Saint-Gall et qui, dans le fond du moins, est évidemment un récit (peut-être un chant) populaire. Pépin le Bossu et ses conjurations sont inconnus à la poésie postérieure, qui ne manque pas pourtant de variantes sur un thème analogue. Quelques légendes qui n'existent pas encore au neuvième siècle, mais dont un examen attentif du moine de Saint-Gall nous permet de découvrir les germes, se développent plus tard avec luxe : tel est le voyage de Charles à Jérusalem et à Constantinople , qui

dans notre auteur n'est encore qu'à l'état de désir et de regret, et qui dès le siècle suivant est accepté comme réel par l'imagination populaire. Quoi qu'il en soit de ces diversités de la tradition, le livre du moine de Saint-Gall nous donne en partie les récits qui étaient les plus populaires en Suisse vers la fin du neuvième siède ; nous disons en partie, car l'état de mutilation ou d'imperfection de notre auteur ne nous permet pas de limiter ses connaissances en cette matière ; il est fort probable, par exemple, que son récit de la guerre d'Espagne nous donnerait les renseignements les plus intéressants sur les traditions primitives qui aboutirent à la Chanson de Roland et à tout le cycle dont die est le centre.

Extrêmement précieux pour l'historien, qui trouve dans ses rédts une pdnturedes mœurs et de l'esprit du temps, de l'influence qu'exerça Gbarlemagne et de la façon dont on le comprit, bien plus riche que le tableau court, sec et privé à dessein de toute couleur du temps et des lieux que nous a laissé Eginhard, le livre du moine de Saint-Gall n'est donc pas moins intéressant pour llûstorien de la poésie. Il est à regretter que l'auteur ait écrit dans un style aussi contourné, et se soit cru obligé, parce qu'il dédiait son ouvrage à un empereur, de chercher à grand renfort d'éloquence à se rendre digne d'un tel honneur. La rhétorique emphatique et maniérée qu'il emprunte au mauvais goût de son temps ne le rend pas seulement moins agréable à lire ; elle trouble souvent la naïveté originelle de son discours et jette quelque soupçon sur la parfaite fidélité de sa transcription. L'épisode de Didier et Otkar, par exemple, est évidemment surchargé d'une ornementation fort éloignée de la simplicité primitive, et, bien que le fond de œ beau récit soit certainement populaire, nous ne pouvons en reconnaître la forme, comme on l'a fait, pour l'écho et même la traduction d'un chant tudesque < contemporain; la chanson n'a Ibomi au chroniqueur que le motif, à lui seul appartient la mise en ouvre.

Ainsi nous avons conservé et l'attestation et les restes mêmes des récits populaires qui s'étaient emparés dès le neuvième siècle de la personne et des actions de Gbarlemagne. Nous n'avons pas été

* Le moiiM de Saiot-GaU était AUe* suffit de citer ce passa^ire : Apnd nos A perlait tiois; entre mille preu- auiem, qui teutonioe vei germaniee ioqui' qee noos pourriona en apporter^ il iiiiir(l. I, c. x).

aussi heureux pour les chants qui le concernaient à cette époque presque contemporaine; mais nous avons cependant en faveur de leur existence des témoignages dont la probabilité touche à Tévidence.

Les chansons de geste des siècles suivants suffiraient à la rigueur ; les plus anciennes se réfèrent déjà à des autorités antérieures * ; or, pour les faits fabuleux qu'elles rapportent, ces autorités ne sauraient avoir été que des compositions poétiques. Elles attestent en outre l'usage de composer des chansons sur des événements contemporains. Roland dit par exemple :

Que malyeîse cançun de nus chantet ne seit.

(LXXX, i0i4.)

Maie chançun n'en deit estre cantée '.

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