JEAN MOLINET H U É TORT QUE TJ P
Jeunesse est brieve; et pourtant qui est sage,
Il sert les Dieux, il employé son temps,
Ains que vieillesse usurpe en luy servage.
Voyez vous point, selon que je pretens,
Qu’animaux tous, Dieu et Nature servent En leur jeune aage, en ce joly printemps ?
Les cerfs au bois, filtre d’amours observent :
Les oiselets maintenant s’apparient,
Et par grand sens leurs especes conservent.
Les éléments, les uns aux autres rient ;
Celestes corps, l’un a l’aultre se jouent ;
Toutes choses d’amours, ores se prient.
Tous sexes or, en concorde se vouent,
Masle, femelle, ont accord réciproque :
Jusqu’aux poissons, qui souz les ondes nouent .
N’attendez point le froid temps hyvernal,
Auquel serez destituez de forces,
Et de vigueur perdrez le gouvernai.
En ce temps la, voz ridees escorces,
De grand vieillesse, aspres seront et dures :
Et voz branches, inclinées et torses...
Chacun de vous alors s’accusera De ses beaux jours perdus et oubliez.
Et ses genoux de pleur arrosera,
En requérant, a deux genoux pliez,
Mercy aux Dieux, et Venus la deesse,
Par qui tous biens nous sont multipliez!
Cet hymne à Vénus, Lemaire l’a chanté à Lyon1, peu après i5of>; il l'a chanté pour le peuple de Gaule, blanc comme le lait, pour la race courtoise des Français qu’il a si magnifiquement nommés :
Peuple hardi, de perilz essayeur...
On le voit : c'est l'art païen qu'un tils de Valenciennes annonce déjà à la France et qui va s'implanter dans les Flandres gothiques, où il s’accordera d’ailleurs fort bien avec la volupté charnelle. C’est l’art tout court, la nouvelle religion de la Beauté ; et peut être aussi l'appel assez brutal au plaisir. Bien des aigles ont perdu leurs plumes, bien des lions ont
i. Dans le Traicté intitulé la Concorde des deux langages.
\\\ HISTOIRE POÉTIQUE Dl X\ “ SIECLE
été dépouillés de leurs peaux depuis le jour où l'antique Molinet eliantail les exploits de ses maîtres, ce qui ne l’enrichit pas. Mais la déesse qu’annonça Jean Lemaire, cette gracile dame Vénus, qu un charmant dessin de ce temps nous montre lorsqu elle sort des eaux, c'est la Beauté, et, sans doute aussi, c’est la volupté.
Les derniers venus parmi les Rhétoriqueurs entrevirent cette récente divinité. Il appartenait aux hommes de la génération de Ronsard de la célébrer sur des rythmes nouveaux, avec les mots préparés par les Rhétoriqueurs.
Les artistes dresseront cette figure païenne dans l'alcôve des courtisans du Louvre des \ alois, là où jadis avait rayonné la croix ensanglantée, régné la figure de la Vierge mère, el celle aussi de la terrible mort.
HISTOIRE POÉTIQUE DU XV' SIÈCLE. Il