‹ Histoire populaire de la peinture (volume 3)Chapitre 106 sur 126 · GERARD DOU · texte numérisé non relu

GERARD DOU

LA DEVIDEl'SE.

L'influence de Rembrandt peut être assez aisément démêlée dans un tel et riche tableau que celui du Louvre : Militaire chez une jeune dame1, mais on pourrait aussi retrouver celle de Dou dans certains autres petits tableaux léchés de l'ardue cl plutôt insignifiants de thème et d'expression, puis celle de Steen dans les délicieux Marchands de Poulets de Dresde, et dans nuire Marcha aux herbes. Il vaut mieux y voir du Metzu toul pur, c'est-à-dire un peintre espiègle et fin, ni 1res ironique ni sérieux, rencontrant parfois des trouvailles d'harmonie inoubliables, comme dans l'admirable Portrait de la famille du marchand

l. Le catalogue dil le contraire : Jeune dame révérant an militaire. Cela dous a toujours paru un titre bien inexact, l'officier ayant son chapeau à la main et venant de poser ses gants et sa canne, ce qui indiquerai! plutôt qu'il fait la visite et non qu'il la reçoit. D'ailleurs il y aurait une copieuse revision à faire de ces titres du Louvre, à commencer par le joli contresens du grand tableau de Jean Steen, appelé Fêle flamande dans une auberge... hollandaise.

ÉCOLES FLAMANDE ET HOLLANDAISE

Geebrinck, au musée de Berlin, avec sa délicieuse combinaison de gris, de rouges et de noirs, qui montre en même temps comme un des plus grands portraitistes de la Hollande ce « petit peintre » sur lequel, quand on est en belle humeur

GÉRARD DOU . — Il MUSICIEN.

d'écrire, on est porté à trouver en abondance mille choses très fines... qu'il

VOUS SOllHlc.

Après cela mi peut procéder plus rapidemenl avec les autres élèves de Dou, et en général les peintres de minuties qui procèdent de quelque célèbre minu-

tieux.Leur mince ei fragile émail, leurs grâces minaudières et souvent frelatées, les redites innombrables de leurs « conversations », tout cela forme une flore spéciale, mièvre, dans laquelle on peut rencontrer ça et là une jolie fleurette, mais que nous ne saurions examiner, notre moisson des parfaites fleurs, et des plantes vigoureuses n'étant point terminée. Célèbres ou oubliés, nous laisserons donc sans les définir autrement, Van Toi, neveu et strict imitateur deDou: Frans Mieris (1635-1681 . le meilleur du trio qui comprend aussi son fils Willem l<>(>2- 1747 et son petit-fils Frans (1089-1763], cette dynastie finissant dans les pires affectations; Arie de Vois (1630-1680) assez élégant élève de la même école. Nous rangerons dans la même catégorie les assez séduisants Verkolje, Jan et Nicolaas : Ochtervell qui procède adroitement de Metzu. Par curiosité non moins que par justice nous signalerons un fort peu connu Johannes Tilius, peintre qui vécut à La Haye et à Londres, et de qui le musée de Dresde possède certaine petite Couturière en corsage rouge, qui vaut bien mieux que les plus célèbres Mieris et même que les meilleurs Netscher. FI nous venons de nommer encore deux des meilleurs peintres d'affectations : les Netscher, Gaspar (1639-1684) et son lils Constantin (1668-1722), le père bon élève de Ter Borch, et le fils bon élève de son père. Restent Slingeland (1640-1691) un minutieux et timide élève de Dou, et un dernier, de tous le plus puéril, le plus sec, et le plusmonotonc, Gottfried Schalken (1643-1706), l'homme aux chandelles, spécialiste jusqu'à l'obsession, qui. ayant à peindre le portrait d'un souverain, Guillaume III, prince d'Orange, roi d'Angleterre, lui mit une chandelle allumée dans la main ! Il est vrai (pie le prince s'était peut-être adressé pour cela même, par mode, au spécialiste.

Toute cette école, en général, toute cette fin du xvnc siècle empiétant sur le xviii6, a pu séduire les collectionneurs d'autrefois et trouver encore des respectueux de certains noms heureux, ou enfin des fiertés de compatriotes. .Mais pour nous, observateurs désintéressés, ce n'est plus qu'un art mesquin, déjà faisandé, bourgeois dans le sens le plus étroit du terme, et qui n'a plus, demeurant à la fois terre à terre et prétentieux, ni les admirables vertus des grands peintres hollandais, ni les presque aussi admirables excuses des petits maîtres à la Metzu ou à la Ter Borch. 11 est grand temps que nous laissions ces petitesses pour nous retremper en quelque courant plus vigoureux cl plus humain. Chose inattendue. invraisemblable, nous n'aurons pas besoin de sortir de la Aille qui a donné naissance aux plus froids, plus maigres et moins philosophes des peintres hollandais pour rencontrer justement de tous le plus entraînant, le plus humain, et h' plus naturel.

(in sail depuis longtemps «pie c'est Jan Steen que nous Minions dire ; nous l'a\ons annoncé vingt l'ois, et vingl fois nous avons été tenté de quitter les autres pourallerà lui sans plus tarder, attiré par cette rareté, par ce phénomène

. LItAHD 1)0D. — LA F EU ME II Y II U n I' I '.' I F. .

presque unique dans l'art des temps modernes, et qui serait même unique dans toute L'histoire de la peinture, si les Flamands n'avaient pas Brueghel et si l'art français de ce siècle n'avait pas Daumier : un grand comique qui suit en même temps un grand peintre.

Voilà peut-être qui surprendra tout d'abord les personnes qui n'auraient pas trop réfléchi à ces choses, et qui, d'antre part, se seraient méprises sur le sens exact de certaines de nos remarquessur les petits Flamands et Hollandais. Téniers, à ce compte, ne serait pas un comique, ni Brouwer? El Adriaan Van Ostade, avec tous les peintres (le kermesses et de paysanneries qui le précédèrent ou le suivirent, depuis les rabelaisiens enlumineurs de manuscrits jusqu'aux innoin-

G . METZU . — DU VEUIl .

brables commerçants en joyeusetés et en buveries, ne serait pas i plus un

comique au sens réel du mot? Mon Dieu, non.

Ce sont incontestablement des gens gais, mais ce n'est pas la même chose. Ils sont exubérants, de lionne humeur, naturelle ou acquise, jaillissant spontanémenl ou commandée par la mode à la boutique de la spécialilé. Ils sont spécialistes en mimiques de joie : danses, querelles carc'est la manière de s'amuser de certaines gens que de se battre), galanteries en plein air. el trébuchements d'h rognes. .Mais sont-ce là de- choses comiques par le fait? Ce sont, lorsque Brouwer les traite, dcchoses incontestablement drôles, car c'est un caricaturiste excellent. Lorsque c'était le \ ieux Brueghel, c'étaient des choses profondes el épiques, qui se réclamaient encore des conceptions du moyen âge, et touchaient au comique par la voie du rêve. Quand c'est simplement Téniers ou Adriaan Van Ostade, ce m'est ici tout

ÉCOLES FLAMAND]-: ET HOLLANDAISE

un malgré la différence des races et de la matière picturale, cesgaîtés sonl des choses bonhommes, plaisantes pour celui qui passe, comme une parade, ou

G . METZC — LES PHOPOS GALANTS

comme un accident cocasse dans la rue. Mais le vrai comique n'est pas une a lia in de constatation pure: c'est une affaire de méditation el de combinaison. La \i>

présente rarement ces combinaisons-là toutes faites, et c'est la méditation de certains hommes qui, en saisissant et en accentuant les rapports, fait jaillir le comique, aussi bien de la drôlerie que de la situation même fort sérieuse. Rien de semblable dans Téniers, ni dans \an Ostade. Ils ont VU des spectacles de gaité, les ont retenus ou copiés du mieux qu'ils ont pu, mais s'ils égaient le passant superficiel qui rit plus volontiers pour une grimace que pour un vraiment bon mot, ils laissent froids ou simplemenl bienveillants les esprits philosophiques, que Steen, au contraire, déride formidablement.

Ainsi, en dépit de toutes les apparences, l'art hollandais n'est point comique danssonensemble.il n'est que familier. Parfois une nuance un peu mieux perçue vous arrête. 11 y a eu tout au moins une rencontre heureuse, et peut-être même une intention vraiment digne d'un comique. Ter Borch, que l'on ne s'attendait pas àrenconlrer en cette affaire, Ter Borch, le bien élevé, le gracieusement coinpassé, semble avoir entrevu unassez fin comique par moments, un comique voisin de noire comédie moderne dite « de genre ». Lorsque, dans la Leçon de Lecture du Louvre, l'on observe ce jeune homme à la guitare, point peut-être si benêt qu'il en a l'air en ce moment précis, et la jeune fille qui le regarde encore avec plus d'intérêt qu'elle ne suit sa musique, on peut croire que la mère qui dans le fond se présente à la porte a fait soudain changer la véritable expression des physionomies et des attitudes. Ce n'est qu'un rien, un soupçon fugitif, un doute, et c'est ce que Ter Borch, on peut croire, a voulu indiquer avec, en ce cas, beaucoup d'esprit. Mais ce comique fin est aussi rare que le comique puissant, dans l'ait hollandais. Et pourtant cet art est celui de tous qui s'est le plus rapproché du vrai comique et en a mieux mérité que les autres écoles.

En général les personnages qu'il met en scène sont aussi candides, aussi dépourvus d'arrière-pensée dans leurs grosses escapades qu'ils le sont dans leurs occupations sérieuses, dans leur vie quotidienne. Le musicien de Frans Hais qui éclate de rire à Mitre nez, le fumeur de Brouwer qui à ce même nez vous lâche son jet de fumée, le paysan d'Ostade qui danse, son maître d'école qui fouaille, ne sont pas comiques ; encore une fois, ils sont gais. Un vieux paysan de Téniers qui serre de [très une maritorne n'est tant soit peu comique, que si l'on voit apparaître à la lucarne la tète, grimaçante et blême de jalousie, de sa vieille lionne femme. Mais encore la grimace est-elle là un peu superficielle, et il s'en faudrait de peu pour que l'intention fût écrasée par son indication même.

Celle digression a l'air de nous éloigner de .lan Sleen. Nous venons de parler de lui tout le temps !

Ce sont là, en effet, des discussions qui l'intéressent directement, car il nous de\ ienl ainsi plus aisé de dégager ce qu'il possède en propre et que n'uni point les autres, c'est-à-dire l'invention comique el le sens physionomiste.

Page 1