DOUZIÈME ENTRETIEN
Longtemps avant le départ de Craig, les relations entre les Etats-Unis et l'Angleterre, (qui était alors occupée à guerroyer contre Napoléon,) avaient cessé d’être amicales. Maîtresse des mers, l'Angleterre voulait obliger les Etats-Unis à rompre toutes relations commerciales avec les parties belligérentes ; elle alla même jusqu'à capturer plusieurs na*ires américains. Les choses allèrent ainsi, de mal en pis, jusqu'à 1872.
Les discordes et le mécontentement qu'avaient fait naître au Canada la conduite despotique de Craig, firent croire aux Américains que le temps était venu de frapper un grand coup, et d'amener forcément l'annexion du Canada à la république américaine.
Conséquemment, dans la prévision d’une guerre prochaine avec les Etats-Unis, l'Angleterre crut faire acte de sage politique en faisant tout en son pouvoir pour calmer l'agitation bien légitime des Canadiens ; et elle envoya pour les administrer un des meilleurs gouverneurs qu'ils aient jamais eus : Sir George Prévost.
Un des premiers actes du nouveau gouver-
neur fut de nommer à des postes de la plus haute
importance plusieurs de ceux qui avaient été les victimes du despotisme de Craig. Ainsi, M. Bédard, le même qui avait été emprisonné par Craig, fut nommé juge aux Trois-Rivières ; M. Bourdages fut élevé au rang de colonel dans la milice. En peu de temps, les liens de la plus grande sympathie s'établirent entre le gouverneur et la population, et les meilleurs rapports entre Sir George Prévost et le clergé. L’évêque Plessis profita de ces bonnes dispositions pour préparer d'avance la reconnaissance, par l'Angleterre, du titre officiel de l’évêque catholique de Québec.
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Grâce à l’heureuse disposition de son caractère,
-et à la politique habile qu'il avait mission d'inau-
gurer, Prévost obtint tout ce qu'il voulut : hommes et argent ; aussi, lorsque vint la déclaration de guerre, en juin 1812, le Canada était assez bien préparé pour la défense. Cette fois, contrairement à ce qui était arrivé en 1775, toute la population du pays—française et anglaise—était unanime à repousser l'invasion.
Les Etats-Unis étaient fort peu préparés pour une pareille entreprise ; chez eux, tout était à faire. Ils n'avaient ni armée, ni généraux, ni matériel. Cependant, la nouvelle république mit sur pied trois armées différentes qui portaient des titres pompeux : armée de l’ouest, armée du centre, armée du nord.
Les deux armées de l’ouest et du centre, dirigées contre le Haut-Canada, n’eurent pas grand succès ; celle de l’ouest se rendit prisonnière, son général en tête, sans même brûler une cartouche ; celle du centre fut battue à Queenstown ; et 1000 hommes, sur les douze à. quinze cents qui la composaient, furent cernés et forcés de mettre bas les armes.
L'armée du nord, de beaucoup la plus forte, était dirigée contre le Bas-Canada, et devait frapper les grands coups. Elle était en marche sur Mont-
réal, lorsqu'à la rivière Lacolle elle fit rencontre des avant-postes canadiens commandés par de Salaberry. En voulant cerner le héros canadien dans ses retranchements, deux divisions de l’armée américaine se prirent réciproquement pour l’ennemi, et se fusillèrent si bien que les miliciens canadiens n'eurent qu'à les laisser faire. Grâce à cette singulière méprise, et à la nouvelle que toute là milice canadienne de Montréal et des environs se mettait en mouvement pour venir à sa rencontre, l'armée américaine abandonna la partie et se retira.
De bonne heure, au printemps de 1813, les hostilités recommencèrent ; cette fois encore par le Haut-Canada. Il y eut une foule d'engagements dans lesquels les Hauts-Canadiens eurent presque constamment le dessous. Les Américains, enflés de leurs succès, poussaient la guerre avec vigueur ; et il ne leur restait plus qu'à s'emparer de Montréal et de Québec pour se rendre maîtres du Canada.
Ce fut alors que la célèbre victoire de Châteauguay vint les arrêter dans leur marche, en leur infligeant une défaite dont ils ne purent pas se relever dans la suite. Voici, en peu de mots, le récit de cette glorieuse affaire.
:: L'armée américaine, forte de 7000 hommes, et commandée par le général Hampton, s’approchait
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des frontitres. Aussitôt qu'on eut avis de son approche, les capitaines Levesque et Debartzch, à la tête de quelques compagnies de milices canadiennes, furent envoyés à leur rencontre. Le lendemain, ce détachement était rejoint par le lieutenant-colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie de milice canadienne.
De Salaberry connaissait bien cette partie du pays, ayant eu l’occasion, quelques semaines auparavant, de faire une expédition sur la frontière américaine.
A la tête de sa petite troupe, de Salaberry se rendit à une lieue plus loin, où il fit rencontre d'une patrouille de l’armée américaine ; aussitôt il fit faire halte, et commença à se retrancher.
L'endroit où il se trouvait étant rempli de ravins profonds, de Salaberry y établit quatre lignes de défense au moyen d’abatis. Les premières lignes étaient distantes les unes des autres d'environ deux cents pas; la quatrième était à à-peu-près un demi-mille en arrière; là se trouvait un gué très-important à défendre.
Telle était la position occupée par le héros
canadien et ses 300 braves, lorsque les troupes de Hampton firent leur apparition.
En avant de l’armée américaine, un officier de haute stature s'avança à cheval jusqu’à la portée de la veix, et cria en français aux voltigeurs : “ Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons pas vous faire de mal.” À peine l'officier américain avait-il prononcé ces mots, qu’une balle ie culbutait en bas de son cheval ; ce coup avait été tiré par de Salaberry lui-même ; ce fut le signal du combat. Aussitôt, les trompettes se mirent à sonner la charge, et une fusillade des plus vives s’engagea entre la première ligne de défense canadienne et les Américains. La bataille continua ainsi pendant plusieurs heures, interrompue, de temps à autre, par des hourras poussés des deux côtés.
Cependant, les Américains, malgré leur nombre, ne purent jamais entamer les abatis, et finalement, ils furent obligés de retraiter avec précipitation. Ce fut ainsi que 3 à 400 canadiens-français vainquirent 7000 américains, après une lutte prolongée de quatre heures.
À partir de ce moment, mes enfants, l’histoire de votre pays jusqu'à 1837, offre le spectacle de luttes parlementaires de la plus grande importance, mais dont le récit n'offrirait qu’un attrait médiocre à des enfants de votre âge. Dans ce long duel engagé entre la chambre d’une part, et les gou-
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verneurs et le conseil exécutif de l’autre, les Canadiens-Français eurent de valeureux champions dans les Papineau, les Bédard, les Viger, les Bourdages, les Nelson, les Cuvillier, les Quesnel, les Morin, et plusieurs autres. M. L. J. Papineau, appelé à la présidence de la chambre d’assemblée en 1815, à l’âge de 26 ans, remplit ce poste important durant presque toute la période comprise entre 1815 et 1837. De l’aveu de tous, M. Papineau a été le. plus grand orateur populaire
et parlementaire du Canada, et son éloquence hors
ligne a exercé sur nos destinées une influence immense. |
Enfin, la situation devint tellement tendue qu'en 1837, des troubles sérieux éclatèrent, lesquels aboutirent bientôt à une véritable rébellion.
“ Ces troubles, dit Laverdière, commencèrent à Montréal, le 7 novembre, entre les “ fils de la liberté” et les “constitutionnels,” puis s'étendirent successivement à Chambly et à Saint-Denis, où 800 hommes se réunirent sous le docteur Nelson au bruit du tocsin. Après six heures de combat, les troupes anglaises furent obligées de s'enfuir. Dans le même temps se livrait la bataille de Saint-Charles, où périrent un grand nombre d'insurgés. Sir John Colborne, envoyé à Saint-Eus-
tache avec 2000 hommes, y battit les insurgés qui s'étaient retranchés, au nombre de 250 environ, dans l’église et dans le couvent. ”
Dans ces divers combats, les Canadiens-Français se distinguèrent toujours par leur excessive bravoure. Ainsi, à Saint-Denis, les 800 insurgés commandés par Nelson n'avaient, en tout, que 120 fusils dont la plupart ne valaient rien. A défaut de fusils, ils se battirent avec des lances fabriquées par eux-mêmes, avec des fourches et des bâtons Même chose à Saint-Charles et à Saint-Eustache.
Dans ce dernier engagement, le docteur Chénier, à la tête de 200 à 250 hommes, entreprit de tenir tête à 2,000 réguliers de l’armée anglaise commandés par Sir John Colborne.
S'apercevant que la plupart d’entre eux n’avaient pas d'armes, les hommes de Chénier allèrent . lui faire des plaintes ; Chénier leur répondit héroïquement : “ Soyez tranquilles, il y aura des
hommes tués, vous prendrez leurs fusils.” # Le village de Saint-Eustache était alors cerné
par les troupes anglaises, et bientôt leur artillerie ouvrit le feu. Au bout de deux heures de canonnade, l'incendie se déclara dans les édifices oc-
cupés par les insurgés. “ Les balles et les flammes, dit Garneau, obligèrent ceux-ci de les abandonner les uns après les autres, jusqu’à l’église qui fut
. bientôt entourée, à son tour, par les troupes an-
glaises, et par l'incendie qui approchaït.”—Chénier voulut s'y défendre ; une mer de feu le repoussa: Alors, inspirant à quelques uns de ses hommes le courage dont il était lui-même animé, il sauta par une fenêtre, et chercha à se faire jour au travers des ennemis. Il parvint jusqu’au cimetière où il fut atteint d’une balle, et expira aussitôt.
À partir de ce moment, ce ne fut plus qu'une scène de carnage. On ne fit quartier à personne, et le village entier fut abandonné au pillage et aux flammes.
“ Lorsqu'on enterra les morts, dit Garneau, on trouva sur plusieurs rebelles trs de petites billes
de pierre dont ils se servaient en guise de balles. ”
Colborne prit ensuite plaisir à promener le fer et la flamme dans une foule de paroiïisses et de villages paisibles ou pacifiés ; pour toute punition vos pères lui ont infligé le sobriquet de “VIEUX BRULOT,” sobriquet qu’il portera toujours dans notre histoire.
Lorsque l'insurrection fut appaisée, l'esprit de vengeance eut beau :jeu, et les.exécutions com-
mencèrent. Treize condamnés—l’illustre de Lorimier en tête—furent pendus; un plus grand nombre fut envoyé en exil.
De tous ceux qui périrent sur l’échafaud, aucun, peut-être, n'excite plus de sympathies que l'infortuné de Lorimier. Il est difficile de retenir ses larmes à la lecture des lettres qu'il écrivit à sa femme, à ses parents, à ses amis, durant les derniers jours qui précédèrent sa mort. Ces lettres sont pleines de patriotisme, et, en même temps, de soumission aux décrets de la Providence : ce sont des chefs-d'œuvres de sentiment, de noblesse d'âme, de désintéressement, de générosité du cœur,
de résignation,
Quels qu'aient pu être les torts des insurgés de 1837—pendus ou exilés—un fait est certain :
c'est qu’ils furent toujours animés des plus beaux sentiments de patriotisme et de religion. La lecture des lettres de Chevalier de Lorimier en fait foi, mieux que toutes les dissertations les plus savantes ; je vais vous lire des extraits de trois de ces lettres ; elles donnent une idée parfaite de l’état des esprits à cette époque malheureuse. Ces lettres sont intitulées dans le Répertoire National : DER- NIÈRES LETTRES D'UN CONDAMNÉ.
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