‹ Histoire populaire du Canada, ou, Entretiens de madame Genest à ses petits-enfants [microforme]Chapitre 11 sur 22 · CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

CHAMPLAIN

Telle fut la fière réponse de Champlain à la sommation

de David Kertk:; et, cependant, au moment même où Cham-

‘ain narguait ainsi son ennemi, la ville était en proie à la

‘te. Les hommes étaient réduits à une ration de sept

s de pois par jour, et la quantité de poudre à canon

enfermée dans les magasins de Québec s'élevait à peine à cinquante livres.

Kertk reçut cette réponse à Tadoussac; et jugeant, d'après le contenu de cette lettre, qu'il avait à faire à un ennemi redoutable, bien pourvu de provisions et de munitions de toute espèce, il n'osa pas se rendre plus loin, mais rebroussa chemin et fit voile pour l'Angleterre.

Cependant, malgré le départ de Kertk, la disette ne continua pas moins de sévir dans le pays, à tel point que

ce:

les habitants furent obligés de courir les bois pour s'y nourrir de racines. Aussi, lorsque, l’année suivante, les frères Kertk, à la tête d'une flotte nombreuse, revinrent, pour la deuxième fois, sommer Québec de se rendre, ils furent regardés plutôt comme des libérateurs que comme des ennemis.

Alors Québec se rendit, mais après avoir obtenu des conditions de capitulation très honorables. Champlain, prisonnier, fut emmené en Angleterre, et traité par Îles Kertk avec tous les égards dus à son pang. Suivant Laverdière, les trois-quarts de la population retournèrent en France, et il ne resta dans la colonie que cinq familles françaises comp ‘!, en tout, vingt-et-une personnes. Ces cinq famillk. étaient celles de Couillard, d'Hébert, d'Abraham Martin, de Pierre Des Portes, et de Nicolas Pivert.

A partir de cette époque, c'est-à-dire, pendant trois années, le Canada fut sous la domination anglaise ; en 1632, il fut de nouveau rendu à la France. Champlain revint alors à Québec, où il mourut le jour de Noël de l'année 1635, après une maladie de deux mois et demi.

En terminant cet entretien, mes enfants, je ne saurais vous donner une meilleure idée des qualités et des vertus du père de la Nouvelle-France, qu'en vous lisant le portrait éloquent qu'en a tracé Laverdière, le savant éditeur des « Mémoires de Champlain »:

« Jamais homme ne fut plus universellement regretté, ni ne méritait plus de l'être. Champlain avait un grand sens, beaucoup de pénétration, des vues fort droites, et personne ne sut mieux que lui prendre un parti dans les affaires les plus épineuses. Ce qu'on admira le plus en lui, ce fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les plus grands dangers, un zèle ardent et désintéressé pour la patrie, un cœur tendre et compatissant pour les malheureux, un grand fond d'honneur et de probité. On voit, en lisant ses mémoires, qu'il n'ignorait rien de ce que doit savois un homme de sa profession. On y trouve un historien fidèle et sincère, un voyageur qui observait tout avec attention, un écrivain judicieux, un bon géoméire et un habile homme de guerre. Mais ce qui met le comble à tant de bonnes qualités, c’est que, dans sa conduite, comme dans ses écrits, il parut tou-

jours vraiment chrétien, zélé pour le service de Dieu et pour l'avancement de la religion. Il avait coutume de dire : «que le salut d’une âme vaut mieux que la conquête d'un empire, et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ ».

RACE à une veine de beau temps exceptionnelle, les entretiens de Madame Genest se succédaient tous les soirs, sans interruption. Cependant, la veille du quatrième jour, on s’étcit séparé sans être trop rassuré sur le lendemain. La lune commençait à décliner, la mer était dans son plus grand rapport, et dans le cours de l'après-midi, il y avait eu mirage des îles et de la pointe du sud ; or, quand il y a mirage des îles et du sud, à l’époque de la grande mer surtout, on peut être certain qu'il va y avoir un gros vent de nord-est, accompagné d'une pluie battante, qui dure ordinairement trois jours et trois nuits.

Malgré ces signes fâcheux, madame Genest, qui savait par cœur tout l’almanach et les nombreuses complications des agêts, avait prédit une belle journée. Le mauvais temps, avait-elle dit, n’a pas commencé un vendredi; il n’y à pas eu de marionnettes au firmament ; le ciel n'est pas pivelé ; la lune n’a pas eu de cerne à son lever, et enfin le soleil ne s’est pas couché dans un nuage.

Le lendemain donna pleinement raison aux prévisions de madame Genest, et, à l'heure dite, tout le monde étant au rendez-vous, la noble dame commença son quatrième entretien.

A partir de 1635, dit-elle, époque de la mort de Champlain, jusqu’à 1665, pas moins de six gouverneurs ont été chargés, successivement, de l'administration de la Nouvelle-France. Les noms de ces gouverneurs sont, par ordre de dates: de Montmagny, d'’Ailleboust, de Lauzon, d’Argenson, d’'Avaugour, et de Mésy.

Cette période fut féconde en événements remarquables, en tête desquels il faut placer l'établissement de nos principales communautés religieuses, telles que: les monastères des Ursulines +t de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui furent fo».'#s la même année, en 1639, le premier, par mada:.… de {2 Peltrie et la mère Marie de l’Incarnation, le sec nd, par la dr-hesse d’Aiguillon ; le couvent de la congr gation de N. D. et l'Hôtel-Dieu de Montréal, qui furent ‘rés. le premier, par la sœur Marguerite Bourgeois, en 1653, ie second, par mademoiselle Manse et madame de Bullion, en 1657 ; enfin, le séminaire de Québec, qui fut fondé par Mgr de Laval, en 1663.

Le collège des Jésuites de Québec, transformé en casernes après la cession du Canada à l'Angleterre, avait précédé ces nombreux établissements, sa fondation datant de 1637, deux ans après la mort de Champlain.

Au mois de juin 1659, le premier évêque de la Nouvelle-France et de toute l'Amérique du Nord, François Laval de Montmorency, arrivait à Québec, avec le double titre d'évêque de Pétrée et de vicaire apostolique. Il lui fut fait une réception des plus solennelles, accompagnée d'une foule de réjouissances. Les Relations des Jésuites nous ont conservé les détails de cette réception. «…… M. le vicomte d’Argenson, gouverneur-général depuis un an, alla au-devant du vicaire apostolique, et le reçut avec tous les honneurs dus à son rang et à son mérite. Mgr de Laval, environné de ses compagnons de voyage, monta avec le gouverneur au son des cloches et au bruit de toute l'artillerie du port. M. d’Argenson le conduisit à l'église paroissiale, puis au château où les Jésuites vinrent lui rendre leurs devoirs.

«Une fois arrivé sur cette terre, la première pensée du prélat fut pour les pauvres sauvages ; et un enfant huron étant venu au monde, il eut la bonté de le tenir sur les fonts du baptême. Un jeune homme, aussi huron, malade à l'extrémité, devait recevoir les derniers sacrements. Mgr de Laval voulut s'y trouver, et lui consacrer ses premiers soins et ses premiers travaux, donnant un bel exemple à nos sauvages qui le virent, avec admiration, prosterné près d'un pauvre moribond qui sentait déjà le cadavre et auquel il nettoyait, de ses propres mains, les endroits du corps où l'on devait faire les onctions sacrées ».

Quelques jours après son arrivée, Mgr de Laval donna aux sauvages un grand festin pendant lequel les capitaines des diverses tribus lui firent de longs et éloquents discours. Un chef algonquin, entre autres, s'exprima dans les termes suivants :

« Je m'en souviens, dit-il en comptant sur ses doigts, il y a 23 ans que le Père Lejeune, en nous semant les premières semences de la foi, nous assura que nous verrions un jour un grand homme, qui devait avoir toujours les yeux ouverts, et dont les mains seraient si puissantes que, du seul attouchement, elles inspireraient une force indomptable à nos cœurs contre les efforts de tous les démons. Je ne sais s'il y comprenait les Iroquois ; si cela est, c'est à présent que la foi va triompher partout ».

Trente-quatre ans après la fondation de Québee, eut lieu la fondation de Montréal, par M. de Maisonneuve, en 1642.

M. de Maisonneuve, accompagné de plusieurs familles de France, arriva dans l'automne de 1641 ; mais, comme la saison était très avancée, il passa l'hiver à Québec. L’année suivante, il alla se fixer définitivement à Hochelaga avec sa petite colonie. En débarquant à l'endroit appelé depuis la Pointe-Callières, le premier soin du pieux fondateur de Montréal fut de faire célébrer une messe par le supérieur des Jésuites qui l’accompagnait, et de mettre toute l'île sous la protection de la sainte Vierge.

Durant l'administration des six gouverneurs dont j'ai donné plus haut les noms, un grand nombre de combats furent livrés par vos pères contre les Iroquois, ces éternels ennemis de la Nouvelle-France. Les Iroquois étaient appuyés et soutenus dans leurs funestes entreprises par les habitants de la Nouvelle-Angleterre dont le centre principal était alors Manhatte: Manhatte est devenu, depuis, la grande ville de New-York.

Ce serait nous laisser entraîner trop loin que de suivre, dans tous leurs détails, les péripéties de ces nombreux engagements où vos pères, toujours inférieurs en nombre, furent, cependant, grâce à leur indomptable courage, presque toujours victorieux. Cependant, afin de vous donner une idée des guerres et des dangers de cette époque, je vais vous raconter deux des épisodes les plus émouvants de ces temps d'épreuves et d’héroïsme,

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Il y avait alors, sur les bords du lac Huron, un établis-

«ment important, composé de plusieurs bourgades sauages converties au catholicisme par les Jésuites, et

soumises à la régie spirituelle des Pères Daniel, Garnier, Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant. Dans l'espace de quelques mois toutes ces bourgades furent anéanties au milieu @e scènes d'horreur indescriptibles.

Ferland raconte comme suit le massacre de la bourgade de Saint-Louis :

« Dans le bourg de Saint-Louis se trouvaient alors les Pères de Brébeuf et Gabriel Lalemant, qui étaient chargés des cinq bourgades voisines. Ils avaient refusé de suivre les fuyards et étaient restés pour secourir ceux des chrétiens qui allaient être exposés aux dangers du combat. Au milieu des horreurs de la mêlée, pendant que la décharge de la mousqueterie, les cris des guerriers, les gémissements des blessés formaient autour d'eux une épouvantable confusion de bruits qui déchiraient les oreilles et attristaient le cœur, les deux missionnaires se tenaient auprès de la brèche, l'un occupé à baptiser les catéchumènes, et l'autre donnant l'absolution à ceux qui étaient déjà chrétiens. Ils furent bientôt saisis eux-mêmes et envoyés avec les autres prisonniers au bourg de Saint-Ignace.

» Salués à leur arrivée par une rude bastonnade, les deux

Pè: ot attachés au poteau et tourmentés avec le fer et le ! n leur suspend au cou un collier de haches rougies sur narbons ; on leur met des ceintures d'écorce en-

duites de poix et de résine enflammées ; en dérision du saint baptême, on leur verse de l'eau bouillante sur la tête. Quelques hurons transfuges se montrent les plus cruels. « Tu nous as dit, Echon, répétaient-ils, que plus on souffre »en ce monde, plus on est heureux dans l'autre : eh bien ! » nous sommes tes amis, puisque nous te procurons un » plus grand bonheur dans le ciel. Remercie-nous des » bons services que nous te rendons ».

» Dans le plus fort de ses tourments, le Père Gabriel Lalemant levait les yeux au ciel, joignait les mains, et demandait à Dieu du secours. Le Père de Brébeuf demeurait comme un rocher, insensible au fer et au feu, sans pousser un seul cri ni même un seul soupir. De temps en temps, il élevait la voix pour annoncer la vérité aux infidèles et pour encourager les chrétiens qu'on torturait

autour de lui. Irrités de la sainte liberté avec laquelle il leur parlait, ses bourreaux lui coupèrent le nez, lui arrachèrent les lèvres, et lui enfoncèrent un fer rouge dans la bouche. Le héros chréli'n conserva le plus grand calme, et son regard était si ferme et si assuré qu'il semblait encore commander à ses bourreaux.

» On amena alors près du Père de Brébeuf son jeune compagnon, couvert d'écorces de sapin auxquelles on se préparait à mettre le feu. Celui-ci, se jetant aux pieds du vieux missionnaire, se recommanda à ses prières et répéta les paroles de l’apôtre saint Paul: « Nous avons été mis »en spectacle au monde, aux anges et aux hommes ». En ramenant le Père Lalemant à son poteau, on alluma les écorces qui le couvraient, et ses bourreaux s’arrêtèrent pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement et d’entendre les soupirs qu'il ne pouvait s'empêcher de pousser.

» Rendus furieux par l'odeur du sang, les Iroquois surpassèrent dans cette occasion par des raflinements de cruauté. Ils arrachèrent les veux du Père Lalemant et mirent à la place des charbons ardents. Ils taillèrent sur les cuisses et sur les bras des deux missionnaires des morceaux de chair qu'ils faisaient rôtir sur des charbons, et qu'ils dévoraient sous leurs yeux.

» Les tourments du Père de Brébeuf durèrent environ trois heures ; il mourut le jour même de sa prise, le 16 mars, vers quatre heures du soir.

» Après sa mort, les barbares lui arrachèrent le cœur qu's se partagèrent ; ils espéraient que ceux qui en mangeraient obtiendraient une portion du courage de leur victime.

» Les bourreaux s'acharnèrent alors sur le P&e Gabriel Lalemant, qui fut torturé sans interruption jusqu’au lendemain, à neuf heures du matin. Encore dut-il de voir terminer alors ses mau.’ à la compassion d’un iroquois qui, fatigué de le voir languir depuis un jour et une nuit, lui donna un ceup de hache pour mettre un terme à ses souffrances.

» Dans toute l'histoire du Canada, ajoute Ferland, on ne rencontre pas de plus grande figure que celle du Père de Brébeuf, Parmi les missionnaires et les courageux laïques, qui pour la cause de Dieu, se sont exposés volontairement à la mort, et ont réussi à obtenir la gloire du

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ie

martyre, plusieurs ont eu autant de mérite que cet homme ; mais les circonstances qui ont précédé, accompagné et suivi le martyre du Père de Brébeuf lui donnent un relief tout particulier ».

Le crâne du Père de Brébeuf et deux os de la i :mbe du P. L:lemant sont conservés précieusement à l'Hôtel- Dieu de Québec.

Plusieurs autres bourgades huronnes furent aussi impitoyablement ravagées, entre autres, celles de Saint-Joseph, de Saint-Ignace, de Sainte-Marie et de Saint-Jean. Dans la bourgade de Saint-Joseph, le Père Daniel fut au nombre des victimes ; dans celle de Saint-Jean, le Père Garnier trouva la couronne du martyre.

Le Père Daniel venait de dire la messe, le 'sque des cris de mort, poussés par les Iroquois, se firent entendre. Le Père ne voulut pas fuir, se portant au lieu où le danger était le plus pressant, il se hâta d’exhorter les néophytes à recevoir le saint baptême. Ceux-ci se pressérent autour de lui en si grand nombre que, ne pouvant les baptiser isolément, il leur administra ce sacrement par aspersion, c'est-à-dire, à l’aide de son mouchoir trempé dans l'eau.

Revenant ensuite à son église, il la trouve remplie de ses fidèles. Il baptise les uns, absout les autres, et leur conseille de fuir, tout en leur adressant ces paroles de consolation : «Mes frères, nous serons aujourd’hui dans le ciel»! Quelques minutes plus tard, le bon Père tombait frappé d'une balle en pleine poitrine.

A la suite de ces désastres, les Hurons, qui avaient échappé à la mort furent désespérés. Plusieurs se livrèrent aux Iroquois et furent incorporés dans cette nation ; les autres furent conduits au bout de l'île d'Orléans, à l'endroit appelé aujourd’hui l’Anse-du-Fort. Ils donnèrent à leur nouvel établissement le nom de Sainte-Marie, et ne tardèrent pas, grâce aux secours qui leur vinrent de Québec, à construire une chapelle, la première qui ait été érigée dans l’île d'Orléans. Après avoir passé sept ans en cet endroit, ils furent contraints de venir s’abriter auprès du fort Saint-Louis ; plus tard ils allèrent se fugier à Sainte- Foye, puis à l’Ancienne-Lorette, et, finalement, à la Jeune-Lorette, où se voient encore les faibles restes de cette nation jadis si puissante.

Cependant, enhardis par les succès qu'ils ne cessaient

de remporter, les Iroquois devinrent d'une audace extrême et ne mirent plus de bornes à leurs déprédations. D'un autre côté, la colonie, ne recevant plus de France des secours proportionnés à ses besoins, se trouvait Cans un état d'épuisement complet.

«Les Iroquois, dit Garneau, encouragés par les succès inouïs qu'ils avaient remportés dans les contrées des lacs, se jetérent sur les établissements français. Leurs bandes se glissèrent à la faveur des bois jusqu'au-dessous de Québec. Ils tuèrent le gouverneur des Trois-Rivières, M. Duplessis- Bochart, dans une sortie qu'il faisait contre eux. Ils attaquèrent les laboureurs aux champs, assassinèrent les hommes isolés et couvrirent la campagne de brigandages. A peine, dit un contemporain, nous laissaient-ils quelques jours sans alarmes. Incessamment nous Îles avions sur les bras ; il n'y a pas de mois en été où notre livre de morts n'ait été marqué en lettres rouges par la main des Iroquois. Partout l'on était armé. Souvent les habitants étaient obligés d'abandonner leurs maisons ou de s'y retrancher. Cet état de choses dura plusieurs années. La population diminuait par les pertes qu'elle faisait dans les surprises, et par cette multitude de petits combats qu'il fallait livrer au coin de chaque bois, et qui se renouvelaient souvent plusieurs fois par jour. Les Iroquois allaient ordinairement par bandes. Ils se glissaient dans les bois, dans les ravines, dans les moindres accidents de terrain, derrière les souches, pour attendre les habitants qui travaillaient aux champs. Il s'en cachait jusque dans la tête des arbres autour des maisons, et plusieurs fois on en surprit ainsi qui étaient en sentinelle pour donner le signal d'attaque à leurs compagnons restés un peu plus loin ; ils passaient dans cette position des journées entières sans bouger ».

Les choses allèrent ainsi de mal en pis, pendant un grand nombre d'années, au point qu’au printemps de 1660, la Nouvelle-France était menacée d’une destruction complète. Ce fut alors que seize jeunes héros de Montréal, commandés par un oflicier du nom de Dollard, résolurent de sacrifier généreusement leur vie pour le salut de la colonie. Dans l’histoire d'aucun peuple du monde, peut-être, on ne rencontre un épisode plus émouvant, un acte d'héroïsme plus extraordinaire que celui que je vais vous raconter.

Dollard, âgé de 25 ans, n'était arrivé au pays que de-

puis trois années ; il avait déjà servi dans les armées de France.

Les noms, les âges, les professions des seize héros qui s'engagèrent à l'accompagne: dans son aventureuse expédition, sont conservés dans les registres de Montréal. Les trois plus âgés avaient 2€, 30, et 33 ans. L'âge des autres était de 21 à 27 ans; leurs états professionnels étaient var 5: soldats, armuriers, serruriers, chaufourmers, etc.

Après s'être confessé et avoir communié dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, les dix-sept braves firent leurs testaments, se jurèrent les uns aux autres de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, et de ne jamais se rendre à l'ennemi.

Dans les derniers jours d’avril 1660, ils firent leurs adieux à leurs parents, à leurs amis, et se mirent en route. Le premier jour de mai, ils s’arrêtèrent à un petit fort sauvage qu'ils trouvèrent sur la rivière des Outaouais : misérable ruine défendue par quelques mauvais pieux.

Cependant, un parti composé de quarante hurons et de sept algonquins vint bientôt les rejoindre. Ces guerriers sauvages élaient sous la conduite du brave. chef Annahotaha. Ils demandèrent comme une faveur spéciale que les Français leur permissent de partager leurs périls, leur gloire : cette faveur leur fut accorc e.

Ils étaient donc là, attendant l'arrivée de: Iroquois, lorsqu'un jour, sur les quatre heures de l'après-midi, pendant qu’agenouillés sur le rivage ils faisaient la prière du soir en trois langues différentes suivant leur coutume, leurs vedettes vinrent les informer que l'ennemi n'était plus qu'à une faible distance.

Aussitôt ils se jetèrent dans le fort et se mirent à le fortifier par une deuxième palissade : précaution que dans leur héroïsme, ou leur imprudence, ils avaient jusque-là négligée.

L'ouvrage n'était pas encore terminé que les Iroquois fondaient sur eux : aussitôt, une vive fusillade s’engagea des deux côtés.

Repoussés, les Iroquois mirent en pièces les canots d'écorce des Français et ceux de leurs alliés, en enflammèrent les débris, et tentèrent de mettre le feu aux palissades. Inutiles furent leurs efforts : les Français avaient

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posté trois tireurs à chaque meurtrière, et comme tous les coups portaient juste, l'ennemi fut encore repoussé.

De nouveau les Iroquois répétèrent leurs assauts, de nouveau ils furent obligés de reculer, chaque fois avec des pertes sérieuses. Dans une de ces attaques, un de leur principaux chefs fut tué: quelques français franchirenc hardiment la palissade, et allérent, sous le feu de l'ennemi, couper la tête du guerrier qu'ils vinrent planter triompha: lement sur un des pieux de leur fort. Les Iroquois hurlaient de rage.

Ains: se passèrent cinq jours entiers et autant de nuits ; les Français et leurs alliés ayant à subir, pendant tout ce temps, les tortures de la faim, de la soif, du froid et de l’insomnie. Ils se relevaient à tour de rôle, et pendant qu'une partie faisait le coup de feu contre l'ennemi, l’autre, agenouillée au milieu du fort, invoquait le ciel et priait.

Voyant tous leurs eflorts impuissants, les Iroquois eurent recours à la ruse. Ils crièrent aux sauvages alliés que, bientôt, un renfort de sept à huit cents des leurs allait arriver, et que, dans cette conjoncture, le parti le plus sage qui leur restait à prendre était de mettre bas les armes et de se rendre. Ils les assuraient qu'ils seraient traités avec toutes sortes d'égards et de ménagements.

Mourant de faim et de soif, les Hurons se laissèrent leurrer par ces trompeuses promesses ; et bientôt, deux à deux, quatre à quatre, ils se mirent à franchir la palissade, et coururent se rendre à l'ennemi. Les sept algonquins et le brave chef des Hurons, Annahotaha, restèrent fidèles à leur poste. Le neveu de ce dernier, du nom de La Mouche, se joignit aux fugitifs : ce que voyant, Annahotaha déchargea sur lui son pistolet.

Tout-à-coup, au milieu de la forêt, et sur les bords de la rivière, des cris d'enfer se font entendre : c’est un renfort de cinq cents Iroquois qui signalent ainsi leur arrivée ; on était allé les chercher à l'embouchure de la rivière Richelieu.

Confiants dans leur nombre, sûrs d’une victoire facile, les Iroquois, sans perdre un instant, donnent l'assaut ; ignominieusement ils sont repoussés par le feu des vingtcinq braves.

Pendant trois jours encore les mêmes tentatives sont renouvelées, toutes avec le même résultat.

Il y avait dix jours entiers que cette poignée de néros résistait victorieusement aux efforts combinés de toute une armée! Les Iroquois étaient tombés dans vn découragement complet, et ne parlaient de rien moins que d'abandonner le siège, et de retourner piteusement en leur pays. Cependant, retenus par la honte, ils résolurent de tenter un dernier et suprême effort,

Les plus braves d'entre eux s'engagérent à conduire l'assaut final.

Couverts de boucliers de bois de quatre ou cinq piedsde lon, ces derniers s'avancèrent suivis du reste de l’armée. Malgré le feu bien nourri des Fran çais, ils parvinrent jusqu'au pied des palissades qu'ils se mirent à couper avec leurs haches.

Cependant, Dollard avait chargé iusqu'à la gueule un grand mousquet, (d’autres disent un baril à poudre,) muni d’une fusée. Avant mis le feu à cette fusée, il voulut jeter le tout au milieu des ennemis, espérant que lorsqu'il éclaterait, le désordre se mettrait dans leurs rangs. Malheureusement, le mousquet (ou le baril) alla donner contre un des pieux de la palissade, et retomba dans le milieu du fort où il ne tarda pas à éclater, semant la mort dans les rangs des Français.

L'instant d’après, les Iroquois avaient réussi à passer les canons de leurs fusils dans les meurtrières du fort, et faisaient plusieurs brèches aux palissades. Dollard et ses compagnons se précipitérent à la défense de ces brèches :... en ce moment Dollard fut tué.

Les survivants continuèrent à se défendre . Tenant, d'une main, un sabre ou une hache, de l’autre, un couteau, ils se précipitérent sur les Jroquois, frappant et poignardant avec toute la rage du désespoir.

Les Iroquois, désespérant de les prendre vivants, les tuèrent à distance à coups de fusil.

La victoire était gagnée !

es vainqueurs se mirent à fouiller les tas de cadavres, pour découvrir quelques survivants auxquels ils étaient anxieux de faire subir les supplices de la torture. Quelques-uns des Français respiraient encore, mais n'avaient plus qu'un souffle de vie ; ils furent brûlés sur le champ; quatre autres furent amenés dans Jes bourgades iroquoises pour Y subir le supplice du feu.

Les Hurons qui avaient trahi les Français, et passé à l'ennemi, furent torturés et brûlés. Trois des guerriers de cette nation, qui parvinrent à s'échapper racontèrent, plus terd, les incidents de cet acte d'héroïsme exiraordinaire.

Quand vint le moment de la réflexion, les Iroquois furent effrayés de cette victoire qui leur avait coûté quelques centaines de leurs plus braves guerriers. Si, dit ’arkman, dix-sept français quelques algonquins et un huron, derrière un fort de pieux, avaient pu tenir si longtemps en respect sept cents de leurs guerriers, que ne feraient pas un plus grand nombre de ces mêmes français protégés par des murs de pierre ? Ils ne songèrent plus, pour cette année, à s'emparer de Québec ni de Montréal, mais s'en retournèrent en leur pays, étonnés et découragés, pleurant les pertes cruelles qu'ils venaient de faire, et nourrissant leur haine pour le jour de la vengeance.

Le brave Annahotaha avait péri durant un des assauts. Ne voulant pas que sa chevelure tombât entre les mains des nemis, il avait demandé qu'on lui miît la tête sur les chaivons ardents; ce qui avait été fait.

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E COURCELLE, de Frontenac (une première fois), de la Barre, de Denonville, de Frontenac (une deuxième fois) : tels sont les noms des gouverneurs qui ont été chargés de l'administration de la Nouvelle-France, durant la période comprise entre 1665 et 1691.

FUn des premiers événements de cette époque fut l’arrivée à Québec du marqois de Tracy, le seul des vice-rois qui aît visité la Nouvelle-France. De Tracy mit pied à terre le dernier jour de juin 1665 ; il était accompagné d'une partie du célèbre régiment de Carignan, et il fut reçu au milieu des plus grandes réjouissances.

Quelques jours plus tard arrivait M. de Courcelle, avec le reste du régiment de Carignan et l'intendant M. Jean

Talon. Ia même escadre amenait des bœufs. des muu'ons, et douze chevaux, les premiers qu'on eût vus dans le pays, à l'exceplion de celui qui avait été donné au gouverneur Montmagny vingt ans auparavant. La docilité de ces chevaux qui se laissaient conduire avec tant d'aisance étonna beaucoup les sauvages ; ils ne pouvaient se lasser d'admirer ces orignaur de France qui se montraient si soumis à la volonté de l'homme.

Sous l'administration de MM. de Tracy et de Courcelle, le Canada fit des progrès ranides ; ces progrès furent dus, en grande partie, au génie de M. Talon qui, de l'aveu de tous, a élé un des pius grands hommes d'État qu'aît eus la colouie sous la domination française.

Une vive e! puissaite impulsion fut donnée à l'agriculture, à l'industrie, au commerce. «Outre les grains ordinaires, dit Garncau, qui avaient été cultivés jusqu'alors, Talon encouragea la culture du chanvre afin de fournir à la consommation du pays et aux demandes du commerce extérieur,

» Une lannerie, la première qu'on aît vue au Canada, sut établie près de Québec et eut un plein succès Sous sa main créatrice tout changea d'aspect en peu d'années. I entrait dans ie détail des moindres choses, invitait les habitants à aller chez Ini, ou allait les visiter chez cu il éclairait Leur industrie el favorisait leurs entreprises. En 1668, on vit onze navires mouillés dans la rade de Québec et chargés de toutes sortes de marchandises, proportion plus grande, relativement à la population, que les 1,200 navires qui fréquentent aujourd'hui nos ports. Tant de beaux résultats étaient dus à l'impulsion que Talon avait donnée aux affaires et à Ja plus grande liberté qui venait d’être accordée au commerce ».

La mère Marie de l'Incarnation, dans une de ses lettres, donne une excellente idée des ressources qu'offrait alors le pays aux coïons qui venaient s'y établir. Cette lettre, vieille &: ‘eux cents ans, a autant d'à-propos aujourd'hui qu'elle en avait à l’époque éloignée où elle fut écrite.

« ici, écrivait cette sainte femme, les bleds, les légumes et toutes sortes d grains croissent en abondance. La terre est une terre à froment qui, plus on la découvre des bois, plus elle est fertile et abondante. Sa fertilité a beaucoup péuu cetic année, parce que les farines de l'armée s’étant

gâtées sur la mer, il s'est trouvé ici des bleds pour fournir à la subsistance, sans faire tort à la provision des habitants.

» Quand une famille commence une habitation, il lui faut deux ou trois années avant que d'avoir de quoi se nourrir, sans parler du vélement, des meubles et d'une infinité de petites choses nécessaires. Mais ces premières difficultés étant passées, ils commencent à étre à leur aise, et s'ils ont de la conduite, ils deviennent riches avec le temps. Au commencement, ils vivent de leurs grains, de leurs légumes et de leur chasse qui est abondante en hiver. Pour leur vêtement et les autres ustensiles de la maison, ils font des planches pour couvrir les maisons, et débitent des bois de charpente qu'ils vendent bien cher. Avant ainsi le nécessaire, ils commencent à faire trafic, et de la sorte ils s’avancent peu à peu. Celle petite économie, ajoute-t-elle, a tellement louché ces messieurs les officiers (du régiment de Carignan) qu'ils ont oblenu des lerres pour y faire travailler ».

Dans la même lettre, parlant encore du régiment de Carignan, elle lui rend ce beau témoignage : « Ce que l’on recherche le plus est la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est à cela que l’on travaille, comme aussi à faire régner la dévotion dans l'armée, faisant entendre qu'il s'agit ici d’une guerre sainte. Il y en a bien cinq cents (du régiment de Carignan) qui ont pris le scapulaire de la sainte Vierge, et beaucoup d’auires qui récitent le chapelet de la sainte Famille tous les jours ».

La plus grande partie de ce fameux régiment se fixa dans le pays, et plusieurs des officiers, nobles d'origine, firent du Canada leur patrie adoptive ; de sorte, dit Laverdière, que la Nouvelle-France peut se glorifier d’avoir à elle seule plus de noblesse ancienne, peut-être, que toutes les autres colonies françaises ensemble.

Pour se faire une idée complète de l'état de prospérité du Canada au commencement de cette période, il suffit d'ajouter que, cette rnême année, (1665), il arriva dans la colonie un nombre d'émigrants plus considérable que celui déjà établi dans le pays.

Le vice-roi, M. de Tracv, ne sortait jamais dans les rues de Québec qu'avec tout l’apparat d’un grand seigneur. Vingt-quatre gardes et six pages le précédaient, et derrière lui venaient six laquais et un grand nombre d'officiers

richement vêtus. Ces dehors imposants ne manquèrent pas de jeter les sauvages dans l'étonnement, tout en leur inspirant le plus grand respect pour la dignité d'un si haut personnage.

Les Hurons qui vivaient alors à Québec, sous la garde des canons du fort Saint-Louis, ne furent pas les derniers à rendre leurs hommages au vice-roi.

Une députation de douze de leurs notables obtint audience, et un de leurs orateurs s'exprima en ces termes : «A tes pieds tu vois les débris d'une grande terre, et les restes pitoyables d'un monde entier autrefois peuplé d'une infinité d'habitants. Ce ne sont maintenant que des squelettes qui te parlent. L'iroquois a dévoré leurs chairs, les a brûlés sur les échafauds, et ne leur a laissé que les os. Il ne neus € plus qu'un filet de vie; nos membres qui ont pa: ‘les chaudières bouillantes n'avaient plus de vis eur, ;uand, avec peine, ayant levé les yeux, nous avous aperçu sur la rivière, les navires qui te portaient, et avec Loi tant de braves soldats.

» Ce fut pour lors que le soleil nous parut éclater avec de plus beaux rayons, et éclairer notre ancienne terre qui, depuis tant d'années, était devenue couverte de nuages et de ténèbres. Pour lors, nos lacs et nos rivières parurent calmes, sans tempêtes et sans brisants, et il me sembla entendre une voix sortir de ton vaisseau qui nous disait : courage, peuple désolé, tes os vont être liés avec des nerfs et des tendons ; ta chair va renaître ; tes forces te seront rendues, et tu vas vivre comme tu as vécu autrefois. Je prenais d'abord cette voix comme un doux songe, quand le bruit de tant de tambours et l'arrivée de tant de soldats m'ont détrompé ».

Cependant, malgré tous ces progrès matériels de la colonie, malgré tous les bons souhaits de l'orateur sauvage, les Iroquois n'en continuèrent pas moins leurs déprédations.

De Denonville et de Tracy firent contre ces barbares deux expéditions qui n'eurent pas grand résultat. Le bénéfice net de ces deux entreprises se trouve parfaitement résumé dans le discours qu'un iroquois converti débita un jour à de Denonville, « Écoute, Ononthio, dit le guerrier sauvage, tu vas attaquer un nid de guêpes : écrase-le, si lu veux ensuite vivre tranquille ; mais si

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tu te contentes de les effrayer, elles se réuniront toutes pour tomber sur toi».

Dans toutes ces incursions si fréquemment renouvelées, les Iroquois n'étaient que les instruments des colons de la Nouvelle-Angleterre ; et, à l'époque dont nous nous occupons, (1688), ces barbares obéissaient plus spécialement aux instigations d’un colonel Dongan qui avait juré la ruine de la colonie.

Enfin vint le jour où les Iroquois mirent le comble à leurs méfaits par le massacre épouvantable qui est connu dans notre histoire sous le nom de massacre de la Chine.

« On était rendu aux premiers jours d'août, dit Garneau, et rien n’annonçait un événement extraordinaire, lorsque, tout-à-coup, 1400 iroquois traversent le lac Saint-Louis, dans la nuit du 5, au milieu d’une tempête de grêle et de pluie qui favorise leur projet, et débarquent en silence sur la partie supérieure de l'île de Montréal. Avant le jour, ils se sont placés par pelotons à toutes les maisons sur un espace de plusieurs lieues. Les habitants sont plongés dans le sommeil, sommeil éternel pour un grand nombre. Les Iroquois n’attendent plus que le signal : il est donné. Alors s'élève un effroyable cri de mort ; les maisons sont enfoncées,et le massacre commence partout en mêmetemps. Les sauvages égorgent les hommes, les femmes et les enfants ; ils mettent le feu aux maisons de ceux qui résistent afin de les forcer de sortir, et lorsqu'ils sortent, ils épuisent sur eux tout ce que la fureur peut leur inspirer. Ils éventrent les femmes, forcent les mères à faire rôtir vifs leurs enfants. Ils s'épuisent, pendant de longues journées, à inventer des supplices. Deux cents personnes périssent dans les flammes ; un grand nombre d'autres sont emmenées dans les cantons pour y subir le même supplice. L'île est inondée de sang et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal. De là, les Iroquois passent sur la rive opposée; la paroisse de La Chenaie est incendiée tout entière, et une partie des habitants est massacrée ».

L'année 1689 a porté, pendant longtemps, le nom funèbre de l’année du massacre.

Le sang appelle le sang, dit un proverbe, et vos pères n'étaient pas d'humeur à laisser longtemps impunie une pareille atrocité. Heureusement que la même année,de Denonvilie fui rappelé en France, ei remplacé par de i‘rontenac.

Louis de Buade, comte de Frontenac, revenait au Canada pour la deuxième fois, en qualité de gouverneur de la Nouvelle-France. Il avait déjà occupé le même poste quelques années auparavant, de 1672 à 1682. Les événements extraordinaires qui surgirent durant cette période critique de notre histoire, événements qu'il dirigea toujours avec un rare génie et un extrême bonheur, lui ont valu, à juste titre, le nom de sauveur de la Nouvelle- France.

Comme ses prédécesseurs, il fut reçu avec toutes sortes de démonstrations de joie, au bruit de l'artillerie, et à la lueur des flambeaux et d’une illumination générale.

A son arrivée, le souvenir du massacre de la Chine était encore tout vivace dans l’esprit des colons, et Frontenac résolut de frapper immédiatement un grand coup.

Sachant bien que les Iroquois n’avaient fait que d'obéir, jusque là, aux mots d'ordre partis de la Nouvelle-Angleterre, il décida d'attaquer le mal dans sa racine, et dès l’hiver de 1690, trois expéditions différentes, composées de français, de canadiens et de sauvages furent lancées contre les établissements de la Nouvelle-Angleterre.

Le premier de ces partis fut organisé à Montréal, le deuxième aux Trois-Rivières, et le troisième à Québec. Tous trois se mirent en marche dans le cours de l'hiver.

Le parti organisé à Montréal comptait dans ses rangs quatre-vingt-seize sauvages, et cent quatorze français. Il avait pour commandants Sainte-Hélène et d’Ailleboust de Mantet ; d’Iberville était un des sous-chefs. Ils allèrent attaquer un village du nom de Corlar, dans l'état de New- York, à six lieues d'Albany : ce village porte aujourd’hui le nom de Schenectady.

«Ces braves, dit Ferland, se mirent en marche dans les premiers jours du mois de février, saison la plus froide de l’année. Le fusil en bandoulière, le paquet de provisions sur l'épaule, les raquettes aux pieds, la gaieté et l’espérance au cœur, les conipagnons de Sainte-Hélène et d’Iberville poursuivaient gaiement leur pénible voyage. Ils couchaient sur la neige, sans abri, sous un ciel pur et brillant comme le ciel de Naples, mais glacé comme celui de la Sibérie. Ils brisaient leur pain avec la hache, et l’arrosaient d'une eau qu'ils obtenaient sous une couche de glace épaisse de plus d’un pied ».

Is firent ainsi une centaine de lieues, obligés, bien souvent, de marcher jusqu'aux genoux dans une eau glaciale. Enfin, un jour, sur les quatre heures de l'après-midi, ils s’arrêtèrent à deux lieues de Corlar.

D'abord, ils décidèrent de remettre l'attaque au lendemain, mais, vu le froid excessif qu'il faisait ce soir là, ils résolurent de ne pas perdre un instant, et d'attaquer le village sans retard.

Les habitants de Corlar étaient plongés dans le plus profond sommeil. Ils se doutaient si peu du danger qui les menaçait, qu'ils n'avaient pas même eu la précaution de placer des sentinelles aux portes de leur ville. Ils avaient bien entendu dire qu’un danger planait sur leur tête, mais ils ne pouvaient croire que, par une saison pareille, des hommes pussent se hasarder à entreprendre une semblable excursion. Et de fait, dit un écrivain anglais, «des européens ne croiraient pas qu'il fût possible à des hommes de faire une telle marche, au milieu de la forêt, dans les temps les plus froids, sans autre abri que le ciel, sans autres provisions que celles qu'ils portaient avec eux ».

« Gardant le silence, dit Ferland, les Français s’emparèrent d’une des portes, et parcoururent le bourg dans toute sa iongueur. Le signal de l’attaque fut donné par le cri de guerre ; les maisons furent assaillies les unes après les autres. Dans quelques-unes l'on se défendit, mais la résistance fut bientôt écrasée ».

Des 120 personnes qui habitaient le village, soixante furent impitoyablement massacrées, hommes, femmes et enfants : le combat ne dura que deux heures. Toutes les maisons furent brûlées, à l'exception de deux.

«Cette expédition, ajoute Ferland, avait aussi bien réussi qu'on pouvait s’y attendre. Les Français s'étaient avancés aux portes de la capitale de la Nouvelle-Angleterre, et ils avaient fait comprendre aux habitants d’Albany que s'ils continuaient à pousser les Iroquois à ravager la colonie française, on saurait rendre la pareille aux colonies de l'Angleterre ».

Le parti formé aux ‘Trois-Rivières était sous le commandement de François de Hertel. Trois de ses fils l'accompagnaient, et l'expédition était composée de 27 français et de 25 sauvages ; en tout 52.

Se LE

Ces cinquante-deux braves avaient à faire un voyage de plus de cent lieues. Ils se mirent en marche le vingthuit janvier. Deux mois après, ils arrivaient à un village anglais nommé Salmon-Falls, (aujourd'hui Portsmouth, New-Hampshire).

Salmon-Falls était fortifié. En quelques heures tout fut emporté d'assaut. Vingt-sept maisons furent brûlées, et deux mille pièces de bétail périrent dans les étables ; les Français ne perdirent qu’un seul homme.

Portneuf était le commandant du parti organisé à Québec. Ce parti comptait cinquante français et une soi- Xantaine de sauvages. Les provisions étant rares dans le pays, ïes cent dix guerriers se mirent en campagne sans rien apporter avec eux. Ils cheminérent ainsi, par le temps le plus rigoureux de l'hiver, durant l'espace de quatre mois, c’est-à-dire, depuis janvier à mai, ne vivant que du produit de leur chasse. Enfin, ils arrivèrent à un poste de la Nouvelle-Angleterre appelé Casco, sur le bord de la mer, (aujourc'hui Portland).

Ce poste était défendu par ciuq forts et huit pièces de canon. Il fallut en faire le siège suivant toutes les règles de l'art; ce qui ne convenait guère aux instincts des Canadiens et des Sauvages qui aimaient à aller vite en besogne.

Cependant, armés d'outils qu'ils trouvèrent dans quelques-uns des forts asandonnés, ils se mirent à l'œuvre et ouvrirent la tranchée. Les opérations du siè- 2 allèrent tellement vite que quelques jours plus tard les Anglais voulurent parlementer. On ne s’accorda pas sur les conditions ; les Anglais demandaient huit jours de temps et de réflexions ; Portneur ne leur accorda que la nuit. Le lendemain, au moment où l'attaque allait commencer, la garnison, Composée de soixante-dix hommes, et suivie d’une longue file de femmes et d'enfants, se rendit, et vint mettre bas les armes devant Portneuf et ses cent dix héros.

À la suite de cette capitulation, les Sauvages alliés des Français se portérent contre leurs prisonniers à des excès que les Français ne purent ni prévenir ni empêcher.

«Malgré les efforts des Français pour engager les sauvages à traiter les captifs avec humanité, il arrivait cependant, dit Ferland, que le naturel de ces barbares se

faisait quelquefois jour, et qu'ils sacrifiaient des femmes et des enfants à leur mauvaise humeur ou à leur commodité.

» Q elques écrivains anglais ont cherché à faire retomber sur les Français une partie du blâme que ces cruautés ont attaché au nom et au caractère des indigènes... Il est sans doute regrettable qu'ils aient conduit avec eux, dans leurs guerres, des alliés dont ils ne pouvaient pas toujours retenir la cruauté ; mais pouvaient-ils faire autrement? Ils n'étaient qu'une poignée d'hommes vis-à-vis des populations nombreuses de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Vork. Ils avaient à défendre leurs foyers, leurs biens et leurs familles contre la confédération iroquoise alliée des Anglais. L'année 1689 avait vu les Iroquois se ruer sur la colonie française, brûler de nombreux villages, profaner les églises, fouler aux pieds les moissons, jeter au milieu des flammes les femmes, les enfants, les vieillards, promener pendant plusieurs mois la torche et le tomahawk sur tout le gouvernement de Montréal, ne se retirer qu'après avoir ruiné une vaste étendue du pays, et massacré près d’un dixième de la population européenne du Canada.

» Et qui avait porté les Iroquois à entreprendre cette guerre d'exterminalion *? Qui leur avait mis les armes à la main et leur avait fourni les moyens de porter la dévastation dans l'ile de Montréal ?

» Les Français du Canada le savaient ; ils en avaient été informés per les amis qui leur restaient dans les cinq cantons. Derrière les Iroquois se tenaient Îles magistrats de la Nouvelle-York et de la Nouvelle-Angleterre. Les premiers avaient publiquement examiné dans leurs assemblées, et consigné dans leurs registres le compte des dépenses encourues pour fournir des armes et des provisions aux bandes envahissentes des Iroquois. Quand le conseil des cinq nations avaient paru lassé de la guerre, ils avaient envoyé vers lui trois députés chargés de le détourner de songer à la paix ou même à une trève ».

Ces terribles incursions des Français créèrent dans la Nouvelle-Angleterre une indignation facile à comprendre. Des assemblées publiques eurent lieu; et l'on décida, d'un commun accord, de frapper un grand coup, et de conquérir la Nouvelle-France.

Les Anglais commencèrent par s'emparer de presque

tous les postes français de l'Acadie, et lancèrent contre le Canada pas moins de deux armées. La première forte de 3,000 hommes — anglais et iroquois — sous les ordres du général Winthrop, se dirigea sur Montréal ; la seconde, composée de 2000 hommes, fut embarquée sur une flotte de 35 voiles, commandée par l'amiral Phipps, avec ordre de s'emparer de Québec.

L'armée de Winthrop ne put parvenir à sa destination. La petite vérole ayant fait périr, en quelques jours, trois cents iroquois, l'armée entière ne tarda pas à se débander.

Phipps, avec ses trente-cinq vaisseaux, jeta l’ancre devant Québec, le 16 octobre 1690, sur les dix heures du matin. L'arrivée de cette flotte avait été annoncée à Québec depuis quelques jours, et on avait fait les plus grands efforts pour mettre la place en état de défense.

Bientôt, une chaloupe se détacha du vaisseau amiral. Au pavillon blanc qu’elle portait, on reconnut qu'elle amenait un parlementaire. De Frontenac envoya à sa rencontre un officier de son ordonnance. Celui-ci fit bander les yeux de l'officier anglais, et le conduisit au palais du gouvernement, en lui faisant faire maints détours dans les rues de la ville où il y avait le plus d'activité et de mouvement. Cette promenade, durant laquelle l'envoyé anglais ne vit rien, mais entendit beaucoup de bruit et de tapage, lui donna une haute idée des moyens de défense qu'on était à préparer.

Rendu dans la grande salle du palais, l'envoyé anglais fut debarrassé de son bandeau. Grande fut sa surprise, lorsqu'il se vit en présence du gouverneur, de l’évèque, et d’une foule de jeunes officiers francais, dont la bonne humeur annonçait qu’enfin leurs vœux étaient accomplis, puisqu'ils allaient avoir la bonne fortune de se mesurer corps-à-corps avec de vrais soldats anglais, en chair et en os, eux qui n'avaient eu à faire, jusque-là, qu'à des bandes de sauvages indisciplinés.

Tout tremblant, le parlementaire présenta la sommation de l'amiral Phipps.

On y lisait, 2ntre autres choses : «que les ravages et les cruautés exercés par les Français et par les sauvages contre les sujets paisibles des colonies anglaises de l'Amérique avaient obligé Leurs Très-Excellentes Majestés, Guillaume et Marie, d'armer pour se rendre maîtres du

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Canada, afin de pourvoir à la sûreté des provinces de leur obéissance, et qu'on eût à lui remettre dans une heure le fort avec toute sa garnison, la ville avec tous ses habitants et leurs biens quelconques.

» Dès qu'on eut achevé la lecture de cet écrit, dit Laerdière, l'officier anglais tira de sa poche une montre, la présenta au gouverneur, et lui dit qu'il était dix heures, et qu'il ne pouvait attendre sa réponse que jusqu'à onze. Un cri d'indignation s'éleva du milieu des officiers français qui voulaient qu'on traitât cet insolent comme l'employé d'un corsaire. M. de Frontenac, quoique piqué au vif, témoigna plus de modération, et se contenta de lui répondre de vive voix : «que le roi Guillaume était un usur- » pateur.… et qu'il ne pouvait se fier à la parole de Phipps » après sa trahison envers M. de Manneval, gouverneur » de l'Acadie, qu'il avait retenu prisonnier contre le droit » des gens ».

Le parlementaire demanda cette réponse par écrit «C'est par la bouche de mes canons et à coups de fusil que je répondrai à votre général», reprit Frontenac «ce n'est pas de la sorte qu'on fait sommer un homme comme moi ».

L'envoyé anglais fut reconduit à sa c'aloupe comme il était venu, c'est-à-dire, les yeux bandés.

L'instant d'après, les batteries de la basse-ville ouvrirent le feu : le premier coup de canon, pointé par le brave Saint-Hélène, abattit le pavillon amiral. Quelques canadiens témoins de ce bon coup, allèrent enlever ce pavillon à la nage, sous le feu même de l'ennemi; ce glorieux trophée a été suspendu à la voûte de la cathédrale de Québec jusqu'à la conquête.

Phipps bombarda la ville pendant quatre jours, mais sans succès. «Nos batteries, dit Garneau, ripostèrent avec ardeur jusqu'à la nuit, offrant le spectacle grandiose d'un combat d'artillerie dans le magnifique bassin de Québec. Les détonations retentissaient de montagne en montagne, d'un côté, jusqu'à la cime des Alleghanys, et de l'autre, jusqu'à celles des Laurentides, au milieu des éclairs et des nuages de fumée qui roulaient sur la surface du fleuve et le long des flancs escarpés de la ville ».

A plusieurs reprises les troupes anglaises firent des descentes infructueuses sur les grèves de Beauport. Une

fois, entre autres, pas moins de 1500 de leurs soldats débarquèrent et se rangèrent en ordre de bataille sur le rivage de la Canardière. M. de Frontenac envoya à leur rencontre 300 canadiens des milices de Montréal et des Trois-Rivières. Ces miliciens se contentèrent de les harceler, tourbillonnant autour d'eux, en se cachant au milieu des broussailles, et faisant un feu continuel et efficace sur ces troupes disciplinées à l’européenne qui se tenaient en bataillons serrés. Dans une de ces escarmouches, le brave Sainte-Hélène fut blessé mortellement.

Finalement, après plusieurs échecs successifs, Phipps fut forcé d'abandonner le siège, et, le 23, sa flotte leva l'ancre. Phipps perdit, devant Québec, plusieurs centaines d'hommes, et pour comble de malheur, en redescendant le fleuve, une grande partie de ses vaisseaux se perdit dans les brouillards et les tempêtes.

Les colons de la Nouvelle-Angleterre furent grandement humiliés, en voyant arriver les débris de leurs deux armées. Ils avaient compté sur le butin fait au Canada pour subvenir aux frais de la guerre ; mais, bien contre leur atten’., ils furent obligés, pour solder la dette de leurs troupes, d'établir un impôt, et de recourir au papiermonnaie.

« Ainsi, dit Garneau, le Canada, avec ses 11,000 habitants, avait repoussé l'invasion, et épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et vingt fois plus populeuses que lui ».

(TRAIIS D'HÉROISME, EXPLORATIONS ET DÉCOUVERTES.)

présenter les faits principaux de l’histoire de

votre pays dans l'ordre suivant lequel ils se sont accomplis, j'ai cru devoir laisser de côté une foule d'épisodes intéressants, de traits d'héroisn.e, d'explorations hardies, de découvertes importantes que je vais, maintenant, vous raconter.

En premier lieu viennent les célèbres expluits de d’Iberville et de ses frères.

D'Iberville, né au Canada, était Canadois-Français, suivant l'expression de la mère Marie de l'Incarnation.

Fils de Charles LeMoyne, de Montréal, d'Iberville avait huit frères qui furent autant de héros. Leurs noms étaient : de Longueuil, Sainte-Hélène, de Maricourt, François de Bienville, Sérigny, Louis de Châteauguay, Jean- Baptiste de Bienville, et un deuxième de Châteauguay.

Un des premiers exploits de d'Iberville eut pour théâtre la Baie-d'Hudson.

C'était er 1686, sous l’administration de M. de Denonville, alors que ce gouverneur faisait ses préparatifs pour cette expédition contre les Iroquois dont je vous ai déjà parlé.

Les Anglais s'étaient emparé de plusieurs postes français, et de Denonville résolut de les reprendre. À cet effet il expédia un parti de quatre-vingts hommes, au nombre desquels se trouvaient les trois frères LeMoyne : d'Iberville, Sainte-Hélène, et Maricourt. Partie de Québec au mois de mars, cette petite troupe chevaleresque se rendit par terre au fond de la Baïe-d'Hudson.

Le premier poste anglais qu'ils avaient mission d'emporter se trouvait à une ‘ rce de deux cents lieues. Il fallut franchir cette distance, tantôt à pied, tantôt à la raquette, souvent en canot, au milieu de la neige, des glaces, et par un froid des plus vifs. Des Canadiens seuls, dit Guérin, étaient capables d’endurer ces incroyables fatigues, ces privations et souffrances de toutes sortes.

Enfin, nos héros parvinrent à un fort du nom de Monsipi, armé d'une douzaine de canons. Sans perdre un instant, d’Iberville et ses frères suivis de quelques canadiens, escaladent ce fort, l'emportent d'assaut, et font seize prisonniers, y compris le gouverneur.

Guérin raconte ce beau fait d'armes dans les termes suivants : «Toutes les dispositions furent prises pour l'attaque du fort qui, situé à trente pas d’une rivière, sur une petite éminence, était de figure carrée, relevé de palissades de dix-sept à dix-huit pieds, et flanqué de quatre bastions revêtus en dedans de madriers, avec une terrasse d’un pied d'épaisseur. Un détachement fut mis à la garde des canots, et on emmena seulement deux de ces derniers chargés

de madriers, piques, pioches, pelles, gabions et d'un bélier.

» D'Iberville et Sainte-Hélène attaquèrent d'un côté, pendant que le chevalier de Troyes et Maricourt attaquaient de l’autre, et faisaient battre la porte principale du fort avec le bélier. Suivis de cinq ou six hommes, ils escaladèrent la palissade, ouvrirent une porte qui donnait sur les bois, et gagnèrent, pour la briser, celle d'une redoute construile au milieu de la place. Dans le même temps le bélier enfonça la porte principale du fort. Le chevalier de Troyes se jeta dans le corps de la place, et fit faire feu dans toutes les embrasures et les meurtrières de la redoute qu'attaquaient déjà d'Iberville et Sainte- Hélène.

» Un anglais ayant répondu avec arrogance aux propositions de quartier qu'on lui faisait, Sainte-Hélène lui cassa la tête d'un coup de fusil, au moment où il pointait une pièce de canon sur les Français. Bientôt le bélier fut approché de la redoute et la démonta à demi.

» Soudain, d’'Iberville, l'épée d'une main et son fusil de l’autre, se jette dans la redoute ; mais comme la porte tenait encore à une penture, un anglais qui se trouvait derrière, la referma, et d’Iberville, séparé ainsi des siens, ne voyant plus ni ciel ni terre, put se croire un moment perdu. Toutefois, son courage et sa présence d'esprit ne l’abandonnèrent point ; il soutint une lutte corps-à-corps, dans l'obscurité, avec les Anglais qui étaient là. Il en entendit qui descendaient l'escalier, et tira dessus au hasard.

» Cependant, le bélier avait recommencé à battre la porte de la redoute ; elle tomba entièrement et livra passage aux Français qui se précipitèrent en foule au secours de d’Iberville.

» Les Anglais, la plupart encore à demi vêtus, tant on avait promptement conduit l'affaire, implorèrent quartier et on le leur accorda ».

A quarante lieues de là, après cinq jours de marche, d'Iberville et ses compagnons prirent le fort Rupert. Un bâtiment de guerre était devant la place (Guérin), disposé à soutenir les Anglais. « D'’Iberville et son frère Maricourt avec quinze hommes montés sur deux canots d’écorce, furent chargés de l'enlever. Les ennemis n'étant

TS DO DORE D SL TR ur one en .

pas prévenus et ne se doutant de rien, les Canadiens rangèrent le vaisseau à petites rames, le surprirent et trouverent un anglais enveloppé «ns une couverture sur le pont, qui, en s'éveillant, voulut se mettre sur la défensive et sonna l'alarme ; l’âme lui fut arrachée avec le premier mouvement qu'il fit pour crier et s'armer. Alors d'Iberville frappa du pied sur le pont, comme c'est l'usage, nour réveiller ceux qui étaient au-dessous et leur donner l'alarme. L'instant d'après, un anglais se montrait au haut de l'échelle pour voir de quoi il s'agissait ; il eut la tête fendue d'un coup de sabre ; un autre qui avait paru à l'avant périt de même. Alors d'Iberville força la chambre à coups de hache et fit main basse partout. A la fin, pourtant, il donna quartier. Le gouverneur-général de la Baie-d'Hudson fut au nombre des prisonniers ».

Pendant ce temps le chevalier de Troyes enfonçait la porte du fort Rupert, et entrait avec les siens dans la place, l'épée à la main.

«Le chevalier de Troyes voulut terminer sa campagne par l'attaque du fort de Kichichouanne. Personne ne savait au juste la situation de cet établissement anglais, et les chemins pour s'y rendre étaient impraticables. Ce ne furent point des obstacles capables d'arrêter les Canadiens. On partit, doublant des pointes de battures jusqu’à trois lieues au large. Lorsque la marée était basse, il fallait porter tout son bagage et ses car ‘s à une lieue au loin ; quand elle était haute, on se trouv. engagé dans des glaces. Il y avait déjà longtemps ue l'on faisait cette route pénible, ne sachant pas trop <acore si l'on atteindrait le but cherché, quand huit coups de canon se firent entendre qui flattérent agréablement l'oreille des Français ; ils indiquaient que l'on était près de Kichichouanne, et qu'il se passait dans ce fort quelque réjouissance.

» Sainte-Hélène fut chargé d'aller reconnaître la place. Sur le” entrefaites, d’Iberville, ayant eu toutes les peines du mt de à se tirer des glaces, arriva avec sa prise à l’embouchure de la rivière, apportant tous les pavillons de la compagnie d'Angleterre ; il entra heureusement dans la rivière, et débarqua, pendant la nuit, dix pièces de canon. Après quelques pourparlers peu concluants avec le gouverneur du fort, les pièces de canon furent pointées

contre la chambre même qu'il occupait. Une batterie cachée dans un bois, sur une hauteur, fut si bien servie qu'en moins de cinq quarts d'heure, on tira plus de cent quarante volées qui criblèrent tout le fort.

» Bientôt, on entendit des voix sourdes qui srrtaient des caves et demandaient quartier, aucun anglais n'ayant voulu se montrer pour amener le pavillon. Peu après le fort capitula, et Sainte-Hélène et d'Iberville y entrèrent aussitôt ».

Une autre expédition, commandée par d'Iberville, se termina par un acte d'audace incroyable,

D'Iberville venait de s'emparer de deux bâtiments de guerre anglais, dont l'un de 14, et l’autre de 22 canons. Un troisième vaisseau était pris dans les glaces, et d’Iberville envoya quatre hommes pour l'observer. Deux de ces hommes furent pris par les Anglais, et mis à fond de cale où ils passèrent tout l'hiver. Au printemps, les Anglais ordonnèrent à l'un des deux de venir les aider à la manœuvre. Un jour que presque tous les matelots étaient dans la mâture, le canadien saisit une hache et casse la tête aux deux hommes d'équipage qui se trouvaient en même temps que lui sur le pont. Il court aussitôt délivrer son camarade ; et tous deux, s'emparant des armes, se rendent maîtres du navire qu'ils conduisent triomphalement au fort français.

D'Iberville passa l'hiver de 1688 à la Baie-d'Hudson, au milieu des Anglais. Un traité de paix venait d’être signé entre la France et l'Angleterre, et le héros canadien croyait pouvoir y vivre en paix, lorsqu'un jour, on vint l'informer que les Anglais méditaient contre lui quelque surprise ; sans perdre un instant, bien qu'il ne fût accompagné que de quatorze hommes, d’Iberville leur déclare la guerre et les tue ou les prend tous dans le cours de l'hiver, et s'empare de leurs navires.

Mais un des plus brillants exploits de d'Iberville fut, sans contredit, le combat naval qu'il livra dans la Baie-d’'Hudson avec un seul bâtiment, le Pélican, contre trois vaisseaux anglais. D'Iberville n'avait que 50 hommes disponibles, tandis qu’un seul des bâtiments anglais n'avait pas moins de 230 hommes d'équipage. «On se canonna vivement pendant plus de trois heures, dit Laverdière. Alors, d'Iberville qui avait conservé le vent, arrive tout court

sur les deux frégates et leur envoie plusieurs bordées de fort prés, a dessein de les désemparer. Dans ce moment, le troisit.ne, qui avait en batterie 26 canons sur chaque bord et 230 hommes d'équipage, l'approchait à vue d'œil. D'Ibervill: va à sa rencontre, tout son canon pointé à couler bus, fait dresser son navire et lui envoie sa bordée. Elle port: si juste que le vaisseau anglais fit tout au plus sa loaguc: de chemin, et coula à l'instant. D'’Iberville tourne de bord sur le champ, et fond sur celui des deux autres qui «ti le plus à portée d'entrer dans la rivière, lorsqu: l& comu andant arglais baissa pavillon et se rendit. Le tre sicme s'évada * les brumes le firent perdre de vue

Tels ‘uen! quelques-uns des exploits de ce grand canadien qui, «1 ‘moignage des historiens français euxmêmes, fut un es plus intrépides marins et un des plus habiles navigateurs que la France ait eus.

En 1701 d'Iiberville fonda la Louisiane ; il mourut à la Havane, en juillet 1706, commandant le vaisseau le Juste.

Les incursions si fréquemment répétées des Iroquois, durant cette première période de notre histoire, donnèrent lieu à une foule de petits combats chevaleresques dans lesquels non seulement les hommes, mais aussi les femmes, eurent occasion de se distinguer par leur bravoure et leur sang-froid.

«Le pays devenu depuis longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes, dit Garneau, commençait à se couvrir, çà et là, d'ouvrages palissadés et munis de canons: es ouvrages renfermaient ordinairement l'église et le manoir seigneurial. A la première alarme toute la | pulation courait s'y réfugier. Chaque village était prêt à combattre.

» Les annales canadiennes ont conservé le souvenir de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts contre lesquels vint toujours se briser le courage indiscipliné des sauvages ».

» Les plus célèbres de ces défenses sont celles de Madame de Verchères en 1690, et celle de sa fille deux ans après. Surprises l'une et l'autre pendant qu'elles étaient! seules ou presque seules, elles eurent, chaque fois, à peine le temps de fermer les portes ‘u fort où elles se trouvaient

Sans se déconcerter ni perdre courage, elles tirérent le canon, prirent les fusils et s'en servirent avec tant d'adresse, en se multipliant et en se montrant successivement sur différents points, que les barbares croyant le fort défendu par plus de monde, avaient fini, les deux fois, par se retirer après l'avoir tenu bloqué pendant plusieurs heures. La fréquence du danger avait aguerri la population : les femmes et les enfants se battaient comme les hommés. Dans un combat où un parti de sauvages s'était retranché dans une maison et se défendait avec désespoir, on vit des assaillants s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en arracher par la chevelure les sauvages qui se présentaient pour lirer ».

Enfin, rien ne saurait vous donner une plus juste idée de l'état de la colonie et de la bravoure de ses habitants, durant le premie: siècle de son existence, que l'extrait suivant du Cours d'Histcire de Ferlanü :

«C'est bien à juste titre que les cinquante premières années qui ont suivi la fondation de Québec ont été désignées comme les temps héroïques de la Nouvelle-France. Cette période, en effet, présente des traits non reux de dévouement religieux, de courage, de foi, de persévérance. Le même esprit animait les simples laïes et les religieux, des femmes faibles et délicates aussi bien 4e les soldats et les hardis explorateu ui s'aventurai nt au milieu des tribus sauviges. Que nobles natures se sont développées parmi jes F'ançais du Canada, dans la lutte entre la civilisation chr: tienne et naturalisme sauvage des aborigènes ! Comnent ne p admirer ces jeunes gens, doués des plus beau ons cœur et de l'esprit, abiles à la chasse, adroits conduire k léger canot d'écorce dans les passases les pius dificiles devançant à la course les plus agiles cou le la race rouge, infatigables dans les longues ‘nat es au milieu des forêts, accoutumeées à combattre ‘Ir quoi: avec la hache et le fusil, parlant les langues © s sauvages aussi bien que les sauvages eux-mêmes cependant, toujours prêts à mettre leurs belles qualités au e de la religion et de la patrie, et à sacrifier leu ‘au milieu des rlus herrihles supplices pour la gle e de Dieu et l'honneur du nom français ? Des filles timides. ék ‘ans la paix et la solitude du cloître, renonçaient c du couvent pour servir

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er ticer ième vaut vu …… ” es me s he 2 ce + dé D D PE RD DR PR 2 D SR AM D LL on ”

Dieu au milieu de pauvres colons et de sauvages sales et déguenillés ; de grandes dames habituées à l’aisance, formées aux agréments de la plus haute société, se condamnaient volontairement à couler leurs jours dans un pays barbare et n'offrant aucune des jouissances matérielles qu'elles avaient possédées en France ».

Cependant, au milieu des difficultés de toute espèce, au milieu des combats de chaque jour, il y eut, durant cette époque, des héros d'un autre genre qui ne méritent pas moins le tribut de notre admiration: je veux parler de ces voyageurs hardis et entreprenants qui ne craignirent pas de s’aventurer jusqu'aux limites les plus reculées du continent américain, et qui s’illustrèrent par les explorations et les découvertes les plus importantes.

Souvent les missionnaires, et surtout les Jésuites, avaient précédé les voyageurs dans ces lointaines incursions, ce qui faisait dire à l'historien américain Bancroft : l'histoire des travaux des missionnaires se rattache à l'origine de toutes les villes célèbres de l'Amérique française ; pas un cap n'a été doublé, pas une rivière n’a été découverte sans qu'un jésuite en ait montré le chemin. Cependant, dit Garneau, les voyageurs, tantôt pour s’illustrer par de brillantes découvertes, tantôt pour s'enrichir par la traite des pelleteries, ont quelquefois frayé la route aux missionnaires. Les plus célèbres sont Champlain lui-même, Nicolet, Perrot, Jolliet, Lasalle et la Vérendrye.

Champlain, le premier, avait découvert successivement la rivière Richelieu et le lac Champlain, plus tard la rivière Outaouais, puis les lacs Huron et Ontario, et enfin, presque tout le pays qui forme aujourd'hui la province d'Ontario.

Du temps même de Champlain, le P. Dolbeau avait parcouru les montagnes pittoresques du Saguenay. En 1647 le P. de Quen découvrit le lac Saint-Jean. En 1646, le P. Druillettes, se rendit depuis le fleuve Saint- Laurent jusqu'à la mer par la rivière Chaudière et celle de Kennébec.

Mais de toutes ces explorations, celle qui exigea le plus de hardiesse, d'intrépidité, de persévérance ; celle, en même temps, qui a été la plus féconde en granus résultats de tous genres, a été la découverte du Mississipi.

«Il paraît maintenant bien constaté, dit Laverdière,

que le premier canadien qui ait découvert les Grandes Eaux du Mississipi est l'intrépide et aventureux Nicolet qui avait déjà couru tous les pays de l’ouest vers l'an 1639. Plus de trente années après (1673) M. Talon chargea un bourgeois de Québec nommé Jolliet, et le P. Marquette d'aller reconnaître si ces Grandes Eaux dont parlaient les sauvages coulaient au sud vers le golfe du Mexique, ou se déchargeaient dans le grand océan Pacifique. Ces deux voyageurs avaient suivi le cours du Mississipi jusqu’à l’Arkansas ; mais, éloignés de Québec de plus de neuf cents lieues, manquant de vivres et de munitions dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitants, ils s'étaient vus contraints de reprendre le chemin du Canada, n'ayant plus le moindre doute que le fleuve ne se jetât dans le golfe du Mexique ».

Jolliet, mes enfants, était né à Québec et avait fait ses études au collège des Jésuites : c'est un des grands hommes dont les Canadiens-Français ont le droit de s’enorgueillir.

Pour vous donner une idée des difficultés de l’entreprise, il me suffira de vous rapporter les paroles que les Pouteouatomis, nation sauvage de l’ouest, adressèrent au Père Marquette avant son départ de leurs villages : « Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces nations éloignées n'épargnent jamais les étrangers ; que les guerres infestent leurs frontières de hordes de pillards : que la Grande-Rivière abonde en monstres qui dévorent les hommes, et que les chaleurs excessives y causent la mort ».

Malgré ces funestes prédictions, les deux intrépides découvreurs se mirent en marche, accompagnés de cinq français et de deux guides sauvages. Bientôt les deux guides, effrayés de l'audace de l'entreprise, revinrent sur leurs pas ; les cinq français continuérent leur route.

Après huit jours de navigation, ils débouchérent toutà-coup dans le grand fleuve ; on devine quelle fut leur joie. « Les deux canots, dit Bancroft, ouvrirent alors leurs voiles Sous un nouveau ciel, à de nouvelles brises : ils descendirent le cours calme et majestueux du tributaire de l'océan ; tantôt ils glissaient le long de larges et arides bancs de sable, refuge d'innombrables oiseaux aquatiques ; tantôt ils rasaient les îles qui s'élèvent au milieu du fleuve et que couronnaient d'épais massifs de verdure ; tantôt enfin ils fuyaieni les vasles plaines de l'Ilinois et de l’lowa,

couvertes de forêts magnifiques ou parsemées de bocages jetés au milieu de prairies sans bornes.

, Ils avaient fait ainsi soixante lieues, ajoute Garneau, sans rencontrer un seul homme, lorsqu'ils découvrirent sur la rive droite du fleuve, des vestiges sur le sable, et un sentier à travers une prairie, lequel les conduisit au bout de six milles à l'entrée d’une bourgade. Ils s’arrétèrent et appelèrent à haute voix. Quatre vieillards parurent aussitôt, et vinrent au-devant d'eux avec le calumet de paix. «Nous sommes des Illinois, dirent-ils, »nous sommes des hommes, soyez les bienvenus parmi »nous». C'était la première fois que le sol de l’Iowa était foulé par des blancs ».

Après avoir dit adieu à ces sauvages, ils se remirent de nouveau en route, et se rendirent comme nous l'avons vu plus haut, jusqu'à la rivière des Arkansas. En revenant, ils suivirent la rivière des Illinois et atteignirent Chicago. «Ils venaient de découvrir, dit Garneau, le pays le plus riche du monde, un sol couvert de vignes, de pommiers, de forêts magnifiques, arrosé par d’innombrables rivières et parsemé de vertes prairies grouillantes de bisons, de cerfs et d'oiseaux de toutes sortes ; ils avaient découvert enfin une contrée d’une fertilité prodigieuse, et qui exporte aujourd'hui une immense quantité de blé dont une partie, depuis l'ouverture des canaux du Saint- Laurent, passe par le Canada pour se répandre sur les marchés de l'Europe ».

Le P. Marquette resta parmi les sauvages de l'Illinois ; Jolliet revint à Québec pour rendre compte de sa mission. En descendant le fleuve, il faillit se noyer dans les rapides au-dessus de Montréal, et perdit tous ses papiers qu'il refit de mémoire plus tard.

Le P. Marquette fut bientôt attaqué d'une maladie mortelle, et il se mit en route dans le dessein de se rendre jusqu'à Michillimakinac pour pouvoir mourir au milieu de ses frères, entouré des consolations de la religion ; mais ses forces ne le lui permirent pas. Ayant pénétré däns une petite rivière, ses compagnons élevèrent à la hâte sur ses rives une méchante cabane d'écorce, et ils y couchèrent l'illustre malade aussi bien qu'ils purent.

Le premier souci du Père fut de consoler ses compagnons. Ji les exhorta à la confiance en Dieu qui ne les abandon-

nerait pas dans ces vastes solitudes. Puis il leur donna quelque temps pour se disposer au sacrement de pénitence qu'il voulait encore leur administrer. Il acheva, dans l'intervalle, ce qui lui restait à dire de son bréviaire pour ce jour là. Car, quelque incommodité qu'il eût eue dans le voyage, il voulut le réciter jusqu’au dernier jour de sa vie.

Après avoir entendu la confession de ses bien-aimés compagnons, il les envoya prendre un peu de repos. Quand il sentit l’agonie qui approchait, il les appela, et remettant à l’un d'eux le crucifix qu’il portait à son cou, il le pria de le tenir élevé en face de lui. Portant les yeux sur cette image bénie, la fixant de son regard, il fit sa profession de foi d’une voix ferme, remercia Dieu de la grâce incomparable qu'il lui faisait de mourir jésuite, missionnaire, et abandonné au milieu d’un désert.

Ensuite il se tut, se recueillit, et de temps à autre laissait échapper quelques pieuses aspirations. Il entra en agonie, mais une agonie douce et tranquille ; ses lèvres mourantes murmurèrent les noms de Jésus et de Marie qu'il prononça plusieurs fois ; et en même temps, comme si quelque chose se fût présenté devant ses yeux, il les haussa tout d’un coup un peu au-dessus de son crucifix, et regardant toujours fixement de ce même côté, le visage souriant et tout enflammé, il rendit paisiblement sa bienheureuse âme à son créateur, un samedi, le 19 mai 1675, entre onze heures et minuit. (Rel.)

« Ainsi, dit Garneau, se termina dans le silence des forêts la vie d’un homme dont le nom retentit aujourd’hui plus souvent dans l’histoire que celui de bien des personnages qui faisaient alors du bruit sur la scène du monde, et qui sont pour jamais oubliés ».

Après avoir versé bien des larmes sur le corps de leur Père, les deux compagnons du missionnaire allèrent l'enterrer sur une pétite colline voisine, et ils plantèrent une grande croix sur sa tombe.

Cependant, Jolliet et Marquette n'avaient pas suivi ce grand fleuve dans tout son cours, et n'avaient fait qu'inaugurer, sans l'avoir constaté de leurs yeux, que le Mississipi se déchargeait dans le golfe du Mexique. Ce ne fut qu'en 1682 que Cavelier de la Salle, après des fatigues inouïes, des contrariétés sans nombre, accomplit cet ex-

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ploit, et prit possession, au nom du roi Louis XIV, de l'immense bassin de Mississipi auquel il donna le nom de Louisiane.

ONSIEUR DE FRONTENAC mourut en 1698, c'està-dire, huit ans après ce fameux siége de Québec dont je vous ai parlé dans notre avant-dernier entretien.

Ces huit années d'administration furent surtout employées à repousser les nombreuses incursions des Iroquois. C'est ainsi qu'en 1691, ces barbares vinrent camper audacieusement près de Sorel où ils commirent toutes sortes de brigandages, promenant le fer et la flamme jusque dans les environs de Montréal. Ils furent battus et mis en déroute complète par M. de Varennes, après un combat d’une heure et demie.

En 1695 ils envahirent de nouveau la colonie; une de leurs bandes fut défaite près de Boucherville par M. de la Durantaye, à la tête de quelques volontaires canadiens.

Enfin, en 1696, bien qu'âgé de 76 ans, M. de Frontenac, à la tête de 2000 hommes, s'était mis lui-même en campagne, résolu d'aller humilier les Iroquois dans leurs propres cantons. Les sauvages prévenus du danger qui les menaçait, s'étaient enfuis en toute hâte, de sorte que les Français durent se borner à incendier leurs bourgades et à ravager leur pays.

Durant sa longue carrière administrative, Frontenac s'était montré un habile homme de guerre et un grand homme d'état. Il avait pris la colonie affaiblie, presque ruinée ; il la laissa en paix et agrandie: de sorte qu'on a dit, et avec raison, que si Champlain a été le fondateur de la Nouvelle-France, Frontenac en a été le sauveur.

Cependant, il y a une ombre à ce tableau. En effet, M. de Frontenac était d'un caractère absolu, tranchant, cassant ; et l’histoire lui reproche, avec raison, de n’avoir

pas eu assez de déférence pour l'autorité religieuse, dont l'illustre Laval était alors le digne représentant. Aussi, la fameuse querelle à propos du débit des liqueurs enivrantes qui avait causé tant de mal au pays sous ses prédécesseurs, ne fit que de s’accroître et de s'envenimer durant sa longue administration.

Aü inoment de la mort de Frontenac, l'Angleterre et la France, et, par contre-coup, la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, vivaient en paix, grâce au traité de Ryswick aui avait été signé en 1697.

M. de Callières fut appelé à succéder à M. de Frontenac. Ce fut sous l'administration de ce gouverneur qu'’eut lieu ce grand traité de paix entre les Français et les nations aborigènes de l'Amérique septentrionale, qui est connu dans notre histoire sous le nom de Traité de 1701. Ce traité fut conclu à Montréal, et nos historiens nous ont conservé les détails de cette grande affaire.

Les députés des nombreuses tribus sauvages se trouvant en présence de M. de Callières, Kondiaronk, le chef des hurons, prit le premier la parole, au nom des sauvages alliés

« Notre père, dit-il, tu nous vois auprès de ta natte ; nous avons éprouvé bien des périls dans ce long voyage. Les chûtes, les rapides, et mille autres obstacles ne nous ont point arrêtés, tant nous désirions te voir et nous assembler ici.

» Nous avons trouvé beaucoup de nos frères morts le long du fleuve ;.… tous ces cadavres rongés des oiseaux que nous trouvions à chaque moment étaient une preuve convaincante que la maladie (la petite vérole) était grande à Montréal. Cependant, nous avons fait de tous ces corps un pont sur lequel nous avons marché avec co age ».

Les autres députés prirent ensuite, tour-à-tour, !: parole, pour faire connaître leurs griefs, et poser leurs conditions. Enfin, les détails du traité ayant été acceptés de part et d'autre, M. de Callières résolut de clore les procédés par une séance solennelle qui fût de nature à frapper l’esprit de ces barbares.

Une vaste enceinte de 120 pieds de long et de 72 de large, fut préparée exprès dans le ci à de Montréal : un espace y était réservé pour les dames.

1300 sauvages assistérent à la cérémonie ; quelques-uns

portaient des costumes tout-à-fait étranges. L'un d'eux, venu de l'ouest, avait pour coiffure la peau de la tête d'un jeune bufle avec les cornes qui lui battaient sur les oreilles. Un autre s'était peint la face avec du vermillon, et, dans le dessein de se parer d’un costume français, s'était coiffé d’une vieille perruque poudrée. « Comme il n'avait point de chapeau, äit Ferland, il souleva sa perruque pour saluer M. de Callières, et découvrit une des têtes les plus laides de l'assemblée. Malgré la solennité de l'occasion, les assistants ne purent s'empêcher d'éclater de rire ».

Le contrat fut signé au nom des différentes nations, par trente-huit députés. Les signatures des sauvages consistaient en signes particuliers ; pour les Onnontagués et les Tsonnontouans c'était une araignée ; pour les Goyogouins, un calumet ; pour les Onneyouts, une fourche avec une pierre au milieu. Un ours représentait la signature des Agniers, un castor celle des Hurons, un chevreuil celle des Abéraquis, un lièvre celle des Outaouais.

On apporta ensuite le grand calumet de paix. M. de Callières, le premier, en tira quelques bouffées, puis MM. de Champigny et de Vaudreuil, et enfin les Iroquois et ies députés des sauvages alliés. Un Te Deum solennel ayant clos la cérémonie, tout le monde prit part à un grand festin préparé par les ordres du gouverneur: le menu de ce festin consistait en trois bœufs qu'on avait fait bouillir dans de grandes chaudières.

Deux jours avant la signature du traité, Kondiaronk était mort. Ce grand capitaine sauvage que les Français appelaient le Rat, et qui leur avait donné, autrefois, tant ae troubles et de difficultés, avait contribué plus qu'aucun autre à mener à bonne fin ce grand événement. Il tomba malade à la première séance publique ; ce qui ne l'empêcha pas de prendre part à la discussion. On l'avait placé dans un fauteuil, au milieu de l’assemblée, afin que son discours pût être entendu de tout le monde.

«[ parla longtemps, dit l'historien Charlevoix, et, comme il était naturellement éloquent, et que personne n'eut peut-être jamais plus d'esprit que lui, il fut écouté avec une attention infinie. Il fit avec modestie, et tout ensemble avec dignité, le récit de tous les mouvements qu'il s'était donnés pour ménager une paix durable entre toutes les nations. Il expliqua la nécessité de cette paix,

les avantages qui en reviendraient à tout le pays. Puis, se tournant vers M. de Callières, il le conjura de faire en sorte que personne n'’eût à lui reprocher d’avoir abusé de la confiance qu'on avait en lui.

» Sa voix s’affaibiissant, il cessa de parler, et reçut de toute l'assemblée des applaudissements auxquels il était trop accoutumé pour y être sensible, surtout dans l’état où il était ; en effet, il n’ouvrait jamais la bouche dans les conseils sans en recevoir de pareils, de ceux mêmes qui ne l’aimaient pas. Il ne brillait pas moins dans les conversations particulières, et on prenait souvent plaisir à l’agacer pour entendre ses réparties qui étaient toujours vives, pleines de sel, et ordinairement sans réplique. Il était, en cela, le seul homme du Canada qui pût tenir tête au comte de Frontenac, lequel l'invitait souvent à sa table pour procurer cette satisfaction à ses offiriers ».

A la fin de son discours, Kondiaronk était tellement épuisé qu'on jugea à propos de le conduire à l'Hôtel-Dieu de Montréal où il mourut la nuit suivante, muni de tous ies secours de la religion. Il fut également regretté des Français et des Sauvages, et on lui fit des funérailles magnifiques, c’est-à-dire, avec tous les honneurs dûs à un capitaine, rang qu'il occupait dans l’armée du Canada.

En tête du convoi on voyait M. de Saint-Ours suivi de 60 soldats. Venaient ensuite (Laverdière) quatre à quatre, seize guerriers hurons, vêtus de longues robes de casior, le visage peint en noir, et le fusil sous le bras. Le clergé suivait, et six chefs de guerre portaient le cercueil qui était couvert d'un poële semé de fleurs sur lequel il y avait un chapeau avec un plumet et un haussc-col et une épée. Les frères et les enfants du défunt étaient derrière, accompagnés de tous les chefs des nations, et le gouverneur de la ville, M. de Vaudreuil, qui menait madame l'intendante, fermait la marche ».

Sur sa tombe on grava ces mots : C1-Gir LE RAT, CHEF HURON.

A la suite du grand traité de 1701 il y avait lieu d'espérer que la paix ne serait pas de sitôt troublée ; mais, malheureusement, la guerre qui éclata entre la France et l'Angleterre ne manqua pas, comme toujours, d'entraîner à sa suite les conséquences les plus désastreuses pour l'Amérique du Nord.

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Demers ce ride |

M. de Callières mourut en 1703 et eut pour successeur M. de Vaudreuil. Ce fut sous l'administration de ce dernier gouverneur qu'eurent lieu les événements que je vais maintenant vous raconter.

Les Français commencèrent par remporter de nombreux avantages en Acadie et à Terreneuve ; et, entre autres faits d'armes éclatants, il ne faut pas oublier les expéditions de Deerfield et de Haverhill, non plus que celles de M. de Subercase et de Saint-Ovide.

M. de Vaudreuil avait cru devoir lancer contre Boston une expédition composée de guerriers abénaquis et de quelques français. Ces guerriers portèrent la dévastation dans la Nouvelle-Angleterre. «Les sauvages, dit M. Bancroft, divisés par bandes, assaillirent avec les Français toutes les places fortifiées et toutes les habitations à la fois, n’épargnant, selon les paroles du fidèle chroniqueur, ni les cheveux blancs de la vieillesse, ni l'enfant sur le sein de sa mère. La cruauté devint un art, et les honneurs récompensèrent l’auteur des tortures les plus raflinées. Il semblait qu'à la porte de chaque maison un sauvage caché épiât sa proie. Que de personnes furent massacrées ou traînées en captivité! La mort planait sur les rontières ».

Les colons de la Nouvelle-Angleterre, poussés à bout, prirent une éclatante revanche. Ils vinrent à leur tour attaquer les Abénaquis et massacrèrent, sans pitié, tous ceux qui leur tombèrent sous la main.

Les Abénaquis s’adressèrent à M. de Vaudreuil pour en obtenir du secours : ce dernier leur envoya 350 hommes sous les ordres de Hertel de Rouvill.

« Ce détachement, dit Garneau, prenant à travers les bois à la raquette, traversa les Alléghanys, et tomba, dans la dernière nuit de février, sur Deertield, bourgade défendue par une palisiade de vingt arpents de circuit. Dans cette enceinte se trouvaient plusieurs maisons entourées d’une ceinture de pieux. Il y avait quatre pieds de neige sur la terre, et le vent en avait amo’. lé des bancs jusqu'à la hauteur des palissades ; les assaillar 's, au moyen de leurs raquettes, entrèrent dans la ploce coinme si elle n'avait été protégée par aucun obstacle. Les habitants furent pris ou tués, et la brigade livrée aux flammes. La plus grande partie des prisonniers furent emmenés au

Canada, où, malgré le cruel mode de guerre qu'on suivait à cette époque, on accueillait toujours bien ces malheureux. Les enfants et les jeunes gens faits ainsi prisonniers, étaient tendrement traités par les Canadiens, et finissaient souvent par embrasser la religion catholique et par se fixer dans le pays. On accordait à ces Anglais, devenus Français, des lettres de naturalisation. Nos archives renferment de ces lettres qui contiennent des pages entières de noms ».

L'année suivante, une autre expédition organisée à Montréal et qui comptait une centaine de canadiens, à part les sauvages, alla tomber sur Haverhill, à 4 ou 500 milles de Québec. Après s'être agenouillés au pied des arbres, et avoir fait leur prière, ces guerriers s'élancèrent à l'attaque du fort qui fut enlevé la hache à la main. Tout fut saccagé. Deux jeunes officiers de mérite, Hertel de Chambly et Verchères, restèrent sur le champ de bataille.

«En peignant ces scènes de carnage, dit Garneau, n'oublions point les beaux traits de l'humanité, sacrifiée si souvent dans ces guerres cruelles. Parmi les prisonniers qu'on emmenait se trouvait la fille du principal habitant de Haverhill. Ne pouvant supporter les fatigues d’une si longue marche, elle aurait succombé sans un jeune volontaire de Québec nommé Dupuy, qui la porta une partie du chemin et conserva ainsi ses jours ».

Les Anglais ayant répété à Terreneuve les dégâts qu'ils avaient faits en Acadie, M. de Subercase fut chargé de leur iniliger la punition qu'ils méritaient. A la tête de 450 hommes, canadiens et sauvages, il se mit en marche le 15 de février. Cette petite armée arriva devant Saint- Jean, vers le soir, après avoir beaucoup souffert du froid, et avoir traversé pas moins de quatre rivières remplies de glaçons. «Quoiqu'il fit toujours extrêmement froid, dit Garneau, il fut défendu de faire du feu, on campa dans un petit bois de sapins pour s’abriter un peu ; jes soldats mirent leurs souliers sous eux pour les faire dégeler par la chaleur de leurs corps. Le lendemain ils se présentèrent devant la ville qui se rendit sans coup férir ».

Après avoir brûlé Saint-Jean, ies Canadiens et les Sauvages se répandirent sur la côte et la réduisireni en cendres.

Cependant, deux ces forts qui proiégeaient la ville de Saint-Jean avaient résisté aux attaques de Subercase

et de sa troupe; cinq ans plus tard, M. de Saint-Ovide réussit à s'en emparer. Ces forts étaient défendus par 900 hommes et cinquante canons. M. de Saint-Ovide, à la tête de 169 canadiens et sauvages, se mit en route sur la neige le 14 décembre 1708. Il arriva devant Saint- Jean, après quinze jours de marche, c'est-à-dire, dans la nuit du 127 janvier 1709. Dans l'espace d'une demi-heure, ces 170 braves escaladèrent les forts, et firent prisonniers les 900 anglais.

Peu de temps après, dans la baie de la Trinité, eut lieu un fait d'armes d'une audace extraordinaire. Un parti de guerre canadien aperçut dans cette baie une frégate de 30 pièces de canon, défendus par cent trente hommes d'équipage. Cette frégate était à l'ancre. Les Canadiens ne purent résister à la tentation de faire une aussi belle prise, et 75 d'entre eux, montés dans trois chaloupes, ne craignirent pas d'aller en faire l'abordage en plein jour ; ils réussirent à s'en emparer après avoir lué une partie de l'équipage, et avoir fait le reste prisonniers.

Tous ces glorieux faits d'armes, malheureusement, n’eurent pas grand résulat ; car, vu la petitesse de leur nombre, les Français étaient dans l'impossibilité de conserver leurs conquêtes.

Irrités à la vue de tous ces désastres, les Anglais jurèrent d’anéantir la Nouvelle-France, et mirent sur pied pas moins de 11,000 hommes, dont 6500 furent embarqués sur une flotte commandée par l'amiral Walker, avec ordre d'aller mettre le siège devant Québec ; les 4600 autres devaient se diriger sur Montréal.

Rendue dans le fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis les Sept- Iles, la flotte anglaise fut tout-à-coup enveloppée dans une brume épaisse et assaillie par une tempête des plus violentes. Un pilote canadien, prisonnier des Anglais, du nom de Paradis, voulut leur donner quelques conseils sur la direction à prendre. Ils ne voulurent pas suivre son avis, et huit de leurs vaisseaux allèrent se mettre en pièces sur les écueils de l'Ile-au:-Œufs, pendant qu'un autre sautait par le tonnerre. Le lendemain matin, on comptait sur le rivage les corps de neuf cents de ces malheureux.

Le reste de la flotte rebroussa chemin et fit voile pour l'Angleterre. Pour comble de malheur, en entrant dans

la Tamise, ie vaisseau principal, de 70 canons, sauta avec tout son équipage.

Pendant ce temps, l'anxiété était grande à Québec ; et l'on se figure aisément avec quels transports de joie les habitants de la ville apprirent l'heureuse nouvelle de ce désastre qui les débarrassait, d'un seul coup, de l'ennemi redoutable qu'ils attendaient avec tant d'appréhensions.

Il y eut une assemblée des citoyens, à laquelle on décida de faire construire le portail de l'église de la basse-ville. Ce fut en l'honneur de ce mémorable événement que cette église, aujourd'hui en si grande vénération parmi nous, et rendez-vous journalier de tant de pieux pélérinages, reçut le nom de Notre-Dame des Victoires.

Va sans dire que le corps d'armée dirigé contre Montrér| jugea prudent de retourner sur ses pas.

-'événement que je viens de raconter eut lieu en 1711. A partir de cette époque jusqu'à 1755 la Nouvelle-France, pendant encore quatorze ans, fut administrée par M. de Vaudreuil, qui eut pour successeurs les marquis de Beauharnois, de la Jonquière et Duquesne — Je vous renvoie à vos Histoires du Canada pour la relation des faits importants arrivés durant cette longue période,

Vous y verrez qu'en 1720 la population de Québec n'était que de 7000 âmes, celle de Montréal, de 3000 ; qu'en 1721, la population entière du Canada était de 25,000 habitants, en 1744, de 50,000 ; vous y apprendrez qu’en 1734 on put, pour la première fois, se rendre de Québec à Montréal en voiture. Ce fut alors, aussi, qu'eut lieu la découverte des montagnes Rocheuses par de laVérendrye, après douze années de voyages accompagnés de périls sans nombre. L’assassinat de Jumonville par les Anglais, alors que ce guerrier s'avançait vers eux avec un drapeau de parlementaire ; l'éclatante vengeance que sut en tirer son frère de Villiers, qui, à la bataille du fort Nécessité, après huit heures de combat, força Washington à capituler ; plusieurs événements importants arrivés en Acadie ; une brillante expédition contre les sauvages appelés Malhomines ou Folles-Avoines ; la mort de Mgr de Saint-Vallier : ieis furent les faits remarquables qui signalèrent ce long intervalle. Comme le temps nous presse, j'arrive à cette grande époque de l’histoire du monde connue sous le nom

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de Guerre des sept ans ; époque qui a été si féconde en événements de tous genres et qui devait sceller le sort du Canada.

Pour la troisième ou la quatrième fois, à la suite de leurs nombreuses défaites et de leurs échecs multipliés, les Anglais, avec cette tenacité qui distingue le cractère de cette nation, résolurent de s'emparer du Car ua. Pour cela, ils décidèrent de l'attaquer par quatre endroits différents : par l'Acadie, par le lue Champlain, par la vallée de l'Ohio, par la rivière Niagara.

En premier lieu, Monklon, à la tête de 3000 hommes, reçut l'ordre de faire la conquête de l'Acadie ; il commença par s'emparer de Beauséjour et de toutes les autres places fortifiées. Mais ce fut à l'endroit appelé Grand Pré que les Anglais commirent cet acte d'inique vengeance, de cruauté inouïe, que l'histoire a si souvent condamné et qu'elle ne saurait trop flétrir.

Ferland raconte dans les termes suivants ce triste épisode de l'histoire de l'Acadie :

«A Grand-Pré, Winslow, par une proclamation affichée, invitait les vieillards, les jeunes gens et jusqu'aux enfants mâles de dix ans, de se réunir dans l'église de ce lieu, le vendredi, cinq de septembre 1755, pour recevoir certaines communications qu'il avait à leur faire de la part du gouvernement, Plus de cinq cents hommes qui avaient repondu à cet appel furent renfermés dans l'église de Grand- Pré, où Winslow, environné de ses officiers, leur expliqua les intentions du gouvernement.

: 11 leur annonça que le roi leur enlevait leurs terres, leurs bestiaux et tout ce qu'ils possédaient à l'exception de leurs meubles personnels et de leur argent; que, de ce moment, ils demeuraient prisonniers sous la garde des troupes qu'il commandait. À Grand-Pré furent réunis, comme prisonniers, quatre cent quatre-vingt-trois hommes et trois cent trente-sept femines, tous chefs de famille ; le nombre de leurs enfants réunis avec eux pour prendre le chemin de l'exil, s'élevait à mille cent trois. Comme quelques-uns de ces malheureux habitants s'étaient rélugiés dans les forêts, on employa tous les moyens pour les forcer à venir se mettre à la discrétion des anglo-anéricains ; on ravagea tout le pays environnant pour les empêcher de subsister. Dans le seul district des Mines

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SEL TIÈME 1 NTREÉTIEN, 81

deux cent cinquan:e-cinq n isons furent détruites, et un nombre proportionné de ÿ: anges, d'étables et d’autres bâtiments.

» Les Acadiens prisonniers souffrirent avec résignation l'emprisonrement et les maux dont 1 était accompagné. Le départ devait avoir lieu le dix de septembre ; les navires étaient prêts ; les prisonniers avaient été rangés en ordre ; cent soixante jeunes gens reçurent l'ordre de s'avancer vers les navires. Ils déciarèrent qu'ils étaient prêts à s’embarquer, mais qu'ils ne voulaient pas être séparés de leurs parents. Sur un ordre de l'officier supérieur, les soldats anglo-américains chargèrent à la baïonnette cette troupe de jeuies gens désirmés, et les forcèrent de s'avancer vers les navires. Des mères se précipitaient vers le sentier que suivaient les :nalheureux prisonniers

afin de leur «lire un dernier adieu; re oussées par les soldats,

elles s'agenoui! aient sur le rivage pour deniander à Dieu de protéger jieurs en ants «1 cheichaient à s’encourager

en chantant des cantiques.

Les hommes plus äges furent ensuite conduits aux navires de la même manière. Ainsi fut embarquée toute la population mâle du district des Mines sur cinq navires. Peu après arrivèrent d’autres navires sur lesquels les femmes et les enfants furent placés et conduits dans les colonies américaines. Plus de sept mille acadiens avaient ainsi été dépouillés de leurs biens et chassés de leur pavs en cette occasion

» À peine les troupes anglo-américaines se furent-eiies acquittées de la pénible exécution qui leur avait été confiée, que les soldats furent frappés de l'horreur de la situation.

» Placés au milieu de riches campagnes, ils se trouvaient néanmoins dans une profonde solitude. Les volumes de fumée qui s'élevaient au-dessus des maisons incendiées, marquaient les lieux ou, quelques jours auparavant, demeuraïent des familles heureuses ; les animaux des fermes s'assemblaient, inquiets, autour des ruines fumantes, comme s'ils eussent espéré de voir revenir leurs maîtres ; pendant les longues nuits les chiens de garde hurlaient sur ces scènes de désolation ; leurs voix plaintives semblaient rappeler ieurs anciens protecteurs et les toits sous lesquels ils avaient coutume de s’abriter ».…

Pendant que les Anglais chassaient ainsi les Français

de la Nouvelle-Écosse, le général Braddock, à la tête de 2200 hommes, se dirigeait contre le fort Duquesne, dont la défense était confiée à M. de Contrecœur. Braddock s'était vanté d'emporter ce fort en trois ou quatre jours ; grand fut son désappointement lorsque, sur son chemin, il fit rencontre de M. de Beaujeu, à la tête de 870 hommes, dont 220 français et 650 sauvages.

Les 2200 anglais venaient de traverser à gué la rivière Monongahéla, et s'étaient engagés dans un sentier de chasse, lorsque, vers midi et demi, ils se trouvèrent face-à-face avec les 900 français et sauvages ; les Français avaient, pour la circonstance, revêtu le même costume que les sauvages, leurs alliés.

Ces derniers ne purent s'empêcher de contempler avec admiration ces troupes européennes qu'ils n'avaient encore jamais vues, et qui, avec leurs vêtements écarlates et leurs baïonnettes étincelantes, défilaient à travers le bois. Les Anglais, de leur côté, ne comprirent pas trop à qui ils avaient affaire, en voyant leurs ennemis tous revêtus du même costume sauvage.

De Beaujeu, le fusil à la main, était à la tête de ses hommes.

Les deux armées se considérèrent un instant l'une l'autre : puis les fusils s’abaissérent, et les balles commencèrent à pleuvoir des deux cotés.

Le feu des Français eut un effet terrible sur les Anglais qui se tenaient en colonnes serrées comme s'ils eussent été sur un champ de parade. Les Français et les Canadiens, au contraire, fidèles à leur vieille coutume, eurent le soin de s'éparpiller et de se tenir à distance les uns des autres, de sorte que les balles anglaises furent en grande partie perdues. Ce que voyant, Braddock fit avancer quelques pièces de canon; à la troisième décharge le brave de Beaujeu était tué.

Le comimandement échut à son second, M. Dumas, et la fusillade recommença avec une nouvelle vigueur. Les Anglais, toujours en masses compactes, étaient décimés; des rangs entiers de leurs soldats tombaient à chaque décharge ; cependant, ils résistaient toujours avec opiniâtreté. En‘in, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils prirent la fuite. Les Français et les sauvages les poursuivirent vivement, en lüèrent un grand nombre à coup de fusil

et à coup de hache, et jetèrent les autres dans la rivière. 1300 anglais — c'est-à-dire plus de la moitié de l'armée de Braddock — restèrent sur le champ de bataille.

Cette glorieuse affaire, qui ne coûta à l’armée française que quarante hommes, est connue dans notre histoire, sous le nom de bataille de la Monongahéla, nom que les Canadiens du temps ont travesti en celui de Malengueulé.

Ce fut à la suite de cette bataille que Washington, colonel dans l'armée de Braddock, écrivit cette fameuse lettre qui commence par ces mots : « Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français, etc »…

Quelques mois plus tard, les Anglais voulant prendre leur revanche, et effacer la honte de la Monongahéla, résolurent d'attaquer le fort Frédéric. Leur armée était composée de 5000 hommes. Le baron Dieskau, nouvellement arrivé de France, n'écoutant que son ardeur, marcha à leur rencontre avec 1500 hommes seulement. Les Français furent ballus, après avoir fait des prodiges de bravoure et avoir perdu sept à huit cents des leurs.

«En vérité », écrivait plus tard un officier anglais, « c'étaient des soldats braves et tous gens d'élite qui semblaient ne point faire attention au feu continuel que nous faisions sur eux. L'action dura au moins six heures, pendant lesquelles il n’y eut guère d'intervalles entre les décharges ».

Pendant l'attaque, Dieskau s'étant trop exposé au feu de l'ennemi, reçut quatre coups de fusil. Transporté avec grande difficulté derrière un arbre, il fut enfin reconnu par les Anglais qui l'amenèrent à leur camp. De là, ils l'envoyèrent à New-York, puis en Angleterre.

Chose digne de remarque, la défaite de Braddock à la Monongahéla, et celle de Dieskau au fort Frédéric ont été dues à la même cause. Ces deux généraux, nouvellement arrivés de l'Europe, et habitués aux batailles en rase campagne comme elles se pratiquent sur le continent européen, n'aveient aucune idée de la guerre des bois et des sauvages telle qu'elle se pratiquait en Amérique.

jour remplacer le baron Dieskau au commande-

ment de l'armée du Canada, la France envoya

le marquis de Montcalm avec quelques bataillons

N de ses meilleures troupes, notamment un bataillon

du régiment de la Sarre et un autre de celui de Royal-

Roussillon. Avec Montcalm arrivèrent des chefs de la

plus haute capacité, entre autres, le chevalier de Lévis, de Bougainville et Bourlamaque.

M. de Vaudreuil, né et élevé à Québec, était gouverneur de la colonie depuis un an : il était äls de l’ancien gouverneur du même nom.

De Montcalm était à peine arrivé au Canada qu'on apprit la nouvelle que les Anglais voulaient tenter encore un dernier et suprême effort pour s'emparer de la colonie. Sans perdre de temps, il fut décidé de prendre l'offensive, et de s'emparer du fort Chouaguen ou Oswego. Dans l'espace de deux ou trois jours le fort fut obligé de capituler, et les Anglais, au nombre de 1600, furent faits prisonniers après avoir perdu 150 hommes seulement. Ils furent forcés de remettre aux Français cinq drapeaux, 113 canons, 5 bâtiments de guerre, et une énorme quantité d'approvisionnements de tous genres. Les Français ne perdirent que trente hommes tués ou blessés.

Le succès de cette belle victoire fut due, en grande partie, à l'intrépidité de Rigaud de Vaudreuil qui, un matin, sous le feu de l'ennemi, ne craignit pas de traverser à la nage la rivière Oswego avec les Canadiens et les Sauvages, et alla s'emparer des hauteurs qui dominaient le fort.

Après la prise d'Oswego, les Anglais furent démoralisés ; et des bandes de flibustiers canadiens et sauvages purent ravager impunément, pendant plusieurs mois, les deux états de la Virginie et de la Pensylvanie. Telle était la terreur des colons de la Nouvelle-Angleterre, qu’à l'approche de leurs ennemis, ils se sauvaient jusqu’à quarante lieues de distance, abandonnant au pillage leurs maisons, leurs récoltes et leurs bestiaux. Le chevalier de Villiers, à

la tête de 55 hommes, put s'avancer jusqu'à vingt lieues de Philadelphie où il prit le fort Grenville sans presque aucune résistance.

Quelques mois plus tard, Montcalm prit le fort George ou William Henry, et fit prisonniers 2300 anglais ; ne pouvant les nourrir à cause de leur nombre, Montcalm les renvoya à condition qu'ils ne serviraient pas contre la France avant dix-huit mois.

Après la prise de ces deux forts, les sauvages se portèrent encore, malheureusement, à des actes de vengeance que réprouvent également la religion catholique et la civilisation chrétienne. De là, les reproches sanglants de cruauté adressés aux Français et aux Canadiens par les historiens anglais et par ceux des États-Unis. Cependant, il est parfaitement avéré que ces actes de barbarie furent toujours commis contre les ordres formels des chefs qui commandaient les troupes françaises, et, comme preuve, je vais vous donner les extraits de quatre autographes originaux que j'ai relus encore ces jours derniers. Ces quatre documents sont des ordres militaires donnés aux frères Baby, officiers dans les milices canadiennes à cette époque ; deux de ces ordres sont de la main de Ligneris, un de celle de Contrecœur, et le quatrième est signé par Dumas.

L'un des ordres de Lignéris se termine par ces mots : «. supposé qu'il fasse des prisonniers, il fera tous ses efforts pour empêcher les sauvages d'exercer à leur égard aucune cruauté ».

L'autre :

«.… ils engageront de tout leur pouvoir les sauvages à les traiter avec beaucoup d'humanité et à n'exercer à leur égard aucune cruauté ».

L'ordre de Contrecœur se termine comme suit :

«… et d'empêcher les sauvages d'user d'aucune cruauté à l'égard des prisonniers qu'ils pourraient faire ».

Enfin celui de Dumas :

«.. il emploiera surtout tous ses talents et le crédit qu'il a sur les sauvages qu'il conduit pour les empêcher d'user d'aucune cruauté sur ceux qui pourront tomber entre leurs mains ».

Cependant, malgré les deux beaux faits-d'armes de Chouaguen et du Fort George, la colonie était toujours dans

loriirieeistnaienmenetnns

un état de grande souffrance ; non seulement elle manquait d'hommes pour soutenir la lutte avec avantage, mais encore la population était en proie à une affreuse disette.

On était à la ration, et le peuple ne recevait que deux onces de pain par jour. Bientôt il n'y eut presque plus ni pain ni viande : la livre de bœuf ne coûtait pas moins de vingt-cinq sous ; la livre de farine autant. Il est bien vrai que la France envoya des provisions ; mais ces secours tardifs furent facilement interceptés par les flottes anglaises.

Une partie de ces malheurs était due aux exactions d'un infâme intendant arrivé dans la colonie en 1748, et dont le nom, voué à jamais à l'exécration dans notre histoire, était Bigot.

Ce misérable, concussionnaire effronté, alla jusqu'à faire partie d'une société dont l'objet était de monopoliser les grains et la farine. Cette société achetait tout le blé qu'elle pouvait trouver dans les campagnes, et ensuite Bigot fixait, par des ordonnances, le prix auquel il devait être vendu.

Pour donner une idée de l'état de démoralisation des fonctionnaires publics à cette époque, je me contenterai de citer l'extrait suivant de Laverdière :

« Au milieu de cet état de souffrance et de gêne, certains fonctionnaires et employés du gouvernement trouvaient moyen de passer le temps fort agréablement. Des bals et des repas se donnaient au palais de l'intendant. « On y jouait, dit M. Doreil, un jeu à faire trembler les plus déterminés joueurs. Heureusement pour ceux de nos officiers qui ont joué, que M. Bigot, qui est en état de perdre, a bien fait les honneurs de cette partie; il lui en a coûté environ 200,000 livres ». On jouait aussi à Montréal chez M. de Vaudreuil. Le roi avait, cependant, défendu les jeux de hasard, mais ses ordres étaient honteusement violés ».

Dans cet état de choses, le Canada était bien peu préparé pour la lutte gigantesque qui allait s'engager entre les deux nations les plus puissantes du monde, et dont Île plus glorieux théâtre d'action et le prix de la victoire devait être la Nouvelle-France elle-même.

L'Angleterre et ses colonies mirent sous Îles ordres

du général Aberecromby 56,000 hommes, auxquels la Nouvelle-France n'avait à opposer que 20,000 hommes seulement.

Cependant, avec cet esprit chevaleresque qui ne leur a jamais fait défaut, vos pères ne reculèrent pas devant les dangers de cette lutte suprême ; et l’héroïque Montcalm écrivait au ministre de la guerre en France : « Nous combattrons, nous nous ensevelirons, s’il le faut, sous les ruines de la colonie ».…

Dès le mois de juin 1758, les Anglais envahirent le Canada par trois points diflérents : Louisbourg, Carillon, et le fort Dusquesne. Louisbourg, dont la garnison, composée de 7000 hommes, était dénuée de toutes ressources, fut obligé de capituler devant une armée anglaise de 12,600 hommes parfaitement approvisionnée, Pour la première fois, durant ce siège, on voit figurer le nom du général Wolfe.

L'Angleterre et ses colonies américaines éprouvèrent un sentiment de satisfaction inexprimable à la nouvelle de cette conquête. La Nouvelle-Angleterre, surtout, peu habituée à célébrer des victoires, ne mit pas de bornes à ces transports de joie : elle crut devoir consacrer plusieurs jours à des fêtes et à des réjouissances publiques.

Cependant, toute médaille a son revers ; et les Anglais ne devaient pas triompher longtemps ; Carillon allait bientôt mettre un terme à leurs réjouissances et abattre leur orgueil.

Le général Abercremby commandait en personne l'armée dirigée contre le fort de Carillon. Cette armée était forte de 16,000 hommes, auxquels Montcalm, secondé par Lévis et Bourlamaque, ne put opposer que 3000 soldats et miliciens.

Le 8 juillet, sur le midi, (Laverdière), Abercromby marcha contre les retranchements français avec beaucoup de vivacilé ; son armée était divisée en quatre colonnes, dont les intervalles étaient occupés par des troupes légères. On laissa l'ennemi s'approcher jusqu'à quarantecinq pas ; là, on l'arrêta tout court, par un feu aussi juste que bien nourri. Pendant sept heures, les colonnes anglaises s’acharnèrent à enlever le retranchement, et firent six attaques consécutives. Enthousiasmé par le courage héroïque de Montcalm, sa petile armée se battait avec

joie et avec un entrain admirable. Une attaque sur le flanc gauche de l'armée ennemie fut vigoureusement exécutée par M. de Lévis ; tandis que du côté opposé la flottille anglaise de la rivière de la Châte fut repoussée par le canon de Carillon. Erfin Abereromby, après un combat opiniâtre, battait en retraite ; il avait perdu 5000 hommes. Les Français eurent 377 hommes tués ou blessés, dont 37 officiers. Les Canadiens, partagés en quatre corps, sous M. Raymond, de Saint-Ours, Lanaudière et de Gaspé, se distinguèrent beaucoup pendant cettemémorable journée. Le soir de la victoire, l'heureux général écrivait, sur le champ de bataille même, à M. Doreil, son ami: « Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres ! je n’en ai jamais vu de pareilles ».

M. de Ligneris, chargé de la défense du fort Duquesne, crut devoir l’abandonner à l'approche d'une armée anglaise de 6000 hommes.

Ainsi se termina la campagne de 1758. La belle victoire de Carillon avait, pour cette année, sauvé la colonie, et retardé d'un an la prise du Canada par les Anglais.

Cependant, le pays se trouvait toujours dans un état de pénurie extrême. La récolte avait été mauvaise ; les habitants appelés sous les drapeaux pour la défense de leurs foyers, et dispersés aux quatre coins de cet immense territoire, avaient laissé aux femmes et aux enfants le soin de cultiver la terre.

Ajoutez à cela les exactions toujours croissantes de l'infâme Bigot qui avait taxé le blé jusqu’à trente-six et quarante livres le minot, ajoutez l'esprit de jalousie et de désunion qui existait entre les chefs, et surtout entre M. de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, et le Marquis de Montcalm, général en chef des armées du Canada ; ajoutez enfin le manque absolu de secours du côté de la mére-patrie qui gémissait alors sous le gouvernement faible et corrompu de Louis XV, et vous aurez une idée de la sombre perspective qui s'offrait pour la campagne de 1799.

Enfin, le dénouement de ce drame terrible touchait à sa fin ; et le temps était arrivé où l'Angleterre et la Nouvelle-Angleterre, combinant leurs efforts, allaient pouvoir, après un siècle et demi d'humiliantes défaites, triompher

fs

de l'héroïque résistance de cette petite colonie française, complètement épuisée de ressources, et abandonnée à ses propres forces.

Craignant, cette fois encore, que sa prise si longtemps convoitée ne vint à lui échapper, l'Angleterre mit sur pied trois armées dont l'effectif n'était pas de moins de 60,000 hommes. 60,000 hommes ! c'était plus que le chiffre total de la population du Canada, y compris les vieillards, les femmes et les enfants. La Nouvelle-France n'avait à opposer à cette armée formidable qu'une vingtaine de mille hommes, dont 5000 réguliers, 15,000 miliciens et quelques bandes de sauvages. Cependant, avec des forces aussi inégales, les Canadiens jurèrent de défendre leurs foyers jusqu'à la dernière extrémité ou de s'ensevelir sous les ruines de la patrie.

Les 60,000 soldats anglais étaient divisés en trois armées chargées d'attaquer le pays par trois endroits dif. férents. La première, sous le commandement du général Wolfe, avait ordre de remonter le fleuve et de mettre le siége devant Québec ; la seconde devait venir par le lac Champlain pour opérer sa jonction avec celle de Wolfe ; la troisième devait se diriger vers les lacs.

Ce fut à la date du 27 juin 1759 que la flotte de Wolfe fit son apparition devant Québec. Le célèbre navigateur Cook était à bord en qualité d'ingénieur hydrographe. Cette flotte comprenait 20 vaisseaux, dix frégates et 18 bâtiments inférieurs ; elle était montée par 18,000 marins. Wolfe débarqua une partie de ses troupes sur l’Ile-d'Orléans.

Après avoir reconnu la place, il fit ériger quelques batte-

ries à la Pointe-Lévis, d'où il commença à bombarder la ville. Ce bombardement continua presque sans relâche pendant l'espace de deux mois, et réduisit en cendres ou démolit une partie des maisons de Québec.

*? Le 31 juillet, il y eut rencontre entre les Anglais et les Français au saut Montmorency. Les Anglais y furent si maltraités qu'ils finirent par prendre la fuite. En quelques heures ils perdirent 600 hommes, et, en se retirant, ils furent obligés de mettre le feu à deux de leurs frégates qui s'étaient échouées à la côte. Ce fait d'armes est connu sous le nom de bataille de Montmorency. Durant cette bataille, les Anglais ne tirèrent pas moins de trois mille coups de canon.

Vers le commencement d'août, Wolfe envoya plusieurs expéditions pour ravager les paroisses du bas du fleuve au nord et au sud. Les habitants les recevaient chaudement, faisant hardiment le coup de fusil aussi longtemps que leurs forces le leur permettaient, et ensuite se sauvaient sagement dans les bois, afin de se mettre à l'abri. Alors les Anglais restaient maîtres des places qu'ils pillaient et incendiaient. Ainsi furent brûltes les paroisses de la Baie Saint-Paul, de la Malbaie, et toutes celles de la côte de Beaupré, depuis Saint-Joachin jusqu'au Saut Montmorency. L'He-d'Orléans et les paroisses de la côte du sud subirent le même sort.

Cependant, Wolfe s'aperçut bientôt que la ville de Québec ne serait pas de sitôt en sa possession ; ce fut alors qu'il imagina une ruse pleine de hardiesse, el même de témérité, qui lui réussit à merveille.

Dans la nuit du 12 septembre, il remonta avec sa flotte jusqu'au Carouge. De Bougainville était chargé d'observer ses mouvements; mais Wolfe réussit à le tromper, au moyen d'allées et venues qui durèrent toute la nuit. Voici comment un témoin oculaire, le coionel Malcolm Fraser, qui commandait un régiment dans l'armée de Wolfe, raconte le débarquement des troupes anglaises, et leur ascension sur les plaines d'Abraham :

« Sur les neuf heures du soir, dit le colonel Fraser, dans la nuit du 12, nous nous embarquâmes dans les chaloupes, suivant l'ordre que nous avions reçu. Au point du jour (13 septembre) toute l'armée mettait pied à terre à l'endroit appelé «Le Foulon», à environ un mille et demi au-dessus de Québec. Le corps principai de notre armée eut bientôt gravi une côte, ou plutôt un précipice d'environ trois cents verges, très abrupt et couvert de bois et de broussailles. Vers dix heures, l'armée était rangée en bataille ; nous avions à notre droite le grand fleuve Saint- Laurent et le précipice que nous venions de gravir ; à notre gauche, quelques maisons, et dans le lointain, les savanes et les bois au-dessus de lhôpital-général, et la rivière Saint-Charles : en face, à enviroa un mille de distance, était la ville de Québec ».…

Grande fut la surprise des Français lorsqu'ils apprirent cette nouvelle, Sans perdre un instant, Montcalm se dirigea contre eux avec quatre mille cinq cents hommes.

Il rangea son armée en une seule ligne de trois hommes de profondeur ; cette ligne s'étendait depuis le chemin de Sainte-Foy, jusqu'au chemin Saint-Louis.

Le feu s'ouvrit vers dix heures et demie ; c'était le commencement de la célèbre bataille des plaines d'Abraham.

Aux Anglais, dans la position qu'ils cecupaient, et avec la crainte des sauvages devant les yeux, i! se restait qu'une alternative : vaincre ou mourir.

Wolfe parcourait sans cesse les rangs de ::5 soldats pour soutenir leur courage et leur rapyeler que ioute retraite était désormais impossible. If fit mettre deux balles dans chaque fusil, et ordonna de ne tirer que quand l'ennemi serait à une distance de vingt pas.

On se fusillait ainsi, des deux côtés, avec des succès variables, lorsque Wolfe, qui ne niénageait pas sa personne, entreprit de faire une charge à la baïonnette à la tête de ses grenadiers ; ce fut alors qu'il reçut en pleine poitrine une balle qui le renversa.

Cependant, les troupes anglaises, ignorant la blessure de leur général, continuaient à combattre avec une vigueur sans égale ; et bientôt, les soldats et les miliciens de Mont-

calm commencèrent à fuir. —- En ce moment Wolfe entendit quelqu'un s'écrier : « Is fuient » ! — « Qui » ? demanda Wolfe. — «Les Français » lui répondit-on. — « Alors je

meurs content», répliqua le héros, qui ne Larda pas à expirer.

Montcalm, déjà blessé, voyant ses troupes en désordre, entreprit de les rallier... Au même moment il reçut une blessure mortelle. Il eut assez de force, cependant, pour se tenir sur son cheval, et rentra dans la ville, soutenu par deux grenadiers.

Comme il entrait, quelques fenunes, voyant le sang couler de ses blessures, s'écrièrent : « Ok! mon Dieu, mon Dieu! le marquis est tué»! Montcalm leur repondil : « Ce n'est rien ! ce n'est rien ! ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies ».

Montcalm mourut le lendemain sur les cinq heures du matin.

I y avait tant de désordre et de confusion dans la ville qu'on ne put trouver ni bois ni charpentier pour confectionner un cercueil décent. A la fin, un des employés du couvent des Ursulines par-int à découvrir quelques vieilles planches avec lesquelles il put construire à la hâte

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