‹ Histoire religieuse de la révolution française (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je voudrais reconstituer en un tableau d'ensemble l'histoire des catholiques et des prêtres de France, depuis le jour où la Révolution naissante les dépouilla de lours privilèges, jusqu'à cet autre jour où, purifiés par la pauvreté, épurés par la persécution, grandis par le martyre, ils rentrèrent en leurs temples abandonnés et, à l'aurore d'un siècle nouveau, y chantèrent V Alléluia de Pâques.

Cette époque de douze années, mémorable entre toutes pour l'Eghse galhcane, se subdivise elle-même en quatre périodes distinctes.

La première, qui est racontée dans le présent volume, s'étend depuis l'ouverture des Etats généraux jusqu'à la séparation de l'Assemblée constituante. Elle pourrait se résumer d'un mot : du Privilège à la persécution. C'est alors, en effet, que l'Eglise, frappée par coups successifs, perd d'abord ses immunités et ses biens, puis est mutilée dans ses Ordres religieux, et enfin subit, par la Constitution civile, la grande coupure qui crée deux clergés, deux Frances.

La deuxième période se résume dans la série de décrets de police, forgés par l'Assemblée législative, perfectionnés par la Convention. De par ces décrets, le prêtre réfractaire descend du rang de citoyen à celui de suspect, que l'autorité peut, suivant son caprice, retenir dans son pays en l'emprisonnant ou chasser loin de sa patrie en le déportant. Cette période pourrait s'appeler celle de la persécution légale. Cependant, des hommes de main ont pris au mot les déclamations des rhéteurs, et les massacres de septembre fournissent le premier exemple de l'action directe populaire.

Avec l'année 1793 s'ouvre une troisième période, à la fois sanglante et sublime, pleine d'exils et d'immolations, pleine aussi de révoltes et d'héroïsme. Sur la scène, tout encombrée de visions confuses, l'œil distingue quatre sortes d'acteurs : à l'étranger, le prêtre banni, étroit souvent et intransigeant mais purifié par l'épreuve, se traînant dans une sécurité misérable, avec une seule joie, celle de se sentir vivre; dans l'Ouest insurgé, le Vendéen, son fusil à la main, combattant pour son Dieu plus encore que pour son prince; dans les prisons des villes, les confesseurs de la foi, prêtres ou laies, élevant les yeux vers le ciel et attendant qu'ils soient, un à un, tirés de la captivité pour l'échafaud; puis, un peu partout, des chrétiens fidèles, de saintes femmes, gardant, sous les édits de mort, avec une vaillance obstinée et obscure, les restes du culte proscrit, comme on garde sous les cendres les dernière» étincelles d'un feu sacré. Cependant, le clergé constitutionnel s'effondre comme l'autre. Les seules fêtes sont

PRÉFACÉ III

celles de la Raison, puis de VEtre suprême, et, pour un instant il semble que du christianisme toutes les traces doivent à bref délai s'effacer.

Elles ne s'elTacent que pour reparaître. Ce qu'on croit nuit noire se colore presque aussitôt de quelques pâles rayons. Une quatrième période commence, celle de la renaissance du culte. Les premières lueurs sont à peine visibles; et il ne faut pas qu'elles le soient trop, tant il importe de ne pas fixer les regards, à peine distraits, des proscripteurs! Quelques prêtres, un à un, sortent de leurs retraites; quelques autres reviennent de l'étranger. Ils rallient ce qui reste des communautés de fidèles dispersées, se dépensent en efforts obstinés et timides, se cachent, reparaissent, se cachent encore, et profitent de chaque accalmie pour reconquérir quelque chose de l'empire des âmes. Leur office est celui de missionnaires et, en effet, parmi les principaux d'entre eux, plusieurs s'intitulent préfets de mission. Les lois de déportation ou de mort subsistent, en sorte que la seule garantie est celle d'une précaire tolérance et que, même dans une demi-sécurité apparente, le péril peut renaître tout à coup. Il renaît, en efTet, à plusieurs reprises, en de terribles retours de violence. En même temps que le clergé fidèle, le clergé constitutionnel essaie de se reformer : de là un nouvel élément de confusion. Cependant, d'année en année, la vraie foi se ranime. Le culte se célèbre en des lieux privés, en des oratoires, parfois dans les églises elles-mêmes. Enfin, paraît l'édit de pacification religieuse qui demeurera pour le Premier Consul le titre le plus solide de sa gloire.

Telle est, dans ses lignes les plus générales, l'époque que j'ambitionnerais de recomposer.

Je crains que, parmi ceux qui me liront, plusieurs n'estiment que la Révolution est dépeinte ici sous des traits trop sombres. Je voudrais qu'on ne vît dans cette sévérité ni manque de justice ni trace de passion. Si j'avais à juger dans son ensemble l'œuvre des Constituants ou de leurs successeurs, je ne manquerais pas de mettre en relief, entre toutes les réformes accomplies par eux, celles qui ont réalisé, en matière administrative et surtout dans la législation civile, financière ou criminelle, de mémorables progrès. Mais, parmi les œuvres révolutionnaires, j'ai dû étudier la pire de toutes, c'est-à-dire l'œuvre religieuse : de là une rigueur qui n'a pu que rarement s'adoucir. Le sentiment de réprobation s'accroît quand on mesure tout ce que les conflits religieux ont introduit d'irritants ferments dans les questions politiques. Plus d'une fois le retour à la modération et à la sagesse rencontrerait pour principal obstacle les divisions nées des luttes confessionnelles ou le fanatisme de l'impiété, et c'est ce qu'on verra par la suite de ce récit.

L'histoire religieuse est, en certains endroits, malaisément séparable de l'histoire politique. Une méthode assez ordinairement pratiquée par les écrivains contemporains consiste à supposer chez le lecteur la connaissance complète des événements principaux et à concentrer toutes les lumières sur les faits inconnus ou peu connus. Je n'ai osé faire crédit à tous ceux qui me liront de cette science préalable, et on trouvera ici, sous

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