‹ Histoire religieuse, politique, et littéraire de la Compagnie de Jésus [microforme] (volume 3)Chapitre 58 sur 76 · VI · texte numérisé non relu

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notre ruine et qui médite de nous donner des fers. Cette puissance , c’est le Papisme qui va chercher dans l'arsenal du moyen âge les armes qu’il juge propres au combat contre la liberté; et les suppôts de cette puissance, ce ne sont pas seulement les Jésuites, mais encore tous les moines et tous les funestes Propagateurs. Nous pensons donc que le combat que nous avons soutenu jusqu'à ce jour ne peut nous mener à la victoire. Il est temps de tourner nos coups contre notre premier ennemi; attaquons directement le Romanisme tout entier. »

Dans ce même mois de janvier, à la veille des événements qui vont surgir, une autre feuille protestante, le Fédéral, s’'épouvantant de l’imminence de la lutte, essayait de se porter médiateur eutre les partis, et il disait : « Comme il ne peut plus être question de principes politiques, pour recommencer en Suisse une nouvelle révolution au nom du Radicalisme, on se sert aujourd’hui des Jésuites pour amener un bouleversement dont on se promet bien de tirer meilleur parti. La haine contre les Jésuites, quelque vigoureuse qu’elle soit, ne peut pas tenir lieu d'amour pour la patrie ni de dévouement éclairé à ses intérêts. » |

Ainsi qu’en France, à la même époque, le nom des

‘ disciples de saint Iynace n’était donc qu'un cri de guerre. La calomnie faisait feu sur eux; le pamphlet, la satire, les indignations de commande universitaire les mitraillaient de leur incessante artillerie. Le livre d’Ellendorf, pâle copie des œuvres de Pascal, de La Chalotais et de l'apostat Jarrige, circulait partout, distribué par la malveillance, accepté par la curiosité publique. Mais les coups portés à l’Institut devaient frapper plus haut. Les paysans de Lucerne ne se laissèrent pas tromper par ces

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 435 clameurs. Avec tous les Protestants modérés de Genève et des autres cantons, ils savaient que les Jésuites n’étaient mis en cause que pour affaiblir le Catholicisme et changer le pacte constituant l'indépendance helvétique. Les Lucernois avaient le droit incontesté de livrer l’éducation de leur séminaire à qui leur offrait les garanties les plus sérieuses: ils demandaient des Jésuites. Le Pape leur conseillait de les introduire dans leur État; au droit acquis, ils surent joindre le pouvoir. On les effrayait des excès du Radicalisme préparant la guerre civile, et des efforts que Berne tenterait pour asseoir sa suprématie. Les Lucernois ne se laissent'intimider ni par les menaces ni par les outrages. lis n’ignorent pas que s'ils reculent une première fois, c’en est fait de leur nationalité: ils se décident à attendre les événements.

Le Général des Jésuites a été long-temps sollicité; il cède enfin au désir du Souverain Pontife et au vœu des Catholiques de Lucerne. Il a promis d’autoriser quelques Pères à se rendre dans le canton. Un traité intervient ', et quand le Radicalisme s'aperçoit que son inti-

1 Le texte de la convention, à la date du 24 octobre 1844, porte :

« Entre le gouvernement de Lucerne d’une part et M. Kasper Rothenflue, Provincial des Jésuites, d'autre part, a été convenu ce qui suit, sous réserve des ratifications nécessaires :

Art. 1%. La Société de Jésus se charge de diriger lo l'établissement de théologie dans le canton de Lucerne, au plus tard dès le commencement de l’aunée scolaire 1845 et 1846, 2 la succursale (filiale) établie dans la Petite-Ville de Lucerne , 8° le Séminaire ecclésiastique dans le même canton,

» Art, 2. Dans ce but la Société de Jésus enverra à Lucerne au moins sept ecclésiastiques de son Ordre, et des Frères lais pour les servir; chaque ecclésiastique recevra par an, du gouvernement, 750 francs tant pour eux que pour les Frères.

» Art. 3. Le gouvernement fournira à la Société de Jésus les édifices et le bois de chauffage nécessaires.

» Art, 4. De même que les autres ecclésiastiques, les Jésuites seront soumis aux lois du canton de Lucerne, particulièrement aux articles 5, 6, 11 et 63 de la Constitution,

» Art. 5, La Société de Jésus s'entendra avec l'Évêque et le Conseil d'éducation sur le plan d'enseignement qu'elle devra suivre,

» L'enseignement de la théologie comprendra l'encyclopédie, le dogmatique, f'hé-

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midation est vaine, il a recours à la violence. Le décret d'admission des Jésuites à Lucerne doit être sanctionné par le peuple. Les Radicaux s’avouent que leur action sur les masses est paralysée. Ils comprennent que ces natures agrestes, mais pleines d'intelligence et de bon sens, ne se laisseront pas séduire par les fables inventées contre les Jésuites. Il n’y a point ici de préjugés convenus, de mensonges acceptés sans discussion par le seul fait qu'ils sont matériellement impossibles. Le rire ou la terreur, l'impiété parlementaire ou le sarcasme n’ont pas de prise. Dans ce pays tout est positif comme le droit, comme l'indépendance. Les sympathies se produisent avec autant de franchise que les répulsions; mais une formidable majorité se range du côté des Jésuites. Cette majorité est compacte; elle a ses chefs, Leu, Portmann, Kost, Siegrist, Pfister et Siegwart-Muller, qui ne reculeront pas. Il est impossible au Radicalisme de l’emporter par les moyens légaux, il invoque la force, il en appelle aux armes pour renverser le gouvernement établi. On espérait ainsi isoler les Jésuites de ler ‘lèves et faire tomber leurs Colléges. Ce dernier espe : fut déçu. On avait compté que la sollicitude des familles ne laisserait pas les jeunes gens à Fribourg et dans le Valais exposés au

breu, l'herméneutique, l'exégèse, l'histoire ecclésiastique, le droit canon, la morale, la pastorale, et la pédagogie.

» L'enseignement de ces sciences sera donné partie en latin, partie en allemand; les cours dureront trois ans.

» La Société de Jésus réglera le nombre des leçons, d'après l'importance de chaque science et les besoins des élèves, de concert avec l'Évêque et le Conseil d'éducation,

» ]l sera établi des Académies et des cours de répétitions, pour former les étudiants à l'usage de la parole. :

» Art. 6. Les membres de la Société de Jésus pourront vivre, dans le canton de Lucerne, d’après les règles de leur Ordre.

» Art, 7. La Société s'entendra avec l'Évêque, par l'intermédiaire du Conseil d'éducation, sur le choix des livres destinés à l’enseignement de la théologie,

» Art. 8. 1] ne peut être dérogé aux dispositions ci-dessus sans le consentement de la Société, de l'Évêque et du département d'éducation. »

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péril d’une guerre civile. Les pères écrivirent alors à leurs enfants, et nous avons plusieurs de ces lettres entre. les mains : « Si on attaque les Jésuites, vous devez les défendre; si on les chasse, vous devez les suivre; et quoi qu’il arrive, vous êtes confiés à leur prudence. » Depuis long-temps les Révolutionnaires de la Suisse, excités par des réfugiés ou des mécontents de tous les royaumes et de tous les cultes, avaient müûri ce projet que d’autres cantons encouragent. Le nom des Jésuites sert de prétexte à cette levée de boucliers. On forme des Corps-Francs, c’est-à-dire on réunit dans une espèce d'armée aux ordres de l'insurrection tous les étrangers sans patrie et sans asile, tous les Suisses dont les discordes intestines n’effraient pas le patriotisme, puis on confie à ces bandes le soin d’assurer le bonheur de l'Helvétie. On les rallie au cri de : Mort aux Jésuites! On leur fournit des munitions et des armes; on croit les rendre invincibles en leur apprenant dans les clubs le métier de la guerre. La révolution devait éclater vers les premiers jours de décembre 1844; elle fut comprimée par l'attitude du peuple. Le Vorort approuvait tacitement ces irvasions. Le canton de Vaud prociame le communisme. Il ne veut plus de Dieu, plus de Catholiques, plus de Protestants, il met hors de la loi tous ceux qui ont des domestiques ou des propriétés. Sous prétexte d’expulser les Jésuites, que Lausanne n’a jamais vus dans ses murs, la liberté installe un nouveau gouvernement qui, le jour méme, devient le tyran des consciences et l'arbitre de la vic des citoyens. Là comme partout, l’idée révolutionnaire procède à l’affranchissement par le despotisme, à l'égalité par la spoliation. Dans la nuit du 30 au 31 mars 1845, les insurgés, qui depuis quelques jours stationnent sur la frontière de

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438 HISTOIRE ' Lucerne, pénètrent dans le pays. Forts de leur nombre qui, selon leur témoignage, s'élève à onze mille quarante hommes, et comptant sur leurs affiliés répandus dans l’intérieur, ils avancent. Le terrioire de Lucerne est violé. Lucerne convoque les petits cantons. Les Confédérés catholiques étaient sous les armes; ils s’ébranlent, ils marchent au secours de leurs frères. Le général Sonnenberg prend le commandement de cette petite armée, qui se dévouc à la mort pour sauver l’indépendance helvétique. Les enfants d'Unterwald se trouvent les premiers en vue de l’enneni. Ils constatent leur infériorité numérique, ils attaquent cependant.

Le signal était donné; les carabiniers de Lucerne et d’Uri suivent le mouvement. Sonnenberg a pris d'heureuses dispositions militaires; il a prévu le lieu où les Corps-Francs vont se présenter, C’est là qu’il les attend. Ce fut un spectacle digne des temps héroïques ou de la Vendée, que de voir ces paysans improvisés soldats par le péril commun, marcher au feu la massue ou la ballebarde dans une main et le chapelet dans l'autre. Quand ils furent devant l’ennemi, ils ne reculèrent pas. L’ennemi, avec les canons de Berne et d’Argovie, accourait jeter la mort ou l'incendie dans le canton de Lucerne. Tous les moyens de destruction étaient à ses ordres, il avait la force, il eut le courage du fanatisme. Mais en face de ces impassibles laboureurs qui priaient avant le combat, qui priaicnt encore pendant la bataille, il s’aperçut bientôt qu'il ne pourrait ni vaincre ni tenir. La chance d’une défaite consterna les Radicaux; ils eurent peur. Sonnenberg profite de leur hésitation; il fond sur eux, les disperse ou les écrase. Joseph Leu, à la tète de la Landsturm, s'élance à leur poursuite.

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| DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, 439 justice remportait sur l'iniquité révolutionnaire, elle était due à des paysans catholiques, elle sauvait peutêtre l'Europe d’une conflagration générale. Ces paysans qu'on avait peints comme des fanatiques eurent pour les vaincus un sentiment de pitié que les Radicaux ne leur auraient jamais témoigné. Les Radicaux ne purent comprendre ce respect tout chrétien; ils le calomnièrent. La victoire avait coûté plus de résolution que de sang; les paysans en renvoyèrent l'honneur au Dieu des armées, et Leu conduisit vers le sanctuaire de Notre- Dame-des-Ermites plus de huit mille de ses compatriotes, allaut remercier Marie du triomphe accordé à leur cause. '

À la nouvelle de ce succès que les gouvernements légitimes reyardèrent avec raison comme une victoire remportée sur les idées de désordre, il y eut, dans l’Europe catholique, un long cri de joie et d’admiration. L'Europe catholique n'y était pas habituée. Les Protestants eux-mêmes s’unirent à ces manifestations, ca ils

n'avaient pas été les derniers à prévoir où les Corpis-

Francs aboutiraient, Les révolutionnaires seuls eurent encore de làches paroles à faire entendre contre ces intrépides paysans. On ne pouvait les attaquer dans leur bravoure, on les outragea dans leur mansuétude. On les représenta guidés par les Jésuites et foulant aux pieds avec eux les cadavres des vaincus. Or, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire, il ne se trouvait sur le canton de Lucerne aucun disciple de l'Institut.

Quelques mois après seulement, le 26 juin, les Pères Joseph Simmen et Antoine Burgstahler arrivèrent dans cette ville.

Ils y donnèrent des conseils de modération et de salut. Ces conseils ne calmèrent point l’irritation des radicaux.

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Les Corps-Francs avaient espéré que la mission de M. Rossi leur serait profitable et que le Cabinet des Tuileries interposerait sa médiation pour leur donner une victoire diplomatique après un échec militaire. M. Rossi essaya en effet de faire comprendre au Saint- Siége et au Général des Jésuites qu’il fallait renoncer à Lucerne. Ses insinuations furent dédaignées, car elles étaient en opposition avec la volonté et les droits des cantons. Les Corps-Francs se virent donc réduits aux encouragements honteux et à l’estime de M. Thiers.

Joseph Leu s’était montré le plus fervent promoteur de la Compagnie de Jésus. Tous les habitants de la Suisse, fidèles à l'Unité, le saluaient avec vénération pour leur chef, ce fut sur lui que le parti vaincu dirigea ses coups. Leu avait puissamment contribué à la défaite. Ce parti qui vit d’intimidation ou d’égorgement résolut sa mort. Le 20 juillet, Leu est assassiné dans son lit à côté de sa femme et tout près du berceau de son enfant. Leu expiait le crime inpardonnable d'aimer le Saint-Siége et les Jésuites ; il mourait parce que sa popularité étouffait les espérances révolutionnaires. On condamna le juste à un déshonorant, à un impossible suicide. L'idée de ce crime soulevait des objections irréfutables; le Radicalisme crut répondre à tout en annonçant que les Jésuites avaient tué le champion de la Foi et de l'indépendance ou que, pour exaspérer les masses, ils l'avaient décidé à se laisser assassiner’.

Ce ne fut que le 15 octobre 1845 que les sept Jésuites demandés par le canton de Lucerne commencèrent les cours de théologie; le Séminaire ouvritles études quelques jours après. En Suisse, les disciples de l’Institut n'avaient été qu’un prétexte pour lesCorps-Francs; dansle Royaume très-chrétien, ils apparaissent à la méme époque comme

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. hihi les arcs-boutants d’un complot imaginaire. Les Jésuites ne cessèrent jamais d’éprouver un malheur qui, pour eux, est une véritable gloire. Ils s’entendirent calomnier par tous les ennemis de l'Église et des gouvernements établis; ils furent défendus par les gens de foi sincère. Cet éternel combat qui dure depuis trois siècles et qui n’a lassé ni les amis, ni les adversaires de la Société, ni la Société de Jésus elle-même, est, sans aucun doute, l’un des plus rares phénomènes que la mobilité de l’homme puisse offrir. Tout ce qui, dans l’espace de trois cents ans, a cherché à corrompre les masses ou à tromper les rois, sest mis en hostilité avec la (Compagnie. Nous l'avons vue accusée de tous les délits, chargée de tous les méfaits, ici dénoncée comme flattant les princes, là comme séduisant les peuples, partout comme inspirant aux uns et aux autres les plus funestes passions. Elle a été le bouclier contre lequel se sont émoussés tant de traits empoisonnés ; elle a été puissante par sa propre force, plus puissante encore par la vivacité des haines qu'elle soulevait. Maintenant que de ses richesses, de son pouvoir, de son ascendant même sur la jeunesse, il ne lui reste plus que l’indigence et la persécution, les disciples de Loyola se voient en butte à de nouvelles attaques. En France ils ne disposent ni des rois ni de l'instruction publique; ils n’existent que comme citoyens. Ce titre qu’un crime seul peut faire perdre leur est disputé. On leur reprochait autrefois d'agir avec trop d’activité ; on leur reproche aujourd’hui leur silencieuse attitude. Ils furent coupables jadis, parce qu’ils exerçaient une incontestable prépondérance; ils le sont maintenant, parce que leur action, toute ténébreuse qu’on la suppose, n'échappe pas à la perspicacité de ceux qui proclamèrent la liberté. L'Ordre de-Jésus a eu à subir bien des phases

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diverses, il s’est trouvé en face de toute sorte d’ennemis ; il les terrassa par la logique; il a été vaincu par l’injustice. Il ne lui restait plus qu’un deruier combat à soutenir; ce combat vient de se livrer aux yeux du monde,

La Révolution de Juillet 1830 dispersa les enfants de Loyola. Sans daigner les frapper par une loi, elle les proscrivit par la terreur ou par les menaces. Montrouge fut mis à sac; d'autres maisons de l’Institut furent chaque jour exposées au pillage. Dans les provinces, le cri de mort aux Jésuites retentissait, souvent proféré par des hommes qui ne savent même pas ce que c’est qu'un Jésuite et qui n'auraient jamais voulu l'immoler à leurs préjugés constitutionnels. Dans les villes de Vannes et du Puy où les Pères sont mieux appréciés par leurs œuvres, les deux partis se réunissent pour protéger la tranquillité des enfants de saint Ignace. L'ouragan de juillet n'avait soulevé que des passions aussi factices que les caases dont naquit le mouvement. Il n'y a point de colère vraie dans les masses, et ceux qui s'emparent du pouvoir ne demandent pas mieux que de rétablir l'ordre matériel, afin d'arriver à faire triompher à leur profit l'ordre moral.

Devant la révolte s’affaissant sous son impuissance calculée, l’on ne rêve déjà plus à une nouvelle extension de droits chimériques, mais seulement à une substitution de personnes dans toute la hiérarchie administrative. Les idées ambitieuses remplacent les idées de liberté et, comme tous les gouvernements qui aspirent à se consolider, celui-ci, né des Barricades, ne se laisse condamner au mal qu’à son corps défendant. Les Jésuites, cachés au sein de pieuses familles, exilés, pour ainsi dire dans leur patrie, ne tardèrent pas à comprendre que le pouvoir n’avait aucun intérêt à les persécuter.

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 4h3 Les préoccupations politiques leur accordaient un peu de tranquillité; ils en usèrent pour se mettre à la disposition des Évêques et pour enscigner la vertu du haut des tribunes évangéliques. Ils vécurent dans une atmosphère d’émeutes, au milieu de l'agitation fébrile des partis et se tenant à l'écart de tous les excès, ils ne demandèrent rien, ils n’offrirent rien au nouveau règne, Etrangers aux événements qui se déroulaient, ils devaient plus que jamais ne manifester aucune espérance, ne s'associer à aucun complot. Leur action en dehors des intérêts humains n'avait rien à déméler avec les passions. Il ne leur appartenait ni de soutenir, ni d’ébranler le trône; les partis ne songèrent que plus tard à faire un crime aux Jésuites de cette neutralité.

Leur nom était oublié; il n'entrait même plus dans la polémique; mais lorsque en 1832 le choléra et la guerre civile envabirent la France, les disciples de l’Institut ne purent se résoudre à rester dans l'obscurité. La capitale et les provinces étaient sous le coup d’un double fléau; comme l'Archevèque de Paris, les Jésuites sortent de leur retraite. La mort plane sur le Royaume; les persécutions endurées ne les rendent que plus ardents à soulager le malheur. Il y a pour eux mille risques à courir, ils les affrontent tous, afin de mettre la pitié du prètre entre la colère de Dieu et les désespoirs de l’homme. Dans ces jours de deuil, les proscrits reconquirent leur titre de citoyens sur la brèche de la charité chrétienne. La France ne reconnaissait plus de Jésuites; elle apprit à bénir le nom de ces Religieux alors ignorés qui, les mains pleines de bienfaits, venaient sur les pas du Père Loriquet au secours de l'indigence et qui, à Paris comme au fond des provinces, forcaient les magistrats à consacrer cet héroïsme ano-

hbb HISTOIRE

nyme ', Saint-Acheul s'était transformé en hôpital militaire. Les Jésuites reçurent dans cette maison, tant de fois menacée, les soldats frappés du fléau; ils adoucirent leurs souffrances, ils les fortifiérent contre les affaissements de l’agonie. Au nord comme au midi le dévouement des enfants de Loyola n’eut rien à envier au dévouement des autres classes de citoyens. Ils étaient redevenus Français par le droit de la charité; les Pères Druilhet et Besnoin furent arrêtés l’un à Bordeaux, le 28 juin 1832, l’autre à Tours, le 29 septembre. Druilhet était Provincial ; il allait d'Espagne en Italie, chargé de la correspondance et des secrets de la Société de Jésus. Tout fut examiné avec un soin inquisitorial, et l'on ne trouva rien qui pût compromettre les Jésuites. La police se vit forcée de lâcher sa proie à Bordeaux; à Tours, les choses se passèrent de la même manière; mais, dans cette dernière ville, Besnoin prisonnier a

déjà commencé à évangéliser ses compagnons de captivité. Pour toute réparation, il demande à passer quel-

‘ Le Père Barthés avait été envoyé par l'Évèque d'Amiens dans la paroisse de Moislains pour assister pendant l'épidémie le Curé, vieillard infirme et octogénaire, Selon le rapport du secrétaire du conseil de salubrité de la ville de Péronne, “ M, Barthès, pendant toute la durée de la maladie, n'a pas cessé de prodiguer aux pe cholériques, en même temps que les secours de la Religion, les soins de ‘infirmier le plus intelligent et le plus empressé, administraut lui-même à ces malheureux les remèdes qui leur étaient prescrits, les changeant de linge et ne craiguant pas de descendre quelquefois pour eux jusqu'aux services les plus vils et les plus repoussants, » Cette charité trouva une récompense publique, et, le 16 septembre 1833, le sous-préfet de Péronne écrivit au Jésuite : « Monsieur, le jury chargé d'examiner les titres des personnes qui ont le plus de droits aux récompenses honorifiques pour s'être distinguées d'une manière particulière par leur zèle et leur dévouement pendant la durée du choléra, vous a décerné une médaille en bronze.

» Heureux d'avoir à vous transmettre la nouvelle de cette disunction, je serais charmé de pouvoir vous faire moi-même la remise de l'honorable témoignage que vous ont mérité de généreux services,

» Je viens donc vous prier de vouloir bien honorer de votre présence la cérémonie qui doit avoir lieu à cette occasion le mardi 1° octobre à midi à l’Hôtel-dæ Ville de Péronne, »

? Ce fut à l'intervention de M, Janvier, aujourd'hui député et conseiller d'État, que le Jésuite, arrété comme suspect, fut redevable de sa mise en liberté,

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, h45 ques jours de plus sous les verrous, afin d'achever l'œuvre qu’il a entreprise.

Les Jésuites étaient dans cette position difficile, toujours ballottés entre les incertitudes du présent et les appréhensions de l'avenir, lorsque une prière faite par le roi Charles X raviva toutes les inimitiés assoupies et fournit aux adversaires de l’Institut un nouveau thème d’accusation. Le Général de la Compagnie appréciait sagement l'état des esprits en France. De la maison du Gésu, il suivait pas à pas la marche des idées. Il constatait le retour vers les principes religieux, retour d'autant plus sincère qu’il n’était inspiré ni par des ambitions de courtisan, ni par le désir ‘de faire fortune. Le gouvernement de Juillet avait traversé ses plus mauvais jours; il triomphait de ses ennemis de l'intérieur et, plus maître de lui-même, il cherchait, comme tous les pouvoirs qui veulent vivre, à se consolider par l'ordre. Cette espérance n’échappait point aux Jésuites; mais, dans le cercle où leur action se restreignait, ils n'avaient pas d'influence politique à exercer; ils n’en briguaient aucune. Le 17 mai 1833, Roothaan écrivait au Père Renault, Provincial de France : « Je finis par ce qui me tient le plus à cœur dans les circonstances actuelles. Que tous aient le plus grand soin de se tenir enfermés dans la sphère de notre vocation. Notre devise est: Pars mea Dominus. Nous n'avons aucune mission pour nous mêler des choses d’ici-bas. »

Au moment même où ces conseils étaient donnés, deux Pères français, Étienne Deplace et Julien Druilhet arrivaient à Prague, chargés de l’éducation du duc de Bordeaux.

C'est dans la cour des princes exilés que souvent les intrigues, nées d’une pensée de fidélité, éclatent

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avec le plus de violence. Auprès d'un roi détrôné, le zèle, qui n'attend pas de récompense immédiate, se trouve blessé par la moindre contradiction. Chacun s’efforce de faire triompher ses idées et d'entourer sa personnalité d’une auréole de sacrifices. Des divisions de plus d’une sorte s'étaient manifestées entre le baron de Damas, M. Barande et la duchesse de Gontaut. Ces di visions retentissaient du fond de la Bohême jusqu’à Paris. Charles X crut qu’il y mettrait un terme en confiant l’éducation de son petit-fils à la Société de Jésus. La proposition du vieux Monarque est transmise au Père Roothaan, qui décline ce périlleux honneur. Charles X insis'e, le Souverain pontife engage le Général à accéder au vœu exprimé par le Roi proscrit; il parle d’enjoindre, si l’Institut ne défère point à ses prières; « dès lors, mande Rozaven aux Jésuites désignés, il n’y eut plus à délibérer. Si Charles X eût été sur le trône, heureux et entouré de toute la pompe royale, la Compagnie peut-être eût pu résister à ses instances; mais, malheureux, dans l’exil, il nous appelait à son secours pour

former à la Religion ce qu'il avait de plus cher au

monde. » Le Général ne balança plus. Il n’ignorait point que cette démarche serait un nouvel écueil pour ses frères ; il savait que leur nom prononcé sous les voûtes du Hradschin blesserait vivement certaines susceptibilités légitimistes, révant de populariser le jeune prince avec des reparties fabriquées à Paris ou des anecdotes qui n’allaient ni à son caractère ni à sa dignité. En acceptant ces fonctions, c'était s'exposer à un double danger, sans autre profit que de contribuer au développement des brillantes qualités que le duc de Bordeaux annonçait. Le Général de la Compagnie de Jésus accomplissait un devoir; il laissa au jugement des hommes le

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DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. 447 soin de inal interpréter sa pensée. Pour la bien faire saisir aux Pères Deplace et Druilhet, il voulut leur tracer la marche qu’ils auraient à suivre, et le jour de Pàques 1833, il leur adressa cette lettre :

« Nous ne devons pas nous le dissimuler; la pravité et les périls de l’emploi auquel on vous appelle surpassent infiniment son éclat. Si la Compagnie, déjà trop instruite par l’expérience, est forcée de penser que les charges de cette nature ne doivent jamais être ambitionnées par ses enfants ni reçues par eux avec joie, elle ne peut, à plus forte raison dans les temps mauvais, ne pas se croire obligée de s’y soustraire de tout son pouvoir et de les fuir avec une sorte de terreur. Comment réussira cette importante affaire ? Dieu, le bien public, la Société, le sentiment des hommes sages et de nos ennemis, tout, en un mot, nous fait concevoir à bon droit des craintes ou du moins doit nous inspirer une grande et très-juste inquiétude.

» Mais puisqu'il nous a été impossible de refuser ce qu’on sollicitait de nous avec tant d'instances et que vous avez été choisis pour exercer cet emploi, je vous recommanderai certains points que vous aurez à observer. Je remplis ainsi un devoir de ma charge, car j'ai dans le Seigneur une telle confiance en votre prudence religieuse que je ne doute pas que, sans aucune recommandation de ‘ma part, vous eussiez fait de vous-mêmes, pour la plas grande gloire de Dieu, tout ce que je vais dire et peut-etre plus encore.

» 1° Pour ce qui vous regarde vous-mêmes et votre manière de vivre. Prenez pour modèles les exemples de ceux de nos Pères qui, appelés autrefois dans les palais des Princes, y vécurent si bien, selon l'esprit de leur : règle, que plusieurs d'entre eux méritérent le nom de

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