RELIGION, CULTURE, LITTERATURE ET ART
Religion d'État. Dans le domaine de la religion et de la philosophie, nul élément nouveau ne s'est produit. La religion d'Etat romano-hellénique, la philosophie officielle du portique indissolublement liée avec elle, constituaient pour tout gouvernement, oligarchie, démocratie 01^ monarchie, un instrument commode , mieux que cela , indispensable. Construire l'État à neuf sans l'élément religieux, eût été chose impraticable, autant qu'inventer une religion nouvelle à mettre à la place de l'ancien culte approprié à l'ancienne Rome. Parfois, sans doute, on avait vu rudement s'abattre le balai révolutionnaire sur les toiles d'araignée du système augurai (VII, p. J24), mais l'appareil pourri et disloqué n'en avait pas moins survécu au tremblement de terre où s'abîma la République : il fut tout entier transporté avec sa fausse majesté et ses rites vides dans le camp de la monarchie nouvelle. Il va de soi qu'auprès des libres esprits il ne fit que croître en disgrâce. Pour ce qui est de la religion d'État, l'opinion
publique n'y montrait guère qu'indifférence : partout on n'y voulait plus voir qu'une institution de commande et de convenance publique : nul n'en prenait souci, si ce n'est peut-être quelques érudits de la politique ou quelques antiquaires. Envers sa sœur la philosophie, il en alla tout autrement chez les gens les moins prévenus, elle ne trouva plus qu'hostilité, juste et infaillible effet à la longue de ses creuses doctrines et de son charlatanisme perfide. Et Pécole, elle-même, semblait prendre conscience de sçi nullité ; aussi, fait-elle un effort vers le syncrétisme, et tente-t-elle de s'ouvrir ainsi à un souffle vivifiant. Antiochus d'Ascalon l (il florissait vers 675), qui se vantait 79 av. j.-c. d'avoir su fondre en une savante unité le stoïcisme de Zenon avec tes idées de Platon et d'Aristote, remporta dans Rome plus d'un succès. Sa philosophie, assez mal venue, fut à la mode chez les conservateurs d'alors : les dilettantes et les lettrés du beau monde l'étudièrent avec ardeur. Quiconque voulait un champ plus libre pour la pensée, ou ignorait le portique, ou lui était hostile. On avait en dégoût ces pharisiens de Rome, ces fanfarons aux
« [Antiochus d'Ascalon, le fondateur de la V* académie, l'ami de Lucullus, et le maître de philosophie de Cicéron, à Athènes (en 675 : 79.
Academ., passim., et Brut. 91). Il était, aux yeux de l'orateur romain, le plus achevé et le plus ingénieux des philosophes du temps : politissimum et acutissimum omnium nostrœ, mémorise pkilosophorum. Acad. 2. 35). Il avait été le disciple , entre autres, de Philon d'Alexandrie, dont il prit plus tard à partie le platonisme dégénéré en septicisme (Acad. 2, 4). Puis bientôt fondant ensemble, dans un éclectisme habile les doctrines diverses des principales sectes, il soutint, avec l'ancienne Académie, que l'intelligence a son critérium pour discerner sûrement le vrai du faux, ou pour parler avec l'Ecole, pour discerner les images fournies par les objets réels des simples conceptions immatérielles {Acad. 2. 18. 19). En somme, également éloigné des paradoxes moraux, des sto'iques, et des rêveries métaphysiques des académiciens outrés, il se rapprochait davantage des doctrines positives de l'Aristotélisme : il voulait l'honnêteté dans la vie, en jouissant des biens que la nature a mis à la portée de l'homme (honeste vivere, fruentem rébus us quas primas homini natura conciliet. Acad. 2, 42). Il accompagna Lucullus en Syrie, où il mourut, ce semble, vers 686.] 68.
grands mots pleins d'ennui : on aimait mieux, quittant les sentiers pratiques de la vie, se rejeter les uns, dans Y apathie (dbciSeta) énervée ; les autres, dans l'ironie qui nie tout : de là, les progrès croissants de Tépicuréisme dans les grands cercles de Rome : de là, le droit de cité conquis par les cyniques de la secte de Diogène. Condamnée qu'elle était à la sécheresse et à l'infécondité, alors que, loin de chercher le chemin de la sagesse dans la rénovation des doctrines traditionnelles, elle se contentait du présent, et ne prêtait foi qu'à la sensation matérielle, cette philosophie valait encore mieux que le cliquetis de mots et que les notions vides de la sagesse stoïque ; et le cynisme l'emportait sur tous les systèmes philosophiques d'alors, en ce que, les méprisant tous, hommes et sectes, il se contentait de n'être point un système, avantage immense, en vérité. Donc, dans les deux armées de l'épicuréisme et du cynisme, on menait guerre ardente, et non sans succès, contre le portique : ici, prêchant pour les gens sérieux, l'épicurien Lucrèce *, avec l'accent puissant d'une conviction profonde et d'un saint zèle, s'attaquait aux dieux, à la providence divine des stoïques, à leurs doctrines, à la théorie de l'immortalité de rame humaine : là, devant le gros public qui aime à rire, Varron, le cynique, décochait les flèches rapides de ses satires lues de tous, et frappait au but encore plus sûrement 2 . Et tandis que les meilleurs de l'ancienne génération se montraient hostiles pour le Portique, les hommes de la génération nouvelle, Catulle, par exemple, se tenaient simplement à distance, et leur critique n'en était que plus vive, par cela qu'ils ignoraient et voulaient ignorer.
Les religions Cependant, à côté de la foi incroyante maintenue par les seules convenances politiques, on se rattrapait largement ailleurs. L'incroyance et la superstition, ces deux
* [V. infra].
• [V. infra, les Satyres Menippées.}
prismes divers du même phénomène historique, allaient de pair et se donnant La main dans le monde. Il ne manquait point de gens même, qui les réunissaient en eux, niant les dieux avecEpicure, priant et sacrifiant devant la moindre chapelle. Naturellement il n'était plus question que des seuls dieux orientaux : à mesure que la foule accourait des provinces grecques en Italie, ceux-ci, en nombre toujours croissant, inondaient l'Occident à leur tour. Nous savons quelle importance avaient conquise les cultes de Phrygie : les hommes déjà sur l'âge, Varron et Lucrèce, nous l'attestent par Leurs attaques et les plus jeunes nous le disent de même : témoins les glorifications du poétique Catulle qui, d'ailleurs, conclut par une prière caractéristique : « Déesse, éloigne de moi tes fureurs, et » jette-les sur les autres H » A côté des dieux de Phrygie, vinrent se ranger ceux de la Perse : ils avaient eu pour premiers propagateurs les pirates de l'Est et de l'Ouest qui se rencontraient sur les flots de la Méditerranée : leur plus ancien sanctuaire était, dit-on, à l'occident de Y Olympe de Lycie. Mais au cours de son émigration vers l'ouest, le culte oriental avait perdu tout ce qu'il renfermait primitivement d'éléments moraux et de spiritualisme élevé : ce qui le prouve, c'est que la plus grande divinité de la pure doctrine de Zarathustra, Ahouramazda, demeura inconnue aux occidentaux. Leurs adorations se tournèrent de préférence vers le Dieu qui, dans l'ancienne religion populaire des Perses, avait pris la première place, Mithra, Le cuite fils du Soleil. Plus vite encore que les hôtes du ciel perse, de Mlthra aux figures plus éthérées et plus douces, se répandirent dans Rome les cohortes mystérieuses et lourdes des grotesques théogonies égyptiennes, lsis, mère de la Nature Le cuite «ris», avec toute sa suite, Osirù, qui meurt toujours et toujours
1 [Dea t dea magna, Cybelle, Didymi Dea domina ;
Procul a mea sit furor omnis, hera domo :
Altos âge inciiatos, altos âge rabidos.
(Cat. carm. 63. Atys.)\
ressuscite, le sombre Sérapis, YHorus-Harpocrate, sévère et silencieux, et YAnubis Cynocéphale. L'année même où
68 av. j.-c. Clodius lâcha la bride aux clubs et aux conventicules (696) et par l'effet de cette émancipation populacière sans nul, doute, ces essaims de dieux firent mine d'aller se loger jusque dans la vieille citadelle du Jupiter Romain, au Gapitola: ce ne fut pas sans peine qu'on les arrêta. 11 leur fallait à tout prix un Temple : on leur assigna du moins les faubourgs. Aucun culte ne jouissait d'une semblable popularité parmi les basses classes du peuple : quand un jour le Sénat ordonna la destruction du sanctuaire d'Isis, élevé dans l'enceinte des murs, il ne se trouva pas d'ouvrier qui osât y porter la main, et force fut bien au 60. consul Lucius Paullus (704 — VII, p. 2J 3), de donner le
premier coup de hache *. Point de fille si débauchée, à coup sûr, qui ne fût à proportion dévote envers la déesse. Il va de soi que les sorts, l'onéirocritie et tous les arts libres de même espèce étaient métiers fructueux. On professait la science des horoscopes. Lucius Tarutius de Firmwn, homme considérable, érudit dans son art, grand ami de Gicéron et de Varron, déterminait très-sérieusement, après force calculs, la date de la naissance des rois Romulus et Numa, et même celle de la fondation de Rome, et, s'aidant de la sagesse chaldéenne et égyptienne, confirmait les récits de la légende romaine à la grande édifica-
Le nouveau ^ on des croyants des deux partis 2 . Mais phénomène plus pythagorisme. remarquable encore, on vit se produire, pour la première fois dans le monde Romain, un essai de fusion entre la foi grossière et la pensée spéculative , manifestation non méconnaissable des tendances que nous avons coutume
■• [Val. Maxim. 1. 3.3.1
* [Taruiius de Ftrmum y mathématicien et astrologue (m primis chaldaicis rationibus eruditus, dit Cic. de divin. 2, 47), fixait le jour natal de Rome aux fêles de Pales (Parilia, le 11 e jour avant les calendes de mai, ou 21 avril), alors que la lune était dans le signe de la Balance (in Jugo), Plutarque le mentionne aussi (RomtU. 12).
d'appeler le Néoplatonisme. Il eut pour premier et plus ancien apôtre Publius Nigidius Figulus, notable romain, Nigtdius appartenant à la faction la plus rigide de l'aristocratie, ******* préteur en 696, et qui mourut exilé d'Italie pour cause 68 av. j.-c. politique, en 709. Vrai prodige d'érudition, plus étonnant 45.
encore par l'obstination de ses croyances, il bâtit avec les éléments les plus disparates un système de philosophie religieuse, dont il enseignait les principes dans ses leçons orales, bien plus encore que dans ses livres consacrés aux matières théologiques et aux sciences naturelles. Repoussant Loin de lui les squelettes et les abstractions des systèmes ayant cours, il puisa, jusque sous les décombres, aux sources de cette philosophie anté-socratique, dont la pensée s'était révélée aux sages des anciens temps sous sa forme la plus vivante et la plus sensible. Chez lui, d'ailleurs, il va de soi que les sciences physiques transcendentales jouaient un rôle considérable. Dirigées en ce sens, ne les voit-on pas chez nous aussi, tous les jours, offrir * une prise puissante au charlatanisme mystique et aux pieux escamotages ? A plus forte raison en était-il de même dans l'antiquité, davantage ignorante des véritables lois de la nature. Quant à la théologie de Figulus, elle n'était autre que ce baroque mélange, où s'étaient abreuvés déjà ses co-religionnaires grecs, où l'on trouvait brassés ensemble la sagesse orphique et autres anciens dogmes, et les dogmes nouveaux inventés en Italie, et les mystères de la Perse, de la Ghaldée et de l'Egypte. De plus, comme si la confusion n'était point déjà assez grande, et sous couleur d'achever l'harmonie du système, notre philosophe y ajoutait les données de la science étrusque, enfants du néant, et la science indigène du vol des oiseaux. Gela fait, la doctrine fut mise sous l'invocation politique, religieuse et nationale du nom de Pythagore, cet ultra-conservateur dont la maxime principale était « fonder l'ordre, empêcher le désordre ; » de Pythagore, le faiseur de miracles, le conjura te ur d'esprits, l'antique sage natif de
l'Italie, dont la légende s'entrelace arec la légende de Rome, et dont le peuple contemplait la statue debout sur le Forum. La naissance et la mort ont leur affinité : comme il avait assisté au berceau de la République , ami du sage Numa 9 collègue de la Mater Egérie divinement prudente, Pythagore était aussi le dernier refuge, à l'heure suprême, de l'art sacré des augures des oiseaux. Mais le système de Nigidius n'était point seulement une merveille, il enfantait aussi des prodiges : au jour où naquit Octave, Nigidius prédit à son père la grandeur future du fils. Pour les croyants, les prophètes à sa suite évoquaient les mânes ; 6t chose qui dit tout, ils indiquaient les cachettes où gisaient les trésors perdus. Toute cette science, vieille et neuve à la fois, avait fait sur les contemporains une impression profonde : dans tous les partis, on vit les hommes les plus considérables, les plus savants, les plus vaillants, et Appius Glaudius , le consul de 54 av. j.-c/ Tan 700, et l'érudit Marcus Varron, et Publius Vatinius, officier brave s'il en fut, s'adonner eux aussi, à la nécromancie : la police dut s'en mêler, paraît-il, et réprimer ces entraînements de la société romaine. Tristes et derniers efforts qui ne sauveront pas la religion ! Semblables aux efforts honnêtes de Gaton dans Tordre politique, ils nous frappent par leurs côtés lamentables et comiques tout ensemble. Qu'on se moque tant qu'on voudra de l'Évangile et de l'Apôtre, ce n'en est pas moins chose bien grave que de voir les hommes vigoureusement trempés se laisser cheoir, eux aussi, dans l'absurde 1 !
4 [A ce portrait de Nigidius Figulus, nous voudrions ajouter
quelques détails purement biographiques. On ne sait ni la date ni
le lieu de sa naissance. Mais il appartenait au Sénat, où en
53. l'an 691, il appuya les motions de Cicéron, son ami, contre les
Gatilinariens (Cic. pro Sull. 14. — Plut, an seni sit gerenda res-
59. publ. 27). Préteur en 695, il est exilé, on l'a tu plus haut, par
4544 César (709) (p. 59 J, etmeurt loin de Rome vers 710. Eusèbe {Chron. 184)
lui donne les titres de Pyihagoricus etMagus; et de fait, au dire de
Cicéron, d'Aulu Gelle et d'autres, il passait pour l'un des plus
L'éducation de la jeunesse continue à se mouvoir dans Éducation. le programme, ailleurs décrit, de la précédente époque, dans les humanités comprenant les deux langues *. Toutefois plus le temps marche, et plus le monde romain, dans sa culture générale, va s'assujettissant aux formes instituées par les Grecs. On délaisse les exercices de la balle, de la course et de l'escrime, pour la gymnastique perfectionnée de la Grèce ; et s'il n'existe point encore d'établissements publics en ce genre, on ne rencontre déjà plus de villa élégante qui n'ait sa Palœstre à côté de ses Thermes*. Que si l'on veut pousser plus loin , et se demander
savants hommes de son temps, quoique Aulu Gelle lui reproche aussi le défaut de clarté dans le style et l'exposition (AZtas M. Giceronis et G. C «saris ... doctrinarum multiformmm variarumque artium quibus humanitas erudita est, culmina habuit M. Varronem et P. Nigidium. ... Nigidianx autem commentationes non protnde in vulgus exeunt ... et obscuritas subtililasque earum, ianquam parum utilis, derelicta est Noct ait 19. 14). M. Egger (Latin, serm. vetust. reliq. pp. 59 et s.) a réuni quelques fragments de Nigidius dissémines dans les livres des grammairiens postérieurs, dans A. Gelle surtout. — Quant à ses recherches sur la physique et la philosophie, V. entre autres le témoignage de Cicéron, au prologue de son exposition du Timée, - où Nigidius figure comme l'un des interlocuteurs (fuit enim ille vir quum ceteris artibus qu& quidem dignx libero essent, ornatus omnibus, tum acer investigator et diligens earum rerum quœ a natura involutee videntur). On y lit que quand le consulaire se rendit en Cilicie, Nigidius, qui venait de quitter son gouvernement, l'attendit à Ephèse, où Gratippe vint aussi le retrouver. — Nous connaissons par des fragments assez nombreux, je le répète, les Gommentarii Grammatici de Nigidius, en 30 livres : on cite aussi de lui une étude : de Sphxra barbarka et grœcanica, et divers autres traités : de animalibus : de hominum naturalibus (des organes génitaux de l'homme) : deextis : de auguriis; de verdis, de Deis, etc. — Nous renvoyons enfin le lecteur à une lettre touchante de Cicéron, réconfortant Nigidius dans son exil (ad famil. 4 13) ; et nous signalerons aux curieux d'érudition, le travail de Burigny, mém. de l'Académ. des inscript, et belles-lettres, 29, p. 190, ainsi que l'étude plus récente de Hertz : de Publ. Nigidii Figuli studiis atque operibus. Berlin, 1845.]
* [V. VII. pp. 66 et s.]
* [Cicéron lui-même avait la sienne. Ad. Attic. passim. — Mais les Romains confondirent bientôt les gymnases et les palestres. L'un et l'autre mot chez eux devinrent synonymes.]
m LIVRE V, CHAPITRE XII
quelle transformation s'était opérée en ce siècle dans l'eneS^utiSe senririe de l'éducation, que Ton compare le programme de d'éducation. Y Encyclopédie catonienne (IV, pp. 26J et 265) avec celui du livre analogue de Vairon sur les Sciences scolastiques l . Chez Gaton, l'Art oratoire, l'Agriculture, la Jurisprudence, la Guerre et la Médecine ne constituent point les éléments d'une éducation scientifique spéciale : chez Varron, autant qu'on Je peut induire avec quelque vraisemblance, le cycle des Etudes comprend la Grammaire, la Logique ou la Dialectique, la Réthorique, la Géométrie, l'Arithmétique, l'Astronomie, la Musique, la Médecine et l'Architecture. Ainsi, au cours du vn e siècle, l'Art militaire, la Jurisprudence et l'Agriculture sont passées de l'état de sciences générales à celui de sciences professionnelles. Chez Vairon, en outre, l'éducation de la jeunesse adopte le programme grec tout entier: à côté des leçons de grammaire, de rhétorique et de philosophie, introduites en Italie dès les temps antérieurs, des cours se sont ouverts pour la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique, plus longtemps demeurées l'enseignement propre des écoles de la Grèce 2 . L'astronomie, par exemple, en donnant la nomenclature des étoiles, amusait le dilettantisme vide des érudits du temps. Associée à l'astrologie, elle donnait pâture aux superstitions pieuses alors toutes puissantes : aussi est-elle pour la jeunesse un canevas d'études régulières et approfondies. On en a la preuve, et les poèmes didactiques d'Aratus parmi les autres œuvres de la littérature Alexandrines, ont des premiers trouvé bonaccueil auprès des jeunes Romains curieux de s J ins-
1 [IX libri disciplinarum : 11 n'en reste rien ou presque rien. V. Infra. e\c]
* Ces sept sciences constituent, comme on sait, les sept arts libéraux, lesquels, sauf la distinction à faire quant aux époques entre les trois arts plus anciennement reçus en Italie, et les quatre arts plus récemment introduits, se sont perpétués dans les écoles du moyen-âge.
CULTURE m
truire *. A la série des cours grecs se joignaient la médecine, branche ancienne du programme de l'éducation indigène, et enfin l'architecture, art indispensable aux Romains, devenus bâtisseurs de palais et de villas, en même temps qu'ils délaissaient le travail des champs.
Mais si l'éducation grecque et latine a gagné en étendue, et en rigueur d'école, elle a perdu beaucoup du côté de la pureté et de la délicatesse. La science grecque, recherchée avec une irrésistible ardeur, a donné sans doute un vernis plus savant à la culture. Mais expliquer Homère ou Euripide n'est point un art après tout. Elèves et maîtres trouvèrent leur compte à la poésie Alexandrine : celle-ci, les choses étant ce qu'elles étaient dans le monde romain, s'accommodait à l'esprit de tous, bien mieux que la vieille et vraie poésie nationale de la Grèce. Pour n'être pas vénérable autant que l'Iliade, elle n'en comptait pas moins un nombre respectable d'années ; et aux yeux des professeurs, les Alexandrins étaient de véritables classiques. Les poésies erotiques d'Euphorion, a les « Causes » de Callimaque et son « Ibis^ oc YAlexandra » comique et obscure de Lycophron, renfermaient toute une mine de mots rares (glossœ) bien faits pour les chrestomathies et les commentaires des interprètes 2 . N'y trouvait-on pas force
Études grecques.
L'Àlexandiisaime.
« [Aratos, contemporain d'Aristarque de Samos et de Théocrile (111 e siècle avant J.-C), vécut à la cour d'Antigone Gonatas, le macédonien. Grammairien et philosophe, il mit en vers les deux traités en prose d'un auteur plus ancien (Eudoxos), sous les titres de Phénomènes, et de Pronostics. Ces [ouvrages qui n'ont qu'un intérêt scientifique assez mince, sont élégamment écrits, et Quin tUien les loue (X, 1). Ils trouvèrent grande faveur à Rome, et furent traduits trois fois en vers latins. La première traduction des Phénomènes est due à Cicéron, très-jeune encore, lorsqu'il exécuta son travail (de Nat. Deorum, 2. 41) : la seconde à César Germanicus, petit-fils d'Auguste : la troisième à Festus Aviewus. Il nous reste des fragments des unes et des autres (on les trouvera réunis dans l'édition d'Aratus, de Buhle, 1793-1801. Leipzig.]
2 [Euphorion, fils de Polymnète, né à Chalets d'Ëubée vers l'an 480, au temps des guerres de Pyrrhus en Italie. — Il vécut à la cour d'Antiochus le Grand, dont il fut le bibliothécaire, et mourut en
244 av. J.-C.
phrases et sentences péniblement contournées et de pénible explication, force excursions à perte de vue, tout un rainas
Syrie. Philosophe, grammairien et polygraphe, il composa aussi de très-nombreux poèmes, épiques, mythologiques et élégiaques, dont il ne nous reste que les noms. V Anthologie nous a gardé de lui deux épigrammes, du genre erotique : il eut, dans ce genre, Cornélius G ail us, TibuUe et Properce pour imitateurs. — Cicéron, vengeant la gloire oubliée d'Ennius, s'attaquait vivement aux prôneurs de l'obscur et fade poète (cantores Euphorionis Tuscul. 3. 19, et de Divin. 11. 61.) Meinecke a écrit une étude de Euph. Chalcid. vtia et saiptis, qu'on pourra lire dans ses Analecta Alexandrina : Berlin, 1843. (V. aussi V Anthologie grecque, traduite, éd. Hachette, Paris, 1863, t. I, pp. 114 et 427, t. II, notice p. 424, etl'épigramme de Craies, t I. p. 422). — Callimaque est plus connu. Appartenant à une branche des Battiades de Cyrène : il vécut à Alexandrie, sous les Ptolémées Philadelphe et Evergète , il fut préposé en chef à la bibliothèque d'Alexandrie. Grammairien, philologue, poète et critique, il écrivit, dit-on, huit cents ouvrages ou traités, dont, sauf pour quarante environ, nous n'avons même plus les titres. Comme Euphorion il accumulait et compilait les curiosités mythologiques et légendaires. — Citons parmi ses reUquix, six hymnes dans le genre épique, poèmes érudits et péniblement écrits, non moins pénibles à lire; soixante-trois épigrammes, insérées dans Y Anthologie ; et des fragments d'élégies, dont l'une a été imitée par Catulle (de coma Bérénices). Il servit aussi de modèle à Ovide et TibuUe. — Parmi ses livres en prose, il faut regretter surtout sa « Bibliothèque littéraire (irtvoÇ iravroSaTccov <njYYpau.udiTciiv), véritable catalogue chronologique des ouvrages conservés au Musée d'Alexandrie. — Les a causes (altta) » auxquelles fait allusion M. Mommsen étaient un poème didactique en quatre chants sur les mythes, les rites, et les traditions pieuses. Nous en connaissons quelques vers.
— Apollonius de Rhodes, l'auteur du poème des Argonautes, comptait parmi les disciples de Callimaque. Imitateur d'Homère et des Anciens, il se permit contre son maître une acerbe critique : (V. AnthoL, éd. Hachette, I, p. 429) : Callimaque y répondit par 17nvective de Va Ibis» qu'Ovide a imitée. En résumé, s'il fut le «prince de l'élégie » (Quintil. 10, 58), il montra plus d'art que de génie, et la postérité a ratifié le jugement d'Ovide
Quamvis ingenio non valet % arte valet.
(Amor. 1. 15).
Les éditions de Callimaque sont nombreuses. Citons celle QErnesti, Leyde, 1761, et la dernière, de Blomfield, London, 1815.
— De Lycophron, de Chalcis aussi, nous dirons seulement qu'il fut de même attaché au Musée d'Alexandrie sous Ptolémée Philadelphe, qu'il eut pour mission de classer les manuscrits des comiques, et qn'il écrivit sur eux un livre érudit malheureusement perdu. Il fut
inextricable et mystérieux de mythes oubliés, tout un arsenal enfin d'érudition pesante en tous genres? Il fallait chaque jour à l'école des morceaux de résistance plus difficiles ; et tous ces produits de la littérature Alexandrine, chefs-d'œuvre de l'industrie des maîtres, devenaient autant de merveilleux thèmes pour les bons écoliers. On vit donc les Alexandrins, à titre de modèles et de textes d'épreuve, envahir à demeure les gymnases italiques. Ils firent avancer la science, qui en doute ? mais aux dépens du goût et du bon sens. Puis bientôt cette soif de culture malsaine, s'emparant de toute la jeunesse romaine, celleci voulut, autant qu'il était possible, aller à la source même de la science. Hellénique. Les cours des maîtres grecs de Rome n'étaient bons que pour les premiers essais , mais on voulait converser avec les Grecs: ou affluait aux leçons des philosophes grecs, à Athènes, aux leçons des rhéteurs, à Rhodes l : on faisait son voyage littéraire et artistique en Asie mineure, où l'on trouvait et étudiait sur place les antiques trésors du génie des Hellènes, où se continuaient, à l'état de métier, il est vrai, les traditions du culte des muses. Quant à la capitale de l'Egypte, regardée comme le sanctuaire des disciplines plus austères, comme elle était plus loin, elle était moins fréquemment visitée par la jeunesse en quête de savoir.
de la Pléiade, comme Callimaque, écrivit de nombreuses tragédies, un drame satirique contre Ménédème d'Ërétrie, le philosophe, et enfin un long monologue iambique en 1474 vers, la « Cassandra (ou Alexandre) », poème d'une obscurité proverbiale, même chez les Anciens (oxoretvàv iroCy)u.a, dit Suidas), et sur lequel les scholiastes et commentateurs se sont donné carrière. Il y met en scène la prophétesse de la chute de Troie, remonte aux Argonautes, aux Ama zones, à Io et à Europe, etc., etc. — La dernière édition de VAlexandra est due à Bachmann, 2 vol. Leipzig, 1828.
Sur tous ces poètes, et sur la Pléiade Alexandrine, nous renvoyons le lecteur à Y Essai historique sur l'Ecole d'Alexandrie, de M. Matter, Paris. 1820.1
1 [Ainsi firent Pompée, César, Cicéron, même dans leur âge mûr. — Ces deux derniers reçurent à Rhodes les leçons $ Apollonius d'Alabanda (en Carie), plus connu sous le nom de Molon. Brut. 90. 91. — Suet. Cœs. 4.]
Étude» latine». En même temps que le programme des études grecques, le programme latin s'élargit, lui aussi, résultat pur et simple, en partie, du mouvement de l'hellénisme. Les Latins, au fond, recevaient des Grecs et l'impulsion et la méthode. Bientôt sous l'influence des idées démocratiques, la tribune du Forum s'ouvrit à toutes les classes, et appela la foule. Les conditions politiques de la Rome nouvelle ne contribuèrent pas peu à l'agrandissement du rôle des orateurs : « où que vous jettiez les yeux ; les rhéteurs foi- » sonnent ! » C'est le mot de Cicéron. Ajoutez-y le culte des écrivains du vi« siècle, qui, à mesure qu'ils s'enfoncent dans le passé, s'entourent davantage de l'auréole classique, et composent l'âge d'or de la littérature latine. Sur eux se concentre l'effort du travail pédagogique, ils lui fournissent le plus puissant contingent. Puis voici que de tous les côtés la barbarie immigre ou fait irruption dans l'Empire, que des contrées populeuses, les Gaules, les Espagnes, se latinisent. La langue romaine, les lettres latines y gagnent d'autant. En eût-il été de même, si l'idiome indigène fût demeuré cantonné dans le Latium ? À Côme, à Narbonne, le maître de lettres était un personnage bien autrement important qu'à Ardée ou à Prseneste. Et pourtant, à tout prendre, la culture baissait, loin d'être en progrès. La ruine des villes provinciales italiques, l'affluence énorme des hommes et des éléments étrangers, rabaissement politique, économique et moral de la nation, et, par-dessus tout, les ravages des guerres civiles faisaient à la langue un dommage auquel ne pouvaient parer tous les maîtres d'école du monde. Les étroits contacts avec la civilisation grecque d'alors, les influences plus directes de la science loquace d'Athènes, de la rhétorique rhodienne et de l'Asie mineure, infectaient la jeunesse des miasmes les plus vicieux de l'hellénisme. De même que l'importation de l'hellénisme en l'Orient avait nui à l'idiome de Platon, de même la propagande latine chez les Gaulois, les Ibères et les Libyens, amenait la corruption de
la langue romaine. Ce public qui applaudit aux périodes savamment arrondies, cadencées et rhytmées de l'orateur, qui fait payer cher au comédien la moindre faute de grammaire ou de prosodie , ce public , je le yeux , possède sa langue maternelle : elle a été étudiée à fond, et par l'école elle est devenue le commun bien de toutes les classes. Il n'en est pas moins vrai qu'à entendre les contemporains le mieux à même d'en juger, la culture hellénique chez les Italiens de Tan 690 est bien déchue de ce qu'elle était un siècle avant; ailleurs aussi, ils déplorent la corruption du bon et pur latin d'autrefois, il n'y a plus que de rares personnages à le pratiquer. On le rencontre encore dans la bouche de quelques vieilles matrones du grand monde ; mais les traditions de la vraie élégance, l'esprit, le sel latin des ancêtres, la finesse de Lucilius, les cercles littéraires des Scipions, tout cela s'est perdu. Que parlet-on d'urbanité (urbanitas), ce mot et cette idée créés d'hier? Loin que la politesse règne dans les mœurs, elle s'en va bien plutôt ; dans la ruine de la langue' et des mœurs, chez les barbares latinisés ou chez les latins devenus barbares, Ton ressent au vif l'absence même de toute urbanité. Les satires de Varron, les lettres de Gicéron, nous rendent le ton de la conversation élégante, soit : mais elles sont l'écho des antiques mœurs encore vivantes à Réatè, à Arpinum : à Rome, il n'en reste plus rien.
Ainsi le système d'éducation de la jeunesse demeurait au fond le même: seulement, par l'effet de la décadence nationale, bien plus que par le vice du système, le bien y établissements, étant plus rare qu'au temps jadis, le mal s'y montrait plus souvent. Cependant, là encore, César apporta sa révolution. Tandis que le Sénat romain. avait combattu d'abord la culture littéraire, puis n'avait fait que la tolérer, le nouvel Empire Italo-Hellénique, dont Y humanité (kumanitas) constitue l'essence, la prend en main et entend la diriger d'en haut. César octroyé la cité à tous les maîtres
Instruction publique.
Premiers
ès-arts libéraux, à tous les médecins dans Rome l : ce premier pas annonce la création future de grands établissements où la haute instruction sera dispensée dans les deux langues à la jeunesse romaine, et qui seront l'expression complète et puissante de la culture nouvelle dans l'État nouveau. Puis bientôt, le régent décide la fondation dans la capitale d'une bibliothèque publique grecque et latine ; et il nomme pour son conservateur le plus érudit des Romains, MarcusVarron, faisant voir aussi par là qu'il ouvre à la littérature universelle ce royaume de Rome qui s'étend sur le monde ?.
La langue. p our ce q U \ es [ d e j a langue en elle-même, son évolu-
tion se rattache à deux éléments tout opposés, au latin classique des cercles cultivés d'une part, et de l'autre, au latin vulgaire de la vie usuelle. Le premier est le produit de la culture italienne. Déjà dans le cercle des Sci pions, parler le « pur latin » a été une règle favorite ; la langue maternelle n'y a plus toute sa naïveté première, et tend à se distinguer du langage de la foule. Mais dès le début
La vulgarité (j u siècle, il se manifeste une réaction remarquable contre
en Asie-Mineure. ,,.. «• . / ■ i « i * * *• /
le classicisme affecte des hautes classes et de leur littérature, réaction se rattachant étroitement, au dehors et au dedans, à celle toute semblable qui se fait à la même heure chez les Grecs. Déjà en effet, Hégésias de Magnésie, rhéteur et romancier 3 , et tous les rhéteurs et lettrés
1 [Suet. Gœs. 42.]
3 [C'est de l'ancienne bibliothèque d'Asinius Pollion (Y. p. 1 18, n. 1), qu'il s'agit.]
5 [Contemporain des Lagides, et de Timée (m° siècle). Rhéteur et historien, mais jetant en effet le roman dans l'histoire, il avait écrit une vie d'Alexandre, dans le style (asiatique, marqué par la recherche précieuse, la minutie puérile, et l'amour du merveilleux. Cicéron le prend à partie pour sa manière saccadée et hachée (quid. . . tant fractum, tam niinutum. Brut. 83 : et ailleurs: saltat, incidens particulas. Orat. 67. 69). Strabon et Denys d'Halyc. confirment son opinion. Enfin A. Gelle dit de son histoire : libri miraculorum fabulorumque pleni, res inauditœ, incrédule (NocU AU. 9. 4). Quelques lignes nous en ont été conservées par Pholius, et Den. d'Halyc. (de compar. verb. 4).]
d' Asie-Mineure à la suite avaient fait leur levée de bouclier contre l'atticisme orthodoxe. Us demandèrent droit de bourgeoisie pour la langue usuelle, que le mot ou la phrase vinssent d'Athènes, de Carie ou de Phrygie : ils parlèrent et écrivirent, non pour les coteries des élégants, mais pour le goût du gros public. Le précepte était bon, à coup sûr, mais tant valait le public d'Asie-Mineure, tant valait la pratique: or, chez les Asiatiques de ce temps, le sens de la pureté sévère et sobre s'était absolument perdu, l'on ne visait qu'au clinquant, à la mignardise. Sans m'étendre ici sur les genres bâtards et les productions de cette école, romans, histoires romanesques et autres, disons seulement que le style des Asiatiques était tout haché, sans cadence ni période, mol et tourmenté tout miroitant de paillettes et de phœbus, trivial d'ailleurs, et par-dessus tout maniéré. « Qui connaît Kégésias, » s'écrie Cicéron, n'a pas à chercher loin un sot M »
Et pourtant la nouvelle manière fît son chemin dans le lAwdgariu monde latin. La rhétorique à la mode chez les Grecs ayant, à Rome comme on Ta vu (VI, p. 70), envahi les programmes de l'éducation latine à la fin de l'époque précédente, en était arrivée à ses fins au commencement du siècle actuel. Avec Quintus Hortensius (640-704), le plus illustre des avocats 114.50 a*, j.-c. du temps de Sylla, elle avait occupé la tribune aux baron- Hortensias. gués. On la vit alors, usant de l'idiome latin, s'accommoder servilement au faux goût importé de Grèce. Le public n'avait plus l'oreille sage et chaste du temps __
des Scipions : il applaudit tout naturellement le nouveau venu, habile qu'il se montrait à couvrir sa vulgarité d'un vernis factice. L'événement avait sa haute importance. De même qu'en Grèce la lutte littéraire s'était concentrée dans l'école des rhéteurs, de même à Rome, la langue judiciaire, bien plus encore que la littérature proprement
* Et is quidem non minus sententiis peccat quam verbis, ut non quxrat quem appellet ineptum qui illum cognoverit, — Oi'at. 67.]
vin iA
2t0 LIVRE V, CHAPITRE XII
dite, donna la règle et la mesure du style ; et le « prince des avocats » eut pour ainsi dire juridiction sur le ton du langage, et sur la manière d'écrire selon la mode du jour. La vulgarité asiatique d'Hortensius chassa la forme classique de la tribune romaine et en partie des Réaction. autres genres littéraires l . Mais bientôt la mode change et
114-50 av. J.-C. « [Quintus Hortensius Hortalus (640-704), de huit ans l'aîné de Cicéron, nous est connu surtout par les écrits de celui-ci. Il appartenait à la gens plébéienne des Hortensii, dont le nom aurait indiqué l'origine professionnelle (jardiniers). Avocat, uniquement avocat, il n'a rien laissé derrière lui, que la renommée d'une souplesse de talent merveilleuse, se prêtant à la défense de toutes les causes politiques ou civiles. Sa mémoire, les ressources de sa dialectique, étaient inépuisables. Travailleur infatigable, à la voix sonore, au geste et à l'attitude pleins d'art, il n'omettait rien de ce qui pouvait profiter à sa cause. Epicurien de mœurs et de caractère, usant de tous les moyens pourvu qu'il réussît, il pratiqua souvent les juges, et gagna maint procès par la corruption, et à coups d'argent fourni par ses riches cliens. A 19 ans, il plaide son premier procès, et comme tout d'abord « on salue une statue de Phidias » (Brut, 64), il est reconnu pour un maître. Il alla ensuite aux armées pendant la guerre sociale et fut promu au tribunat militaire (Brut. 89). De retour à Rome, il se donne au parti aristocratique, il est l'avocat ordinaire dés optimates accusés de concussion et d'extorsion. En
86. 668, il défend Pompée accusé d'avoir détourné partie du butin
d'Asculum {Brut. 64). Pendant longtemps, roi incontesté du barreau (rex judiciorum. Cic. in Q. Cœcil, 7), il vit un jour se lever en face de lui l'homme qui l'allait détrôner. Cicéron accusa Verres, qu'Hortensius défendit en vain. Déjà, avant son voyage à Athènes et
81. dans le procès de Quinctius (673), le jeune avocat l'avait eu pour
adversaire (pro Quinct, 1, 2. 22, 24, 26). — Questeur, édile, pré-
69. téur urbain, Hortensius obtint enfin le consulat en 785. On le vit
plus tard s'opposer aux lois Gabinia et Manilia, qui conféraient à Pompée l'omnipotence en Orient. Après le consulat dé Cicéron, les deux rivaux marchent d'accord : ils défendent ensemble Rabirius et Murœna, et sont amis désormais (noster Hortensius : ad AU. 1. 14), amis peu sincères au fond. Ils luttent ensemble contre Clodius. — Après le retour de Pompée, Hortensius quitte la scène politique, et se consacre exclusivement aux affaires du barreau : ilpîaide avec Cicéron encore, pour Flaccus, pour Sextius : seul, il défend Lentulus Spinther, Valerius Messala à l'occasion duquel il est sifflé parle peuple au théâtre (ad famU. 8. 2), et enfin Appius Claudius, accusé de majestate et ambiiu par Dolabella, le futur gendre de Cicéron. Il meurt peu après, laissant quelques écrits au-dessous de sa réputation (intra faniam Quint. 3, 8), quelques travaux historiques passables (ad Ait 12, 5), et des poésies sans valeur. — J'ai dit qu'Hortensius
en Grèce et à Rome. Et d'abord les maîtres rhodiens, sans Meob revenir tout à fait à la chasteté austère du style attique, e *' essayent de se frayer une voie moyenne entre la forme ancienne et la forme nouvelle ; et sans rigoureusement s'astreindre à la correction exacte de la pensée et de l'expression, ils n'en visent pas moins à la pureté de la langue et de la phrase : ils s'appliquent au choix des motj et du tour, ils recherchent la cadence dans la période. En Italie, Marcus Tullius Cicéron se lève (648-714). Imitateur dans cicéronianvme. sa jeunesse de la manière d'Hortensius, ramené par les leçons des Rhodiens et son goût plus mûr à de meilleurs préceptes, il se fait lui aussi et pour toujours zélateur de la pureté exacte de la langue ; il s'adonne à la période et au rhythme oratoire. Ses modèles favoris, il les cherche avant tout dans les cercles de la haute société romaine, que n'a point infectés la vulgarité moderne : or, comme nous l'avons dit plus haut, bien qu'ils soient devenus rares, plusieurs ont survécu.
Certes, la vieille littérature latine, et la bonne littérature grecque, quelle qu'ait été d'ailleurs l'influence de celle-ci sur l'allure nombreuse de la phrase, n'étaient plus qu'au second rang ; et dans l'épuration tant
était épicurien dans ses goûts et sa vie : par son caractère, et ses habitudes, il offre avec Atticus une ressemblance frappante : il aime la richesse, l'élégance ; il a sa maison à Rome, sur le Palatin (celle qu'habitera un jour Auguste (Suet. Aug. 71); il a de superbes villas, à Bauli, à Tusculum, à Laurentum. Il fait de grosses récoltes en vin (Plin. h. nat 14. 6, 17); il possède des garennes immenses, d'où sort un esclave vêtu en Orphée, et conduisant devant ses convives, au son de la cithare, des bandes d'animaux charmés (Varr. de re rust. 3. 13) ; des viviers enfin où nagent ses murènes apprivoisées, et dont il pleure la mort (Plin. h. nat 9, 55) ! Il laisse à sa mort 10,000 amphores de vin étranger dans sa cave (supra. p. 131).
Nous n'ajouterons rien à ce que dit M. Mommsen de son style d'orateur. Cicéron, et d'autres l'ont assez fait connaître (V, surtout le Brut. 88).— Sur Hortensius Hortalus, le fils de l'avocat, voy.vn, p. 251, note 2. — Enfin nous renvoyons aux (Notices plus étendues de Drumann, m, pp. 81-108.]
prônée du langage il fallait voir bien moins la révolte de la langue écrite contre la langue vulgaire, que la révolte de la langue parlée, à l'usage des gens instruits, contre le jargon du faux ou du demi savoir. .César ici encore se montra le plus grand maître du temps : il se fit l'expression vivante du classicisme romain et de son dogme fondamental : dans ses discours, dans ses écrits, évitant les mots étrangers, avec la sollicitude du nautonnier qui se dirige au milieu des écueils, il rejetait de même les mots purement poétiques, ceux oubliés de la vieille littérature, les termes de l'idiome rustique, les tours empruntés à la vie familière , et nommément ce bagage de phrases et de mots grecs, entrés en si grand nombre (les correspondances du temps en témoignent) dans le courant du langage usuel 1 . Quoiqu'il en soit, le classicisme cicéronien ne trahissait que trop les expédients artificiels de l'école. 11 était à celui des Scipions ce qu'est la faute confessée à l'innocence, ce que sont les classiques napoléoniens aux Molière et aux Boileau du Grand siècle des Français. Au temps des Scipions on avait puisé à même à la source de vie : aujourd'hui l'on recueille du mieux que l'on peut le souffle expirant d'une génération irrémissiblement condamnée. Tel qu'il est d'ailleurs, le classicisme nouveau se propage vite. Avec la royauté du barreau, la dictature de la langue et du goût passe d'Hortensius à Gicéron , et celui-ci dans ses multiples et vastes œuvres en tous les genres, donne à la littérature ce qui lui manquait jusque là, les textes modèles de la prose. 11 est en effet le vrai créateur de la prose latine moderne : c'est à lui, artisan habile du style, que se rattache étroitement l'école classique; c'est au styliste, bien plus qu'au grand écrivain, bien plus qu'à l'homme d'État surtout, que les représen-
' [11 n'est presque pas une lettre de la Correspondance familière de Gicéron et autres, où l'on ne trouve des phrases, des mots grecs ainsi jetés dans la trame du texte latin.]
tants les meilleurs de la forme nouvelle, César et Catulle, adressent un éloge excessif, sans doute, mais qui n'est pas vaine phrase *.
Le progrès va plus loin. Ce que fait Cicéron, dans le u poésie domaine de la prose, une jeune pléiade le fait dans la néo " romaine poésie. Catulle est le plus brillant champion du vers néoromain. Les Grecs Alexandrins ne sont point encore démodés. Mais ici de même, la langue usuelle de la haute société a répudié les réminiscences archaïques acceptées naguère sans compter; et comme la prose recherche aujourd'hui le nombre de la période Athénienne, la poésie Latine se range peu à peu sous la règle métrique, règle étroite, pénible souvent, de l'école Alexandrine. A dater de Catulle, il ne sera plus permis de commencer levers par un monosyllabe, ou par un dissyllabe qui ne soit pas d'un poids tout particulier, ni de clore à ce même endroit la phrase commencée dans le vers précédent.
Enfin vient la science, qui fixe les lois de la grammaire La Grammaire. et en développe les préceptes ; elle n'obéit plus comme avant aux hasards de l'empirisme, elle entend au contraire le régler et l'assujétir. Dans la déclinaison des substantifs, les désinences, souvent encore flottantes, seront une bonne fois déterminées : c'est ainsi qu'au génitif et au datif ie la 4 e déclinaison (selon nos écoles), César employé exclusivement la forme contractée us et «, au lieu de l'ancienne forme [uis, ut] jusqu'alors également acceptée 2 . Dans l'orthographe, pareils changements se produisent, et mettent l'écriture en plus complet accord * avec la langue parlée : la voyelle aspirée u est remplacée par Yi dans le corps des mots 3 , c'est encore. César qui donne l'exemple. Deux consonnes dans l'alphabet romain étaient désormais inutiles le k et le q : la première est
1 [V. par ex., le fragment d'une lettre de César à Cic. cité au Brul. 72. — Calull. carmen 50, cité infra en note.] * Exemple : génitif senatvis et senatvs, datif senatm et senatv, 3 Maxvmus. maximus.
mise de côté, on propose l'abolition de la seconde l . Enfin pour n'être point encore à son point de cristallisation, la langue était en voie d'y atteindre : elle ne se meut point encore, sans y songer, sous la règle ; mais déjà elle a conscience de celle-ci. C'est à la grammaire grecque, du reste, que la grammaire latine emprunte et son esprit et sa méthode générale : bien plus, le latin se rectifie jusque dans les détails d'après l'idiome hellénique, témoin 1*5 final qui, jusque dans les dernières années du siècle, a eu valeur de consonne ou de voyelle ad libitum ; et les poètes de la nouvelle manière, à l'instar des Grecs, n'en font plus jamais qu'une désinence con sonnante 2 . Toute cette réforme linguistique est le domaine propre des classiques : dans tous les cas, par les moyens les plus divers, ce qui démontre l'importance du fait, chez les choryphées littéraires, chez Cicéron, chez César, chez le poète Catulle, la règle nouvelle fait loi , toute infraction est condamnée; et pendant ce temps, on le comprend, la vieille génération entre en révolte contre l'innovation grammaticale, comme elle a lutté contre la révolution politique où elle sombre 3 . Mais pendant que le classicisme nouveau, ou pour mieux dire, pendant que le latin régulier, marchant de pair autant qu'il le peut avec le grec modèle et devenu modèle lui-même, est sorti de la résistance tentée à bon escient contre les vulgaires des hautes classes et de la littérature, pendant qu'il se fixe lui aussi par la littérature et les formules grammaticales , son adversaire ne vide point le champ. 11 ne s'étale pas seulement naïvement dans les œuvres d'individus subalternes , égarés par hasard dans le camp des écrivains, dans le Mémoire sur la deuxième
1 [On a pour les suppléer le c et Vx.]
* [Ils l'omettent ou la laissent subsister, selon le besoin de la prosodie : ex., legibus : legibu.]
• Citons Varron [de re rust. i, 2 : In aedem Telluris veneram, rogatus ab aeditimo, ut dicere didicimus a patribus nostris , ut corrigimur a recentibus urbanis, ab aedituo. [ÀedUimus, aedtfuus, gardien du. temple.]
Guerre Espagnole à la suite des Commentaires de César, par exemple *, nous le retrouvons aussi dans la littérature proprement dite, marquant plus ou moins de son cachet le mime, le roman et jusqu'aux œuvres esthétiques de Varron. Chose caractéristique, c'est dans les genres populaires qu'il se soutient de préférence, et en même temps, les hommes qui s'en font les champions sont comme Varron, des conservateurs purs. De même que la monarchie est édifiée sur la ruine de la nationalité, de même le classicisme s'appuie sur la langue mourante des Italiens : il n'était que logique que ceux en qui s'incarnait encore la République, persistassent aussi à maintenir les droits du vieil idiome, et tentassent de fermer les yeux sur ses lacunes ou ses défauts au point de vue de l'art, par amour de sa saveur populaire et de sa vitalité relative. Et alors, se manifeste cette étrange divergence des opinions et des tendances : d'un côté Lucrèce, le vieux poète Franconien 2 , de l'autre, Catulle, le poète moderne : d'un côté, Cicéron avec sa période cadencée , de l'autre Varron, qui dédaigne le nombre et démembre la phrase. Miroir fidèle des discordes des temps !
Dans le domaine propre de la littérature, l'époque Mouvement actuelle, comparée avec celle qui précède, se signale à lltteraire - Rome par un mouvement marqué et croissant. Depuis Le» lettrés Grec» longtemps l'activité littéraire des Grecs ne se mouvait plus dans la large atmosphère de l'indépendance civile : il lui fallait les établissements scientifiques des grandes villes et surtout des cours des rois. Condamnés à la faveur ou à la protection des grands, puis successivement chassés des sanctuaires des muses, quand viennent à s'éteindre les dynasties de Pergame (624), de Cyrène (658), de 133,!x>«it.j.-c. Bythynie (679) et de Syrie (690), et quand s'efface l'éclat 75.64.
* [Œuvre fruste, on le sait, mal composée, mal écrite, inculte et souvent inintelligible, on Ta dit déjà (VII, append. p. 340).]
* [Je traduis mot à mot l'allusion à la vieille ère des poètes franconiens dans la littérature allemande.]
de la cour des Lagides l ; ayant vécu forcément en cosmopolites depuis la mort d'Alexandre le Grand ; véritables étrangers d'ailleurs aussi bien chez les Égyptiens et les Syriens que chez les Latins, les lettrés grecs tournent de plus en plus les yeux vers la capitale Latine. Auprès du
« Citons la Dédicace, très-caractéristique de cette clientèle, de la description poétique de la terre, connue dans le inonde érudit sous le nom de la Périégèse, de Scymnos. Après avoir dit son dessein d'écrire dans le mètre favori de Ménandre nne sorte d'esquisse géographique, utUe aux élèves, facile à apprendre par cœur (de même qu'AppoUodore avait dédié son Manuel pareil au roi Attale Philadelphe de Pergame a pour qui ce sera gloire étemelle, que ce livre d'histoire porte son nom! »), l'auteur de la Périégèse dédie le sien 91 -75 a?. J.-C. au roi Nicomède III de Bithynie (663 ?-679) :
a Puisque seul, dit-on, parmi les rois de ce temps, tu sais faire » le don de la faveur royale ; je me suis résolu d'en tenter l'expé- » rience : je viens et je veux voir ce que c'est qu'un roi. L'oracle » d'Apollon m'y enhardit, çt je m'approche k bon droit de ton » foyer, devenu presque, sur un signe de toi, le commun asile des » savants! »
140. [Apollodore l'Athénien, florissait vers Tan 614, peu après la date
de la chute de Corinthe. Elève d'Aristarque, de Panaetius, il publia plusieurs livres sur la grammaire, l'histoire et les antiquités sacrées et profanes. On trouvera à son nom (Dict. de Smith, et dans Pauly (Real-encyclopédie) l'indication des titres de ses nombreux ouvrages, dont il ne nous reste rien ou à peu près.rien, si ce n'est trois livres de sa Bibliothèque (BiêXioÔrjxr,), écrits en vers iambiques, et contenant un essai érudit sur les anciens mythes théogoniques et cosmogoniques de la Grèce jusqu'au temps de Thésée. Clavier, entre autres, en a donné une bonne édition avec traduction et commentaire (Paris, 1805, 2 vol. in-8). Le meilleur texte est celui de G. MuUer (fragm. Grxc. hist. 1, coll. Didot). C. Millier prétend que sa périégèse mentionnée par Strabon (irepl toc, ou -rfç rapfoSo;) , n'aurait pas été autre chose qu'un extrait géographique de la grande Chronique (xpovïxà) d 'Apollodore, aussi en vers iambiques libres, catalogue des faits historiques depuis la guerre de Troie jusqu'à son temps. Cette chronique était en eftet 138. dédiée à Attale II Philadelphe, de Pergame (f 616.— v. IV. p. 355).
Quant à Scymnos, de Ckios, il avait composé, on ne sait à quelle époque, une description de la terre, citée par Etienne de Byzance et autres. Elle était écrite en prose. La périégèse en vers, publiée sous son nom (Millier, Gœographi Gr. minores, coll. Didot), ne lui appartient pas (v. Letronne, Scymoius et Dicœarque, Paris, 1840; et Meinecke, Berlin, 1846). — Le Nicomède de la Dédicace est
76. Nicomède III Eupator (679), l'ennemi de Mithridate (V, pp. 275,