RUB PIERRE-SARRAZ1N, IC
(Près àe l'Ecole de médecine)
PRÉFACE
Malgré leur petit nombre et l'obscurité dans laquelle ils sont presque toujours restés, les Juifs sont le peuple le plus remarquable de l'Orient. L'influence qu'ils n'ont pas exercée par leurs armes, ils l'ont obtenue par leurs livres, le plus vénérable monument des premiers âges du monde.
La Bible, en effet, est le livre par excellence , celui du sage et du simple, celui qui depuis deux mille ans nourrit les jeunes générations sous tous les climats, au milieu de toutes les races, a tous les degrés de civilisation. C'est que la Bible, histoire de Dieu même, comme l'appelait le pieux 'ïtolliu, développe, exalte le sentiment religieux, mais qu'elle appelle aussi aux vertus domestiques eL sociales. Elle demande la prière; mais plus encore, peut-être, elle veut l'action , c'est-à-dire la charité envers le prochain et le dévouement envers la patrie.
Dieu, la famille et la patrie, voilà, en effet, les grandes idées que les livres sacrés enseignent. Écoutez l'impétueuse éluquéiicc ù'Isaïe et d'l:'«'chiel , ou les chants plaintifs de Jérémie et du roi- prophète. A l'amour de Jébovah ne joignent-ils pas celui du sol natal, de la terre donnée par le Dieu d'Abraham et de Jacob ï Leur enthousiasme n'est-il pas à la fois religieux et patriotique? Comme Isaie est dur pour son peuple, quand il ne le trouve plus dans les voies du Seigneur ! Gomme il flagelle d'impitoyables sarcasmes les idoles et leurs adorateurs ! Mais aussi quelle tristesse amère dans le cœur des captifs, lorsqu'au milieu des plaines fécondes de l'Assyrie, il leur revient un souvenir de Jérusalem et de ses arides montagnes !
Qu'on ne s'étonne donc pas si l'Ancien Testament, qui développe avec une incomparable élévation ces deux saintes
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idées, Dieu et la Patrie ; si le Nouveau, qui réprouve l'orgueil et glorifie l'humilité, qui prescrit de joindre l'équité à la justice, la charité au droit, le dévouement au devoir, et qui enfin, par sa touchante morale, guide nos pas vers l'autre patrie , vers la demeure céleste , sera toujours le livre d'éducation pour les générations qui s'élèvent.
D'ailleurs il y a là pour tous enseignement fécond. Quel spectacle que de voir au milieu de l'idolâtrie et de religions grossières, entre les saturnales de Tyr et celles de Babylone, ce petit peuple qui rejette la pluralité des dieux et les folles joies des sens, qui, malgré toutes les misères et tous les désastres , sauve et nous conserve son dogme précieux devant lequel ont fui les superstitions , et les vices honteux du polythéisme, « comme au matin, dit Job, l'aurore chasse les impies devant sa lumière. »
Et cette supériorité n'est pas la seule.
Autant les Juifs l'emportèrent sur les autres peuples par la pureté de leur culte et de leur croyance , autant ils les devancèrent par la perfection relative de leur droit civil et politique. Au lieu de la distinction des castes , ils avaient ï'égali té absolue des citoyens devant Dieu et devant la loi. Et cette égalité , ils voulurent même l'établir dans les conditions et dans les fortunes ; de sorte qu'ils n'eurent jamais ni cette aristocratie à la fois orgueilleuse et corrompue, ni cette populace affamée et violente qui ont troublé de tant d'orages les anciennes républiques. Leurs chefs et leurs rois sortaient du peuple, souvent même, comme Jephté et Saiïl, des plus obscures maisons. Leurs lévites, dispersés dans tout Israël, réduits a la possession de quarante-huit villages, n'étaient pas , comme les prêtres de l'Egypte et de l'Inde , seuls dépositaires de la doctrine religieuse, des connaissances et des arts; ils n'avaient pas, comme ceux-ci , d'immenses propriétés qui leur donnassent, avec la science et l'autorité religieuse, la richesse et l'indépendance. En un mot, ils ne formaient véritablement pas une caste sacerdotale; et, s'ils étaient héréditaires, ils n'avaient que l'héré-
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dité de !a pauvreté et du dévouement. A côté d'eux, ils laissèrent même s'élever les prophètes , pouvoir spirituel indépendant du sacerdoce, 'et libres interprètes de la doctrine mosaïque qu'ils dégagèrent peu à peu de ses étroites observances, comme pour préparer le passage de l'ancienne loi à la nouvelle.
Dans ce monde ancien où le principe de toute société était un esclavage dur, les Juifs eurent moins des esclaves que des serviteurs , et ils surent limiter l'autorité des maîtres.
Chez la plupart des peuples , le législateur ne s'occupait ni du faible ni de l'indigent, ou il ne pensait à eus que pour les menacer de châtiments terribles. Ici la loi était partiale pour le pauvre ; elle défendait l'usure , commandait l'aumône et prescrivait la charité , même envers les animaux. Elle stipulait en faveur de la veuve et de l'orphelin , ces protégés de Dieu , disait-elle , et de même qu'elle avait diminué le despotisme du maître, elle restreignait l'autorité absolue du père.
Ailleurs l'étranger était repoussé ou flétri ; ici on l'accueillait, on l'appelait au temple, aux sacrifices, aux lectures publiques de la loi. Dans les procès, nulle différence entre lui et l'Hébreu; s'il était pauvre, il partageait la dîme du lévite.
Ainsi tout ce que le monde ancien abaissait et repoussait , la loi mosaïque le relevait. Dans cette société, l'étranger n'était plus un ennemi, l'esclave était encore un homme, et la femme , assise dignement à côté du chef de la famille , y était entourée des mêmes respects.
Nous savons que chez la nation juive les mœurs ont souvent été contraires aux lois. Mais c'est là précisément un des charmes de cette histoire : un magnifique idéal et des écarts sans nombre; un peuple toujours prêt à faillir et sans cesse ramené dans le droit chemin par les efforts héroïques de ses prophètes; en un mot, une lutte morale qui ne s'interrompt jamais, uu long drame semé des plus terribles péripéties.
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J'insiste sur ces détails , parce que , dans le cours de l'ouvrage, j'ai toujours laissé parler la Bible elle-même, en écartant les explications et les commentaires. Ce livre n'est donc point une histoire dans le sens ordinaire de ce mot, puisque la critique, qui est la condition première des travaux historiques, en a été absolument exclue. C'est une simple analyse des livres saints que j'ai suivis pas à pas et dont j'ai reproduit, le plus possible, les expressions mêmes et le style consacré.
J'ai cependant désiré mettre en lumière, par de nombreuses citations , ce progrès insensible des idées religieuses vers une loi plus pure. Dès le premier jour le dogme avait été établi dans son imposante grandeur, l'unité de Dieu et la providence divine. A la morale fondée par Moïse sur les deux grands préceptes d'action : « Rendez le bien pour le mal, et aimez votre prochain comme vous-même.» Tobie n'ajouta que le précepte négatif: « Ne fais pas a autrui ce que tune voudrais pas qu'on te fit à toi-même. - Mais il manquait à ces croyances et à cette morale une sanction qui fût digne d'elles. Moïse n'avait osé donner d'autre espérance à son peuple grossier que celle des biens d'ici-bas, une vie longue et heureuse, surtout une nombreuse postérité. C'est là la grande bénédiction, la récompense promise à Abraham, lsaac et Jacob. Si les Psaumes, dans leur élévation lyrique, vont souvent au delà, les Proverbes et tEcclésiasle ne parlent que des richesses et des joies de la terre'.
Mais , a mesure que les prophètes remplacent les observances extérieures par ce qu'ils appellent énergiquement la circoncision du cœur, a mesure qu'ils répondent aux misères qui les frappent , en spiritualisant les croyances , la notion de la vie à venir se dégage plus claire et plus forte.
Tobie parle déjà de ses espérances ; les Maccabées comptent fermement sur l'immortalité qui les attend , et le Livre de la Sagesse , qui ne connaît plus les lois cérémonielles ,
*. Voyei Boasiifit, Ditceiurs lur l'hwtoirc unitcridlt , deuxième parlin.
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décrit le bonheur des justes devenus au ciel les enfants de Dieu!
La loi ne se purifie pas seulement, elle se généralise ; de nationale qu'elle était, elle devient universelle. Isaïe voit déjà le temple s'ouvrir aux nations 1 , et les rois marcher à la lumière qui brille sur Jérusalem.
• Au temps fixe, dit le Seigneur, je t'exaucerai ; au jour du salut, je viendrai te sauver. A ceux qui sont dans les fers il sera dit : Levez-vous ; à ceux qui sont dans les ténèbres : Sortez à la lumière.
■ Ils ne souffriront plus ni de la faim ni de la soif, car ils marcheront le long des sources fécondes; et, des plus lointains pays, ils viendront, ceux-ci de la Perse, ceux-là des contrées de l'Aquilon et du bord des grandes eaux.
■ Lève les yeux et vois toutes les races s'assembler et accourir- Comme la fiancée s'enveloppe de sa robe nuptiale, ainsi , Jérusalem , du concours des nations tu feras ta parure. «
On sent donc, dans te livre de la première alliance, un souffle de l'esprit chrétien ; au sein même de l'ancienne loi , la loi nouvelle était déposée comme en germe, avee son caractère universel, ses espérances d'immortalité, son espril de charité et d'amour. L'Ancien Testament était déjà, comme dit saint Jean , le livre de vie ; mais personne n'y pouvait lire. Pour briser les sceaux qui le tenaient fermé, il fallait que vînt celui en qui l'union du divin et de l'humain se manifesta avec une si éclatante puissance.
Il est un autre côté de l'Écriture qui m'a particulièrement frappé. Tout en lisant la Bible avec le respect dù au livre sacré de 200 raillions d'hommes, il faut reconnaître le sentiment poétique qui colore si vivement les pages de ce livre des anciens jours. Les muses grecques habitent la terre; la poésie hébraïque vil par delà les nuages et les étoiles, elle nage dans l'infini. Aussi, en élévation, en pureté morale, et
1. Voj. sur t.e pninl un très-rem irqnable pasiage dp Fiai. Josépbe, B.J., n, ai.
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en grandeur, rien ne lui est comparable. Que Pindare est loin d'Isaïe! où trouver un rival à Job? quelle élégie, dans aucune langue, vaut les prières d'Ézéchias et de David, les plaintes des captifs ou les lamentations de Jérémie? et dans les prophètes, ces chants à la fois si éclatants et si lugubres? dans l'histoire, ces scènes imposantes du désert, ces entretiens avec l'Éternel ■, cette continuelle et majestueuse intervention du Très-Haut qui voit, anime, dirige la création tout entière , et qui , pour parler avec Moïse , porte et conduit son peuple « comme l'aigle lorsqu'il étend ses ailes puissantes et qu'il instruit ses aiglons h prendre leur essor? »
Dans tous les extraits qui ont été faits jusqu'à présent des Écritures, dans presque tous les livres qui portent le titre d'Histoire sainte, on n'a cherché qu'à faire un cours de piété et de morale. Ramener à Dieu et rendre meilleur, c'est beaucoup, c'est tout. Mais ce sentiment religieux ne sera-t-il pas éveillé avec bien plus d'énergie par des paroles animées d'un saint enthousiasme, et qui traduisent la pensée en des images sublimes? La Bible est un grand livre de morale; elle a été aussi et elle sera toujours une des sources les plus fécondes de la grande poésie. Je me suis attaché à en reproduire les plus beaux passages que j'ai traduits de nouveau, en tâchant, dans la mesure de mes forces, de leur conserver ce que trop souvent on leur a ôté, le mouvement et la couleur de l'original.
C'est une rude tâche où j'aurai failli plus d'une fois , malgré les secours que m'offraient les nombreux travaux dont la poésie hébraïque a été le sujet. Ceux de Pluche, pour ne pas remonter plus haut, de Lallemand, de Contant de la Mollete, ceux même du père Viguier ont un peu vieilli. L'ouvrage du docteur Lowth est toujours classique, bien que celui de Herder, traduit il y a quelques années, et fort habilement, par Mme de Carlowitz, menace de faire oublier le livre de l'évflque de Lincoln Un savant professeur de la
I. J'admire beaucoup l'ouvrage de Herder; c'esl chose rare, l'œutre d'un irudit el d'un poêle. Cependant je ne puis m'empeclier d'y trouver de Irop
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Faculté de théologie de Lyon a pris aussi la poésie des Hébreux pour sujet d'un cours qu'il a publié. C'est une suile d'élégantes dissertations. Mais quand il s'agit de faire connaître une littérature si originale, j'aime, pour mon compte, les brefs commentaires et les longues citations ; je voudrais que l'on montrât au lieu de discuter, là surtout où l'imagination et le > cœur suffisent pour juger et sentir ce que le cœur et l'imagination ont dicté.
Mon principal guide pour l'Ancien Testament a été la version grecque des Septante , que M. le chanoine Jager a publiée en 1839 , dans la grande collection des classiques grecs de M. Didot. Jusqu'à présent , on n'avait de ce livre canonique que trois éditions , toutes trois du xvi" siècle : celle de Ximénès, dans la Bible de Polyglotte de 1315; celle des Aides de 1518; enfin celle de Sixte V de 1587. Pour ces trois éditions, on n'avait pu se servir d'un manuscrit plus ancien peut-être que celui du Vatican, et dont, au ïvu* siècle, le sultan fit présent au roi d'Angleterre Charles I". Ce manuscrit, dit d'Alexandrie, très-probablement antérieur à saint Jérôme, a été imprimé, en 1820, par M. H. Baber, qui en donna un véritable fac-similé; mais ou ne s'en était pas encore servi pour compléter et corriger le manuscrit du Vatican , c'est-à-dire la Bible de Sixte V. C'est là ce qu'a entrepris M. le chanoine Jager; travail de la plus haute importance, car c'est de la version des Septante que se sont servis les Pères de l'Eglise. Je ne pouvais donc faire choix d'un guide plus sûr, aujourd'hui surtout que, grâce à la publication du manuscrit d'Alexandrie, nous avons la Bible telle que la lisaient les Pères.
nombreuses lacunes. lob el les psanmes sont étudiés avec tain. Mais les pro. phéles, les livres moraui et sapieMiaui son; ^vhiui: cmiiiiitiemenl négligés; du moins l'auteur en a-l-il fait à peine quelques rares citations. La disserlatfon prend aussi dans ce livre une trop large place pour qu'il puisse devenir populaire dans nos écoles. Il est irai que Herder voulait, comme lo porte le litre de son ouvrage dans l'cililiuii iLlli'iiiamli: , faire connaître l'esprit de la. poésie hébraïque plutôt qu'il ne s'était proposé de la reproduire en un tableau complet.
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Pour les dates de l'Histoire sainte, je n'ai pas introduit un nouveau système de chronologie; on n'a dépensé déjà que trop de temps et d'efforts sur cette insoluble question. J'ai préféré me mettre à l'abri derrière l'autorité d'un savant qui a fait de l'étude de la chronologie ancienne l'œuvre de sa vie entière 1 . Dans la description géographique de la Palestine, j'ai de même suivi le meilleur ouvrage en cette matière : la Palestina du professeur allemand Raiimer, avec la carte de Berghaus".
[1 me reste un mot à dire sur la publication même de cet ouvrage ; car il pourrait arriver, à quelques personnes trop bienveillantes , de remarquer que ce travail interrompt mes études sur l'histoire romaine. ,Mais en histoire, en philosophie, le chemin le plus court n'est pas toujours la ligue droile. Arrivé à l'Empire, à cette société immense qui a reçu toutes les civilisations antérieures, tous les cultes, toutes les doctrines, comme un océan ou seraient venus tomber tous les fleuves du monde, j'ai dû étudier les influences les plus actives, remonter, si j'ose dire, chacun de ces grands courants d'idées et de croyances. Celui qui part du Sinaï et du Golgotha, est le plus profond et le plus rapide; il a tout inondé, tout recouvert. Pour le mieux comprendre , j'ai rouvert la Bible; mais lorsque je me suis retrouvé en face de ces grandes ligures de Moïse , de David et des prophètes , il m'est arrivé ce que les serviteurs de Godefroy de Bouillon racontaient de leur maître : Quand le pieux duc entrait dans une de ces églises aux riches sculptures et aux vitraux reslibiiilihsanis, quelque affaire qui le pressât, il restait à contempler les vénérables images , et il oubliait les heures a lire les devises des saints, à se faire raconter les merveilleuses légendes ; il regardait , il écoutait , et ne partait plus J .
(. H. Fjnes Cliolon, Fatii Hcllenid, 3 vol. in-4*, imprimés aui frai» de ITnivcrsilc ,1'Oiford.
2. Cf. Beiling, Sarle ma Palxsliaa, jtuch âl/errt und den atUelttU belles Quelle* eHworfen, 2 Blœller i» grCBSslem Landtorlenformen., Milnchen, 1 8* 5 el le Journal detsavanti, de iqil. 186).
■i. Guillaume de Tyr, iir. ]X, chap. n.