LES PHÉNICIENS
Phéniciens, tribus sémitiques établies dans cette région depuis le seizième siècle avant Jésus-Christ, n'ont jamais formé une nation unique. Ils étaient divisés en plusieurs petits États dont quelques-uns furent souvent tributaires des rois d* Egypte et d'Assyrie ; mais leur puissante marine les rendit bientôt redoutables. Les pêcheurs de Sidon la Fleurie fondèrent les premiers comptoirs commerciaux dans le voisinage immédiat de leur patrie, à Chypre (rîle du cuivre), à Rhodes (l'île des roses), en Crète, en Troade. Ils traversèrent THellespont et le Bosphore, où ne les arrêtèrent pas les terribles Hoches Symplégades, rochers flottants légendaires qui se rapprochaient, disait-on, pour écraser les navires; ils arrivèrent sur la côte de la mer Xoire ou Pont-Euxin jusqu'au pied du Caucase. Les rois d'Egypte les chargèrent d'approvisionner leur empire de Tétain et du cuivre qui lui étaient nécessaires; ils leur permirent de s'installer dans un quartier de Memphis. — Sidon éleva d'autres colonies dans la Tripolitaine et dans l'archipel grec, mais la piraterie qu'elle pratiquait en même temps que le commerce lui suscita beaucoup d'ennemis et elle succomba en 1206 avant Jésus-Christ sous les coups des Philistins.
Tyr prit sa place. — Bâtie dans une île, avec un port naturel facilement accessible et le faubourg de Palœtyr sur le continent, cette ville devint le siège du gros commerce, la reine des mers. 35ooo habitants parvinrent à s'y loger dans des maisons à sept et huit étages. — Mais au moment où la puissance tyrienne se développait, les Grecs prenaient position sur les rivages de l'Asie Mineure : alors les armateurs tyriens, s'écartant des routes tracées par les Sidoniens, poussèrent leurs navires du côté de l'Ouest. Ils firent occuper la Sicile méridionale, la Sardaigne et la -Corse, le littoral de la Gaule et do
dbyGoogk
ribérie et celui de l'Afrique du Nord. Marseille, Narbonne, Ruscino en Espagne, Garthage surtout, doivent être considérées comme des filles de Tyr. L'Espagne ou pays de Tartessos devint leur principale colonie, à cause de sa richesse en métaux : argent et cuivre, et en laine. — Plus de trois cents comptoirs prospérèrent en Afrique, des bouches du Nil aux colonnes d'Hercule. Les navires tyriens, en bois de cèdre incorruptible à l'eau, et montés parfois par six cents personnes, s'avancèrent dans Tocéan Atlantique. Les uns abordèrent aux îles Sorlingues ou Scilly qu'on appelait les Cassitérides, en raison de leurs riches mines d'étain. D'autres atterrirent en Irlande, où des Phéniciens se mélangèrent aux autochtones (de là le surnom de Fenians^ corruption du mot Phémcians, que prennent aujourd'hui les patriotes irlandais). D'autres enfin, en sens opposé, visitèrent les îles déjà plus éloignées de Madère et des Canaries, que la douceur de lour climat fit appeler les îles Fortunées. Enfin, rappelons que les Tyriens accomplirent le tour de l'Afrique pour le compte du roi égyptien Néchao, et qu'ils parurent dans la mer Rouge et même dans le golfe Persique ou Erythrée. Ce ne sont là que des suppositions : du reste, les Phéniciens gardaient le secret sur leurs voyages et le but qu'ils poursuivaient était purement mercantile.
Mercantile, utilitaire, c'est bien le caractère de cette race. Elle n'a rien inventé; elle n'a fait que perfectionner, rendre pratiques les conceptions des autres. C'est à tort qu'une légende représente ces peuples comme découvrant l'art de la verrerie. En tout, ils n'ont fait qu'imiter, reproduire, vulgariser.
Leurs industries étaient variées : fabrication des objets en verre, de vases peints et émaillés, de statuettes et de
dbyGoogk
LES PHËNlCIENg. 21
bijoux à bon marché, d'étoffes de laine teintes des diverses nuances de la pourpre, métallurgie, constructions navales, etc. Ils recherchaient moins, en général, la bonne qualité que la quantité et ils ne se souciaient guère que d'obtenir des produits d'un débit facile.
En outre de leur commerce maritime, les Phéniciens faisaient des échanges par les voies de terre, au moyen de caravanes. La route du Sud, la plus fréquentée, les conduisait en Palestine, en Egypte, en Arabie, d'où ils tiraient les fruits, les céréales, les aromates, l'ivoire ; la route de l'Est, traversant la Syrie et aboutissant sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, leur servait à l'achat des tissus précieux; la route du Nord, la plus longue, qu menait en Lydie, en Arménie, dans les montagnes du Caucase et sur les bords de la Caspienne, de là en Bactriane et aux portes de l'Inde, servait principalement au trafic des métaux, du bétail et des esclaves. Car ces intermédiaires habiles et sans scrupules tiraient de gros revenus de l'achat et de la vente des prisonniers : ils furent, à ce titre, les grands pourvoyeurs des souverains assyriens et égyptiens.
Les Phéniciens ont manqué de sens moral : leur religion grossière, superstitieuse et sanguinaire (culte de Meikart et d*Astoreth ou Astarté) le prouve assez. Cependant ils ont rendu — à leur insu il est vrai — de réels services à l'humanité. En devenant les rouliers des mers, les intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, ils ont aidé à la fusion des races et des civilisations. Pour faciliter la tâche de leurs commis et de leurs employés, ils ont abrégé l'écriture hiératique des Egyptiens, choisi vingtdeux caractères représentant chacun un son, et doté ainsi le monde de l'alphabet. Voilà de quoi leur faire pardonner bien des torts.
dbyGoogk
Dans leurs transactions, les Phéniciens n'ont connu que la forme primitive du troc. C'est qu'en fait de commerce maritime, le paiement le plus avantageux est le paiement en marchandises. Ils n'usèrent pas des lingots ou des barres employés en Egypte et en Ghaldée : le retour à vide, avec ces monnaies, les eût privés du bénéfice de la vente du fret. Mais ce fret, ils le composaient surtout d'objets ayant une grande valeur sous un petit volume.
L'histoire de Tyr prend fin avec la conquête macédonienne et la fondation d'Alexandrie d'Egypte, vers 332 avant Jésus-Christ; nous reverrons toutefois le génie commercial des Phéniciens dans sa dernière et plus haute expression, à Carthage même.
L'art de la navigation doit beaucoup à ces hardis matelots de Sidon, de Tyr et de Carthage. Ils furent les premiers qui osèrent s'éloigner du rivage et qui se guidèrent, non plus sur le vol des oiseaux, mais sur l'observation des astres : l'étoile polaire, dont ils avaient reconnu la place fixe, garda chez les Grecs son surnom de <i Phénicienne ».