TROISIEME EPISODE
(La chambre de Phébor, la nuit.)
PHÉBOR
Elle dort et j'ai été tenté. Et déjà je l'étais pendant qu'elle me regardait avec ses yeux de songe, ces yeux qui cherchent la vie dans les au-delà des tombes... Ah ! enfant bonne à étrangler, ferme tes yeux ! Elle les a fermés. Elle dort. — Tantôt, elle me faisait presque peur, avec ses blasphèmes,.. Colère d'enfant ou d'esclave qui croit que la joie se promène dans les jardins ou sur les routes ! Oui, peut-être, mais ni les enfants, ni les esclaves ne franchiront les murailles du présent, — et ils périront, tels qui sont nés, enfants ou esclaves, car il n'y a rien, il n'y aura jamais rien que le présent et les vivants écraseront à perpétuité les progénitures de l'Idée, ces larves. Nous, maintenant, et après nous le néant, — et tu ne jouiras pas de respirer après moi, ironie !
Délivre-moi de la peur, Phéna 1 Délivre-moi du futur, Phéna ! Délivre-moi delà promesse, Phéna! Donne-moi un fruit mûr, donne-moi une rose épanouie, et coupons le rosier parle pied, — afin d'humilier le printemps.
(Parée pour la nuit, la gorge et les bras nus, les reins ceints d'un voile qui retombe jusqu'à ses pieds, Phéna entre et s'arrête au seuil.)
PHÉBOR
Impérial succube, que me veux-tu ? Q.ue vienstu me demander? Que viens-tu m'ofirir?
PHÉN.\
Tout le jadis et tout le présent.
PHÉBOR
Ah! Phéna!
(Ils s'avancent l'un vers l'autre et se baisent sur la bouche.)
PHÉBOR
Oh ! tu es vraie, toi ! Tu es le maintenant et non le demain, Tétre et non le peut-être. Tu es l'immobile éternité.
PHÉNA
Je suis la honte du possible.
Oui, car tu es vraie Oh ! tu es vraie, toi ! Là, le front qui domine les rêves morts comme un roi seul debout au-dessus du carnage des vaincus! Là, les nobles cheveux qui ont entravé les jambes du désir et qui l'ont enchaîné dans les étables de la joie ! Là,lesyeux dont l'ardeur a fondu comme un jet de foudre l'épée du prince futur ! Là, leslèvres qui ont bu tout le calice, et la langue qui n'a pas oublié une parcelle de la vie, et les dents qui ont brisé comme un os, pour en arracher la moelle et l'abominable secret, le sceptre d'or du fastueux espoir ! Là, le cou qui s'est gonflé de haine et qui a brisé son collier ! Là, les épaules assez fortes pour assumer comme un jeu le poids du réel, où succombent les lâches ! Là, les bras adorables qui ont captivé l'illusion et les courageuses mains qui lui ont arraché la langue ! Là, les divines mamelles, dieux femelles, allégresse de mon humanité, indéniables plaisirs, évidences formelles, trésor de la sensualité animale, négation du rêve, certitude mamelle, ô beaux fruits, ô réconfort de ma bouche, chaleur de mon sang, fraîcheur de mon front, ô belles fleurs, fleurs ouvertes, parfum vital, roses! Là, les hanches et les reins, assises du monde, fondations de la vérité ! Là, les genoux qui n'ont jamais plié, les jambes qui n'ont jamais reculé vers la prière, les pieds qui n'ont jamais marché vers l'espérance !
Là, le centre même du monde et la vérité ellemême, la caverne redoutable et sacrée, Tabîme qui n'engendra qu'une foispour engendrerla mort !
PHÉBOR
Vraiment, je la hais, depuis que je t'ai retrouvée.
PHÉNA
Tu as puisé en moi : je suis un puits de haine.
PHÉBOR
Oui, je suis tout ruisselant de haine !
PHÉNA
Ah ! la belle et tragique et somptueuse et douloureuse et consolante nuit où la délivrance fut conçue ! Car j'ai conçu dans tes bras, Phébor ! Un frisson spécial et unique me l'a dit. J'ai conçu, j'ensuis sûre, et, en négation des lois de la nature, j'accoucherai quand tu voudras.
PHÉBOR
Mes mains seront le forceps !
PHÉNA
Ah ! donne^ que je les baise, ces mains qui vont étrangler l'avenir !
PHÉBOR
Oui, j'étranglerai l'avenir, les possibilités encloses dans l'espoir, les peut-être qui dorment dans la coquille de l'œuf. Nous assassinerons la Rédemption. Le sommeil ne se réveillera pas. Toute la lumière tombée dans les yeux violets de la jeune amoureuse, nousla dessécherons comme un marais trop noblement pestilentiel pour la délicatesse de notre haine. Nous la dessécherons comme un ruisselet, en la buvant; comme un fleuve, en la détournant vers l'océan de la nuit par une route sûre, — et nous creuserons ce lit
nouveau dansle roc et dans l'imperméableglaise, — et la gloire de demain tombera de l'autre côté du monde !
Ojoie de tuer la féconde et aimable béte ! O joie d'écraser les innocents scarabées quigrimpent aux feuilles des fougères, — et de respecter les vipères et de s'en faire des bracelets!
Elle n'est rien...
PHÉNA
Q.ui?
Phénissa.
Rien ?
PHEBOR PHÉNA
PHKBOR
Non, elle n'est rien, elle est le futur, la beauté de demain. Tamour de demain, la vie de demain !.
PHÉNA
La vie de demain ! Tue, tue ! L'oblation de sa vie engraissera la genèse de mes fureurs. Nous Tenterrerons au pied de notre amour, sous les racines du chêne, et des glands nés de cette chair révolue, nous ferons de sacrilèges hosties, d'inimitables pains de réconfort, de puissance, de vie, — et peut-être d'éternité.
PHÉBOR
C'est le philtre qu'il vous fallait.
PHÉNA
Nous serons si forts que les siècles vaincus viendront nous baiser les pieds.
PHÉBOR
Je songe... Je songe... En elle je tue des générations... Comme elles sont nombreuses ! Son fils, aux yeux volontaires et doux, avec un signe à la joue ! Sa fille, aux cheveux blonds tout bouclés,
avec une petite bouche rose et un joli sourire! Le fils de son fils, violent dès son enfance, avec le geste orgueilleux de relever le front! Le fils de son petit-fils, pensif et les yeux toujours ouverts vers le mystère, — comme elle !... Que de générations ! Elles sont trop nombreuses : je ne vois plus qu'un champ de têtes blondes et une taux immense et sûre, qui fauche !...
PHÉXA
Que de vies en une seule, et quelle libération ! Toutes ces puissances futures qui nous pressaient de vivre pour vivre à notre place, tous ces désirs obscurs qui comptaient nos heures et guettaient, pour s'y accoupler, le silence et le deuil de notre lit, toutes ces hideuses énergies, toutes ces hypocrites tètes blondes, tu les fauches, Phébor, — ô solide et invincible faucheur! Va, mon Phébor, ne rêve plus, agis ! Etrangle-la doucement, qu'on ne l'entende pas crier, bien doucement, comme lorsqu'on étouffe une conscience sous le commandement d'un pape !