‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 1 sur 316 · Chapitre I · texte numérisé non relu

Chapitre I

Brouilleries de Paris, Lyon et Orléans, avec leurs changements .

Paris, plein d'estrangers qui estoyent accourus sur les diverses espérances des Estats, voyoit avec desdain, crainte et nouvelles pensées, les confusions d'une telle assemblée, de laquelle les rangs furent fort douteux et embrouillez; le maistre des cérémonies n'ayant point de vieux registres pour telles nouveautez. Par les meilleures maisons trottoit le Catholicon\ duquel nous avons parlé, si bien que, aprenans à rire parmi leurs calamitez, ils apprirent à mespriser ce qu'ils voyoyent ridicule et puis à contester ce qui estoit dangereux. Ils respondoyent par élévation à ce qui estoit lors sur le bureau, assavoir

1. La Satyre Ménippêe. Voyez la note 3 de la p. 244 du t. VIII. IX 1

le mariage du duc de Guise avec l'infante d'Espagne ! et la couronne de France à eux deux conjointement. Par personnes choisies des Estats, le duc de Mayenne fut prié de vouloir entreprendre l'effet de cette proposition. Mais lui, feignant y adhérer et voyant que la personne du prince lorrain n'estoit plus agréable, traversa telles délibérations et les rompit en les eslongnant. Principalement, il mit sur le bureau le duc de Nemours, lors de retour à Lyon, pour les affaires qui s'y présentoyent. Les Parisiens s'ameutèrent pour lui, pource qu'il avoit soustenu leur siège. Ils envoyèrent à Lyon, pour le prier de faire une course aux Estats, ce qu'il refusa, et le refus tenu pour menace secondée par celle du duc de Savoye. On envoya vers eux pour demander leurs suffrages. Tous deux, par leur silence, prononcèrent ce qu'ils désiroyent; et mesme lors on faisoit sonner comme Lyon avoit engendré à la ligue Vienne, Toissé, Mombrison, Belle- Ville, Ghastillon de Bombes2, Gharlieu et Tizi3.

Tels contrastes lassèrent les Estats de leur besongne, leur firent sentir qu'ils travailloyent sans fruit. Mais ce qui conforta le plus les cœurs, qui avoyent esté ou devenoyent royaux, et leur donna hardiesse de crier par les rues qu'il faloit changer de condition, furent les nouvelles que vous allez apprendre.

1. Charles de Lorraine, duc de Guise, et Isabelle-Claire-Eugénie, fille aîuée de Philippe IL

2. La principauté de Dombes, comprise dans l'Ain, avait pour capitale Trévoux.

3. Vienne (Isère), Thoissey (Ain), Montbrison (Drôme), Belleville-sur-Saône (Rhône), Châtillon-les-Doinbes (Ain), Gharlieu (Loire), Thizy (Rhône).

Premièrement, que les Lionnois, ayans pris une querelle d'Alemagne contre le duc de Nemours pour avoir desdaigné les commandemens du pape, sur tout celui qu'il faisoit d'aller à Paris, consentir aux résolutions qui s'y prendroyent, c'estoit à dire au couronnement de l'infante ; lesdits Lionnois, ayans seu que leur duc avoit tourné le bref en risée, et depuis ayans receu du mespris à la remonstrance qu'ils lui firent là-dessus, joint à cela quelques insolences et dégast des gens de guerre, ils se mutinèrent si bien qu'ils mirent leur chef prisonnier dans Pierre-Ansize1.

D'autre costé fut premièrement creu à Paris qu'ils avoyent perdu Fécan2; et quelques-uns de la ville virent à Sainct- Denis Bois-Rosé3 admiré de tous pour cette exécution, de laquelle on adjoustoit, à ce qui s'en est dit, trois choses qu'ils tenoyent pour miracle ; Tune, qu'il n'y avoit en l'année qu'une marée qui pust servir à l'entreprise, qu'il avoit fallu, par diverses eschelles, monter deux cents toises de haut, et puis que soixante en avoient chassé quatre cents. Cette nouvelle, bien que du livre passé, courut imprimée par Paris et donna une opinion que rien ne pouvoit résister aux entreprises du roi.

Mais Orléans, autresfois le refuge des Parisiens, les

i. Pierre-Encize, à Lyon. — Une lettre de Henri IV, datée du 4 octobre 1593, mentionne l'emprisonnement du duc de Nemours (Lettres de Henri IV, t. IV, p. 40).

2. Fécamp (Seine-Inférieure). Villars avait pris la ville au commencement d'octobre 1593 (Lettres de Henri IV, t. IV, p. 40). Elle lui fut reprise vers le 16 novembre (ibid., p. 51).

3. Le s. de Boisrozé servit longtemps la Ligue à Rouen, se brouilla avec Villars et s'empara de Fécamp par une ruse ingénieuse, racontée dans les OEconomies royales de Sully (liv. II, chap. xiv, coll. Petitot, p. 148).

esbranla merveilleusement. Le roi avoit fait une déclaration1 portant surséance de ses exploits et un mois de terme à ceux qui voudroyent se jetter entre ses bras. Ce mois expiré, La Ghastre2 traite, obtient un prolongement pour les places qui estoyent sous son commandement, et puis composa pour elles et pour lui avec clauses très désavantageuses pour les réformez, qui estoyent privez, par le premier article, de tout édict de leur religion, en tout le bailliage et villes du reffort. Et pource qu'il n'y a point eu de préface au premier édit de cette nature que nous avons cotté à la fin du livre précédent ; en outre, que les clauses de ceux-ci sont nouvelles et remarquables, j'ai voulu faire voir ici la pluspart de la copie.

« Dieu, qui est autheur des monarchies, des puissances, et qui, par une admirable providence, les conserve et maintient pour sa gloire comme il lui plaist contre tous les efforts humains, a fait clairement connoistre qu'il a un soin particulier de la conservation de cette couronne, par lui de si long temps fondée et entretenue, non seulement pour le salut de tant de peuples unis sous l'authorité d'icelle et du chef souverain y establi, mais aussi pour le support de plusieurs autres. Laquelle, combien que par son secret jugement il ait permis estre affligée, depuis quelques années, de divisions et guerres civiles dan-

1. L'édit du roi, relatif à la soumission d'Orléans, est daté de Mantes et du mois de février 1594. Il fut publié à Orléans le

5 mars (Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 58 et 70).

2. Claude de la Châtre, gouverneur d'Orléans et de Bourges, prononça un discours le 16 février 1594, à l'assemblée des Orléanais, pour les engager à se soumettre au roi. Voyez de Thou (liv. CVIII). Le discours entier a été publié l'année même sous

gereuses à tous Estats, et assaillie de dehors avec grandes forces et puissantes armées par plusieurs princes estrangers, ennemis de la grandeur d'icelle, et qui ont voulu se prévaloir de ce trouble intestin pour envahir le royaume et esteindre le nom et l'honneur que la vertu et générosité des François a fait de si long temps reluire, parmi les autres nations, sous la magnanimité de leurs rois; toutesfois, la bonté divine, soustenant d'une main puissante et favorable cet Estât, a rendu vains jusques à présent les iniques desseins desdits ennemis. Et, pour remède aux frauduleuses persuasions dont ils usoyent envers ceux de nos subjets, que l'injure du temps a tenus séparez de nostre obéyssance, couverts du zèle de la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, a fait voir qu'au contraire leur but tendoit à l'usurpation de cette couronne, et, par ce moyen, réduire cedit royaume sous le joug d'une injuste et tyrannique domination, ne s'estans contentez des pratiques secrettes envers les personnes qu'ils ont estimé disposées à faire les trafic et marché avec eux de leur vendre cette couronne, ensemble la vie, les biens et la liberté des François, à prix d'argent et autres conditions plausibles aux âmes desvoyées de la justice. Mais ils en auroyent osé faire la proposition et poursuite en pleine assemblée dans Paris. Ce qui lors fut jugé aliéné des protestations qu'ils avoyent faites de ne prendre autre chose que la manutention de ladite

ce titre : La proposition de Monsieur de la Chastre faite au corps et cmnmuneautez de la ville d'Orléans, le dix septiesme febvrier M. I). XCIIJL A Chartres, 1594, chez Claude Cottereau, petit in-8° de 22 pages.

religion catholique, apostolique et romaine. Gerte, leur mauvaise intention s'est encore rendue plus manifeste depuis qu'il a pieu à Dieu nous inspirer et faire venir à ladite religion, après la connoissance qu'il nous en a donnée, par l'instruction que nous avons reçeue de plusieurs prélats et autres personnes ecclésiastiques recommandées de singulière piété et doctrine en la saîncte Théologie, que l'Église catholique, apostolique et romaine est Ja vraye Église. Car tant s'en faut que, cessant le prétexte qu'ils prenoyent pour cause de nous faire la guerre, ils se soyent désistez de leurs pratiques, desseins et efforts, pour la continuer, qu'ils les ont poursuivis en toutes sortes et façons avec plus de violence que jamais. Et, qui pis est, es villes et lieux du parti qu'ils faisoyent bien semblant de vouloir seulement favoriser, où ils ont connu que leurs iniques desseins sont descouverts et détestez, ils font tout ce qu'ils peuvent pour les surprendre et les soumettre à leur tyrannie. Ce qu'il faut reconnoistre procéder de la seule provi-* dence de Dieu, qu'il a voulu que leurs propres actions, rendans la preuve claire aux François de leurs injustes intentions, que nul n'en puisse plus douter et que cela serve d'avertissement à ceux qui sont séparez d'avec nous; que la conservation de la vraye piété et religion catholique, apostolique et romaine ne peut subsister, et, par conséquent, le salut et repos public de ce royaume, que par une bonne et amiable réconciliation et réunion de tous les membres de l'Estat sous l'authorité de leur roi légitime, à laquelle il a pieu à Dieu nous appeler. Ce que, par sa gloire, il a entr'autres tellement inspiré es cœurs

de nos très chers et bien aimez subjects les maire et eschevins, manans et habitans de nostre ville d'Orléans, tant ecclésiastiques qu'autres, que, sur l'asseurance que nous avons donnée par nos lettres patentes et toutes autres déclarations de nostre clémence et bonne volonté, envers tous nos subjects qui se voudroyent reconnoistre en nostre endroit et de la volonté que nous avons de les embrasser et favorablement traiter, comme bon roi, avec ferme résolution aussi de conserver et maintenir de nostre pouvoir la religion catholique, apostolique et romaine, et d'y persévérer constamment jusqu'à la fin de nos jours; il nous ont, par leurs députez, fait entendre la bonne intention qu'ils avoyent de nous rendre la fidélité et obéyssance qu'ils reconnoissent nous devoir naturellement1, etc. »

Les secrétaires Forget et Revol2 concertèrent cet escrit avec l'arche vesque de Bourges3 et le chancelier Ghi verni, revenant à sa charge, pour remédier à la plainte du clergé, sur ce qu'on n'avoit fait aucune apparente instruction pour le changement du roi, comme nous avons dit.

J'ai encore à desployer en cette occasion un tableau des misères ausquelles sont subjets les chefs des émotions et nouveautez, quand leur parti eschappe. Le duc de Mayenne ayant dépesché vers La Ghastre pour

1. Le discours du roi, avec ses ordonnances en faveur de la ville d'Orléans, est réimprimé dans les Mémoires de la Ligue (t. VI, p. 58 et suiv.).

2. Pierre Forget, s. de Fresne, secrétaire d'État, né en 1531, mort en avril 1610. — Louis Revol, secrétaire d'État, né en 1531, mort le 14 septembre 1594.

Page 1