Le maréchal d'Aumont mourut le 19 août 1595, à Rennes
3. Saint-Luc avait pris le commandement de l'armée après que le maréchal d'Aumont eut été blessé; mais, apprenant que des troupes espagnoles venaient au secours de Comper, il leva le siège et ramena son armée à Montfort.
4. Les d'Andigné-Meneuf, gentilshommes bretons, étaient deux frères et tous deux poètes, d'après de Thou.
5. Prise du château de Comper par l'armée royale, 10 octobre 1595.
qu'un de la garnison, qui fréquentoit là dedans, convia cettui-ci à visiter la place. Cela accepté, d'Andigné veint à Gomper, où il vid un capitaine gourmander à outrance son sergent, nommé Prehavet; et encor que la querelle fut par Tyvrongnerie, cet homme fit paroistre que le vin ne lui faisoit rien oublier. Ce que bien remarqué par d'Andigné, il prie le sergent de le venir conduire jusques à La Chasse, et voulut par ce voyage divertir son desplaisir. Gela se fit, et le gentilhomme, estant hors des dangers du raport, entreteint au commencement le sergent, comme pour lui faire oublier son injure, quelque grande qu'elle fust. Mais, ayant tasté la dureté de ce cœur, il le poussa ouvertement à la vengeance, et, y meslant de plus l'espoir des récompenses, se fit l'entreprise; pour laquelle il fut dit que le frère aisné d'Andigné, appelé Meneuf, qui avoit une compagnie dans Laval, en tireroit les meilleurs soldats, lesquels, feignans venir des troupes de Bois-Dauphin, se présenteroyent à Comper, comme cerchant parti en leur parti, et que le sergent s'entremettroit pour les faire recevoir. Cela succède si bien qu'en peu de temps douze de ces compagnons estans receus à la garnison, Prehavet sollicite l'exécution, craignant d'estre descouvert. Cet affaire communiqué à Sainct-Luc, car c'estoit auparavant1 le siège de Cambrai2, où il mourut3, il voulut lui donner des forces, l'armée estant demeurée
1. La place de Gomper fut prise au commencement de novembre 1595 (DeThou,liv. GXIII).
2. Le siège de Cambrai avait commencé le 13 août 1595. La prise de Gomper est donc postérieure à ce siège.
3. D'Aubigné se trompe. François d'Espinay de Saint-Luc fut tué au siège d'Amiens le 5 sept. 1597.
entre ses mains. D'Andigné eut crainte de la compagnie de plus grand que soi, aimant mieux se servir des deux frères Malaguets, l'un homme de cheval, l'autre enseigne de gens de pied. Tout cela ensemble fit soixante hommes, qui se rendirent à La Chasse de nuict et tous à pied. Là dedans ils se logent si discrettement en quelques chambres que nul ne les savoit, fors le maistre de la maison et celui qui les nourrissoit. Là encores, en mesme temps, vindrent de Gomper deux soldats de l'intelligence, avec lesquels fut arresté que le lendemain avant jour tous les compagnons se rendroyent en une forest à deux mille pas du chasteau, et que tous ceux de l'intelligence se trouveroyent à la porte, horsmis deux, qui iroyent à la forest faire partir une vingtaine pour convier ceux de dedans à l'escarmouche, laquelle s'estant eschaufée, les douze tueroyent ce qui seroit à la porte et s'en rendroyent les maistres.
Tout se conduisit ainsi; mais, sur le point d'envoyer à l'embuscade pour la faire partir, le nez saigna de telle façon à ceux du dedans que d'Andigné demeure jusques à midi sans nouvelles, ce qui lui fit craindre, avec raison, que tout fust descouvert, et que ceux de la garnison fissent leur amas pour les venir charger dans le bois. Et pourtant on concluoit à la retraite, sans les deux Malaguets, qui, avec grande peine, firent résoudre à attendre la nuict, mesmes pour la seureté de leur retour, ne voulans aussi rompre le dessein. Sur le soir, deux de l'intelligence viennent au bois, font entendre aux attendans que l'entreprise ne se pouvoit exécuter en la forme proposée si on n'envoyoit dans la place un homme de
marque, auquel les douze pussent obéir. Gela estant comme impossible, voilà d'Andigné aux reproches de la lascheté et sur le poinct de rompre tout, sans les deux frères qui, racommodans toute chose, firent résoudre de retourner à La Chasse , et que le lendemain, qui estoit le dimanche, ceux de l'intelligence envoyeroyent vers eux pour délibérer tout de nouveau. Trois donc y viennent le lendemain, avec lesquels fut conclud que, le lundi matin, la troupe estant derechef logée dans la forest, quelqu'un de l'intelligence viendroit donner avis de Testât de la place, et qu'alors avec eux partiroit Le Verger-Malaguet, ayant six desguisez comme lui en païsans, garnis de pistolets et poignards, et portans le gason sur le col; qu'ainsi ils se mesleroyent avec les vrais paysans, qui alloyent à la maneuvre. En mesme temps, après que la sentinelle, qui estoit dans un arbre, auroit veu les déguisez approcher du chasteau, le gros commenceroit à paroistre et par conséquent l'alarme à se donner, et qu'alors Le Verger se jetteroit brusquement dans la porte, où il seroit attendu par le sergent Prehavet et les douze de l'intelligence, afin que tout ensemble fit devoir d'asseurer l'entrée à leur gros. Selon ce projet, la troupe entre en embuscade le lundi matin sans estre découverte. Il fut haute heure avant que l'un des douze les veint appeller, pource que le cœur de la pluspart devenoit foye, quand c'estoit à lance baisser. Enfin, un des meilleurs, nommé La Fleur, dit aux autres : « Je m'en vai de ce pas (juérir Le Verger et l'asseurerai que vous estes tous à la porte, l'attendant en bonne dévotion, comme il a esté promis; qui manquera ne sera jamais autre que ix 13
poltron. » La Fleur, arrivé à l'embuscade hors d'haleine, pour s'estre escarté, dit aux compagnons : « La place est nostre, la pluspart de la garnison est absente, » ce qui estoit en partie vrai, en partie de l'instruction du Verger, qui aussi tost part avec six, très bien desguisez. Gomme ils furent à mi-chemin du chasteau, Malaguet prit envie de suivre son frère avec sept ou huict, adjoustant au dessein qu'ils porteroyent des manteaux, leurs armes dessous, et qu'ainsi ils seroyent pris pour soldats de la garnison se promenans. D'Andigné consent à cette nouveauté et promet de suivre. Le sergent, doutant de l'entreprise sur la froideur des compagnons, va au-devant des deux frères, outrepasse Le Verger, ne le pouvant reconnoistre, s'avance jusques à Malaguet, qui se tire à part pour ouyr seul l'effroi que sa mine portoit : « ïl n'y a, dit-il, pas le tiers de vos soldats qui ayent osé demeurer à la porte, mais sont tous dehors. » Malaguet, voyant son frère près de la porte, respond qu'on ne s'en pouvoit plus desdire et qu'il allast faire haster d'Andigné. A l'instant, Le Verger et les siens, ayans posé leurs gasons près de la porte, s'élancent dedans, crians : Tue, tue, et vive le roi. Le corps de garde, avec peu ou point de combat, s'enfuit dans la cour du chasteau. Le Verger demeure à la porte et ne vit venir à soi des douze que trois hommes qui eussent du houx au chapeau (car c'étoit la marque). Ceux du corps de garde, n'estans point poursuivis, prenent résolution de regagner leur place. Le Verger fait la moitié du chemin, et, les ayant batus, revient trouver son frère, arrivant à la porte lui neufiesme, qui fut d'avis de monter à la herse, de peur qu'on l'abatist; y trouva des gens qui avoyent desjà
demi-coupé le câble ; ceux-là fuyans en la chambre du gouverneur. Malaguet les y suit; là, la porte enfonsée, fut tué ou estropié cinq ou six hommes. Cependant, Le Pin, cornette du gouverneur, qui avoit fait un r'alliement, donne la teste baissée à la porte. Le Verger, voyant venir cette trouppe plus forte que la sienne, fit deux pas hors la porte. Puis, comme ayant veu le gros qui ne venoit point, dit à ses compagnons : « Allons compagnons, que nostre gros qui vient n'ait pas l'honneur de commencer ce combat. » Gela dit, il fait une partie du chemin. La meslée se fit à coup de main . Le Verger y fut blessé de neuf coups sans estre hors de combat, et presque pareil heur arrivant aux siens, ils défont la troupe du r'alliement, comme Malaguet arrivoit au secours de son frère. La porte estant abandonnée par Le Verger pour aller au combat, La Fosse, lieutenant du gouverneur, qui estoit allé trouver le duc de Mercœur, ayant r'allié dans les chambres tout ce qui pût venir à lui, se vint jetter à la porte et n'eut que le loisir de la fermer, que d'Andigné, qui arrivoit, se trouva visage de bois, ce qui donna un grand estonnement aux siens. Mais les deux frères, résolus à la nécessité, vienent aux mains. La Fosse, s'avançant, reconnoist Malaguet comme ayant esté son prisonnier; ils s'appellent tous deux par leur nom et se joignent comme en duel. Malaguet reçoit un petit coup à la gorge, donne à l'autre à travers le corps. Ce chef achevé par un coup d'espée d'un soldat, les siens prenent estonnement; un desquels ouvrit la porte pour se sauver, et d'Andigné, qui, estant avec sa troupe sur le pont, l'a voit empesché d'estre levé, se jet! a par ce moyen
dans la porte. Et lors, y ayant desjà au dedans dixsept de la garnison morts et d'avantage de blessez, il n'y eut plus de résistance. Ce fut à qui sauteroit dans les fossez ou qui seroit si heureux d'estre prisonnier, qui furent au nombre de cinquante-cinq, bien contez à la prison. Les seize des deux troupes qui avoyent exécuté, presque tous blessez et nul mort.
C'est le dernier affaire que nous vous pouvons donner de la Bretagne et qui mit Renés et le pays d'alentour en repos et en regret de la mort de Tremblay e-Grésille, tué au siège du Plessis-Bertran, duquel nous avons parlé ci- dessus.