‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 146 sur 316 · Christowitz en Croatie · texte numérisé non relu

Christowitz en Croatie

En mesme temps les janissaires, faute de payement, conjurèrent contre la vie d'Amurath1, enfonsent le serrail jusques au corps de garde des Capigi, tuent le bâcha de la porte. On les appaisa par la mort de quelques thrésoriers innocens et par leur solde qu'ils receurent.

Mais ce fut bien pis quand un janissaire, dans le Baghestan, qui est le marché et lieu qu'ils estiment sacré, tua un marchand qui refusa sa fausse monnoye, car lors les janissaires allèrent demander la vie de l'empereur pour sa trahison et les falut apointer par la mort d'autres thrésoriers et quantité de thrésors, sans lesquels ils faisoyent mourir l'empereur.

Amurat, outre le mauvais succès des guerres esloignées et les mutineries de la cour, fut abbatu de plusieurs desplaisirs domestiques, desquels nous en déduirons un. Entre plusieurs concubines, desquelles on dit qu'il a eu cent deux enfans, il avoit renoncé à toutes, pour l'amour particulier qu'il porta à une chrestienne de l'isle de Corfou, nommée Hasachi. Il tint celle-là comme femme2, en eut quatorze enfans, qui tous, fors un, moururent au berceau. Sur quoi les Talismans lui conseillèrent de se servir d'une autre. Il changea premièrement pour une sœur de cette- ci, vefve du bâcha Mahomet. De celle-là, il s'adonna à tant d'autres que l'amour d'Hasachi se perdit dans le

1. Amurath III, fils de Selim II, régna de la lin de l'année 1574 au 18 janvier 1595.

2. Durant trente-deux ans, Amurath garda cette femme, mais il ne voulut jamais l'honorer du titre d'épouse, craignant l'accomplissement d'une prédiction qui le menaçait d'une mort prochaine s'il se mariait (De Thou, liv. GXIV).

change. Les sultanes et toutes les autres concubines ne perdirent pas temps quand elles la virent disgratiée, jettent en l'esprit d' Amurat que ce violent amour avoit esté embrasé par philtres et enchantemens. Il n'y eut rien de médiocre entre l'amour et la haine. Ce barbare, pour faire mourir sa bien-aimée, l'accusa de sorcelerie, fit gehenner toutes les servantes, soit de Hasachi, soit des autres sultanes; mais il n'y en eut une seule qui, dans les tourmens, ne la maintint innocente. La pluspart disoyent qu'il ne faloit point de magie où il y avoit tant de beauté, que ses yeux estoyent magiciens et ses autres perfections charmes efïicacieux. La constance de ces filles et les reproches que quelques-unes des plus hardies firent à Amurat le poussa dans la honte, et d'elle au premier amour. Ce grand prince voulut expier son offense par recherches et humbles soumissions, par présens sans nombre, soit pour Hasachi ou pour ceux qui ne l'avoyent point abandonnée en sa défaveur. Mais elle, modestement insolente, fît la froide, remonstra que celui qui l'avoit déshonorée ne pouvoit plus aimer un cœur tant offensé, et qu'elle aussi ne pouvoit espérer d'un second amour que le soupçon de nouveaux charmes et nouvelles accusations. G'estoit ce qu'il faloit pour embraser Amurat et parvenir aux desseins de Roxolane, de laquelle l'histoire, ayant esté bien lue par Amurat, l'affermit au perpétuel refus de la liberté, quoi qu'elle y employast son fils Mahomet, aisné d'Amurat, et son successeur à l'Empire. Ce prince donc, mirouer de toute inconstance, tesmoin de ce que vous avez leu de Sinan Bâcha et de celui de Bude et des grands qu'il bannit ou fit mourir au milieu de ses plus grandes

faveurs, enfin, accablé de brouilleries, qui ne le souffroyent pas respirer, il mourut d'apoplexie, comme on dit, en Fan, selon l'aire des Turcs, 1001, et, selon la nostre, 15951. Prince pie à sa mode, hardi entrepreneur par les vies d'autrui, chiche de la siene, en la bouche et pensée duquel nul des siens n'a peu trouver de fermeté.

En sa place fut éleu empereur Mahomet2, duquel la première action fut de faire estrangler vingt-un 3 de ses frères et faire jetter en la mer dix femmes de son père qu'il estimoit enceintes. Les janissaires, pour cet acte et n'avoir pas esté appeliez à l'élection, firent deux émeutes l'une sur l'autre : la première, que les bachats appaisèrent par présens; l'autre, en se servans des plus affidez pour mener le canon par les rues contre les plus insolens. Ce prince voulut partager Testât de grand visir d'entre Sinan et Ferhaut4, afin de fuir l'absolue authorité d'un et opposer la jalousie des deux pour empescher une machination

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