‹ Histoire universelle (volume 2)Chapitre 153 sur 316 · Le comte de Mansfeld, arrivé à Prague le 14 mars · texte numérisé non relu

Le comte de Mansfeld, arrivé à Prague le 14 mars

Son premier exploict fut de feindre le siège de Tottis et, ayant passé le Danube, venir investir et assiéger Strigonie1. Le comte se résolut à cela sur ce qu'il apprit des prisonniers que le baron d'Ordep, menant les coureurs de l'armée, avoit pris près de Bude. De ces prisonniers, il en fit hacher un à coups de rasoir devant les autres et aprit beaucoup de secrets par une cruauté qu'il n'avoit jamais exercée et la pratiqua en la guerre contre les Turcs. La haute ville de Strigonie fut abandonnée, mais non la basse, fortifiée à la moderne et garnie de ce qu'il y falloit, après que les avenues contre le secours furent bien retrenchées et que le comte eut logé cinq cens harquebusiers dans une petite isle vis-à-vis du chasteau. Tous ces préparatifs avancez de la fin de juin jusqu'à la mi-juillet. En ce temps, après une grande batterie, se donna un assaut général, qui emporta fossé, muraille et rempart. Mais les attaquans, arrestez par un grand retranchement plein d'eau, eurent sur leur retraite les Turcs à dos, qui, ayans tué les plus tardifs, poursuivent jusques dans la petite isle retranchée et mettent les cinq cens qui la gardoyent le ventre au soleil. Après une seconde batterie, un autre assaut eut le mesme événement, et, dans l'espouvente du retour, les Bohémiens quittèrent un fort qu'ils repri-

reçut le commandement de l'armée impériale, non des troupes italiennes, qui devaient se mettre en marche plus tard sous la conduite de François Aldobrandini, neveu du pape (De Thou, liv. GXIV).

!. C'est vers la fin de juin ou le commencement du mois de juillet 1595 que le comte de Mansfeld vint mettre le siège devant la ville do Strigonie, également appelée Gran (De Thou, liv. GXIV).

rent quant et quant. Durant cet assaut, un Walon monta sur le haut de Strigonie pour emporter un drapeau qu'il partageoit à coups d'espée quand il fut renversé de quatre playes. Gomme il se traînoit pour le retour, un Turc s'approche le cimeterre à la main. Lui, qui avoit rechargé, attend sur un genou de dix pas, tue le Turc et se traîna pour lui couper la teste de son cimeterre qu'il apporta comme il put, de quoi il receut honneur public et récompense du général.

Les assiégez firent une sortie pour favoriser deux galères que le bâcha de Bude envoyoit chargées de vivres, mais ils furent repoussez à mousquetades et les vaisseaux à coups de canon. Le secours paroissant trop difficile, Mahomet lève une armée sous la charge du beglierbei de la Grèce, assisté de plusieurs bâchas. Cependant qu'elle se lève et marche, le baron d'Ordep assiège et emporte Kekerem par feu et le comte de Serin, Bebert, près de Zighet, par assaut. A l'arrivée turquesque, le bâcha de Bellegrade attira les chrestiens du siège, qui deffendoyent le bestail, en une embuscade, où il en fut tué quatre cens.

Il falut venir à la bataille, à laquelle les Turcs se présentèrent et vindrent cercher l'armée chrestienne, qui, pour l'incommodité des lieux, estoit divisée en trois. Jean de Médicis1 commandoit l'avant-garde, le comte la bataille, presqu'aussi avancée, et le baron d'Ordep, avec ses forces et celles de Swarsembourg, gardoit les avenues des montagnes. Le bâcha de Bude, attaqué furieusement, soustint le premier effort. Les

1. Jean de Médicis, fils naturel de Gosme de Médicis et d'Éléonore Albizzi, né en 1567, s'illustra dans les guerres de Hongrie et mourut en 1624.

Turcs, voyans que dix-huit canons logez à leur droite, pour tirer trop haut, n'avoyent point fait de bresche dans le bataillon ennemi, mais au contraire se voyant meslez et les premiers rangs rompus, se laissèrent pousser deux cens pas en arrière ; et lors Jean de Médicis, avec ceux de Tirol, monta au-dessus de l'artillerie ennemie, puis, se jettant à droite, la saisit et tourna la bouche vers le gros du beglierbei. Les Turcs n'en attendirent pas la seconde volée que le général, qui estoit en lieu haut hors du combat sur le premier esbranlement des siens, mit tout à sauve qui peut. Le baron d'Ordep et son compagnon firent le principal meurtre et en eussent fait d'avantage sans la nuit qui survint. Il demeura sur la place quatorze mille Turcs, vingt-sept enseignes et vingt-neuf canons, qui furent adjoustez aux plates-formes de Strigonie4. Le comte, ayant fait rendre grâces à l'armée et aux villes chrestiennes ou de trop de labeurs ou d'une excessive joye, comme quelques-uns ont voulu, mourut dans deux jours. Et fut éleu en sa place dom Juan de Médicis2, qui, ayant fait doubler les batteries et quitter la basse ville, pressa le chasteau et puis l'armée refortifiée de l'archiduc Mathias3. Strigonie se rendit sans avoir autres armes que l'espée4.

1. Le beglierbey de l'Anatolie avait été chargé de la défense de cette place.

2. Le comte de Mansfeld, avant de se retirer à Cornar, avait rerais le commandement de l'armée au marquis de Burgau, non à Jean de Médicis, comme le dit d'Aubigné (De Thon, liv. CXIV).

8. L'archiduc Mathias, plus tard empereur d'Autriche, né en 1557, mort en 1619.

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