Charles de Blanchefort, seigneur de Gréquy
pièces arrivées estans mises en batterie devant le chasteau, bien fourni d'hommes, les uns espouvantèrent les autres, et le gouverneur Jacob, contraint par les siens, capitula à bagues sauves, et huict jours, pour attendre du secours * .
Mais celui de qui il despendoit s'estoit fermé ou au mespris ou au non sentiment de toutes ces choses ; tellement que, la nouvelle de tout ce que nous avons dit lui estant apportée dans un bal, il fit achever les danses et fit croire qu'il tenoit tout cela pour rien. Plusieurs ont escrit que la confiance qu'il avoit en ses devins formoit en lui cette nonchalance. Mais le jugement qu'il a monstre en tant d'autres affaires rend plus vraisemblable que ce fust l'intelligence avec le mareschal de Biron, de qui il estimoit l'armée entre ses mains, ou, d'ailleurs, l'authorité que le pape avoit prise sur le roi, tenant pour asseuré que les paroles de Rome mettroyent en fumée les effets des François, comme il avint.
Enfin, les cris de son peuple, les remonstrances de ses conseillers, les bras croisez de ses voisins et le péril de Mommélian l'esveillèrent. Il avoit à Turin le patriarche de Gonstantinople2, au moins celui qui en portoit le nom. Mais, offensé contre le duc pour ses procédures, jusques-là qu'il avoit dissuadé le roi de se fier plus en paroles, il le recherche, et, à force de soumissions, il le fait partir pour venir trouver le roi à traiter de nouveau ; chose qui fut fort dure à un con-
1. Chambéry capitula le 23 août 1600; mais elle ne fut remise au roi que huit jours après, suivant les articles de la capitulation.
2. Bonaventure Gatalagirone, Sicilien, général des Cordeliers, oitr plus haut.
quérant plein de justice, et auquel le roi avoit mandé que tous ces prélats qui négotioyent ne savoyent rien de ses intentions. Le roi jette ce propos du duc au-devant des irnportunitez qu'il recevoit, et puis, estant pressé par la crainte d'offenser le pape, il demanda l'envoi de deux légats, l'un desquels recevroit les places conquises et l'autre celles du marquisat1. Mais, là-dessus, s'appercevant d'une nouvelle suite de ruses, refusa la trefve qu'on lui demandoit2, et, ayant receu ses forces, elles donnent tout à la fois dans les vallées de la Tarantaise et de la Mauriane.
Et, pource qu'à l'embouchure de la première, il y a Conflans3, place fortifiée par un grand travail, et dans laquelle le duc, à son réveil, avoit envoyé mille hommes, le siège s'y attaqua. Lesdiguières trouva moyen de guinder deux canons par artifices et forces de bras sur une petite roche qui servit de cavalier. A la veuë de quoi ceux de la place, voyans quelque chose contre espérance, après soixante volées, capi-
1. Clément VIII avait été choisi comme arbitre pour régler l'attribution du marquisat de Saluées. Henri IV avait envoyé, pour le représenter à Rome, Nicolas Brulart de Sillery ; et le duc de Savoie, François d'Arconat, comte de Touzaine (De Thou, liv. GXXII). — On trouve dans les Lettres du cardinal d'Ossat, 1732, t. IV, p. 74 et suiv., plusieurs documents émanés du cardinal d'Ossat et présentés au pape à l'occasion de la guerre de Savoie. On en conserve un autre (Avis au pape par le cardinal d'Ossat, du 6 sept. 1600) qui nous paraît manquer à la collection d'Amelot de la Houssaye. Cette pièce est conservée en copie dans le vol. 3467, f. 369 du fonds français.
2. Cette entrevue du général des Cordeliers avec le roi est rapportée avec plus de détails dans de Thou, liv. CXXV.
3. Conflans, au confluent de l'Arc et de l'Isère, était commandée par le baron de la Val d'Isère.
tulèrent à la vie sauve et rendirent leurs drapeaux. Le roi, de courtoisie, leur donna le bagage, et ils s'obligèrent à ne porter les armes de quelque temps.
Suivoit après Miolant1, sur un rocher fort haut, au pied duquel passe la rivière de l'Izère, encore petite. Si tost que la batterie eut pris quelque place sur mesme hauteur que le chasteau, la garnison sommée se rendit à honneste capitulation.
Cherbonnière 2 venoit après, qui est le boulevart de la Moriane, comme confiant de la Tarantaise. Cette place estoit de plus dure digestion que toutes les autres pour estre bastie sur un roc, qui a la rivière d'Arc à ses pieds, inaccessible et précipiteux par tout, horsmis un petit chemin taillé au marteau. Gréqui, d'une longue traite, vint saisir le bourg d'Aiguebelle, que ceux de la garnison avoyent délibéré de brûler quand ils verroyeni venir à eux les bandes de Dauphiné. Morges3, mareschal de camp, leur rompit le chemin et le dessein. Le maistre de l'artillerie ayant trouvé place sur le rocher de l'autre costé, pour neuf canons et deux bastardes, la batterie commença au poinct du jour, et, à midi, eut ouvert une face du chasteau qui ostoit aux assiégez la communication d'une pente à l'autre. Le roi jugea à un grand silence des Savoyards qu'ils consultoyent pour capituler, et ne s'y trompa poinct. Et furent si prompts à se rendre que Morges fut receu à y entrer avec quelques soldats
1. Miolan (Savoie), prise par Lesdiguières le 2 septembre 1600.
2. La Charbonnière (Isère). Le roi mit le siège devant le fort de Charbonnière, commandé par Ilumbert de Saix, le 8 septembre 1600.