Christophe Herman Rusworm, maréchal de camp
des mines sous les endroits principaux, entr'autres sous la grande église, et caché des hommes pour les faire jouer quand ils y verroyent la foule. Le feu, y estant mis, porta un grand estonnement, mais fît peu de meurtre. Et le duc, qui avoit failli d'y estre empoigné en faisant chanter le Te Deum, ne fît pourtant point de mal au bâcha, aimant mieux le mener en triomphe à Javarin.
Les Turcs ne demeurèrent guères à mettre sur pied une armée et revenir assiéger Albe-Royale. Le duc y avoit laissé mille heiducques, une compagnie de chasque régiment et plus de canon qu'il n'y en avoit trouvé 1 ; mais, y voulant mettre le tout pour le tout, il tria deux mille hommes et deux compagnies de chevaux-légers françois, qu'il mena comme l'armée prenoit son assiette, se fit faire place et eut loisir de faire entrer six cents chariots. Mais, au retour, il eut plus de peine et lui falut percer huict mille Tartares qui s'estoyent jettez dedans le chemin de Javarin.
L'archiduc vint lors au camp des chrestiens, où, ne trouvant que douze mille hommes et sachant que l'armée des ennemis estoit à près de quatre-vingt mille, il voulut se couvrir du Danube et laisser la défense d' Albe-Royale aux despens de la garnison. Mais le duc de Mercœur opiniastra, au contraire, pour deux intérestz, l'un de sa conqueste et de l'autre des amis qu'il avoit engagez dedans ; si bien que, s'offrant à digérer le plus fascheux du combat et surhaussant la valeur
1. Le commandement de la place avait été donné à Richard de Starcmberg, capitaine autrichien.
des siens au mespris des Turcs, il fît résoudre à attendre l'issue du combat.
Deux jours après, les deux armées se virent1. La turquesque commença à coups de canon; la chrestienne, ayant respondu de mesme, monstra qu'il se faloit voir de plus près. Les François, qui avoyent la pointe, bien couverts et autrement esquipez que les Turcs, font impression dans le milieu de l'avant-garde et donnent si avant que le bâcha2, qui la commandoit, se trouve mort sur la place. La petite troupe qu'ils estoyent, ne pouvant embrasser toute l'avant-garde, ne put empescher les r'alliemens aux deux costez du gros de l'armée. Eux aussi ayans fait le leur, les autres nations receurent une charge des Turcs, en firent une autre, et les deux armées jouèrent aux barres jusques au soir, que les uns et les autres firent sonner leurs trompettes d'un costé, les atabales de l'autre, pour dire qu'ils avoyent du meilleur ; ce qui eust esté vrai du costé des Turcs, si, faisans tout combattre, ils eussent accablé les chrestiens de leur multitude ; mais ne donnant que par troupes et moyens aux chrestiens de se rafraîchir, ils ne peurent réparer le premier désordre que leur avant-garde avoit receu.
De là en avant, les deux armées ayant longtemps patienté à qui mieux se maintiendroit, la turquesque leva le piquet la première, et le duc de Mercœur, ayant esté dedans Albe taster le poux aux compagnons, se retira vers Javarin. Et puis, ayant sceu que l'archiduc Ferdinand alloit pour assiéger Ganise3, il s'offrit à