Prise de Calais par les Espagnols, 17 juillet
Calais, estimée la meilleure des frontières, estant emportée dans le douziesme jour, selon le jugement de ceux que nous avons dit, il prit envie à Rosne de faire encor un affront à la France, c'estoit d'attaquer Cambrai. Et l'emporta entre ceux qui lui contredisoyent, alléguans la grandeur de la place, la multitude des habitans , que toutes les parties, soyent esplanades, contr'escarpes, fossez, rempars, murailles, tours ou pièces destachées, estoyent faites sans espargne, que la garnison estoit de personnes choisies. Rosne vainquit tout cela sur la connoissance et intelligence qu'il avoit du dedans. Il avoit appris les offenses et petites tyrannies que le prince1 et la princesse2 de la ville (car Balagni et sa femme se faisoyent appeler ainsi) exerçoyent envers leurs subjects, jusques à leur faire prendre de la monnoye de leton, de laquelle les soldats, estans payez, en payoyent les denrées aussi. De plus, il avoit des marchands dans la ville et quelqu'un en la maison de Balagni, qui avoyent gratté l'avarice de cette femme et lui avoyent fait secrettement vendre la pluspart des magasins.
1. Jean de Monluc de Balagny, fils naturel de Jean de Monluc, évêque de Valence, frère de l'auteur des Commentaires. Balagny avait obtenu du duc d'Anjou le gouvernement de Cambrai en dédommagement d'une arquebusade qu'il avait reçue au service de ce prince (Dupleix, Histoire de Henri fil, p. 100). Il avait été nommé maréchal de France en 1594 par Henri IV. On conserve dans le fonds français, vol. 3993 et 3994, une partie de la correspondance de Balagny pendant le siège de Cambrai.
t. Renée de Glermont, sœur de Louis de Clermont de Bussy d'Amboise, assassiné par Charles de Cambes, comte de Monsoreau, avait épousé Balagny, sur la promesse que ce dernier vengerait la mort de son frère (De Thou, liv. CXIII).
Ces choses bien connues, l'armée marche droit à Cambrai1. Les avertissemens en viennent au duc de Nevers2, qui, promptement, y dépescha le duc de Retelois3, son fils, assisté de Vaubecourt, Bui4, Turmelet5, Sugni, Fleuri, Chaltrai et autres capitaines, qui lui faisoyent trois cent cinquante chevaux. Vaubecourt, avec cent vingts, menoit la teste6. Cette troupe, mal menée par un temps orageux, fut conduite à un meschant petit pont de bois, auprès de Anne7, à deux lieues de Cambrai, où leur chemin ne s'adonnoit point, comme n'ayant aucun ruisseau à passer. Un cheval s'estant enfoncé dans le pont, qui avoit crevé, il falut perdre une heure et demie à le r'accommoder et faire passer la troupe ; ce qui donna l'alarme au pays, si bien qu'au son des tocsins et puis après des trompettes, la cavallerie espagnolle8 se mit en estât, aux lieux qu'ils soupçonnoyent le plus; et, à jour levé, le secours vid l'ennemi en batailie dans le chemin qu'il devoit suivre. Les coureurs firent destourner le gros à main gauche d'un chemin creux