Claude de la Bourlotte
ment. Encor vit-il marcher d'autres troupes de cavalerie avant prendre parti de retourner. Le mareschal de Biron, premier averti, n'attendit de former aucune troupe, mais, ayant donné l'avis au roi, courut où les carrabinades l'appelloyent; car dans la retraitte, que de loin que de près, cette cavallerie espagnole, qui marchoit serrée, fut tousjours abayée d'une escoupeterie, qui se renforçoit au pris que les plus diligens arrivoyent. Le mareschal, à la première veuë, ayant pris jugement sur leur dessein de retraite, ne se vid plutost soixante chevaux ensemble qu'il fit une charge dans le dernier gros; dans lequel, encor qu'il fist impression, il fut receu sans altérer l'ordre pour cette fois. Mais, avant que ceux de la retraite fussent à une lieuë de Dourlans, le mareschal ayant de quoi charger et en queue et en flanc, cette troupe harassée de mauvais garçons perd sa contenance, et, aux despens des derniers, les premiers tirèrent de longue. Le pis aller des Espagnols fut que la première charge se fit le long d'un bois, dans lequel La Burlote se sauva, le reste congné jusques aux contr'escarpes de Dourlans. Là demeurèrent sur la place quelque cent morts et deux fois autant de prisonniers, deux cornettes et deux ou trois cents chevaux pris, qui moururent presque tous.
Le cardinal d'Àustriche, qui, dès le commencement de l'année, préparoit une armée pour la Picardie, ayant receu ce qu'il attendoit du Liège et de la Westphalie, se voyant dix-huict mil hommes1 et fort solli-
1. Le cardinal Albert avait passé la revue de ses troupes à Douai. Son armée comprenait 18,000 fantassins, 1,500 chevaux de cavalerie légère et 1,500 hommes d'armes.
cité par Montenaigre, marche et se veint camper à Dourlans. De ce costé, le roi, ayant fait faire un grand retrenchement, défendu par divers petits forts, qui portoyent les noms de ceux qui les avoyent faits et les vouloyent garder, comme Bourbon, Rohan et d'autres, se prépara à attendre le cardinal. Cette besongne mal-aisée à vaincre et la lenteur du secours apprirent aux assiégez de capituler, ce qui se fit et arresta à toutes les honorables conditions qu'on pust rechercher.
La capitulation de la ville estant faite, sauf à la condition d'un secours notable, comme par armée qui leur pust jetter trois mil hommes1 dans leurs murailles, le cardinal fut résolu par son conseil d'amener l'armée du secours ; de laquelle les premières nouvelles, envoyées de Gorbie, firent préparer le roi, mais un peu lentement2, pour avoir en vain attendu la mesme chose quelques jours auparavant. Ses estradiots et quelque espion, duquel il alla prendre la response luimesmes à une lieuë de Dourlans, le firent en fin monter à cheval pour reconnoistre. Il prend donc le duc de Monpensier, chef de l'avant-garde à Vignancourt,
1. Ce secours de 3,000 hommes (De Thou dit 2,000) ne pouvait entrer librement dans la ville que durant les six jours de trêve accordés suivant les clauses de la capitulation. Ce délai expiré, le roi devait prendre possession de la ville (De Thou, liv. CXVILÏ). Les Mémoires de la Ligue contiennent plusieurs pièces sur les efforts des Espagnols pour repousser l'armée royale, t. VI, p. 503, 505, 508, 509, 515. Voyez aussi une relation du capitaine espagnol, Laurence Roderigo, datée du 27 août 1597, f. fr., vol. 4019, f. 389, et les pièces qui suivent.
2. Le roi, persuadé que le cardinal Albert ne viendrait pas l'attaquer, négligea de fortifier le village de Longpré et se mit en garde uniquement contre les sorties des assiégés.
et à trois lieues par delà descouvrit l'armée1. Le roi, s'estant fait voir, permit une légère escarmouche aux carrabins seulement pour se dérober sous la fumée, s'avançant à deux cents pas devant le duc de Monpensier pour voir à qui il avoit à faire, mais il n'en put apprendre les démarches, pource que l'estranger, croyant avoir toute l'armée sur les bras, planta le piquet.
Le cardinal n'avança en deux jours qu'à Vignancourt seulement, et de là en avant poussant avec le nez et à veuë l'avant-garde, qui faisoit la retraite, non sans le coup du pistolet. Toutes les contenances de combat que put y apporter le duc de Montpensier arrestoyent peu ou point les démarches, pource que le premier plat de cette armée estoit de sept mille Espagnols naturels; pour les charges de la cavallerie et à chasque moustache du front quatre canons, que deux troupes de cavalerie descouvroyent à propos, pour en payer ceux qui leur présentoyent le combat.
Je ne puis cacher que le roi, pour monstrer à ses capitaines combien il estoit juste aux mesures, le lundi matin se donna le plaisir de la chasse, tellement qu'il n'arriva aux affaires que nous vous présenterons qu'à trois ou quatre heures du soir. En son absence donc, sur les onze heures, parut l'armée, qui noircit un costeau front à front du camp royal, ayant à sa main droite la rivière. Le duc de Mayenne, assisté de ce qu'il put, jugea promptement le dessein de ses anciens compagnons estre de s'emparer de Longpré pour avoir le choix du deçà et du delà et faire passer
\. L'armée du cardinal se trouvait alors aux environs de l'abbaye de Bertincourt.
deux mil cinq cents hommes triez à la porte de Hotoi, et, du reste, ce qui seroit de leur mieux. Il fut salué promptement de six pièces bastardes par Born1. De cela et d'une escarmouche qu'il fit attaquer, il fit tourner les pensées des ennemis vers lui, leur présenta un grand bataillon de Suisses et à chaque main un gros de cavallerie. Puis, faisant fendre les Suisses les plus avancez qui descendoyent le costeau, furent si bien servis de canonnades qu'on leur fit repasser le haut pour estre à couvert. Tout d'un mesme temps, Vie, selon le commandement qu'il avoit, assisté de La Noue et des restes de Montigni2, Flessan et autres, vint passer sur le pont de Longpré pour entrer en garde le long de l'eau et avoir jalousie des divers passages de Somme. Le mareschal de Biron se veint joindre aux Suisses pour coucher à Longpré. Ce fut sur le point que le roi, y arrivant, emmena le duc de Mayenne pour faire reconnoistre leur place et leur devoir. Ainsi acheva la journée aux escarmouches et canonnades perpétuelles, l'une desquelles, pensant favoriser la compagnie du duc de Vandosme, donna au milieu.
Le lendemain, au poinct du jour, ceux qui gardoyent la rivière voyent que par un pont de bateaux il passoit une grande foule d'infanterie qui estoyent les Mutinades3. Ceux-ci, se voyans descouverts, vou-
1. Jean de Durfort, s. de Borne, avait été chargé du commandement de l'artillerie à la mort de François d'Espinai de Saint-Luc.
2. Dominique de Vie; Odet de la Noue ; François de la Grange de Montigny, commandant des chevau-légers.
3. Mutinades, mutins, mot cité par La Gurne Sainte-Palaye, probablement les enfants perdus.
lurent gagner une chapelle et un cimetière pour faire un corps et à sa faveur faire passer ce qu'ils aviseroyent. A la veuë de cela, un s'avance aux compagnons pour leur dire : « Vous me reprochiez cette nuict ma longueur; dépeschons ceux-ci et nous en serons. » Gela dit, il fait tout partir au combat par troupilles. Les Espagnols mirent au-devant d'eux une nuée de mousquetades et les plus fermes voulurent débattre les fossez de quelques mesnageries ; mais ils furent tellement pressez de leur honneur qu'il falut passer le pont à confusion, dont il fut crevé par la foule. Soit dit en passant qu'une des épidémies de crainte que nous avons dépeintes ailleurs avoit saisi l'armée, en partie pour l'absence du roi. Les soldats, en estans guéris, avoyent repris le courage à l'extrémité, comme il avient en tel cas ; et parut en ce que, dès le poinct du jour, on ne put contenir les troupes. Et y a apparence qu'il faloit marcher avec moins d'ordre; car, cependant qu'on dresse les formes, l'armée espagnole, qui avoit filé dès le poinct du jour du derrière, faisant sa retraite, avoit gagné quelque intervalle, sans recevoir autre dommage que trois volées de toute l'artillerie, qui fit son eschec dans les Mutinades.
Le secours renvoyé, le vingt-cinquiesme4, s'exécuta la composition. Et sortirent par la porte de Montrescu dix-huict cents hommes de pied et cinq cents chevaux,
1. La trêve accordée pour six jours expirait le 25 septembre 1597. A cette date, la ville n'ayaut pas reçu de troupes auxiliaires, Henri IV prit possession d'Amiens. Les Mémoires de la Ligue contiennent plusieurs relations du temps sur la prise d'Amiens, t. VI, p. 517, 519, 521, 522 et 529.
force blessez. Les enseignes mirent la pointe à terre, passant devant le roi, les capitaines les genoux avec admiration de ce prince, qui receut courtoisement le marquis1. Avant partir, le roi ordonna et esleva une citadelle, afin que les bourgeois ne dissent plus en leurs harangues nostre ville. Vie en fut gouverneur.
Le roi alla présenter la bataille à Dourlans, où estoit l'armée, et en alla faire encores autant devant Arras ; où, ayant demeuré longtemps en ordre de combat, non sans quelques escarmouches, il fit tirer à travers la ville une volée de toute son artillerie. Et là se séparèrent les deux armées, tant la françoise2, à cause de Thyver, que l'autre, pour cela mesmes et pour les affaires du Pays-Bas que nous verrons. Et toutesfois, avant se retirer, La Burlote reprit Imbercourt.