DE D'AUBIGNÉ
La vie d'Agrippa d'Aubigné est trop connue, son œuvre littéraire et historique a été trop souvent appréciée, pour qu'une nouvelle étude soit nécessaire. Nous nous bornerons à donner quelques renseignements sur la présente publication et sur la table qui en forme le dernier volume.
Contemporain de Henri IV, d'Aubigné n'est mort qu'en 1630, à près de quatre-vingts ans; mais le tome I" de la première édition de son Histoire universelle date de 1616, ou plutôt de 1618, et le tome III n'est que de 16201. Il dit en outre que c'est le roi qui l'a poussé à écrire et également le désir de corriger ce que d'autres avaient mal fait, ce qui indiquerait que l'idée de raconter les événements dont il avait été en partie témoin lui vint assez tard. Aussi est-ce seulement dans les premières années du xvn® siècle qu'il faut placer la composition de cette œuvre considérable, qui ne porte, du reste, aucune trace de patiente érudition. L'auteur attaque vivement dans sa Préface son prédécesseur La Popelinière et donne quelques éloges à du Haillan et à de Thou. Or, le président, qui était né la même année que lui, publia les vingt-quatre premiers livres de sa grande histoire
1. La bibliographie de Théodore- Agrippa d'Aubigné a été faite avec beaucoup de soin et d'exactitude par M. Ad. Van Bever; elle est publiée dans le Bulletin de la Société de l'histoire du Protestantisme français^ 1905, p. 228-258.
n L'HISTOIRE UNIVERSELLE
latine en 1604; et, comme d'Aubigné y a fait de larges emprunts, il est évident qu'une bonne partie de son travail est postérieure. D'ailleurs, dans les dernières lignes de l'Appendix, en donnant à ses défauts l'excuse de « la difficulté de mettre en ordre des choses tant désordonnées », il ajoute : « Quant aux plaintifs et ceux qui disent que j'ai oublié beaucoup de choses, ils verront que c'est d'eux qu'ils se doivent plaindre et qu'eux mesmes ont oublié ce que je ne sa vois pas, après avoir esté sollicité par voyes honnorables et publiques depuis quatorze ans. » Ces mots, que n'aurait pas écrits de Thou, nous donnent une idée de la méthode de d'Aubigné : il a pris ses contemporains pour collaborateurs et leur a demandé des « mémoires » sur les faits qu'il ne connaissait pas bien, dont le « manquement de diversité » a causé des imperfections dont il se lave les mains.
Il y aurait une intéressante étude à faire sur les sources auxquelles l'historien a puisé ses informations. On pourrait, par les Mémoires qu'il a écrits sur sa vie^ faire le départ des événements auxquels il a participé et sur lesquels il n'avait besoin que de rappeler ses souvenirs. Puis, en comparant ses récits à ceux de Jacques-Auguste de Thou, on pourrait constater dans quelle mesure il s'en est inspiré.
Enfin, nombre de plaquettes du temps nous restent, dans lesquelles se trouvent retracés par les contemporains, tant protestants que catholiques, les négociations, les batailles, les manifestes ou « déclarations » des partis. Les recueils, connus sous le nom de Mémoires de Condé et Mémoires
1. La seconde édition de l'Histoire universelle^ également en trois volumes in-folio, a été publiée en 1675 à Amsterdam. Les Mémoires de la vie n'ont paru qu'en 1731. Quelques notes concernant l'Histoire se trouvent encore parmi les manuscrits de Théodore-Agrippa aux archives du château de Bessinges près Genève, dans la famille Tronchin.
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de la Ligue en ont conservé un grand nombre : d'Aubigné devait les avoir eus sous la main, en originaux.
Quant à son intention d'être impartial, il est assurément de bonne foi lorsqu'il fait appel aux juges « aequanimes » ou « aequinames > qui le liront, et lorsqu'il veut « remplacer les effets de sa suffisance par l'effort de sa fidélité » . On doit reconnaître qu'en racontant l'histoire à laquelle il avait été si souvent mêlé, depuis le commencement même des troubles religieux et des guerres civiles jusqu'à la complète pacification du pays et la promulgation de l'Édit de Nantes, il a dû faire effort pour ne pas apprécier les hommes et les choses au seul point de vue protestant et qu'il s'est montré plus mesuré et plus calme que dans les Tragiques ou le Baron de Fœneste; mais son œuvre, mal composée, avec la prétention bien peu justifiée de traiter de « l'histoire universelle », sans vues quelconques sur la politique étrangère, pas même sur les intérêts français du moment, est très analogue aux médiocres ouvrages des du Haillan, La Popelinière ou P. Mathieu, et ne peut être mise en comparaison avec le vrai monument consacré à cette époque, l'histoire de J.-A. de Thou.
C'est surtout la mesure et la véracité qui manquent à d'Aubigné. Il accepte de toutes mains des faits qui ne sont que des légendes; il attribue à de simples épisodes une importance qu'ils n'ont eue en aucune manière; il se trompe à chaque instant sur les noms de personnes et de lieux, et l'exactitude chronologique n'est pour lui qu'accessoire. Rien n'a été si difficile pour le savant éditeur de cette nouvelle et définitive édition que de mettre une date en manchette au haut des pages, et il n'a pu le faire pour un grand nombre. L'abondance des notes qu'il a ajoutées et les rectifications nombreuses qu'il a dû proposer donnent à cette réimpression
un prix inestimable et en font un véritable instrument de travail.
Mais ce que la critique la plus avisée n'enlèvera jamais à d'Aubigné, c'est la puissance, l'originalité, la réelle beauté de son style, soit qu'il trace en quelques mots le portrait d'un personnage, de Henri III, par exemple, qui « eust été digne du royaume, s'il n'eust point régné », soit qu'il reproduise avec une saisissante éloquence le tableau d'événements qu'ils a vus comme s'il les avait encore sous les yeux. Il y a ainsi dans son histoire des pages d'un français admirable, comme le célèbre entretien nocturne de Coligny avec sa femme, Charlotte de Laval, au moment de la seconde guerre civile, comme le récit de la mort de Henri IV, qu'on peut rapprocher de la fuite de la cour du jeune roi de Navarre, cédant aux exhortations d' Agrippa d'Aubigné lui-même et devenant « maître ici » de « valet qu'il étoit là ».
C'est M. le baron de Ruble qui aurait dû nous donner, sur l'écrivain qu'il avait tant pratiqué, une appréciation que personne ne pouvait fournir plus compétente. Dans son magnifique éloge de Henri IV, qu'il aurait voulu indiquer comme but suprême à son œuvre, d'Aubigné, pour relever les mérites tout personnels du roi, observe que « son matin n'a veu le soleil qu'entre les nuées qui l'ont noyé en l'espanouissant ; son midi a esté efiroyable de tonnerre et d'orages sans repos; sa soirée plus douce nous a donné loisir de pendre nos habillemens mouillez devant l'autel du Dieu de paix ». De ces trois périodes, M. de Ruble avait retracé la première en véritable historien dans ses beaux volumes sur Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret. Malheureusement, son récit s'arrête à la fin de la première guerre civile, au lendemain de l'assassinat du duc de Guise en 1563. Et, par une conscience exagérée, il a voulu faire détruire toutes
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ses notes, dont il ne trouvait pas la rédaction assez achevée. La suite de ses travaux aurait été le meilleur résumé de l'histoire de la seconde partie du xvi® siècle, dont il connaissait si bien toutes les sources imprimées et manuscrites. Quels que soient nos regrets, son commentaire et ses indications nombreuses serviront de guide aux chercheurs futurs. La table détaillée, si méthodiquement composée par M. Pierre de Vaissière, complétera très utilement l'œuvre elle-même; et la Société de l'Histoire de France pourra ainsi offrir aux travailleurs une édition complète de l'Histoire universelle de Théodore- Agrippa d'Aubigné, qui prendra place à côté du Monluc, du Brantôme et du La Huguerie, donnant sur la même époque un ensemble de trente volumes de textes annotés et revisés, sans parler des publications de moins grande allure, des Mémoires du vicomte de Turenne, des Lettres d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Albret, des Mémoires et lettres de Marguerite de Valois.
G. Baqdenault de Puchesse.