LIVRE SECOND, CHAP. XXVIII
que son père, par tels moyens seulement, le pouvoit aimer et supporter, ce qui estoit certain. Le contraire pour Bajazet, qui, le plus jeune et desfavorisé, se tenoit pour asseuré que la mort de son père estoit la veille de la sienne, selon la coutume des Othomans. Il chercha les moyens d'opposer sa vertu à telle nécessité, et, congnoissant combien Mustapha estoit regretté par les meilleurs de leurs soldats, il s'advisa de feindre que son frère, bien adverti, avoit choisi un homme de sa taille et approchant de son visage, lequel, ayant tasté le danger, estoit mort en sa place. Lui donc, en ayant cerché et trouvé un de mesme, le fit courir par l'Asie, bien assisté de conseil et de moyens.
Geste fraude print racine et s'estendit jusques là, que le Mustapha contrefaict, ralliant tous les malcontents, en fit une juste armée. Mais le bâcha Pertau1, envoyé par Soliman, ayant affronté2 son armée reiglée à ceste troupe confuse et non disciplinée, les premiers estans rompus, ceux qui voulurent faire quelque retraicte furent pris et avec eux le supposé. Les prisonniers furent noyés la nuict, en ayant assez confessé pour condamner Bajazet. Toutesfois, Roxolane, sa mère, fit ceste paix, et, non sans grande crainte, l'amena à Soliman, qui, après avoir exaggéré la faute de son fils, lui remonstrant surtout qu'elle avoit failli à ruiner le service de Dieu, que des choses futures il faloit se remettre à la destinée sans cercher des remèdes pires que le mal, il l'asseure du pardon, lui fait apporter à boire. Bajazet, ayant avallé le breu-
1 . Portau, pacha turc. Ces faits sont racontés sous la (lato de 1559 (1740, t. II, p. 730) par de Thou.