CHAPITRE PREMIER
Conduite des Grecs après leur, défaite. — Conduite des croises après leur victoire. — Investiture du patriarche à Rome. — Son retour et conquête de Raguse. — Nouveau couronnement de Baudouin. — Partage définitif de l'empire entre les Français et les Vénitiens. — Mort de Murzulphle. — Dissension entre Bau-
douin et Montferrat. — Leur réconciliation. — Michel l'Ange Comnène devient despote d'Epire. — Victoires et conquêtes de Montferrat. — Exploits de Lascarîs. — Guerre entre Baudouin et Joannice , roi des Bulgares,. — Défaite et captivité de Baudouin. — Alarme à Constantinople. — Mort du doge Dandolo.
— Régence de Henri, frère de Baudouin. — Ses succès sur les Bulgares. — Barbarie de Joannice. — Vengeance de sa femme,
— Mort horrible de Baudouin.
BAUDOUIN I er . (An 1204.)
La. chute de Constantinople remplit l'Occident a«« gÎS de joie et l'Orient de tristesse ; les Grées , d'abord dSaû^ c * r tome 10. 1
2 t HISTOIRE
profondément consternés, passèrent promptemenf de la douleur à la colère j l'excès dfr leur humiliation fit renaître leur courage^ leurs princes énervés semblèrent se dépouiller de leurs vices comme de leur luxe. En s'éloignant de la capitale, ils puisèrent Jdans les champs et sous les tentes une nouvelle vigueur.
Leurs armes n'avoienl pu autrefois défendre Rome, mais leur vanité avait toujours gardé le nom de Romain. Us ne s'en montrèrent vraiment dignes qu'après avoir été chassés de la seconde cité de l'empire , et , loin de sanctionner par une servile soumission le droit de conquête , persistant à ne donner aux guerriers de l'empire d'Occident leurs vainqueurs , que le nom de Latins , ils les, combattirent sans relâche» Cette constance dans le malheur fut glorieuse et couronnée de succès.
Ges mêmes Grecs , si faibles naguère contre le* Turcs , contre les Bulgares et les Comans , devenus tout à coup intrépides, opiniâtres, terribles, luttèrent courageusement contre tous les princes de l'Europe , les chassèrent de l'Asie , de la G rèce ; et , après un demi-siècle de combats , rentrèrent en triomphe dans la ville de Constantinople.
D'un autre coté, jamais entreprise ne fut moins dirigée par la raison que la croisade qui avait renversé l'empire d'Orient. De tous les souverains de l'Europe, le pape seul, en supposant
à cette expédition , s'était montré animé par tin rentable esprit de religion et éclairé par une sage politique : au moment où ¥eni prenait la croix avec enthousiasme pour arracher la Palestine -aux infidèles, n'était-ce pas manquer son but et affermir la puissance des musulmans , que de diviser les chrétiens , et de les armer les uns contre le^ autres?
La conduite des croisés après la victoire fut^ 00 »*? 1 *
L art croisés
encore plus insensée que la conquête ; au lieu de ^SSiT" se borner à donner aux Grecs un prince disposé à seconcfer fr^chement les efforts dès chrétiens contre les mahométans , on ne songea qir'à diviser l'empiré concis; en duchés, en seigneuries, à humilier les vaincus , à les dépotriHer, à* braver leurs usages , leurs moeurs, à changer leurs lois , à forcer leur* consciences.
Au' Heu de Rattacher les peuples, on les révolta ; on les crut soumis , parce que leur capitale était prise: Les empereurs français se flattèrent follement, quoique entourés de barbares et d'irifidèfe»> de s*afifermir, avec quelques chevaliers dispersés dans un vaste territoire, sur un trône usurpé , comme s*3s pouvaient résister à la fois à l'audace, au nombre immense de leurs anciens ennemis et à la haine de leurs nouveaux sujets.
Conformément à ce qui avait été 'conyenu , le invr.iiiur. patriarche se rendit à nome pour y recevoir! m- cheiRomc.
4 WSTOIRE
vesliture; le sénat de Venise l'obligea de jurer qu'il ne nojnmerait pour archevêques que des Vénitiens, mais le pape lui défendit d'accomplir ce serment.
son reiour Le même patriarche à son retour reconquit Ra-
•t conquête
4«Hagu«e. guse j les évêques alors se servaient de lépée comme de la crosse , et jamais l'Eglise ne mérita plus le nom de militante.
Nouvete Dès que ce métropolitain fut rentré dans Gc&i-
courotmr- é * *
■nent <i« stantinople , Baudouin se fit couronner une se-
conde fois par lui ; la cérémonie fut pompeuse ;
Montferrat portait devant l'empereur le laticlave
(robe de drap d'or), et le comte de Saint -Paul ,
Partage Fépée impériale. Baudouin fit ensuite le partage
r.mpirecn- définitif de l'empire entre les Français et les Vé-
trc les Fran- .
«au et les nitiens : on donna aux premiers Constantinople,
Vénitien». \ .
la Thrace et toute 1 Asie , hors Chalcédoine et Cyziques, c'est-à-dire tous. les périls, tous les embarras et toutes les charges de la guerre.
. lues Vénitiens furent mis en possession des contrée^ situées entre les.Thermopyles et le cap Sunium, de toutes les côtes maritimes, de toutes , les Ues de L'Archipel et de. la mer Adriatique; enfin Mojitferrat, roi de Thessalonique , leur vendit l'île de* Candie»
Mais de tous ces pays que les deux peuples se distribuaient , Constantinople était la seule possession réelle j il fallait conquérir le reste.
un bas-empire. u
Murzulphle, a quatre journées de la capitale, Mon *• s'était rendu maître de l'importante ville de Zurule, clé de la presqu'île de Thrace. Tous les seigneurs et tous les généraux grecs se fortifiaient dans les différentes cités de l'Asie.
L'empereur voulut d'abord subjuguer la Thrace: Henri son frère y marcha ; Àndrinople et d'autres villes , effrayées de son approche , lui ouvrirent leurs portes. Murzulphle, ne pouvant défendre Zurule, courut chercher un asile dans le camp de l'ancien usurpateur Alexis , son beau-père.
Le malheur n'avait pu abattre l'orgueil d'Alexis y ni adoucir sa férocité; il reçut son gendre avec une feinte amitié , l'invita à sa table , lui fit aiTacher les yeux, et le bannit. Murzulphle, errant, tomba dans les mains des Français , qui l'amenèrent dans la capitale. Là , Baudouin le fit monter au faîte d'une haute colonne , d'où on le précipita sur le pavé. Par un hasard étrange , ce monument , érigé par le grand Théodose, était décoré d'un bas -relief qui représentait une ville escaladée et un roi précipité du haut d'une colonne.
L'empereur conduisit son armée à Philippopolis , dont il confia le commandement* à Reignier de Trithj il s'empara ensuite de Mosynople , et poursuivit Alexis qui se sauva en Thes&alie.
Les princes de l'Occident avaient porté dans J** u jbu£ leur nouvel empire leur caractère hautain , leurs Monterai.
mœurs turbulentes. La nécessité même de s unir dans un danger commun ne pouvait forcer les habitudes féodales à l'obéissante ; Montferrat et Baudouin se brouillèrent , parce que l'empereur prétendit faire reconnaître sa puissance à Théssalonique ayant d'y établir le roi son Tassa).
Montferrat voulait épargner à son royaume cette visite dispendieuse ; ils se séparèrent. . Bau~ douin courut avec ses troupes à Thessaloçique , et s'en empara. Montferrat , pour se venger, attira dans sa epuse plusieurs seigneurs, et vint assiéger cowmrtfo» Andrinople ; enfin Ville -Hardouin et Manassès de Lille , choisis pour arbitres entre eux , les ré* concilièrent; Baudouin rendit à Montferrat son
royaume.
Michel Michel l'Ange Comnène , arrière-*- petit*- fils comnéne d'Alexis Comnène , avait feint de s'attacher à despote Montferrat , dans l'espoir de fomenter cette que-* relie. Dès qu'il la vit terminée , il se sauv* avec tous les Grecs qui lui étaient attachés , souleva les habitant de* Durazzo , ainsi que les peuples dTEpire, d'Acarnanie , d'Étolie et d'une partie de la Thçssatie ; il en forma un Etat indépendant , que lui et ses successeurs gouvernèrent sous le nom de despote d'Epire.
^to 0Î ttèto8 ^ n ÛUtre G r «c , nommé Léop Sgure , se rendit de Mont** ma ttre d'Argos , de Corinthe et de Thèbe$. L'usurpateur Alexis vint avec une armée se joindre
à lui; tous deux attendirent aux Thermopyles Montferrat , qui leur livra bataille près de ce défilé fameux. Les Français y triomphèrent des Grecs et les mirent en fuite. Othon de la Roche devint, à la suite de cette victoire , seigneur de Théhes et de l'Attique : il fut la tige des duc? d'Athènes.
Montferrat s'empara de Corinthe ; Alexis voulut fuir , mais les Français le firent prisonnier , et l'enfermèrent à Thessalonique.
Montferrat porta ensuite ses armes contre le despote d'Epire , le vainquit > et subjugua toute la Morée. Lacédémone seule , défendue par ses souvenirs et par un Grec nommé Çhamarette, digne de combattre pour Sparte , arrêta les progrès des vainqueurs.
Pendant ce temps les Grecs , sous les ordres de ^ 1oIu Lascaris, défendaient glorieusement leur indépen- d « LaKam dance en Natolie. Cet actif et brave guerrier , affermissant sur sa tête, par de nombreux exploits > la couronne qu'il avait osé prendre sur la brèche de Constantinople, s'empara de Nicée > de Prose, et de presque toute la Bithynie?
Le sultan d'Icône , au lieu de le combattre , lui donnait des secours. Le frère de l'empereur Baudouin livra deux batailles à Lascaris et les gagna. Rien ne pouvait alors, dit * on , résister au choc impétueux des chevaliers français j mais rien ne
pouvait aussi lasser le courage indomptable de Lascaris, inépuisable en ressources; après chaque défaite il se relevait et semblait se montrer plus actif et plus redoutable*
Par des manœuvres rapides il regagna bientôt tout le terrain que lui avaient fait perdre les batailles de Pémannène et d'Adramite. Cependant il eut peut-être été forcé de céder aux vainqueurs, si ^orgueil impolitique de Baudouin n'avait attiré aux Français un ennemi puissant dont la diversion laissa respirer l'Asie.
Joannice , roi des Bulgares, avait sollicite laljmràM, K ance de l'empereur latin ; Baudouin* reçut ses députés avec hauteur , et lui déclara a qu'il le » dépouillerait de son royaume s'il ne consentait » à être son vassal. )>
Joannice courut aux armes. Les Grecs se rendirent en foule sous les drapeaux des Bulgares ; partout ils massacrèrent sans pitié les Français et les Vénitiens ; Philippopolis et Andrinople furent livrées par eux aux Bulgares.
A l'approche de cet orage qui menaçait le nouvel empire d'une prompte ruine, Baudouin rassemble toutes ses forces et court assiéger Andrinople. Joannice, à la tête d'une nombreuse armée grossie par les Valaques et par les Comans , vint lui Kvrer bataille sous les murs de cette ville.
Les Français , parla violence de leur première
Guerre entre Ban-
roi des Bulgare».
charge, enfoncent les barbares ; mais, trop ardens à la poursuite, ils tombent dans un piège que leur avait tendu Joannicc.
Une foule de Bulgares sort tout à coup du creux des ravins, du fond des bois, attaque les Français en désordre, les enveloppe, les presse de toutes parts; ceux qui avaient fui reviennent, et se réunissent pour accabler les impériaux*
Après un combat opiniâtre , où les chevaliers J^*^* 9 illustrèrent leur défaite par des prodiges de va- Bâudomu leur, Baudouin voit tomber autour de lui le comte de Blois , Montmirail , V alincourt ; ses plus braves guerriers périssent ; son armée en déroute est taillée en pièces, et lui-même, désarçonné, couvert de blessures, tombe dans les fers des Bulgares.
Le maréchal de Champagne , de Lille , et Dandolo , le Nestor des croisés , rallièrent les débris de 1 armée jet, toujours combattant , rentrèrent en bon ordre à Constantinople.
Mais ce désastre répandait dans la capitale un au™»*
1 m à ConiUn-
tel effroi qu on vit un grand nombre de chevaliers, ^p* 6 sacrifiant leur honneur à leur sûreté , déserter leur cause et s'embarquer honteusement pour retourner dans leur patrie.
À chaque instant la ville , dépourvue de défense > croyait se voir en proie à la fureur des
ÎO niSTOXRE
a"d£« Bulgares. La mort du célèbre Dandolo * mit le Dtnuoio. co^jç à la douleur et à la terreur publiques. En
perdant ce héros presque centenaire , on crut voir
s'écrouler le rempart de l'empire.
R*gwe Déjà les glaives des barbares brillaient dans les frère "de*' environs de la capitale; les villages, embrasés par
Baudouin. , ■• • ... . , , ^
eux , répandaient au milieu de la nuit, dans Constantinople, une affreuse clarté; enfin le frère de l'empereur , Henri , traversant le Bosphore avec vingt mille Arméniens qu'il avait; rassemblés, susses succès pendit les alarmes* 11 prit la régence , rallia les
sur les Bul- » f . ■. • 1 v
gare». croises > ranima leur courage, sortit hardiment de ses murs, éloigna les Bulgares, et reprit sur eux plusieurs places.
Montferrat vint se joindre à lui ; tous deux assiégèrent Ândrinople et ne purent s'en rendre maîtres. Depuis ils livrèrent une nouvelle bataille aux Bulgares, et éprouvèrent encore un revers qui leur coûta un grand nombre de soldats et cent dix cavaliers.
Cependant Joannice , abusant insolemment de sa victoire , traitait en esclaves les Grecs nombreux qui combattaient pour lui : las d'un joug si pesant, ils le brisèrent et se soumirent au régent. Cette défection changea le sort de la guerre ; l'armée française renforcée reprit l'offensive* Joannice affaibli se vit contraint de rentrer dans ses frontières.
* An i2o5.
DU BAS-EMPIKE. 11
Le pape avait écrit au roi bulgare pour l'inviter à cesser de combattre les chrétiens et pour obtenir la liberté de Baudouin. Le roi barbare répondit au saint Père avec xm respect ironique. « Je n'ai fait> » disait- il, que repousser Une injuste agression. » Etie» même a décidé en ma faveur, c'est au saint » Siège que je dois l'épée <jue je porte^Vous m'avez » donné le glaive de saint Pierre , et c'est à cette » arme sacrée que je dois mes triomplies. »
Ce prince ne s'expliqua que d'une manière vague < B«i*rio sur le sort de l'empereur captif. Bientôt on apprit sa mort : elle fut affreuse. Ce monarque infortuné languissait au fond d'un cachot. La reine des v«ngeance Bulgares, qui en était éprise, vint la nuit le trouver dans sa prison, « Vous pouvez , lui dit-elle , » délivrer deux captifs; fuyons tous deux notre y> tyran , conduisez-moi en France , et récom- » pensez mon amour par le don de votre main. » Baudouin, preux chevalier, chrétien austère, repoussa dédaigneusement cette flamme adultère. La reine, née en Tartarie, avait conservé sur le trône ses mœurs sauvages. Passant avec violence de l'amour à la haine , elle court aux pieds de son époux , et accuse Baudouin d'avoir voulu la séduire. Joannice , furieux , appelle près de lui l'em- Mort pereur chargé de chaînes, refuse de l'écouter, Bédouin, l'accable d'injures, et lui fait couper les bras et les jambes. Après ce supplice horrible, le tronc
vivant de ce monarque infortuné fut porté dans une grande fosse ouverte , où il ne mourut qu'au bout de trois jours, déchiré par les oiseaux de proie, et son crâne, enchâssé dans de l'or, servit de coupe à Joannice dans ses festins *.
Baudouin était âgé de trente -cinq ans , et avait régné onze mois. Aucun prisonnier français ne survécut à son prince; le barbare Joannice les immola tous à son atroce vengeance.
♦An iao6.
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du bas-empire. i3
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