‹ Histoire universelleChapitre 1 sur 79 · M DCCC LXXX · texte numérisé non relu

M DCCC LXXX

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Nulle science mieux que Thistoire ne saurait satisfaire au besoin de connaître le vrai, le beau, le bien; les progrès de la civilisation rendent ce besoin de plus en plus impérieux. Nouveaux venus dans ce monde, anneaux temporaires de la chaîne par laquelle se perpétue l'espèce au milieu de la destruction des individus, comment nous diriger si nous en étions réduits à notre seule expérience? Supérieurs à la brute, de quelques degrés seulement, peut-être même plus malheureux qu'elle ; poussés par l'instinct du plaisir ou par l'aiguillon du besoin, nous ressemblerions à des enfants qui, nés au milieu de la nuit, croiraient en voyant apparaître le soleil qu'il vient d'être soudainement créé.

L'étude des hommes et celle des livres nous façonne à la vie et devance pour nous l'expérience, dont les précieuses leçons s'achètent si chèrement, l'une immédiate et réeUe, l'autre plus diverse et plus vaste, toutes deux insufûsantes si elles ne marchent ensemble. L'histoire, qui recueille dans les livres les études faites sur l'homme, allie heureusement les deux enseignements et constitue le meilleur passage de la théorie à l'application.

Mais si l'histoire se réduit à une vaste collection de faits d'où l'homme prétendrait déduire des règles pour des circonstances pareilles, l'enseignement qui en résulte est aussi incomplet qu'inutile , puisqu 'aucun fait ne se reproduit avec les mêmes accidents. Ëlle acquiert une bien autre importance lorsque l'on considère les faits comme la parole suocessive qui^ avec plus ou moins de clarté, révèle les décrets de la Providence ; lorsqu'on les rattache non à une idée d'utilité partielle, mais à une loi éternelle de charité et de justice, n ne faut pas que, dans une sombre contemplation, elle dévoile et envenime encore les plaies sociales, mais qu'elle fasse tourner au profit des enfants la moisson des douleurs

HI8T. ONIV. — T. 1. i

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subies par les pères et Texemple des grandes catastrophes. Alors elle nous élève au-dessus des intérêts éphémères, nous devenons tous membres d'une association universelle appelée à la conquête de la vertu, de la science, du bonheur; elle étend notre existence à tous les siècles, la patrie au monde entier; elle nous rend contemporains des grands hommes et nous fait sentir Tobligation d'accroître pour la postérité Théritage que nous avons reçu de nos ancêtres.

Quelle pure satisfaction réjouit Tintelligence qui contemple d'une telle hauteur la morale et l'humanité! Les préjugés que nous dicte l'esprit de parti dans l'appréciation de nos contemporains font place à des opinions plus justes et plus absolues ; le sentiment moral redouble d'énergie, et nous perdons l'habitude de confondre le bien avec l'utile, le beau avec ce qui est conforme à nos passions et à l'opinion vulgaire. En nous familiarisant avec les arrêts d'une rigoureuse justice, à une sympathie généreuse et délicate, nous apprenons à régler chacun de nos actes selon les lumières de la raison, à nous laisser guider par une philanthropie qui confond notre félicité propre avec celle de tous.

Ne produisit-elle d'autre bien que de mettre un frein au lâche égoïsme, cette gangrène de la société moderne, et d'encourager à des actes généreux, l'histoire serait déjà d'une immense utilité. Chaque fois que des passions contrariées ou de profonds chagrins nous amènent à ne voir dans l'homme que rindividu, quel dédain ne doit pas nous causer cette race humaine, ou folle ou perverse, orgueilleuse d'esprit, molle de volonté, qui s'égare dans un labyrinthe dont elle ne eonnait pas l'entrée, dont elle nè trouvera pas l'issue, et qui, poussée par la violence, circonvenue par la fraudé, se traîne aù milieu de chocs aveugles et d'amères déceptions, de douleurs ou d'espérances, durant le peu de jours où le malheur la dispute à la mort 1 Échange d'hostilités déguisées, de bien^ faits calculés, de caresses insidieuses, d'insultantes compassions ; lutte étourdissante et sans relâche d'intérêts frivoles, au milieu des serviles convoitises des uns et de la lâche insouciance de la plupart; vieillards moroses qui repoussent tout progrès, et jeunes imprudents qui le compromettent pour vouloir trop le hâter, voilà le spectacle offert à l'homme icibas. Ne doit-il pas croire le monde livré aux caprices du hasard ou jouet misérable d'une puissance envieuse et cruelle, se complaisant, à voir les plus magnanimes efforts succomber

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sonsTastuce ou sous la violence? Alors, inlimidé ou désespéré, il prend le parti de jouir de l'heure fugitive, et se dit : Cueillons les roses avant quelles se flétrissent. Jouissons aujour- (Tktu, nous mourrons demain.

Mais quand rhistoire, concitoyenne immortelle de toutes les nations, embrasse d'un regard Thumanité entière, le spectacle d'une durée incommensurable modifie la brièveté de notre existence. Ce courroux mélancolique qu'on éprouve à se sentir isolé est vaincu par la pensée consolante de la fraternité avec toute la famille humaine, dans un but de régénération complète de l'individu et de l'espèce. Alors^ à travers les volontés déréglées de l'homme, dans cette combinaison d'accidents que nous appelons hasard, nous reconnaissons une intelligence supérieure qui dirige les efi'orts individuels vers la conquête de la vérité et de la vertu, qui fait que la victime de la violence devient l'institutrice de ses persécuteurs, et que les fléaux de l'humanité en sont les bienfaiteurs.

Quand l'homme voit cette race de pygmées qui domine l'Océan, modifie les climats, arrache à la mer l'Égypte et la Hollande, pare de vignobles les forêts germaniques, il se persuade que la raison et la liberté ne sont pas esclaves de la terre où il naquit. Quand il dénombre la succession des siècles et celle des générations, il échange le sentiment de son impuissance, sentiment douloureux comme un remords, contre cette confiance en soi et en autrui, première condition de la dignité de l'homme. En appliquant la logique aux événements il trouve et rapproche les causes et les effets; rencontrant des exemples de chaque vertu et de chaque vice, il en déduit des règles de sagesse et de prudence, et il constate les limites assignées à l'humanité. S'il remonte le cours des âges antiques et pèse les siècles les plus vantés, il apprend' combien la dignité humaine commande de plus en plus le respect; et dès lors il cesse d'envier la liberté du sauvage ou celle d'Athènes. Satisfait du temps où il vit, il aperçoit les améliorations possibles^ et comme il est sûr qu'elles se réaliseront, il ne cherche point à les précipiter. Bien plus, par les avantages que nous devons aux efforts de nos ancêtres, il apprend quelle est la destinée de chaque nation et de chaque siècle , il puise dans le passé la fbrce nécessaire pour se lancer dans l'avenir avec autant de maturité et d'expérience que de persévérance énergique et réfléchie. S'il remarque ensuite que chaque âge se rit de l'âge qui Ta précédé ou s'apitoie sur

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lui; que chaque école ravale Técole contraire; que chaque système se prétend -seul en possession de la vérité; que les mêmes faits obtiennent ici des trophées et là des supplices, sans que tant d'égarements nuisent au triomphe du bien général, son âme se dispose à la tolérance. Tolérance, dis-je, et non indifférence; non le doute vacillant et inactif ; mais Texamen impartial de la lutte entre les principes de la liberté morale et de la servitude, entre la justice et le crime, entre les doctrines et les actions, Fintelligence et la force brutale : lutte d'où résultent des améliorations que n'ont pas même rêvées ceux qui agitent la cause de la société dans les écoles, dans les cabinets, à la tribune ou dans les camps.

Une fois que l'homme a reconnu dans la conscience universelle que le meilleur moyen de perfectionnement consiste dans la plus grande dose de liberté civile en harmonie avec Tordre et l'égalité, il trouve reproduite en lui-môme la série des sentiments qui durant de longs siècles se sont développés dans l'humanité entière ; il sent qu'un combat semblable à celui des pouvoirs politiques s'engage entre ses facultés personnelles, et que les individus, comme les nations, se perfectionnent avec une rapidité proportionnée à la courte durée de leur existence. Combien l'histoire lui est profitable pour obtenir l'harmonie do la raison avec l'imagination et l'intelligence, harmonie qui fait une grande part du bonheur I Par l'histoire est comblé le vide d'affections réelles, désolation de la vie; par elle aussi sont dirigés vers un noble but l'amour et l'admiration, qui deviennent la cause de tant de peines s'ils sont ignorés ou mal compris. Cette force incessante qui renverse des empires et des institutions en apparence éternels est pour l'homme une consolation lorsque, dans le cours de sa vie, une espérance est détruite par une espérance, un désir par un autre; lorsque les sentiments sont froissés, et lorsque les projets les plus magnifiques s'évanouissent comme les rêves d'une nuit : mieux inspiré alors, il fait trêve aux vaines lamentations, souvent aussi injustes que celles de l'insecte qui maudirait l'ondée sous laquelle reverdit la feuille dont il se nourrit; dans la douleur commune il renouvelle et fortifie le sentiment de la fraternité.

En étudiant l'histoire, le cœur du faible s'élève par la certitude que ses efforts, tout débiles qu'ils paraissent, aideront au triomphe universel ; la honte atteint celui qui se traîne bassement derrière la foule, ou l'écrivain dont l'esprit se con-

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8ume en d*inatiles labeurs, en futilités corruptrices, et qui, recherchant de misérables querelles et d'ignobles victoires, se fait le complice des forts et des pervers pour amener Tavilissement public. Les grands écoutent sa voix comme le triomphateur celle de Tesclave placé sur son char pour lui rappeler qu'il est mortel. Le lâche qui a trahi ses frères pourra bien étouffer par la violence les imprécations de ses contemporains; mais il lit son avenir dans les louanges que Piutarque dispense à la vertu et dans Tinfamie dont Tacite stigmatise le vice. Qu'un tyran élève des pyramides en témoignage éternel de son orgueil, l'histoire y gravera, plus durablement que sur le granit, ce qu'elles coûtèrent de larmes à un peuple opprimé; enfin, au juste enchaîné elle montrera les couronnes tardives, mais sûres, mais immortelles, qu'elle réserve à la vertu.

Dans une époque où l'on professe une foi aveugle pour les faits, auxquels on demande la solution de tous les problèmes, l'importance de l'histoire s'est accrue par les applications qui en ont été faites à toutes les sciences. La littérature s'y connaît elle-même dans son origine et dans ses progrès ; elle s'y habitue à ne rien dédaigner, à ne rien idolâtrer. La philosophie, pour trouver les propriétés absolues de l'être, recueille ses enseignements et réprouve les élucubrations solitaires qui divisent dans l'esprit ce qui est uni dans la nature ; car l'histoire, dans ce qui importe le plus, ne sépare jamais la raison de l'exemple ; elle ne renie pas les faits, comme certains théoriciens, et ne s'y attache pas exclusivement, comme les empiriques ; si elle accorde son attention aux intérêts, ce n'est point aux dépens de la justice, comme le font les épicuriens ; enfin, elle ne nie pas, avec les platoniciens, que l'aiguillon de la nécessité soit nécessaire aux progrès et aux découvertes. La politique (j'embrasse sous ce nom les sciences de la législation, de Tadministration, de la jurisprudence) apprend de l'histoire le caractère d'un peuple, ses mœurs, son degré de civilisation, pour évaluer plus justement les éléments sociaux, les placer au rang qui leur revient, les faire revivre dans la société comme ils fùrent produits dans l'histoire. L'économie politique, qui recherche les lois de la production, de la distribution et de la consommation de ce qui sert au bien-être matériel, ne peut déduire la théorie mathématique de la société, l'équilibre entre les besoins et les moyens de les satisfaire que des faits recueillis dans

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rhistoire ; car nous sommes en grande partie ce que nous firent nos aïeux, et la raison du présent existe dans un passé que ne sauraient changer une bataille, un décret, une révolution. Si Ton n'en tient pas compte, on ne pourra enfanter ' que des constitutions inapplicables, comme celle de Rousseau pour la Pologne, ou de Locke pour la Caroline.

Si le spectacle de l'humanité est déroulé devant nos yeux sur une toile dont la variété donne au style Tanimation et le coloris, et dont la grandeur lui imprime la majesté ; si Thistorien, se sentant Tinterprète des faits, raconte à ses contemporains, avec une dignité naïve et respectueuse, les gloires, les infortunes, les crimes, les vertus des ancêtres; si, à travers les obstacles de Tignorance, de la vanité, du fanatisme, de la tyrannie, il suit les progrès de la civilisation avec amour et avec la franchise de la raison, aussi éloignée du sarcasme de Timpie que de la crédulité du superstitieux ; s'il ose déplaire aux vivants et affronter les passions ou Tinsouciance contemporaine, sans jamais professer le mensonge utile, ni taire la vérité, qui fait de tièdes amis et des ennemis ardents, combien de sources de sublimes jouissances et d'instruction sociale ne fera-t-il pas jaillir ! combien la littérature qu'on accuse d'impuissance parce qu'elle est trop souvent frivole^ envieuse, babillarde, se fortifiera quand elle voudra secouer et réchauffer la pensée, affranchir et corriger la volonté I Si des convictions intimes et la sympathie pour la classe la plus nombreuse et la plus négligée communiquent à la pensée et à la parole cette puissance qui commande l'attention, on verra diminuer la malheureuse habitude de feuilleter les pages sans les méditer, de rechercher ce qui brille et plaît de préférence à ce qui est utile et bon; on sortira de cette apathie qui accepte sans examen, blâme ou loue de confiance, a horreur de toute fatigue et se blesse de tout ce qui est dit avec franchise et vérité.

Il est donc juste que la fonction de l'historien jouisse de la vénération et de la sainteté que la poésie avait obtenues en d'autres temps.

uéthodM M^îs sacerdoce des nations, dans cette sublime

hittoriquM. culture du bien, du beau, du vrai, comme en toute chose, le mode varie selon les temps et les opinions. Dans l'origine, l'histoire ne s'écrit pas, elle se fait; on attribue d'abord tout aux dieux, puis à un héros ; les mythes nous révèlent l'individualité d'un peuple, et sont l'histoire nationale telle que

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la génie la conçut, qu'elle s'accorde ou non avec les faits. Cette manière de procéder se reproduit au berceau des sociétés modernes ; ainsi Roland, dont Eginhard fait à peine mention, devient, grâce aux traditions populaires, un héros conforme à leurs inclinations et à leur état social ; ainsi l'aventure de Guillaume Tell est racontée sous des noms différents dans Saxo Grammaticus , ancien chroniqueur Scandinave ; ainsi les Abencerrages et les Zégris, thèmes perpétuels des romances espagnoles et dont Thistoire ne cite pas même les noms, nous montrent sous son véritable jour la lutte entre les Maures et les chrétiens. En étudiant ces altérations, un esprit sagace trouve la clef des mythes d'Hercule, de Thésée, de Brahma ; et qui veut suivre les changements qu'ont subis les histoires d'Alexandre et de Gharlemagne apprend à lire avec plus de fruit les expéditions de Ninus et de Sésostris, ou la lutte entre les patriciens et tes plébéiens, représentée par les sjrmboles historiques de Rome primitive.

Ces traditions sont conservées sous la Wme poétique et transmises de père en fils avec toutes les erreurs propres à l'enfance des peuples, sans connexion de causes et d'effets, sans prétendre à. un enseignement élevé. Écoutées avec l'atr tention que prête encore aujourd'hui l'Arabe du désert aux récits des vieillards, elles ont pour but d'exciter la curiosité par le merveilleux, de flatter la vanité des natioùs et des races en fomentant les- croyances vulgaires. C'est ainsi qu'à son début l'histoire se montre à nous chez tous les peuples; les milliers de siècles dont l'Inde et la Chine remplissent leurs chroniques, loin de prouver l'antiquité du genre humain, attestent, au contraire, combien il est jeune pour avoir pu, si récemment encore, se délecter à des amusements si puérils.

L'histoire du grand Hérodote est toute poétique ; il s'applique à composer une épopée d'un intérêt soutenu, aux parties bien proportionnées, aux ornements flatteurs, dont la Grèce est le héros, devant lequel s'abaisse tout le reste de l'humanité. Hérodote et ceux qui le suivirent immédiatement avaient peu de lecture, ne faisaient guère usage delà critique, citaient vaguement et avaient presque uniquement en vue leur cité et ses relations avec la confédération hellénique; mais ils recherchaient une érudition qui ne s'acquiert pas dans les livres, voyaient avec leurs propres yeux et transmettaient à leurs lecteurs l'impression qu'ils avaient reçue

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des lieux mêmes. Bien que semblables à ceux qui transcrivent les hiéroglyphes sans les comprendre, les interprétant à leur guise et quelquefois les mutilant, on est avide d'apprendre d'eux, comme il arrive pour les navigateurs du quinzième siècle, comment ont vu les choses ceux qui les virent les premiers.

HutoiN De même que les poèmes d'Homère déterminèrent la forme " des épopées subséquentes, ainsi les applaudissements donnés en Élide au père de l'histoire entraînèrent ses successeurs à l'imiter dans la composition, dans la forme et dans le style. De Thucydide à Ammien Marcellin, nous trouvons des annales, des vies, des commentaires de mérite divers, et parfois éminent, mais sans esprit de suite et d'ensemble; leur but n'est point de représenter tels qu'ils sont une nation, un siècle, un héros, les désastres et les conquêtes du genre humain et de la liberté. Aussi Aristote plaçait-il l'histoire audessous de la poésie, comme un art auquel suffisait un fait vrai ou faux pour déployer tout le luxe du style et de la rhétorique. Hérodote déclare écrire afin que la mémoire des grands et merveilleux exploits ne se perde pas ; Thucydide, parce qu'il croit la guerre du Péloponèse plus digne de souvenir que toutes les précédentes ; Tite Live laisse à l'écart les particularités qu'il désespère de retracer avec un certain appareil, et s'arrête volontiers à l'endroit favorable pour une description, pour une harangue; Justin loue Trogue Pompée de ce qu'il procura aux Latins la facilité de lire dans leur langue les hauts faits des Grecs. On trouve, il est vrai, dans Polybe, homme de jugement et d'expérience, moins préoccupé de la forme littéraire que du désirj d'instruire, des observations sages et sagaces; à son exemple, Salluste encore essaya de remonter des effets aux causes, et Gicéron appela l'histoire Vinstitutrice de la vie; enfin, Gaton, Varron, Denys d'Halicarnasse s'appliquèrent à recueillir les origines et à déchiffrer les antiquités, mais sans sortir pour cela du sillon tracé; imbus des principes égoïstes des sociétés d'alors, ils s'arrêtèrent à l'étude des faits partiels, et ne subordonnèrent pas la forme à la pensée. Je ne parlerai pas de Suétone, quêteur impitoyable d'anecdotes ; mais Plutarque même, éclectique de style, d'érudition, de morale, Plutarque, qui dans sa naïveté même se montre le fruit d'une société décrépite, nous fait-il connaître entièrement Solon, Aratus et Pompée? Tacite, dont l'indignation aiguillonna le génie pour creuser

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les actions et sonder leurs causes, fait voir à nu les personnages et les faits; mais en vain Tinterrogerez-vous sur les lois, les mœurs, les arts, la religion, sur ce qui constitue le caractère d*un peuple. Ses renseignements, exacts, mais égrenés et incomplets, ne vous feront pas comprendre l'esprit du gouvernement impérial ; les yeux sur Rome, il ignore les mœurs de l'Asie et jusqu'à sa géographie ; il regrette la république sans s'apercevoir qu'elle a péri irréparablement sous ses propres coups. En somme, l'art était Tidole perpétuelle des anciens écrivains. Des discours aussi beaux que peu vraisemblables devaient varier le récit et suppléer pour rhistorien la tribune devenue muette. De là résulté que le côté pittoresque de l'histoire, la reproduction exacte des usages, les particularités les plus précises et les plus intéressantes, était abandonné à l'érudition. Tite Live ne fait pas même mention des traités de commerce entre Rome et Garthage, et Tacite n'aurait jamais inséré dans son récit historique la peinture des mœurs des Germains.

ESn s'occupant ainsi d'offrir un appât plutôt que des leçons sévères, l'historien ne songe pas au perfectionnement de l'espèce par les soufiTrances de l'individu; il étouffe dans le sentiment de la patrie la bienveillance universelle, et maudit chez le barbare ce qu'il applaudit chez le Grec et le Romain. Puis le lecteur qui se contente de fleurs de rhétorique et d'ornements artificiels s'habitue à considérer plus le brillant que le vrai, à séparer l'idée du beau de celle du bien, à préférer la force désordonnée qui déborde à la force régulière qui persiste; ainsi se fomente cette sympathie pour les événements heureux, dangereux penchant de la nature humaine.

Au déclin de la puissance romaine, on ne voit que des compilateurs et des abréviateurs ; la postérité laissa périr Tacite et Tite live, tandis qu'elle conservait Plorus etEutrope; puis, une fois que l'empire a succombé par les vices du dddans et les invasions du dehors, l'histoire, en un silence morne comme celui qui succède dans la nature au fracas de la foudre, ne trouve plus de voix pour raconter l'événement le plus notable de l'antiquité.

Et cependant, tandis que les Byzantins du Bas-Empire s'obstinaient à modeler sur des formes antiques des sentiments et des faits d'une nature nouvelle ; tandis qu'à force d'art ils ne parvenaient qu'à se rendre inutiles et fatigants, en Occident l'histoire, de même que tout autre genre d'études,

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se réfugiait dans les cloîtres. C'était, il est vrai, une position favorable pour observer les faits d'un point de vue élevé et sûr ; mais alors Tignorance universelle éloignait tout espoir de rencontrer une intelligence capable d'embrasser dans son ensemble un mouvement si varié, et de distinguer les détails accidentels de ce qui méritait d'être transmis à la postérité. La plupart, écrivant pour leur monastère et pour leurs frères en religion, se bornent à des événements partiels,'et, avec une inculte bonne foi, racontent ce qu'ils voient; mais ils voient mal. Quant à l'état général de la nation, {aux mœurs, aux usages, c'étaient choses si naturelles à leurs yeux qu'ils ne les croyaient pas le moins du monde dignes d'être mentionnées.

Yoilà pourquoi l'époque oti le genre humain marcha d'un pas plus hardi resta privée d'historiens ; chez les meilleurs d'entre eux, le rétablissement de l'empire d'Occident, les croisades, la formation des communes'sont loin d'avoir l'importance q-u'ils méritaient ; aussi, lorsque nous demandons aux chroniqueurs de nous aider à résoudre le problème compliqué de notre situation actuelle, nous abandonnent-ils dans une obscurité complète. Les persécutions, les hérésies, les barbares n'avaient pas laissé le temps au christianisme de renouveler les études, comme il avait renouvelé l'esprit de la société ; aussi conservèrent-ils la forme païenne, la philosophie d'Aristote et l'adoration des classiques. Lorsque ces grossiers écrivains abandonnent parfois le ton de la chronique, c'est pour revenir au faire antique, à la dignité factice, aux harangues fleuries, aux descriptions de batailles, aux jugements modelés sur les souvenirs de Rome et d'Athènes.

Si néanmoins l'enfance des. idiomes nouveaux et la décadence des anciens, une morale pleine de préjugés, une politique étroite sont pour eux autant d'entraves, combien les rend précieux cette fidélité naïve et comme transparente avec laquelle Us exposent leurs propres opinions et celles de leur temps ! C'est donc plus le narrateur que les narrations qu'il faut étudier en eux. On remarque chez les plus vieux l'effroi de l'orage qui se prépare, un regret farouche du passé ; puis^ après le dixième siècle, la lueur d'espoir avec laquelle ils saluent une ère nouvelle ; enfin, la crédulité impassible de ceux qui racontent les croisades, « par le besoin de recorder aux hommes combien pâtirent les guerriers dans leur glorieuse conquête ». On trouvera dans Villehardouin, dans Joinville, Froissart, Holingshed, Matthieu Pâris, chez les

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auteurs espagnols, le seotiment vrai des guerres saintes et de la chevalerie, comme aussi dans Dino Gompagni, dans Jamsilla ,dans les Yillani, la condition réelle des communes italiennes. Parfois la grandeur des événements les entraine presque par instinct jusqu'au sul)lime, et leur fait lancer des éclairs qui aident les esprits d'élite à retrouver, par de justes inductions, de précieuses vérités. Il y a plus, le sentiment religieux, chez eux prédominant, en élève quelques-uns audessus des intérêts d*un jour et d'un pays, et leur fournit une mesure plus généreuse pour reconnaître ce qui est juste et pour évaluer les angoisses des victimes. Aussi sous leur simple ignorance sent-on une bien autre vigueur que dans les exercices scolastiques et décrépits des Byzantins ou dans les chroniques orientales ; car dans celle-ci l'homme se montre frivole on n'apparaît qu'à demi, et jamais ne brille une pensée qui révèle le fond du cœur humain, ni les malaises sociaux, ni les grandes raisons du bien et du mal.

Ces premiers pas dans la carrière donnaient à espérer que le «ecours d'études meilleures ferait éclore une forme d'histoire originale ; mais la prise de Gonstantinople inonda l'Italie et l'Europe de rhéteurs , qu'on s'obstine encore à nous pr6ner comme les régénérateurs des lettres dans le pays qui avait déjà produit Dante, Pétrarque et Boccace, tandis que ces étrangers ne firent réellement que refouler l'esprit humain sur les traces des anciens, entraver les hardiesses du génie et réduire toute science à l'imitation.

Alors, comme la poésie et les beaux-arts, qui déjà avaient enfanté la Divine Comédie et les cathédrales, renoncèrent à la naïveté, aux idées, aux formes nationales et chrétiennes pour se refaire grecs et latins, de même l'histoire se remit à la suite des anciens. Observez les premiers historiens, tant nationaux qu'étrangers : vous les verrez dans la forme entachés d'imitation, tandis qu'au fond ils pèchent par le défaut de critique dans l'appréciation des sources, et par leur admiration exclusive pour les faits éclatants, sans se douter même de la partie intime, la seule véritablement instructive. Les vicissitudes du gouvernement et du pouvoir, qui ne s'altèrent pas seulement par les changements extérieurs ; les coutumes et les opinions au milieu desquelles les personnages ont manifesté leurs intentions ; la justice ou l'iniquité des entreprises, déduite non des conventions humaines, mais des principes étemels; les désirs, les craintes, les griefs de cette

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foule qui ne prit nulle part aux événements publics et qui en subit les effets ; les éléments, en un mot, d*où peut sortir un sage et majestueux jugement sur les faits, disparaissent sous la plume des écrivains de Técole classique.

Machiavel, qui le premier appliqua son esprit à trouver des causes lointaines aux événements, créa une œuvre sans modèle, dans laquelle un style d*une nudité énergique, comme celle des athlètes, lui servit à graver sa pensée avec autant de facilité que de profondeur, Machiavel lui-môme au fond est tout classique. Plein d'enthousiasme pour le triomphe, d'admiration pour toutes les hardiesses, Rome lui paraît grande comme à Polybe, parce qu'elle subjugua tant de peuples et leur ravit, par force ou par ruse, richesses, lois, liberté, indépendance ; tel était l'exemple qu'il proposait aux tyranneaux d'Italie : exterminer par le glaive ou envelopper d'un réseau d'artifices tout ce qui résistait, et immoler des hécatombes humaines à l'idole d'une grandeur uniquement fondée sur la force. Voilà quelle est l'homicide conception politique du secrétaire florentin, conception si éloignée des idées modernes que les érudits discutent entre eux s'il parlait ironiquement ou de bonne foi ; mais déjà le bon sens populaire a prononcé en donnant le nom de son auteur à cette malheureuse politique qui, dès qu'elle se propose une fin, n'hésite pas dans le choix des moyens entre la justice et l'iniquité, entre l'astuce et la violence : politique dont on attribue l'invention à cette Italie qui en fut la victime.

Machiavel cependant tient déjà du moderne ; il introduit la discussion dans l'histoire, et tend à réduire la série des faits à une théorie philosophique. Il est suivi dans cette voie par le subtil Gomines et par Guicciardini ; ce dernier, plus servile imitateur des anciens , prolixe dans ses harangues, inanimé dans ses descriptions, d'une indifférence immorale dans ses jugements, brille au premier rang parmi ceux qui font de l'histoire un exercice d'éloquence et s'étudient à mettre en relief un personnage ou un événement, en rejetant dans l'ombre la foule qui n'a pas de nom.

Un jugement aussi sévère nous estinspiré parla conviction qu'une telle manière d'envisager l'histoire ne satisfait plus aux besoins de notre époque. Il faudrait avoir trois siècles durant tenu les yeux fermés sur la marche de l'humanité pour n'avoir pas vu d'autres idées grandir à côté de celle de la force. On laisse désormais aux Chinois les récits dans les-

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qaels tout ce que fait la nation est attribué au roi seul ; on ne croit plus maintenant aux changements imposés par un législateur, aux institutions créées par un décret, aux révolutions produites par une conjuration. Il faut qu*il soit tenu compte de Thumble bonheur du plus grand nombre, auquel une loi importune, un tribut corrupteur nuisent plus qu'une atrocité instantanée ; on n'hésite pas à croire que celui qui adapte la boussole aux voyages sur mer, ou applique au mouvement un agent nouveau, ou importe le chameau dans l'Afrique méridionale, est plus digne de mention que celui qui emploie la force brutale et se révèle sous les noms d'Attila, de Gengis-Khan ou de Tamerlan, ou se déguise sous ceux, plus classiques, de Sésostris, de Gambyse et de Napoléon.

Inutile encore de chercher dans les chroniques et dans les annales l'accord du vrai, du bien et du beau. Les travaux si Annaie*, mérecommandables des religieux de Saint-Maur, des Bollandistes, des Du Gange, des Baluze, des Montfaucon, des Ganciani, des Leibniz , des Muratori et ceux que nos contemporains poursuivent avec une noble patience sont les éléments de matériaux qui appellent l'étincelle vivificatrice. Je crois pouvoir ranger dans la même classe les histoires en tableaux synoptiques, invention de notre époque : celles, par exemple, de Lesage et de Longchamps, œuvre laborieuse pour qui l'entreprend, utile à consulter, aidant l'attention par le secours des sens, mais où l'aridité de l'exposition, l'indifférence entre le certain, le probable et le faux, Texclusion de tout lien, excepté celui du temps, élément si accidentel, ne sauraient se représenter à nous que comme une trame composée de fils calculés seulement quant à la longueur et attendant le tissage pour offrir un dessin et servir à un usage quelconque. Les manuels même, parmi lesquels, à môn avis, celui de Heeren occupe le premier rang, valent tout juste le travail de l'auteur qui rassemble une suite de propositions géométriques : travail utile sans doute, mais qui, ne donnant pas les démonstrations, est sans profit pour la science réelle.

Le rôle des chroniques est rempli^aujourd'hui par les jour^ naux qui d'ailleurs sont aussi infidèles sous la tyrannie des rois que sous celle de la liberté et des factions. Nos neveux auront à dépenser plus de fatigues pour démêler la vérité dans leurs révélations que nous avec les chroniqueurs du moyen âge ; ces écrivains, grossiers, mais non pas vendus, trompés, non trompeurs, jugent mal les faits, mais ne renient

INTHODUGTION.

pas leur sentiment intime et ne font pas étalage de couardise.

Les meilleures chroniques des temps modernes sont les mémoires. La Retraite des dix mille, les Commentaires^ si originaux, de César, les Anecdotes de Procope ne permettent pas de dire que les anciens ne les connussent pas ; mais ils ont acquis chez les modernes une tout autre importance, surtout chez les Français qui semblent là sur leur terrain. Qu'ils vous fassent avec le sire de Joinville observer dans les croisades un mélange de rudesse septentrionale, de sentiments évangéliques, de légèreté française, de chevaliers allant conquérir des couronnes, qu'ils ne porteront pas; qu'avec le Loyal Se7*viteur, ils vous racontent les prouesses de Bayard sans peur et sans reproches ; qu'avec Froissart, ils ne s'occupent que de tournois ou de passes d'armes ; qu'avec le cardinal de Richelieu, enfin, ils discutent la raison politique des événements, tout y est dramatique : les erreurs, les vanteries, les mensonges môme y abondent, mais sans anachronisme de mœurs et de caractères ; tout, jusqu'à la langue et au style, aide à retracer l'époque mieux que les histoires proprement dites. Benvenuto Gellini et les vies des artistes et des littérateurs nous ont conservé par lambeaux la véritable histoire d'Italie ; c'est là que la postérité apprend à connaître le peuple dont ils sont sortis. Les mémoires d'Underwood, de Thurloe et de Pepys sont le supplément nécessaire des histoires de Gromwell et de Charles IL On sent le dévergondage de la Fronde dans le spirituel caquetage du cardinal de Retz. Henri lY se montre à nu dans ceux de sa femme, de la princesse de Condé et dans les Économies royales de Sully. Si Voltaire n'a pu faire du Siècle de Louis XIV qu'un livre de parti, madame de Motteville et la duchesse de Montpensier vous initient aux secrets de la cour et des cabinets. Saint- Simon nous montre avec causticité l'ensemble et les détails, les pompes et les misères du grand siècle. Le babillard Dangeau, mesdames de Maintenon et de Sévigné réduisent à ses proportions naturelles ce Louis que ses contemporains trouvèrent supérieur à tous, jusque dans sa stature, tant il connaissait à fond son métier de roi. La révolution française, la cour et les camps de Napoléon seront à leur tour bien mieux révélés par ces confidences partielles (1) que par les histo^

(1) Comme par les Mémoires de Bbûonot, de Miot db Mbuto, de W^^jiV.BÂuvsAT^ de Mbttbrnigh, etc»

iNTRODtJi^N.

riens qui se hasarderaient sérieusement à fouler un terrain encore brûlant; car c'est dans les mémoires qu'apparaissent et le peuple, et les joies, et les douleurs de la classe la plus négligée ; que s'épanchent les secrets de Tâme et de Tintelligence ; que Ton sent, enfin, cette vie active qui dans la plupart des historiens ressemble aux secousses du galvanisme.

On doit refuser la foi historique aux extraits, récits décousus, unis par un lien quelconque, comme VHislowe vafnée, les livres de Yalère Maxime, de Solin, de Constantin Porphyregénète. Au lieu de se borner à la précision historique, l'auteur cherche à tirer des événements quelques maximes ; aussi on ne peut l'aborder qu'avec précaution. Il faut user de la même réserve à l'égard des écrivains qui mettent les faits ou les exemples de l'histoire au service de leurs théories ; tels sont Machiavel et Montesquieu. Les polygraphies et les recueils d'anecdotes ne valent pas davantage.

Au contraire, beaucoup de livres qui n'oilt aucune prétention historique abondent en éléments historiques; Gicéron, Aristote, Montaigne nous transmettent grand nombre de faits ignorés des autres.

Dans le dix-huitième siècle l'histoire prit une autre direc- Bittoir* tion, sous la plume de ceux qui, s'arrogeant le nom de pAîfosopkes^ proclamaient l'émancipation du genre humain. L'école philosophique ne pouvait toutefois se dire nouvelle, puisque déjà Machiavel avait élevé l'histoire des impressions individuelles ou des faits épars 'à la hauteur de l'action générale ; des hommes aux forces politiques, à l'harmonie des éléments sociaux; enfin, du récit à une théorie sociale. Ensuite Paolo Sarpi exploita les faits pour attaquer la Rome papale en faveur de Venise et de l'autorité laïque, tentative qui ne rehaossii point l'histoire, mais qui agrandit le pamphlet ; car son récit ressemble à ces dossiers présentés par les avocats à Ta^pui de leurs assertions.

Mais quand l'histoire fut conviée à se liguer avec les autres sciences pour anatbématiser tout ce qui jusqu'alors avait été révéré, elle substitua aux faits, étemel langage de Keu, les opinions, langage éphémère des hommes. Sublime con« ception, sans doute, que celle de réunir arts, sciences, mo<» raie, littérature,' pour exprimer la môme idée sociale, pour ré^ Téler ainsi l'unité des lois du monde et tout coordonner pour le bien-être présent; mais, les intentions des encyclopédistes fassent-elles loyales, l'état de la société d'alors les éloignait

INTRODUCTIOII.

du but. Deux siècles se heurtaient Tun contre l'autre; la noblesse, le clergé, la monarchie, le peuple, au lieu de s^équilibrer Tun par Tautre, s'embarrassaient réciproquement et se faisaient une sourde violence, présage certain, pour les esprits d'élite, d'un imminent conflit. Mécontents donc de la société présente, ils en maudissaient les éléments, sans songer qu'ils avaient marché de conserve avant de se déclarer ennemis, et les considéraient depuis l'origine non comme des forces morales , mais comme des rivaux importuns. De là cette haine fanatique contre les coutumes et les institutions antérieures, haine qui se manifestait tantôt dans un bon mot, tantôt dans les énormes volumes de V Encyclopédie. La censure empêchait-elle de combattre à visage découvert les nobles, les prêtres, les trônes encore debout, on s'en prenait aux seigneurs féodaux dans leurs niches de pierre et aux pontifes sanctifiés ; les croisades n'étaient plus que du fanatisme; saint Louis, un homme de bien, jouet de ses illusions; Charlemagne, un clerc armé; Grégoire VII et Innocent III, deux intrigants mêlant le royaume du ciel à ceux de la terre ; et l'on applaudissait le triple sacrilège, religieux, moral et patriotique, contre la Pucelle, libératrice de la^France.

Ce qui venait encore en aide aux philosophes dans leur guerre de plaisanteries et de sarcasmes, c'était la vogue d'alors pour l'idéologie, au moyen de laquelle on enlevait les questions de fait au domaine de la réalité à force d'abstractions, de combinaisons et d'alternatives, jeu bizarre auquel on donnait le nom d'analyse. Voulait-on battre en brèche la noblesse d'alors, frivole, amaigrie, viciée jusqu'aux os, on ne s'enquérait pas de quelle manière, en se posant jadis entre les monarques et le peuple, elle avait contribué aux franchises et à la civilisation du plus grand nombre; mais on disait : c( Les hommes naissent égaux; toute inégalité dans la société est donc injuste. » On disait de même : «La religion doit être un rapport entre Dieu et l'homme; donc c'est chose libre et individuelle; donc point de culte, point de sacerdoce; arrière tout le cortège de l'imposture I » C'est ainsi que le clergé devenait une phalange de fanatiques, hostile à toute instruction; la noblesse «une bande d'assassins, le faucon au poing, intitulés comtes, marquis et barons ». Les formules abstraites de rébellion, de droit héréditaire, de conspirations réprimées, de légitimité, de coups d'État étaient substituées aux faits précis ; les mots de roi, de liberté, d'esclaves devaient

UfTRODUGTION.

exprimer la même chose à Londres et à Persépolis, pour les contemporains dePériclès et pour ceux de Washington. Dans les invasions des Lombards, des Saxons, des Normands, il n'y avait rien à voir de plus qu'un changement de dynastie, qu'une révolte dans la ligue lombarde, que des concessions royales dans la grande charte et dans l'affranchissement des communes. C'est ainsi qu'à grand renfort d'abstraction on privait l'histoire des secours que doivent lui prêter l'examen et l'expérience ; qu'on la rendait ignorante du passé, abusée sur le présent, stérile pour l'avenir. Entraîné par une disposition plus nuisible, je veux dire l'arrogante incrédulité, qui repousse les faits sans daigner les approfondir, on finit par ne voir dans ces mêmes faits qu'une des sources les plus ordinaires de la conversation (1).

On conçoit que les passions, tant qu'elles sont en jeu et menacées dans leur action, peuvent nuire à l'impartialité ; mais quant aux événements depuis longtemps consommés, il semblerait qu'il ne s'agit que de rechercher et d'exposer loyalement la vérité. Loin de là; l'esprit de système et le préjugé faisaient descendre l'historien du poste élevé d'où il distribue l'infamie et la gloire, pour le mêler à de petites escarmouches et lui suggérer des sophismes encore plus subtils que ceux dont auraient pu s'étayer les intérêts engagés dans la lutte. Pour recueillir ce qu'on appelait l'esprit des faits, on dénaturait les intentions en créant des rapports arbitraires entre un premier fait et le caractère de ceux qui lui succédaient. L'historien, poète dans l'antiquité, devint un avocat qui avait raison en proportion de ce qu'il savait mieux parler ou se taire; car on ne récusait pas les faits, mais on les rapportait à sa guise. En effet, exagérez certaines particularités, et supprimez-en d'autres par des subterfuges habiles ; faites briller ici la lumière, tandis que là vous renforcez l'ombre ; admettez comme incontestables certaines traditions qui vont à votre gré, en même temps que vous déchaînez la critique contre celles qui vous gênent; déguisez le vide des faits sous

(1) « Les hommes sensés doivent regarder Thistoire comme un tissu de fables, dont la morale est appropriée au cœur humain. » (Rousseau.) Les amis de d*Alembert regardaient la connaissance des faits <c comme étant seulement d'une nécessité convenue, comme une des sources les plus ordinaires de la conversation; en un mot, comme une de ces inutilités nécessaires qui servent à remplir les vides immenses et fréquents de la société. » (D'Albmbbrt, Réflexions sur l'histoire.)

HisT. umv. — T. I. • 2

INTRODUCTION

Tappareil des systèmes; tournez une vertu en ridicule, et couvrez un crime de la sauvegarde d'un bon mot, il vous sera facile de représenter Julien TApostat comme un héros, et Grégoire VII comme un furieux; d'élever au ciel Dioclétien, qui renonce à Fempire du monde, et, pour le môme acte, d'accuser de lâcheté le pape Célestin.

Le moyen âge s'appelait barbarie; pouvait-on dès lors attendre de lui autre chose qu'horreurs et décadence? La réalité et la poésie des origines européennes échappaient donc aux yeux, pour ne plus laisser voir qu'un déplorable dépérissement de toute civilisation, que ténèbres palpables, s'éclaircissant à peine après le quinzième siècle, puis enfin dissipées par les temps qu'ils appelaient des siècks d'or (1). HutoiM Par une de ces réactions ordinaires, tout à côté de l'école philosophique s'élevaient Rollin, Crevier, Barthélémy et d'autres savants, idolâtres de l'antiquité au point de n'en pas apercevoir les taches. Pour eux, peu importe qu'un fait soit vrai ou même probable ; il suffit qu'il soit rapporté dans la langue d'Homère ou de Virgile, et les citations au bas des pages dispensent de tout raisonnement. Us ne choisissent pas même entre les autorités, et sur le compte d'Alcibiade ils accorderont une égale croyance à Plutarque et à Thucydide ; Xénophon fera foi sur Socrate, de pair avec un socialiste du Bas- Empire. De là un mélange informe de temps et de couleurs; les erreurs môme d'astronomie, de métaphysique, de géographie doivent être tenues pour sacrées dès qu'elles sont antiques. Bien plus, pour être justifiés, il suffit que le vol, l'assassinat, la trahison aient été commis par Thémistocle ou Pompée. Quoique la voix de Vico se fût fait entendre depuis un siècle, il fallut que Beaufort vînt démontrer que les classiques pouvaient se tromper et tromper.

Mais les extravagances poussées au comble profitent à la vérité, qui germe sur le tronc même de l'erreur. Les discussions de cette science de doute et de négation éveillèrent le goût des études fortes. Les esprits loyaux ne s'y furent pas plutôt plongés que là oîi ils croyaient trouver préjugés, tyrannie, abrutissement, ils découvrirent Thumanité en progrès, le culte rationnel, les droits protégés; le moyen âge excita l'étonnement par sa littérature robuste et naïve, non moins originale que ses beaux-arts. On s'aperçut que notre société

(!) Voir notre Discours sur le moyen âge, en tête du lirre VIII.

INTRODUCTION

ne dérive pas directement de celle des Grecs et des Romains, mais qu'il faut rechercher ses éléments dans cette époque justement appelée moyenne, parce qu'elle signale le crépuscule entre le couchant d'une civilisation fondée sur la conquête, sur l'esclavage, sur l'égoïsme et l'aurore d'une civilisation nouvelle, basée sur l'individualité, sur le christianisme (1).

Une pensée systématique traça une voie plus sûre à ce puioMphie qu'on appelle la philosophie de Vhisioire. En méditant sur chaque pas fait par l'humanité, notre esprit croit y apercevoir l'unité et l'accord ; il pense pouvoir donner l'explication des faits par les idées qu'ils représentent, et découvrir le sphinx immobile au milieu des sables mouvants du désert. Rapprochant alors du passé les choses présentes comme les effets de la cause, comme la fin des moyens^ il transporte dans l'ordre étemel les lois qui gouvernent le monde moral. De là prend naissance la philosophie de l'histoire, science ignorée des anciens, parce qu'ils avaient trop peu de ruines sous les yeux pour apprécier le progrès et la décadence d'un peuple ou d'une institution ; et de même que le premier observateur de l'homme ne pouvait acquérir de notions précises sur la vie et sur la mort, il ne leur était pas donné de connaître si tous les empires avaient leur enfance, leur jeunesse, leur vieillesse et leur décrépitude. L'astronome peut-il calculer les éléments d'une comète à sa première apparition? Ajoutons que, confiants dans le présent, et chacun se faisant centre et circonférence, ils ne recherchaient rien au delà de la loi nationale et contemporaine. C'est l'égoïsme, en effet, qui peint avec Hérodote, médite avec Thucydide , raconte avec Jules César, compile avec Diodore ; l'histoire expose les événements développés dans une politique plus ou moins étroite, dans l'intérêt d'une ville, d'un empire, d'une ambition, sans jamais s'occuper de l'humanité ; elle considère Grecs et Romains comme des peuples privilégiés, et les autres comme des barbares ou des esclaves.

Le christianisme releva l'histoire et la rendit universelle du moment oii, proclamant l'unité de Dieu, il proclama l'unité du genre humain; en nous apprenant à invoquer notre Père, il nous enseigna à nous regarder tous cotnme des frères. Alors seulement put naître l'idée d'un accord entre tous

(1) Le principal mérite dans cette recherche consciencieuse appartient aux AUemands, déjà poussés dans cette Yoie par Leibniz, le premier aussi qui s^ayisa d*étadier l'histoire dans les langues.

INTRODUCTION

le temps et toutes les nations, ainsi que Tobservation philosophique et religieuse des progrès perpétuels et indéfinis de l'humanité vers le grand œuvre de la régénération et le règne de Dieu. Saint Augustin, Ëusèbe, Sulpice Sévère et quelques autres au déclin de l'empire romain envisagèrent l'histoire sous ce point de vue. Le moyen âge laissa leur voix se perdre dans l'oubli, jusqu'à ce que Bossue t s'inspirât d'elle dans son sublime Discours, qui réunit l'observation des modernes à l'exposition des anciens, et dans lequel une érudition vigoureuse se pare d'un style inimitable.

Contemplant le monde des hauteurs du Sinaï , tandis qu'il jette aux puissants des vérités dures et inaccoutumées, puisées au livre infaillible, et qu'il proclame la vanité de toutes les choses humaines , il regarde le convoi funèbre des peuples et des rois qui passent de la vie à la mort, dirigés par le doigt du Seigneur comme si les nations n'étaient destinées qu'à faire cortège au Messie , attendu ou donné.

Si l'idée de placer tous les peuples sous la conduite de Dieu est due à Bossuet, Yico soumet tous les événements aux lois de la pensée humaine , les institutions , les révolutions, les faits deviennent chez lui l'expression matérielle d'une idée innée dans notre intelligence, d'une loi sage qui se manifeste au milieu des erreurs et des iniquités. Partant d'une théorie métaphysique sur la justice, dont il trouve les principes dans la nature spirituelle de l'homme, et dont il suit les applications dans le droit historique , il croit que les faits se développent dans des rapports plus ou moins directs avec une loi à laquelle est subordonné le monde des nations. Après avoir éclairé l'histoire de la législation romaine, en généralisant l'hypothèse, dans la Science nouvelle, il indique comment les hommes s'élèvent de l'état de nature à l'association civile, et comment les aristocraties se plient aux gouvernements humains pour retomber ensuite dans la brutalité originaire; car les âges d'idolâtrie, de barbarie, de législation , ou autrement les temps mythiques , héroïques et historiques , tracent un cercle fatal que les nations parcourent inévitablement. Lui aussi , il enlève la liberté ; mais il laisse subsister la raison, parce qu'il suppose que les lois sont le principe unique des phénomènes sociaux ; ainsi , au lieu d'une série de générations qui vécurent, sentirent, luttèrent, aimèrent, on ne voit qu'une série d'idées irrévocablement enchaînées ; puis , comme les puissants ont dominé

INTBODUCTIOW.

la foule, il les renverse et nie leur existence. Yico devança son siècle ; grâce à une admirable force d'intuition , il interrogea sur les temps primitifs les fables et les 'traditions poétiques, les récits détachés, les traces conservées par le langage ; mais, en recherchant les principes du monde des nations dctns la nature de notre esprit et dans la force de notre intelligence, il subordonne Férudition à la méditation; ne sachant pas se plier aux difficultés , il force l'histoire à parler selon son système , et restreint les faits aux proportions de son caractère poétique et de son idéal romain. Les nations, par conséquent , n'ont rien à apprendre ou à déduire de celles qui les ont précédées, puisque, arrivées à la troisième période, elles doivent fatalement retourner à Té tat de nature. Tous les efforts donc qui poussent le monde vers le mieux ne pourront , hélas ! aboutir qu'au pire et à la destruction ; de sorte que l'humanité serait contrainte de recommencer toujours cette tâche fatale et misérable. Il ne suppose pas même , comme Machiavel , que le génie de l'homme puisse , en ramenant les institutions h leur origine, empêcher cet étemel trajet de la vie à la mort. Bien plus , après que Giordano Bruno eut, en 1584, soutenu la pluralité des mondes, et que Galilée, Descartes, Newton, Huygens eurent révélé l'ordre des cieux , Vico qualifie d'absurde l'existence de plusieurs mondes, et soutient que quand ils existeraient ils devraient subir la même loi providentielle que le nôtre.

Yico a négligé tout le monde oriental ; en outre , on ne saurait lui pardonner d'avoir laissé sans explication dans le nôtre des événements capitaux, la destruction de l'idolâtrie, de l'esclavage, des castes, la prééminence donnée aux droits de l'homme sur ceux du citoyen. Vint ensuite la société américaine, avec une civilisation sans dieux, ni héros, ni feudataires, se constituant à force d'industrie et de concurrence. Cette société donna un démenti à Vico, pour qui tout progrès se réduisait à une résurrection de la Grèce et de Rome ; puis , elle accrut la confiance que l'homme n'est pas destiné à traverser les superstitions et les atrocités pour arriver à l'intelligence et à la justice. Vico , si supérieur à son siècle, dont il ne fut ni compris ni même écouté, se releva dans le nôtre , mais alors que le progrès eut franchi le cercle qu'il lui avait tracé ; en sorte qu'il ne lui reste plus rien à prédire. Son œuvre , cependant, reste parmi le petit nombre de livres originaux qui émeuvent jusqu'au fond de l'âme et

INTRODUCTION

donnent l'impulsion à la pensée. Toutes les théories modernes s'y rattachent; car, avant Beaufort, il relégua au rang des mythes Thistoire des premiers temps de Rome, avant Wolf , il se douta que V Iliade était l'ouvrage d'un peuple et la dernière expression érudite après des siècles de poésie inspirée; avant Creuzer et Gœrres, il découvrit des idées et des symboles dans les images des dieux et des héros , et appela l'attention sur le caractère austère et religieux du berceau des nations; avant que Niebuhr y parvint par l'érudition , il trouva par l'inspiration du génie le véritable mot de la lutte entre les patriciens et les plébéiens, celui des familles et des curies (gentes et curtœ) : avant Gans et Montesquieu , il démontra l'intime relation du droit avec les mœurs , et comment les gouvernements se plient à la nature des gouvernés.

Mais si Montesquieu, génie emprisonné dans son siècle, avait connu la Science nouvelle, déjà publiée lorsqu'il parcourait l'Italie, peutrêtre aurait-il rallié à un principe supérieur les observations de détail avec lesquelles il traça aussi dans r Esprit des lois une histoire de l'humanité , en attribuant les institutions et la manière d'être des peuples aux législateurs, aux philosophes, aux intrigants et, faute d'autre cause, au climat, dont il fit une barrière au progrès, une entrave au libre arbitre.

Tandis que Bossuet se fondait sur la foi et la menace, Voltaire portait une critique superficielle sur les questions les plus importantes.

Après Leibniz, qui avait ouvert la route à la recherche consciencieuse de la vérité , et qui le premier s'avisa de chercher l'histoire dans les langues , Kant brilla parmi les Allemands ; modifiant la pure raison et l'étude de l'homme pris abstractivement par celle de l'homme concret , il fit entrevoir la possibilité d'en écrire une générale, dans laquelle les faits seraient considérés comme l'accomplissement d'un dessein mystérieux de la nature , tendant à perfectionner une constitution intérieure vers laquelle sont dirigées les lois des États, conformément aux dispositions que la nature a imprimées à l'homme. Cette unité de but dans le mouvement des sociétés avait été déjà indiquée ; mais il l'exprima plus clairement en la distinguant de l'harmonie de la création , et il fonda une école de penseurs appliquée à observer de quelle manière les individus et la société coopèrent au perfectionnement de l'humanité.

INTRODUCTION

Ce o'est pas aux lois de la Providence ni de la raison , mais à la nature extérieure que Herder soumet l'homme ; il veut que les fleuves , les montagnes , Tair modifient le type unique et déterminent les facultés de Tâme comme les dispositions du corps. Montesquieu avait professé la même doctrine; mais , fidèle à son siècle , il ne voyait dans la nature morale et les institutions que Faction fortuite du monde externe ; pour Herder, au contraire , ce monde est le moule oîi se façonnent les facultés de Tâme : celui-là, du moins, laisse une grande part au génie et à la prudence humaine; mais celui-ci fait rhomme déterminé jusque dans les dernières particularités. Souvent obscur, toujours déclamateur, exagérant Tinfluence du climat, indiquée déjà par Hippocrate vingt siècles avant Bodin et Montesquieu, Herder pétrifie Thistoire, quoiqu'il prétende lui donner le mouvement, subordonne les destinées de l'humanité à la nature extérieure, et fait du monde la représentation de je ne sais quel dieu-nature : les êtres s'élèvent en série progressive du minéral et de la plante jusqu'à l'homme ; toutes les forces de la nature existent depuis l'éternité , et Dieu réside dans leur ensemble ; de leurs combinaisons naissent tous les êtres , et de leur équilibre harmonique le mouvement universel ; par elles l'homme agit sur le monde extérieur, et celui-ci sur le monde; de sorte que les mœurs, les lois , la liberté varient selon le degré de latitude, et pour le système de l'univers surgit à époque fixe telle ou telle forme de gouvernement et d'améliorations. Mais, s'agit-il de rendre raison du langage, le secours de la nature lui échappe, et il est contraint de se réfugier dans la tradition.

Boulanger, scrutant l'histoire primitive, fait enfanter la société par l'effroi , comme Vieo. Les dieux dominèrent d'abord, puis les héros divinisés; les républiques se constituèrent ensuite. La théocratie renaquit dans le moyen âge; puis la société s'achemina de nouveau vers les monarchies tempérées , dernier terme du progrès.

Turgot affirme que, tandis que les animaux et les plantes se reproduisent avec une inaltérable uniformité , les hommes s'améliorent progressivement en savoir et en moralité; de chasseurs ils deviennent pasteurs , puis agriculteurs ; le christianisme fut un progrès, continué dans le moyen âge.

Ici se montre déjà clairement l'idée de la marche toujours progressive de l'humanité, considérée comme lux être unique.,

INTRODUCTION

C'est ridée proclamée indéfiniment par Condorcet , disciple de V Encyclopédie, qui ne voyait toutefois d'améliorations que dans ce qui était alors effectué par la Révolution. Il esquissa une dixième époque, qu'il se plut à embellir de tous les perfectionnements de l'homme et de la société , perfectionnements toujours dirigés pourtant vers le bien-être individuel.

En tête de l'école philosophique-historique allemande, Hegel prétend que l'âme du monde se manifeste à l'homme sous quatre aspects : substantiel, identique, immobile en Orient; individuel, varié, actif en Grèce; à Rome, composé des deux premiers en lutte perpétuelle entre eux , et c'est de cette lutte qu'il fait [sortir le quatrième pour accorder ce qui était divisé, phénomène offert par les nations germaniques. Pour lui, la religion n'est pas seulement une impulsion du sentiment, un éclair de l'imagination, mais le résultat complet de toutes les facultés du genre humain. En Orient, l'homme s'anéantit dans l'idée de l'Être infini ; d'où la puissance théocratique. En Grèce, l'infini disparaît pour faire place à l'immense activité humaine, qui devient prédominante à Rome , et enfante une personnalité égoïste ; puis chez les nations germaniques l'unité divine se réconcilie avec la nature humaine et la liberté , la vérité , la moralité y prennent naissance.

Michelet, à la suite de Schelling, y voit un combat incessant de la liberté contre la fatalité. Cousin professe que toute époque se constitue de l'un des éléments de la raison humaine , l'infini , le fini , le rapport , et qu'un pays , un peuple, un génie ne grandit qu'autant qu'il sert fatalement à l'un de ces éléments. Le génie pour lui ne serait tel qu'en raison de ce qu'il est l'expression de la généralité d'un peuple; tout peuple, tout lieu, toute révolution représenterait l'un des termes du développement nécessaire, et le triomphe sanctionnerait toujours la cause la meilleure.

Quoique partis de points différents , c'est encore là qu'aboutissent Hugo et Savigny, qui veulent que la perfection dérive d'une impulsion purement instinctive ; ce n'est ni la liberté humaine ni le progrès intellectuel qui la déterminent, mais bien les usages, les mœurs, c'est-à-dire la tradition.

D'autres aussi s'appuient sur la religion. Daumer, après Lessing , croit que toutes les religions précédentes ne furent que des révélations successives de la plus haute raison humaine, un acheminement vers une religion absolue. Les

nVTKODUCTION.

saînt-simonieos , portant leur attention sur le peuple qui travaille et qui a faim, qui obéit et souffre, pensent que tout effort humain doit tendre à Tunité de sentiment, de doctrine, d'activité; à Tassociation religieuse, scientifique, industrielle dans laquelle sera assigné à chacun un travail selon sa capacité et une rétribution selon ses œuvres.

Mariant cette doctrine à celle de Herder, avec une érudition plus positive , Bûchez , après avoir posé la morale comme loi suprême, et Thistoire comme Tacte incessant de l'humanité qui accomplit sur la terre sa propre destinée, fait concourir toute la nature et l'humanité pour effectuer le perfectionnement; il analyse l'idée du progrès de manière à en fonder la science sur des bases métaphysiques , et présente la théorie complète de l'activité sentimentale, scientifique et historique; non-seulement il veut souinettre l'histoire à la méthode rigoureuse des sciences naturelles, mais encore y chercher la démonstration vivante de la loi morale et de la révélation divine, pour donner un but à l'activité des hommes et des nations.

L'école du progrès ne diffère du principe de Vico qu'en ce qu'elle substitue au cercle l'avancement continu; pour elle, du reste , la pensée est la seule puissance qui domine dans l'histoire (1).

D*autres déduisirent de la même école saint-simonienne une théorie panthéiste , pour laquelle la nature et l'histoire sont des manifestations du grand tout, appelé Dieu; manifestations dans lesquelles tout est nécessaire , comme conséquence inévitable des phénomènes précédents et cause infaillible des subséquents (â).

Joseph de Maistre ne voit dans le monde qu'un immense autel, où toute chose doit être immolée en expiation perpétuelle du mal causé par la liberté de l'homme. Pour Ballanche, le monde est une cité d'expiation où se développent les deux dogmes générateurs de la chute et de la réhabilitation. Frédéric Schlegel veut que les vérités cardinales , tant religieuses que morales et sociales , aient été révélées à l'homme avec la parole, attribut distinctif de l'humanité. La parole fut d'abord altérée chez l'individu , puis chez toute la race; or, tandis que la philosophie pure doit la réintégrer dans la

(!) Introduction à ia science de rhistoire,

(2) Voir VEncyclopédie nouvelle. Le travail de Michel Chevalier en téte de set Lettres sur ^Amérique est extrêmement remarquable.

INTRODUCTION

conscience, la philosophie de l'histoire doit opérer cette même restauration dans l'espèce et en indiquer la marche. Au flambeau de son expérience , on distingue comment luttent et se combinent, dans tous les événements, quatre actions différentes, la force matérielle, le libre arbitre, le mauvais principe et la volonté divine, principe de salut : de là les diverses phases de la parole, de la force , de la lumière et; pôle divin au milieu des temps, la rédemption.

Bonald , Adam Millier, Haller font de toute institution civile l'œuvre immédiate de l'auteur de la nature; ainsi le perfectionnement de la raison et du cœur ne peut se réaliser qu'après la manifestation des volontés divines.

Tant que la philosophie de l'histoire repose sur les faits, et se contente de les vérifier, de les exposer, d'enchaîner des fragments épars, de résumer tout le savoir historique, elle élève les esprits plus que ne le fit jamais la science antique ; franchitrolle ces limites, elle dégénère en systèmes capricieusement adoptés et soutenus par une série indéterminée d'observations sur les événements. Trop souvent, elle fait de l'homme une victime, témoin ou instrument, au lieu de fortifier en lui le sentiment si digne de la liberté morale.

Mais ces systèmes peuvent-ils rester debout en présence de la totalité des faits ? Le monde qui passe est-il véritablement l'enveloppe d'un autre monde qui se perpétue ?

Oui certes, l'homme, à son insu, accomplit sur la terre l'œuvre de Dieu ; la Providence , qui traça aux planètes des orbites infranchissables, n'a pu abandonner l'espèce humaine à un arbitraire aveugle; elle la guide, au contraire, à l'aide d'un fil mystérieux, où s'allient, sans se contrarier, la liberté et la prescience. Une robuste intelligence, de laquelle seraient connues toutes les découvertes physiques, éliminerait du spectacle de la nature une grande partie de contradictions qui, à première vue, apparaissent dans la contemplation des phénomènes, résultat d'une multitude de perturbations simultanées; mais le principe rationnel de la création, mais le but de la vie de l'humanité peut-il être saisi par l'homme? peut-il s'appliquer à la manifestation des faits?

Ge ne sont pas, à coup sûr, les tJiéories débitées avec le plus de hardiesse qui s'y appliquent; il suffit de les mettre à l'épreuve pour les reconnaître chimériques ou du moins insuffisantes. En effet, qui pourrait nous apprendre comment participèrent aux événements les plus éclatants de notre ci-

IKTBODUCTION.

vilisation cette race jaune, le tiers peut-être des vivants et dont nous ignorons les destinées ; les Chinois, société patriarcale, immobile sur la base primitive de la piété domestique ; les Hindous, qui, circonscrits en castes perpétuées par la fausse interprétation des traditions religieuses, semblent avoir jeté l'ancre sur la mer des âges; soit encore toutes ces populations, non moins nombreuses que les nôtres, qui, derrière des fleuves immenses et des montagnes gigantesques, avancent dans la voie de la civilisation, mais d'un mouvement si lent qu'il est à celui des Européens comme la précession des équinoxes à la révolution annuelle? Et cependant, à cette civilisation si imparfaite nous sommes redevables d'inventions capitales : la boussole, l'imprimerie, la poudre à canon, le papier-monnaie, les chiffres de numération, l'art de maintenir durant tant de siècles sous une môme loi une population plus considérable que celle de l'Europe entière.

Un jour viendra où ces peuples se mêleront avec nous ; et alors peut-être apparaîtra dans leur marche un ordre providentiel conforme au nôtre. En attendant, il ne faut pas que les naufrages signalés dans la philosophie de l'histoire nous fassent perdre courage et nous détournent de livrer de nouveau notre voile au vent. Beaucoup avaient péri avant que Colomb, grâce à un sublime mécompte, abordât le Nouveau Monde ; et les tombes de La Peyrouse et de Mungo Park servirent de phare à ceux qui cheminèrent sur leurs traces. Mais si jamais on arrive à prescrire une règle au progrès, elle ne pourra reposer que sur la connaissance de ceux qui déjà ont été accomplis : d'où ressort l'importance des recherches historiques, d'autant plus qu'ayant cessé d'être individuelles elles s'étendent au monde entier, comme une vaste épopée dans laquelle chaque nation réalise une pensée de Dieu dans l'intérêt du genre humain. La philosophie de l'histoire ne doit donc point s'arroger le droit de prescrire la formule du progrès; mais il faut qu'elle l'enregistre, en observant les circonstances qui dominent dans ce sublime voyage de la civilisation d'Orient en Occident.

Voyez-la s'avancer du cœur de l'Asie vers l'Atlantique, conquérir et faire halte. A chaque station, elle adopte des croyances nouvelles, des mœurs, des lois, des usages et un langage nouveaux; les questions capitales des rapports entre l'homme. Dieu et l'univers, de la hiérarchie politique, sociale et domestique sont remises en débat, semblent résolues et

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acceptées ; mais, dans Tâge suivant, la civilisation reprend sa marche, et va les agiter de nouveau, pour en chercher une solution nouvelle. Dans sa route, elle est détournée par le choc des deux races de Sem et de Japhet, Tune venant du septentrion, et Tautre du midi. Toutes deux se rencontrent sur le môme terrain, se heurtent, puis se mêlent, se modifient, et à chaque nouvelle période elles se retrempent à leur source primitive. Tantôt ce sont les fils de Sem qui répandent les arts de Tesprit et duluxe,tantôt ceux de Japhet qui font irruption dans les tentes des Sémîtes,et leur mâle et indomptable vigueur apporte une nouvelle énergie aux méridionaux dégénérés.

C'est sur une ligne opposée que chemine la civilisation de Textrême Orient, partant de même des plateaux de TAsie centrale pour se diriger lentement à rencontre du soleil. Gomme la nôtre, elle est modifiée parle mélange des hommes septentrionaux et méridionaux; car le Nord, qui nous envoya les Pélasges, les Scythes, les Celtes, les Thraces, les Slaves, y dirigea des flots de Young-nou, de Mongols et de Mandchoux; qui parfois firent retentir jusqu'aux rives de TOder leurs sauvages hourras.

Attachons-nous à suivre cette marche imposante, et qu'elle soit pour nous l'occasion d'embrasser dans son ensemble le spectacle que nous nous proposons de développer dans cette Histoire universelle, heureux si nous savons faire notre profit des mérites et des erreurs de nos devanciers I

iM^!S^M ^® P^ys» P^^^ ^® toutes les beautés, qui s'étend entre le golfe Persique, l'Arabie, la mer Caspienne et la Méditerranée, position centrale entre l'extrémité du Bengale et l'Écosse, entre l'Espagne et la Chine, est le foyer de la civilisation. L'homme y naît dans la parfaite harmonie de ses facultés, doté de tout ce qui peut contribuer à son développement moral, physique et intellectuel. Dans la sphère de la vie organique et de la composition inorganique, tout ce qui se réfère aux périodes de formation est enveloppé de ténèbres; il en est de même des origines du monde. Nous dirons avec Vico que, désespérant de retrouver le principe commun de l'humanité dans les annales des Romains, trop récentes eu égard à l'antiquité du monde; dans celles des Grecs, dictées par l'orgueil; dans celles des Égyptiens, mutilées comme leurs pyramides, ni enfin dans les ténébreuses traditions de l'Orient, nous irons le demander à la Genèse.

llfTRODUGTION.

L*unité est brisée par l'orgueil , et, Tharmonie entre les fa- J^'jffjgjj; cultés intérieures une fois détruite par le péché, les facultés oi"*"^iî5J^ extérieures, telles que le langage et les traditions, s'égarent ^ également. Le Paropamise el le Caucase déterminent deux courants de population, l'un se dirigeant vers l'orient, l'autre vers le couchant; si vous interrogez sur l'histoire la plus reculée les mythes, les étymologies, les traditions, les idiomes, tous, d'un commun accord, vous signalent l'Asie centrale comme le berceau des nations. Là où manquent les documents, il ne reste de place que pour les hypothèses, qu'il importe d'étudier néanmoins, parce que dans les livres elles se sont mêlées aux notions positives et aux faits certains ; il est donc utile d'en connaître l'objet, les motifs, les caractères. Mais tandis que les matérialistes nous dépeignent l'homme primitif comme une brute guidée par le seul instinct, sous l'impulsion duquel il invente les premières sociétés matérielles, nous, au contraire, aussi haut que les souvenirs peuvent remonter, nous voyons les idées conduire les affaires, les vérités invisibles soutenir les visibles, l'État se gouverner selon la pensée de Dieu, la famille selon les souvenirs des morts, le corps selon les intérêts de l'âme. Là se montre dans tout son éclat le contraste entre la liberté individuelle et l'oi^anisation sociale, l'une et l'autre aussi anciennes que le premier péché et fondées sur la nature humaine, qui veut être libre et répugne à l'isolement : d'un côté, la loi s'efforce de procurer l'ordre, la stabilité et la paix; de l'autre, les instincts violents poussent à l'indépendance. Mais tandis que tout nous atteste la jeunesse de la société , loin d'y rencontrer l'état sauvage d'où l'homme se serait élevé peu à peu jusqu'à devenir le roi de la nature, nous rencontrons déjà dans ces temps primitifs quatre grands empires , l'assyrien , l'égyptien , le chinois , l'indien. Ces deux derniers enfantent la civilisation du Thibet et du Japon , étrangère à celle de l'Europe. L'Égypte, en relation, par le commerce ou par les armes, avec la Perse, les Babyloniens, les Arabes, les Phéniciens, les Hébreux, devient non la source, mais le canal par lequel les sciences, les lettres, les arts, le culte se propagent chez les trois nations occidentales, étruscô-pélasgienne, grecque et romaine, héritières des empires primitifs.

Les deux civilisations s'entre-choquent d'abord lorsque les Deucalions de l'Asie et de l'Afrique métamorphosent en hommes les pierres de la Grèce et de l'Asie Mineure. Quinze

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siècles avant Jésus-Christ, toute chose est orientale, telle que Font transplantée les colonies égyptiennes , arabes , phéniciennes, personnifiées dans les types d'Ogygès, de Gécrops, de Pélops et de Gadmus; mais Prométhée, Ûls de Japet, ou la race hellénique descendue du Nord, anime ces êtres dégrossis, auxquels elle donne une autre vie, jusqu'à ce qu'elle soit subjuguée à son tour par les mœurs de l'Orient, et les monarchies sont partout établies. Toutefois les Héraclides apparaissent bientôt avec la race septentrionale des Doriens ; ils font prévaloir TOccident, réduisent à des aristocraties féodales les gouvernements, qui passent de l'immobilité asiatique à la variété, et ouvrent en réalité le monde occidental. L'enlèvement d'Europe, celui d'Hélène, les amours de Médée, la conquête de la Toison d'or sont les riantes fictions sous lesquelles les poètes voilent les inévitables combats de ces civilisations différentes. La conquête n'efface pas cette différence originaire, et la rivalité des Doriens et des Ioniens dure autant que la Grèce, rivalité dont on suit les vicissitudes dans la suprématie des Athéniens, de Gimon à Périclès ; dans celle des Spartiates après la victoire d'^Egos-Potamos ; dans celle des Thébains, née et morte avec Épaminondas, jusqu'à ce que la domination macédonienne vienne livrer le pays amolli et enchaîné à l'Occident vainqueur dans la lutte. Durant ce temps, le peuple juif conserve intacte la tradition primitive, qui chez les autres nations s'altère à mesure qu'elle s'éloigne des sources; il proclame le dogme le plus sublime: un Dieu unique qui créa l'univers par un acte de sa libre volonté.

Ce peuple a son histoire propre , tandis que l'histoire des deTo^pu- autres peuples se tait ou se nourrit des fictions qui valurent ** dw.*""" à cet âge le nom de fabuleux. C'est seulement au huitième

siècle avant Jésus^Ghrist que les faits commencent à se clas^ ser par époques; l'ère des olympiades (776) pour la Grèce, celle de la fondation de leur cité (753) pour les Romains, de Nabonassar (747) pour les Babyloniens et les Égyptiens annoncent qu'à la fable succèdent les temps historiques, à l'âge des héros celui des hommes. La religion offre la première certitude historique dans les listes des dieux-prêtres conser<vées par la caste sacerdotale ; C'est dans les temples et les dépôts sacrés qu'Hérodote puisa toutes ses connaissances; plus tard des monuments religieux fournirent à Pausanias tous les faits historiques.

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Dans rOrient, la civilisation s'affermit, et la raoe des Perses descend des montagnes pour rajeunir les Mèdes, amollis, et fonder un des plus vastes empires du monde. On dirait que cette monarchie s'irrite contre la petite Europe, qui commence à conquérir le$ sciences , les arts, les lois, et que par dépit elle précipite sur elle des torrents d'hommes qui lui demandent la terre et Teau. C'est le passé qui se déchaîne contre l'avenir, la race immobile contre la race progressive. De même qu'Homère avait chanté le premier duel de TAsie avec l'Europe, en faisant jaillir de la barbarie la pitié et l'admiration, ainsi Hérodote, témoin de la guerre persique, nous la transmet dans un récit dramatique dont la rivalité de l'Orient et de l'Occident forme le nœud principal. A Marathon, à Salamine, à Platée, la supériorité de la civilisation européenne l'emporte sur la civilisation asiatique, et bientôt les peuples, restés d'abord isolés, se rapprochent et se connaissent les uns les autres. L'esprit humain, dans le siècle qui s'écoula de Périclès à Alexandre, fait plus de chemin que ne lui en avaient Cait faire, durant une bien plus longue période, ni l'imagination des Indiens , ni la profonde intelligence des Égyptiens, ni le froid raisonnement des Chinois, ni la ferme volonté des Israélites. Dans la guerre des Mèdes et celle du Péloponèse, le récit acquiert l'intérêt de l'épopée ; comment pourraitril en être autrement au milieu du vaste essor de la pensée et des beaux-arts, au milieu de ces caractères héroïques qui mettent de la grandeur jusque dans le crime, et qui se montrent à nous à travers le double prestige du lointain des âges et du style d'incomparables écrivains.

Mais l'Orient, vaincu par les armes, triomphe par sa civilisation. La Grèce se plie aux usages de l'Asie, et, après la paix d'Antalcidas, le grand jroi la remanie à son gré ; mais, avant qu'elle se corrompe entièrement, arrive du Nord une race nouvelle, descendue des montagnes de la Macédoine, et Alexandre, par une sublime réaction , songe à placer la civilisation grecque à la tète de l'unité orientale. Seul, il réussit à implanter au cœur de l'Asie un État européen ; il fonde entre elle et l'Afrique une cité qui donnera un nouveau centre au commerce du monde et où le génie grec , devenu impuis^ sant à créer, s'assiéra entre deux mondes, pour expliquer au nouveau les mystères de l'ancien.

Alexandre et plus encore ses successeurs se laissent énerver par les vaincus^ et deviennent des princes orientaux;

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cependant la civilisation marche à pas de géants vers Tltalie, dont elle fait la conquête.

La variété, caractère que la Grèce apporte dans ses institutions, dans les arts, dans la science, tend à s'agglomérer autour de Rome, qui, constituée d'éléments disparates, mar^ cbe à la conquête de sa propre liberté et du territoire étranger; grande dans ses victoires, plus grande dans ses désastres, elle épie durant la paix Toccasion opportune pour s'assurer les chances de la guerre. Rome, plus jeune, cesse de rapporter son origine aux dieux et se contente d'un héros pour fondateur. Son histoire est celle d'une cité pour qui la considère en petit; en grand, c'est l'histoire de tout l'héroïsme antique, l'arène où combattent le fini contre l'infini, la généralité abstraite contre l'individualité libre, les aristocraties représentant la stabilité asiatique contre les démocraties engendrées par le mouvement européen. Celui-ci l'emporte, et Vâge humain de Vico, qui jamais ne se réalisa dans la Grèce, naît avec la liberté véritable dans Rome, qui la première cherche à réunir, à fonder, à organiser les nations, jusqu'alors réduites à des communautés particulières ou à des agglomérations forcées.

Toute l'attention se concentre désormais sur Rome. Après avoir accompli la difficile assimilation de ses éléments primitifs, Rome s'élance comme un géant à la conquête de l'univers. Douée d'une persévérance merveilleuse dans ses vastes desseins, elle se trouve en présence de nations qui se soutiennent par les lois de l'équilibre, inconstantes dans leurs alliances, attentives seulement à croître et à empêcher les autres de grandir. Le résultat pouvait-il être douteux? Au moment où Rome déborde de l'Italie subjuguée, la race japétique et celle de Sem se trouvent face à face, la première avec le génie de l'héroïsme, des beaux-arts, de la législation, les seconds avec l'esprit d'industrie et de commerce. La race sémitique succombe quand Tyr cède à Alexandrie, sa rivale, lorsque Garthage est détruite par Rome ; et c'est à peine si le souvenir de cette civilisation survit chez ceux qui en recueillent les fruits.

C'est ainsi que Rome triomphe de l'Orient avant même de s'aventurer à le combattre en Égypte, en Syrie, dans le Pont et en Arménie ; mais l'Orient, dans le même temps qu'il apporte à la cité conquérante ses industries et ses doctrines, la corrompt et la modifie. Tout en forgeant des chaînes au

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monde, Rome se montre magnanime ; elle triomphe des rois, donne aux peuples la liberté , distribue les provinces entre ses alliés, abat les superbes et pardonne à qui se soumet. Mais une fois qu'elle a passé en Asie, elle abdique toute retenue ; elle croit la liberté des autres une insulte pour sa grandeur, et viole effrontément la justice. Persée, chargé de fers, est donné en spectacle à la foule , qui insulte aux misères royales ; Carthage est détruite avec iniquité ; Numance mérite Fadmiration de la postérité, sans apaiser le farouche vainqueur, qui de Teffusion du sang ennemi passe à Teffusion du sang romain.

Avant d'aborder l'ère nouvelle, nous arrêtons nos regards v. époque; sur un peuple oriental bien plus antique, qui, du Chen-si, jS^'JïravMt étend sa lente civilisation , et grandit tellement à part du 'puûj.-c. reste du monde qu'il a pu être négligé par l'histoire , qui vit de mouvement et de progrès. Mais à cette époque s'élève de son sein un de ces grands hommes qui, par la doctrine et les méditations, résument et incarnent la pensée du peuple et hâtent les changements que l'épée ne réussirait pas à effectuer. En parlant des Chinois et de Gonfucius, nous aurons occasion de jeter un coup d'œil rétrospectif sur le monde patriarcal que nous abandonnons , sur ces sociétés orientales vivant dans l'espace , non dans le temps ; de les comparer avec les nôtres , qui , répudiant le principe de la nécessité, ont abandonné l'unité indéfinie et universelle pour se lancer vers le progrès libre et varié : dans nos sociétés, le droit se détache de la religion et de l'État, pour devenir individuel et efficace.

Qu'on ne s'étonne pas si l'Orient prévaut quelquefois ; il n'en pouvait être autrement si l'on considère le nombre immensément plus grand des peuples encore façonnés aux mœurs asiatiques. La civilisation européenne se bornait à la Grèce et à l'Italie, et encore ces deux contrées tenaient-elles de l'Asie l'esclavage, l'assujettissement de la femme, les cultes, souvent le luxe et le despotisme; elles s'acheminaient cependant à pas tardifs, mais assurés, vers une condition meilleure. La victoire faisait d'abord les esclaves et les maîtres; puis l'intérêt ou les transactions formèrent la plèbe, sans existence ni civile, ni politique, ni religieuse : existence qu'elle ne peut acquérir que sous la sanction du patricien, en qui le droit de la force est à peine refréné par les solennités légales. Mais la cité plébéienne s'élève à côté de la cité

HIST. DNfV. — T. I. 3

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aristocratique de Romulus, qui est forcée de s'attacher rigoureusement à la lettre de la loi; cette légalité rigide, Féloquence la combattra, les privilèges Téluderont, les fictions rituelles la tromperont; puis, par la voix des Gracques, le peuple réclamera le droit de posséder et de voter, et à travers les défaites il marchera vers le triomphe.

Les deux formes du monde oriental et du monde occidental, du patriciat et du plébéianisme, associées dans Rome, lui impriment une double nature, Tune conservatrice et l'autre innovatrice. Elle adopte toutes les idéeS; mais après une vive résistance; elle grandit, mais en acquérant de nouvelles forces ; elle change de gouvernement, mais en se fondant toujours sur les mêmes principes, ceux qui avaient servi de base à la société humaine; or, comme elle forma jadis la cité en amalgamant ensemble patriciens et plébéiens, elle fonde l'empire en amalgamant des peuples divers, qu'elle rend sujets d'abord, et qui deviennent Romains après la guerre sociale. Voilà pourquoi ses conquêtes ne sauraient lui échapper ; elle subjugue, elle civilise, elle assimile, et dans l'ordre des faits elle obtient un empire chaque jour plus étendu et plus durable, tandis que dans l'ordre des idées elle acquiert la jurisprudence la plus savante. Les esclaves ont fait d'abord retentir un cri d'émancipation ; les vaincus, qui ont rempli en Italie les vides laissés par les indigènes , détruits dans la conquête, réclament des droits. Le sang des Gracques engendre Marins, qui aplanit la voie à César, précurseur d'Auguste.

Au milieu des guerres intestines, la civilisation s'avance, en suivant la marche du soleil, jusqu'aux rives de l'Océan; les descendants des Gaulois et des Germains, conquis à la vie civile, sont disposés à pardonner aux Romains d'avoir massacré leurs ancêtres. D'autre part, l'Europe règne en Egypte, combat en Perse , subjugue la patrie de Massinissa et augmente le nombre des nations associées à sa civilisation au point de pouvoir désormais combattre l'Orient à forces égales.

C'est à Actium qu'elle se trouve face à face avec le monde oriental, et la fuite de la reine d'Égypte assure la prédominance de l'Europe. Et cependant l'Orient triomphe dans la profonde corruption de la nouvelle Babylone ; car tandis que le glaive aide à la fraternisation des peuples, tandis que les formes extérieures de la cité, l'industrie, le commerce, les arts, les lois, l'administration s'améliorent, la blessure que

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la superstition et la philosophie ont faite au cœur et à Tintelligence du monde antique grandit et s'ulcère. Les principes essentiels à la vie sociale, foi, conscience, liberté, sont détruits ; les lois protègent les esclaves, et l'esclavage ne fut jamais aussi cruellement étendu. Paul-Émile vend en Épire 150,000 habitants de 70 cités détruites pour en distribuer le prix à ses soldats ; César remercie les dieux de ce quMl a exterminé les Gaulois, vendu à Tencan 53,000 habitants de Namur, et tué dans Avaricum 40,000 citoyens désarmés. Ce n'est pas seulement pour assouvir sa faim, ou dans l'enivrement de la vengeance, qu'on massacre les hommes, mais aussi pour amuser la foule assemblée dans les cirques. Le dogme de l'autorité s'y combine avec celui de la liberté ; mais c'est la liberté du citoyen et non celle de l'individu. Sur l'autel de la patrie, érigée en divinité inexorable, on immole l'indépendance des nations ; le monde est considéré comme une mine d'or ou comme un marché d'esclaves ; la parole de la république est sacrée, non parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est dite, et la légalité tient lieu de justice ; elle sert môme à couvrir les iniquités extérieures. On méconnaît le droit sacré de désobéir aux lois injustes, c'est-à-dire la prérogative de la raison, qui juge la justice des lois. Aussi le monde étant réduit à la seule politique, il ne reste de lien possible que la force, incapable de maintenir longtemps l'harmonie. La sagesse païenne ne sait que plaindre cette race, pire que la précédente, et en prévoir une plus perverse encore (1).

Auguste sait se prévaloir de ce respect envers la légalité pour masquer l'usurpation ; il absorbe les pouvoirs que le peuple avait acquis par de longs efforts, et parvient ainsi à substituer au despotisme de la république celui de la monarchie ; il résout la grande question débattue entre nobles et plébéiens, entre patriciens et chevaliers ; en proscrivant l'aristocratie, en introduisant l'égalité dans le droit civil, il fait tomber en désuétude les lois des Douze Tables; il nivelle tous les membres de l'empire ; il appelle les muses à couvrir

(1) JStas parentum, pejor avis, tuiit.

Nos neguiores, tnox daturos Progeniem vitiosiorem.

(HoRACB, Odes, m, 6.)

Ceit le sentiment qui prédomine chez les écrivains de ce siècle.

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de lauriers les fers imposés à la cité-reine ; puis, insultant au monde subjugué, il lui crie : La paix/

VI- «poque. Non, ce n'est pas des hauteurs fastueuses du Palatin ni du à co^unti^' seuil du temple clos de Janus que la paix doit sourire au monde ; c'est d'une chaumière de la Galilée. De là sort la bonne nouvelle qui proclame le Dieu unique, la fraternité, régalité des hommes et un règne de vérité, de vertu, de justice, que les nations, mises dès ce moment sur la vraie et infaillible voie du progrès moral, s'acheminent à réaliser. Les conquêtes de l'humanité s'étaient bornées jusqu'alors au mariage légitime, aux libertés civiles et politiques, à l'égalité devant la loi, et celle-ci encore au profit de la seule race dominatrice ; désormais l'unité de Dieu enseigne l'unité du genre humain. L'innocence est imposée non seulement dans les œuvres, mais encore dans la pensée affranchie. L'unique moyen de puissance et de gloire avait été la guerre, l'unique but des héros la conquête ; la servitude était déclarée un fait nécessaire, équitable, naturel, et l'esclave, condamné non pas seulement à toutes les misères, mais à l'abrutissement intellectuel et moral, restait sans existence religieuse, sans affections, sans descendance légitime. A cette heure la charité, parole nouvelle, allège ses chaînes en attendant qu'elle parvienne à les briser ; la paix universelle est proclamée ; les privilèges de naissance et de conquête sont effacés ; non seulement on inspire l'horreur du sang, mais encore celle de la lutte. On voit apparaître le modèle d'une société fondée sur la combinaison des forces pacifiques d'un pouvoir tout spirituel opposé aux excès du pouvoir armé, le modèle d'une fraternité de nations qui, au lieu de s'entre-détruire, se rapprocheront pour se perfectionner réciproquement.

Qui donc a opéré ce prodige ? Un artisan de Galilée. C'était encore une doctrine ventie de l'Asie qui devait non subjuguer, mais convertir l'Europe, associer la vérité politique à la vérité religieuse, et, opposant la conscience aux idoles, la résignation aux tyrans, réintégrer le genre humain dans sa dignité, sous un seul Dieu. A côté de la puissance du glaive se dresse celle des idées, qui, indépendante de sa rivale, soutient le progrès dans ses luttes contre cette même puissance du glaive pour empêcher qu'il ne chancelle ; alors un nouvel élément entre dans le récit, l'histoire de l'Église. L'Église, représentant le peuple et admettant à l'émancipa-

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tion tous les infortunés, tous ceux qui souffrent par la conquête et par la force, ne détruit pas du premier coup la servitude, les violences légales, les glorieuses rapines ; mais elle leur oppose une doctrine qui les réprouve, et un Dieu qui les condamne.

Bientôt Néron et Domitien se trouvent face à face avec Pierre et Ignace : les premiers, maîtres armés du monde, ayant pour eux la légalité, si différente de la justice, représentants du monde ancien qui, dans les cirques encombrés, crie : Les chrétiens aux lionsl les seconds, pauvres, faibles, méconnus, calomniés, propageant le règne de Dieu par Tautorité, rinstruction, les cérémonies, l'exemple, et enseignant à rendre à César ce qui est à César ; mais rien de plus, mais non le culte, non le sacrifice des sentiments et des convictions.

Ne vous sentez-vous pas sur un autre théâtre ? Ne vous apercevez -vous pas que la civilisation occidentale prend un essor plus assuré? Mais les accidents extérieurs empêchent ou retardent le triomphe. L'adoration qui s'adressait à l'État se concentre maintenant sur les empereurs, protégés par la religion comme par la loi. Tantôt c'est l'Occident qui prévaut avec Trajan et Marc-Aurèle; tantôt c'est l'Asie qui revit avec Commode et Héliogabale. Le stoïcisme s'ingénie pour arracher la domination à la force brutale ; mais le troupeau d'Épicure se résigne à des souffrances avilissantes qui ne troublent pas ses jouissances raffinées ou sa savante corruption. Les Uiéurgies viennent repaître les croyances chancelantes, tandis qu'une révélation qui apaise la pensée parce que son origine est supérieure, qui donne vigueur aux lois parce qu'elle établit un pouvoir infaillible, tend à l'universalité de la morale, et enseigne à tous ce qu'il importe de connaître, d'aimer, de pratiquer non seulement dans la société, mais aussi dans la conscience individuelle. La translation du siège de saint Pierre de Jérusalem à Antioche, puis à Rome, accroît l'influence de l'Occident, tandis que le trône impérial installé à Constantinople fortifie l'élément oriental. Le luxe et la mollesse énervent les Césars dégénérés, qui déposent le glaive défenseur pour disputer sur la théologie. Et cependant des princes souillés d'iniquités promulguent des règles d'une justice parfaite. Les empereurs, pour se débarrasser de la noblesse, s'appliquent à faire prévaloir les droits de la nature ; ils favorisent les émancipations, le pécule du fils de famille, les dernières volontés ; ils amplifient les effets et

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restreignent les solennités de raffranchissement ; ils étendent le droit de bourgeoisie. Enfin, à Tépoque de Constantin, réquité remporte tout à fait par Tabrogation des formules, dernier débris des vieux temps, et par Témancipation qui s'étend des provinces au monde entier.

Rome se trompait en se flattant que ses aigles tenaient Tunivers dans leurs serres. Si elle ne put entendre le mouvement silencieux et unifonne de Tlnde et de la Chine, destinées à lui survivre; si elle crut TAsie et l'Afrique domptées après avoir traîné le long de la voie Sacrée les rois d'Alexandrie et de Palmyre chargés de chaînes, l'ivresse du triomphe et le fracas obscène des bacchanales n'auraient pas dû l'empêcher d'entendre au loin la marche des barbares poussés l'un par l'autre comme par une force surnaturelle, pour mettre au pillage la déprédatrice de l'univers.

Au Midi les Berbères, les Gétules, les Maures repoussent les Romains vers les côtes ; à l'Orient les Sassanides ressuscitent la puissance de la Perse, et menacent de renouveler les jours de Xerxès. Les Germains trouvent d'autres Arminius qui les conduisent aux Alpes. Les Scandinaves tuent Yalens dans une bataille, comme les Perses avaient tué Julien. Les provinces, lasses du joug fiscal, accueillent comme des libérateurs les nouveaux conquérants. Les Ouigoro-Finnois et la Tartarie ignorée veulent une part des dépouilles, et les frères de ceux qui assaillirent l'empire chinois viennent incendier les villes de l'Adriatique et mourir dans les plaines de Châlons.

Ën vain Constantin crut retremper la monarchie; le peuple était gangrené par l'ancienne prospérité et par les misères récentes. Entre des millionnaires aux immenses domaines, et la foule innombrable des prolétaires avait disparu la classe moyenne, foyer des vertus civiques et de l'égalité sociale; les croyances religieuses étaient en désaccord avec les institutions civiles, et tandis que la législation était catholique,

l'administration se maintenait païenne , identifiant l'État avec le souverain, qui, sans bornes dans son influence, corrompait le peuple avec sa dépravation, ou troublait sa foi par des disputes théologiques. L'armée, jadis obéissante à la république, puis soulevée contre elle dans les guerres civiles, placée enfin sur le trône avec les Césars, veut maintenant disposer d'eux ; et Rome, agrandie par la force, succombe sous la force. Rome, constituée sur l'obéissance, périt parce

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qu'elle l'exagère. Les institutions étaient grandes, mais on étouffait les consciences ; et lorsque celles-ci s'obscurcirent, bien que celles-là durassent encore, la société se trouva sans appui. Les derniers empereurs, honteux du passé, tremblants pour l'avenir, s'étourdissent sur le présent au milieu des voluptés asiatiques. Leur couronne ressemble à la guirlande dont on pare la victime destinée au sacrifice, et leur nullité hâte en Occident la chute de Tempire, qui en Orient devait survivre longtemps.

Ck>nstantinople, dans sa langueur, peut encore dépouiller de leur rudesse native les barbares qui s'en approchent. Elle donne aux Goths l'alphabet, modifié par Ulûlas ; c'est à elle qu'ils doivent Théodoric, leur meilleur souverain ; elle fait briller aux yeux des Russes et des Bulgares la lumière de la vérité; avec le codede Justinien, elle sauve du naufrage cette vaste science pratique du droit romain, et le transmet à la postérité pour en modifier les législations.

Au conflit entre l'Orient, l'Occident et le Nord, entre le christis^nîsme, l'hellénisme et la barbarie, les formes perdent, mais le fond gagne. Un petit nombre de privilégiés tombe, mais l'humanité se relève-. Alors que la cité romaine s'écroule, la cité de Dieu est proclamée par une doctrine sublime apprise sur les genoux maternels, par la liberté établie sans révolu* tions, parce qu'elle est fondée sur la justice de la pensée et sur la sainteté de la vie.

Dès ce moment le progrès suit une route directe et logique, et la doctrine du christianisme se réalise dans les croyances, dans les idées, dans les arts, dans les habitudes. Qui dirait que les hérésies môme dussent propager la civilisation? Les manichéens pénètrent jusque dans l'Inde, dans le Thibet, dans la Chine, où ils contribuent à l'apparition du dernier Bouddha et à l'établissement de la religion des lamas, qui aujourd'hui compte autant de sectateurs que la loi du CSirist. Les nestoriens fondent dans Édesse la première université chrétienne, d'où ils répandent l'alphabet syriaque en Mésopotamie^ en Phénicie, en Perse ; ils enseignent l'usage des veyelles aux Arabes en traduisant dans leur langue les œuvres grecques que plus tard l'Europe recevra des fils d'Ismaôl.

C'est ainsi que l'Orient et l'Occident reprennent leur mar- vm* «poqu*. che par des routes diverses. Le preùiier s énerve de plus en icBArbAKi. plus en suivant l'ornière antique et les traditions de l'Asie ;

INTHODUCTION.

dans l'autre, les barbares détruisent Tédiflce des siècles et effacent jusqu'au nom d'empire romain. Cette passion d'indépendance qui ne souffre rien de fixe, de durable, d'obligatoire ne pouvait fonder aucune société ; aussi ne venaient-ils que pour détruire ; mais parmi eux s'était conservé l'instinct de la liberté, que les institutions avaient étouffé à Rome.

L'homme était barbare, mais pas aussi corrompu qu'au milieu des civilisés, qui avaient abusé de toutes les doctrines, de toutes les jouissances; leur brutalité était moins avilissante que la dissolution raffinée de Rome. Ces caractères vigoureux, qui ne savaient pas obéir, savaient cependant se sacrifier, et conservaient une étincelle de ce sentiment d'honneur que l'antiquité ne connut pas, et dont le christianisme devait profiter pour former la conscience et constituer l'obéissance raisonnable ; c'est pourquoi les barbares régénéraient par la force les populations dévoyées, dans le même moment où une loi d'amour les associait. Si quelquefois l'histoire se manifesta comme un ordre visible de la Providence, ce fut certes alors ; car d'inexprimables souffrances tournèrent au profit de l'humanité. Sur ce chaos de sang et de décombres planait un esprit supérieur aux événements, et à mesure que les barbares avançaient dans leur conquête, ils étaient conquis à la croix, c'est-à-dire à la civilisation. Les nations divisées par l'épée se réunissaient dans ce qu'il y a de plus libre au monde, le sentiment religieux ; et l'Asie ne pourra plus dominer irrévocablement partout où fut empreint le signe de l'unité catholique. Le schisme semble consolider le divorce de l'Orient et de l'Occident. La France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie constituent en Europe de nouveaux Etats qui prennent du Nord un élément inconnu au monde asiatique, la liberté individuelle, que les vaincus sauront acquérir aussitôt que, la première fureur de l'invasion passée, il leur sera permis de regarder en face Jeurs conquérants.

Cette émigration des peuples du Nord, qui durait depuis des siècles, finit avec les Lombards ; eux-mêmes repoussent les excursions guerrières, et dressent contre elles les murailles de cités nouvelles et la croix. La civilisation vaincue réagit sur les vainqueurs en les civilisî^nt ; la conversion procède alors du Midi vers le Nord, en propageant au milieu des armes les idées de paix, d'ordre, de charité, et en acquérant le pouvoir par le moyen le plus légitime, c'est-à-dire par la capacité.

INTHODUCTION.

Qnel profit apporta l'invasion des barbares du Nord ? C'est ce que les esprits les moins pénétrants reconnaîtront facilement s'ils confrontent la désolante monotonie et la longue agonie de l'empire d'Orient avec la civilisation ressuscitée de l'Europe, où l'antique se môle et combat encore avec le nouveau, où les charmes et les défauts d'une enfance inexpérimentée se montrent à côté des avantages d'une vieille société. Les esprits sont ingénus, mais les affections profondes ; les formes sont contrefaites jusqu'à la monstruosité, mais les conceptions sont gracieuses. Les cœurs soumis et pieux ne rendent les caractères ni moins forts ni moins inflexibles ; l'ignorance s'associe avec la pédanterie et le génie, la grossièreté avec les émotions tendres. On entrevoyait déjà vaguement les idées des temps à venir; mais elles apportaient une frayeur inquiète, comme ces inspirations intérieures qui ne trouvent pas d'expressions pour se manifester. De là ce fonds de mélancolie prédominante, ces images habituelles de la mort ; de là ces terreurs renaissantes de la fin du monde, ces folies grandioses, ces vertus naïves et les trois faits dominants de cette époque, l'expiation religieuse, l'oppression, la résistance ; celle-ci enfin triomphe et pousse l'Occident à la jconquète de la civilisation moderne.

D'un autre c6té, le Midi, Mahomet à sa tôte, prépare une réaction terrible. Le poète arabe, guerrier sans générosité, prophète sans miracles, propage sur les ruines une religion sans mystères^ un culte sans sacerdoce, une morale fondée sur la volupté. Sa mission, qui ne se prouve que par l'extermination, immole plus de victimes humaines que ne l'ont fait ensemble toutes les croyances antiques. L'islamisme commence par une guerre de tribu, et dans l'espace d'un demi-siècle il a déjà soumis par la force tout ce qui s'étend entre le Tigre et l'Euphrate, la Syrie, la Palestine jusqu'aux bords de la Méditerranée, les frontières de l'Asie Mineure jusqu'au Taurus ; peu après, il envahit les côtes d'Afrique, et menace à la fbis la Perse et l'Espagne, l'Inde et l'empire de Byzance. Il ne déposera le cimeterre que le jour où il sera émoussé ; ce jour est venu, mais il cherche vainement à le retremper dans la civilisation européenne.

C'est la même race que nous avons vue succomber avec Carthage; c'est la même lutte qui se renouvelle sous l'aspect de deux religions ; c'est une autre émigration, mais elle ne porte pas avec elle l'affranchissement, comme l'émigration

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septentrionale, et ne dépose pas les armes en rencontrant la croix. Loin de là, elle veut effacer la florissante civilisation de rOccident et la remplacer par le despotisme temporel et spirituel, par Tesclavage, par l'asservissement de la femme. L'Afrique et l'Asie perdent ce qu'dles avaient emprunté à l'Europe; mais- heureusement le croissant rencontre les rem* parts de Constantinople à l'Orient, à l'Occident la francisque de Charles Martel et l'épée du Gid.

Cependant, lorsque la première impétuosité s'est ralentie, les califes contribuent à la civilisation en conservant la science, et, au milieu des erreurs d'un peuple servile et superstitieux, y ajoutent de nouvelles découvertes. Us développent les arts du beau et du vrai, qui doivent un jour enseigner à l'Europe la gaie science, le roman, la scolastique, la chimie, les mathématiques, l'astronomie. Les tribus dispersées et hostiles de l'Arabie sont aussi rassemblées en un faisceau par l'unité de croyance, et, s^établissant au cœur de l'Asie et de l'Afrique, elles y ressuscitent le commerce, substituent Bassora, Damas et le Caire à la prospérité éclipsée de Byzance et d'Alexandrie ; trafiquent avec la Chine, et portent leur civilisation jusque chez les Malais et les habitants des Moluques ; imposent enfin leur langage et leur culte jusqu'à la Cafrerie, en transmettant aux idolâtres la connaissance de la pure unité dé Dieu.

X* époque. Au pouvoir oriental, qui s'est concentré dans les califes, CarloTingiaiif. vient se heurter celui d'Occident, personnifié dans les papes.

En exerçant le double sacerdoce de la religion et de la justice, en rendant celle-ci avec solennité, en sanctionnant ses arrêts au moyen de rémunérations invisibles et en la soustrayant à la force brutale, les ecclésiastiques fondèrent une autorité qui ne s'appuyait pas sur les armes. Quand un empereur voulut entraver la liberté des croyances, les pontifes arrachèrent l'Italie au joug oriental. Ce fut des conflits avec les Lombards que leur puissance sortit affermie ; alors, pour donner au monde l'unité politique, comme ils lui avaient donné l'unité religieuse, ils rétablissent l'empire d'Occident au profit de princes qui, librement élus, représentent la république chrétienne. Le premier de ces princes, Charlemagne, constitue des lambeauxde vingt royaumes barbares une vaste monarchie; de même que le grand Alfred, il tend à façonner ses États nouveaux selon les idées religieuses, en pacifiant,

nrr&ODUCTioif.

en rétablissant le domaine des lois et de la pensée; en réunissant les trois éléments de la société nouvelle, la liberté des peaples du Septentrion avec ses garanties, les traditions des Romains avec leur administration et leur littérature, rÉglîse avec sa moralité et sa biérarchie ; puis en consolidant le terrain sur lequel doit s*édifier une civilisation non-

Ainsi, bien que voilée par les événements extérieurs, la civilisation se manifeste en Europe dans les traditions renouées des sciences et des gouvernements, comme dans la transformation de l'ancien esprit d'invasion en celui d*influence morale et intellectuelle.

Tandis que les Arabes, comme un torrent suspendu, menacent à chaque instant le monde de nouvelles dévastations, le Nord envoie des essaims de guerriers qui, sur des navires de course ou sur des chevaux tartares, troublent le sommeil paresseux des successeurs de Gharlemagne ; mais les Normands ne tardent pas à changer leurs pirateries en conquêtes, et à fonder de puissants royaumes. Les Madgyares sont subjugués par Othon le Grand, et avec les Russes, les Polonais et les Suédois, nouvellement conquis au christianisme, ils forment une barrière contre TOrient au môme moment où la bravoure espagnole repousse les hordes du Midi.

Aujourd'hui que les États devenus adultes se règlent selon les opinions, il n'est pas facile de comprendre ni la nature de ceux qui se réglaient par sentiment, ni l'ordre compacte qui dominait au milieu de l'anarchie apparente. Cette unité, nécessaire pour s'opposer aux discordes intestines et aux invasions, se manifestait dans l'Empire sous la forme d'une souveraineté protectrice, fondée sur la croyance universelle, choisie par ses pairs, tempérée par eux et relevant de Dieu, à qui elle prête hommage en la personne de son vicaire sur la terre. Une souveraineté constituée de cette manière exclut la tyrannie d'un despote comme celle d'une faction ; elle assujettit la formule et la lettre morte à l'esprit, à l'intention, au caractère personnel. L'équilibre dynamique viendra, bien incomplètement, se substituer à cet accord entre les pouvoirs temporel et spirituel. L'empereur se considérait comme destiné à défendi*e la chrétienté avec le dévouement d'un chevalier, et si les pontifes erraient dans les choses humaines, il les rappelait au devoir. Les pontifes, à leur tour, représentant le peuple, élus dans son sein et par lui, en son

velle.

INTKODUCTIOn,

nom et en celui de Dieu, sacraient les empereurs, veillaient sur les traités jurés, donnaient Téveil à la chrétienté toutes les fois que la constitution était violée, et, sans laisser passer inaperçue aucune atteinte portée à la morale ou à la justice, ils menaçaient les coupables obstinés, quel que fût leur rang, de les exclure de la communion des fidèles, châtiment moral dont la force démontre qu'il était l'expression de la justice publique.

Mais, comme le vice capital du moyen &ge fut de pousser tout à l'excès, à l'absolu, cette tutelle réciproque dégénéra bientôt en arrogance et en tyrannie, et, l'équilibre une fois rompu, on combattit avec l'anathème etl'épée. Nous devrons nous arrêter longuement sur ces différends, qui retardèrent le développement de la société chrétienne et compromirent son unité, mais d'où sortirent les constitutions politiques de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre.

xi*^^oqu«. Malheur si la division se ttt introduite alors que l'islai«f eroiMd«s. misme, dans la vigueur d'une jeunesse fanatique, de l'Espagne et de la Syrie menaçait l'Europe ! A l'approche du péril, l'autorité qui veille sur la civilisation occidentale élève la voix ; de toutes parts accourent preux et dévots, guerriers et pèlerins, et l'Europe, selon l'expression d'Anne Gomnène, arrachée de ses fondements, semble se précipiter sur l'Asie. C'était encore la grande unité chrétienne qui se levait comme un seul homme, ne connaissant qu'une seule raison, celle que proclamait son cri de guerre : Dieu le veut/ Un enthousiasme héroïque, la profondeur d'un sentiment unique, une merveilleuse énergie de volonté, quoiqu'elle manque de calme et de prudence, arrêtent l'esprit sur cette grande réaction de l'Occident contre l'Orient. Cette réaction continua avec plus ou moins d'ardeur et de désintéressement jusqu'à la prise de Rhodes, se fît même permanente et s'organisa en instituts religieux, armés pour affranchir l'Espagne^ défendre l'Europe contre l'Asie et acquérir le Nord.

Dans ces expéditions, les esprits guerriers de l'Occident s'élèvent vers un but plus noble. En voyant les civilisations musulmane et grecque, l'Europe améliore la sienne. La féodalité a accompli sa part de bien en faisant refluer la population dans les campagnes, en développant dans l'isolement des manoirs les affections domestiques, en réhabilitant la femme et en réveillant le sentiment de l'individualité, si fai-

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ble chez les Romains et les Grecs. On la voit s'affaiblir dès le moment où les petits seigneurs vont se grouper autour des hauts barons, vivent près d'eux et apprennent à obéir. Beaucoup, afin d'avoir de l'argent pour les expéditions, engagent leurs fiefs, d'autres les laissent vacants en mourant sur le sol étranger, et l'autorité royale ou les communes en profitent. Le menu peuple a partagé les efforts, les périls, les affections de ses maîtres ; celui qui est demeuré dans ses foyers a profité de leur éloignement pour respirer de sa longue oppression, et a observé avec convoitise la prospérité des républiques maritimes, dont le commerce s'est étendu aux contrées les plus riches de l'Asie.

Avant de maudire le clergé, mettons-nous un moment à la place de la plèbe d'alors , d'où vient le peuple d'aujourd'hui. Avant de médire du moyen âge, rayez de ses fastes Gharlemagne et Alfred, Grégoire le Grand et saint Louis^ Étienne de Hongrie et Othon le Grand, Godefroi de Bouillon et Frédéric II, saint Thomas et Roger Bacon. Que ceux qui raillent la frénésie religieuse des croisades ne se plaignent pas si le croissant brille sur les harems et sur les marchés de chair humaine, dans la plus belle ville du monde.

C'est pendant les croisades^ comme jadis la Grèce dans la xii« ëpoqn«, guerre de Troie, que l'Europe apprit à se connaître elle-même 1m commune*, et à mesurer ses forces pour s'élancer hardiment sur la voie de l'avenir. Désormais la chrétienté a un nom, môme dans la politique, à opposer à ceux qui refusent de marcher avec nous sur les routes de la civilisation.

Uempire oriental, entouré d'eunuques, de femmes et de sophistes, décline à tel point que les Grecs mêmes, répudiant leur nom, s'appellent Romains. La splendeur première du califat s'éclipse dès que l'élan de l'enthousiasme arabe s'éteint dans les délices énervantes de Bagdad et que l'épée d'Amrou tombe aux mains des faibles imans et des mollahs suppliants.

Au contraire, l'empire d'Occident, passé des Francs aux Allemands, s'élève à son point culminant sous les maisons de Saxe et de Souabe, en même temps que , posant des limites aux abus des puissants de la terre, la puissance pontificale, parvenue à son apogée, ouvre la porte aux franchises représentatives.

Aussi, n'est-ce plus le temps où les princes seuls apparais-

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sent sur la scène ; le peuple s'y montre à son tour. La plèbe, même après avoir acquis à Rome les droits naturels , restait toujours attachée en grande partie à la glèbe; à cette heure, elle acquiert la faculté de changer de sol et de choisir un maître. Au milieu des guerres, tantôt sourdes, tantôt ouvertes, par lesquelles les princes cherchent à convertir la préséance féodale en prérogative princière, les barons à conserver leur indépendance et à transformer le domaine politique en propriété personnelle et privée ; au milieu des discordes des conquérants, les vaincus relèvent la tête; le sentiment de leur propre dignité leur révèle celui de leur propre grandeur; enfin , par ces querelles mêmes , par les anciens livres exhumés , par les traditions non encore effacées, ayant appris le nom de droit, ils prétendent conserver ou recouvrer possessions , lois , union. Alors se multiplient les luttes entre la féodalité, TÉglise, FEmpire et les communes. Pour la première fois depuis que le monde existe, on s'occupe des paysans ; on rend à tous la capacité politique ; les serfs sont affranchis ; une idée vraie de la liberté civile se fait jour ; le tombeau de la noblesse et le berceau du peuple se préparent ; la puissance royale se consolide par la formation d'une classû moyenne, et TEurope, que les barbares trouvèrent partagée en maîtres et en esclaves, selon les usages de TOrient, ne comptera plus désormais que des hommes.

Cependant, grâce à la chevalerie, cette brillante création du génie méridional et septentrional , des Sarrasins et des Normands, la valeur devient humaine et généreuse. La jurisprudence romaine ressuscitée place le droit sur le siège usurpé par la force. Une architecture originale élève partout des palais au peuple et des temples à la Divinité. Les langues, employées à traiter des intérêts de la patrie, sortent de Tenfance ; Fidiome provençal est Tanneau qui joint les classiques aux modernes; Titalien naît du latin vulgaire; le français se mêle au celtique, au tudesque, au picard, au normand, au wallon; l'espagnol se fond harmonieusement avec l'arabe et le goth, tandis que du Scandinave découlent l'allemand, le hollandais, le flamand, le danois, le suédois; enfin, le saxon, fécondé par le normand , engendre l'anglais moderne. Les idiomes deviennent le signe distinctif des nations, et semblent tracer des cours divers à la culture européenne, selon qu'ils dérivent du teuton, du latin ou du slave. Déjà l'on entend dans des langages nouveaux, avec des formes

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fantastiques et originales, chanter la religion, la Taillance et ramour, tandis que l'Orient, étranger à ce mouvement, se maintient dans sa monotonie d'où ne jaillit aucune étincelle.

Sur ces entrefaites, les républiques italiennes étendent le commerce de TEuxin à FAllantique , du golfe d'Arabie à la Baltique; elles aident puissamment la civilisation en fondant les rapports des États sur l'intérôl réciproque, la rivalité d'industrie, la probité laborieuse. La civilisation se propage dans la Scandinavie, et un ordre religieux défriche sur les rives de la Baltique le terrain où doit s'élever une puissante monarchie. Des ligues de commerce se forment sur les mers et sur les fleuves ; et tandis que sur les Alpes les peuples de raelvétie se liguent entre eux, les bourgeois et les marchands en Angleterre, comme en France, obtiennent le droit de siéger au parlement à côté du roi et des barons.

Mais la lutte entre les Guelfes et les Gibelins a rel&ché le lien religieux et politique des nations. En vain triomphera tantôt la ligue lombarde, tantôt la dynastie la plus puissante du moyen âge, la maison de Souabe; ces partis survivront jusqu'à nos jours, pour représenter^ l'un ceux que séduit la nouveauté, l'autre ceux qui n'ont foi que dans le passé. L'Orient nous envoie, comme pour se venger de nous, la manichéisme et la philosophie scolastique ; celle-ci, par ses disputes pointilleuses et ses subtilités embrouillées, trouble la majesté de Platon et des philosophes occidentaux; en tentant de mettre le rationalisme péripatéticien d'accord avec le dogme, elle répand le germe des hérésies qui, d'Amauld de Brescia jusqu'à Luther, tendront à substituer l'individualité au catholicisme.

La chance des armes fait encore, pour un moment, prévaloir l'Orient, alors que, pour retremper l'Arabe dégénéré, descendent de nouveau les hommes du Nord : de laBoukarie, les Samanides ; de l'Hyrcanie, les Bouides, qui rétablissent le trône de Perse; de l'Arménie, les Sophis. Les Turcs passent de llnde au Nil ; les Kurdes , souche des anciens Chaldéens, produisent Saladin, le héros le plus pur de l'islamisme ; Jérusalem est reprise, l'Europe menacée.

D'autre part, Gengis-Khan, du fond de la Tartarie, décoche ses flèches homicides jusqu'au Gange et au Caucase, jusqu'à la mer Jaune et au Dnieper. Il subjugue la Russie, dévaste la Pologne et la Hongrie, et la chrétienté se demande en tremblant si une nouvelle invasion ne va pas anéantir ses labo-

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rieox progrès. Heureusement, l'orage éclate sur la domination des Seldjoucides et sur le califat de Bagdad; mais si Gengis-Khan fait un désert de toutes les contrées comprises entre la mer Caspienne et Tlndus , il sert la civilisation en substituant aux bandes, qui sont toujours aux prises, une nombreuse armée, qu'il guide contre les ennemis communs, tandis que d'autres hordes musulmanes se réunissent pour lui résister. Il est vrai qu'en fgiisant un désert de la Transoxiane, il enlève sa barrière à l'Asie occidentale, où bientôt Tamerlan passera sur les cadavres des Kowaresmiens. Le pouvoir religieux perd aussi son unité quand le petit-fils de Gengis égorge le dernier calife ; il se décompose alors en deux sectes ennemies, l'une soutenue par les Sophis de Perse, l'autre par les futurs maîtres de Gonstantinople.

Cependant, par l'ordre du pape , de pauvres frères qui ne connaissent que leur humble couvent, traversent des pays sans nom, arrivent sous la tente de l'empereur tartare, et, bravant les bourreaux qui les attendent, lui intiment l'ordre de se faire chrétien : première parole de vérité qui se fasse entendre à ces barbares. Sur les traces de ces missionnaires, d'autres se mettent en chemin , guidés par des motifs différents ; Marco Polo traverse l'Arménie et la Perse pour retrouver la Chine , et prépare le monde à l'audace de Christophe Colomb.

^wo-iiSfr*' ^ rintérieur, l'empire, en combattant la tiare, s'il lui en- "^StêoHivC splendeur, perd aussi de la sienne propre; et quand

un de ses plus dignes représentants (Rodolphe de Habsbourg) monte sur le trône après un long interrègne, son influence est bornée à l'Allemagne. Dans ses débats avec Rome, il ne s'agit plus de la grande idée de l'essence du droit, mais d'une politique restreinte. Les papes mômes, après Boniface VIII, oublient leur sublime destination temporelle,- et la translation du saint-siège à Avignon signale le déclin de leur puissance morale. Le grand schisme d'Occident égare les esprits, et jette la confusion et l'incertitude dans la vie comme dans l'ordre public. Cette désunion amène un retour de puissance en faveur de l'Asie. Une horde de Turcs, partie deux siècles auparavant des rives de la mer Caspienne, avait enlevé l'Égypte aux Mamelouks, aux Grecs leurs provinces Tune après l'autre, et menacé Byzance; elle parvient enfin à s'asseoir sur le trône des Constantins, d'où elle subjugue la Grèce et

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menace TEurope, qui, faute d'unité, aurait pu succomber, si le climat lui-même n'eût énervé les Turcs et si la Providence ne leur eût refusé un troisième Mahomet.

De Constantinople asservie, une invasion de nouvelle espèce inonde l'Europe : une foule de savants , à qui devrait suffire la sainte mission de remettre en honneur les fragments de l'antiquité échappés au naufrage des temps barbares, y viennent circonscrire le génie dans les limites des arts et de la littérature classiques ; ils repoussent l'originalité vers l'imitation, introduisent l'esprit du paganisme et l'ardeur de la polémique, non seulement dans les études, mais encore dans l'histoire, dans les mœurs, dans la politique^ par les prestiges d'une beauté de convention qui détourne du juste , du saint, du vrai.

Alors l'affermissement des monarchies, la régularité des impôts, les armées permanentes, changent le système des gouvernements. La politique , limitée naguère aux moyens de se procurer de l'argent, apprend de Ferdinand le Catholique, de Louis XI et d'Henri VII, à étendre la prérogative royale et à se créer de nouvelles ressources; la presse, stimulant assidu dB l'opinion , assure pour toujours les conquêtes de l'esprit, tandis que les armes à feu rendent moins redoutables les invasions sanglantes que Tamerlan et les Ottomans opèrent sur le sol oriental.

Nous voici donc arrivés aux temps modernes ; l'Europe est désormais ce qu'elle doit être. Si les Mongols sont encore maîtres de la Russie, les Espagnols viennent d'abattre l'étendard du prophète sur les minarets de Grenade.

Ainsi la civilisation, partie des plateaux de l'Asie et s'avançant continuellement au milieu d'accidents désastreux, avait désormais répandu la lumière sur toute l'Europe; maintenant, c'est elle qui, en quête de nouvelles nations, brise les colonnes d'Hercule, et avec Vasco de Gama se rapproche de son berceau, tandis qu'avec Christophe Colomb elle va planter la croix chez les antipodes. Ici se renouvellent les prodiges des premières conquêtes asiatiques ; le vainqueur s'empare du sol, et pour s'en assurer la possession extermine les anciens habitants. Quels grands noms que Colomb, Pizarre, Cortès, Vasco de Gama, Albuquerque, aventuriers devenus des héros? Les empires de Montézuma et des Incas, témoins ou héritiers des temps primitifs, s'écroulent. La

eiST. ONIV. — T. I. 4

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bienfaisante nature offre à Thomme un nouveau monde, et rhomme en fait le théâtre d'événements extraordinaires, ouvrant toute une histoire d'aventures dans les découvertes, de cupidité sanguinaire dans les conquêtes, de charité dans les missions.

Le mérite de Colomb ne consiste pas tant dans la révélation qu'on lui doit d'un nouvel hémisphère que dans la pensée qu'il eut d'ouvrir la voie des mers au commerce, qui depuis les temps antiques se faisait presque invariablement par terre. L'Asie subit alors sa plus grande révolution, par la direction différente que prirent ses denrées, bien qu'elle conservât encore le marché intérieur, jusqu'à ce que le despotisme turc, l'anarchie de l'empire persan, les dévastations des Afghans et des Mahrattes dans l'Inde septentrionale eussent achevé de l'anéantir.

En Europe, l'accroissement des puissances maritimes empêche que le nombre ne décide de la supériorité, comme au temps où les guerres se terminaient par la seule force des armées de terre ; l'Occident acquiert une importance absolue, dont sont loin d'approcher les trois grands États des Sophis en Perse, des Mongols dans l'Inde, et du Céleste Empire dans la Chine.

Ces nations reparaissent sur le terrain de la civilisation, pour le cultiver désormais de concert avec les Européens ; l'Amérique est destinée à devenir le trait d'union entre notre civilisation, qui gagne de plus en plus vers l'Occident, et celle de l'Orient, qui s'avance lentement en sens opposé, jusqu'à ce que toutes deux se rencontrent dans le Nouveau Monde pour s'y associer fraternellement.

x^é^ue. Charles-Quint, sous le règne duquel avait lieu la conquête la Réform». (jc l'Amériquc, tente de ressusciter le saint^empire, et arbore la croix pour refouler la barbarie sur les côtes de l'Afrique. Dans l'âge nouveau, les traces du moyen âge subsistent encore. Les municipes, les petites principautés, les rois, les chefs de bande, vivent de l'ancien souffle. Dans la littérature et dans les beaux-arts, l'Italie, associant à l'imitation la spontanéité nationale, fait éclore un autre siècle d'or ; mais la mort de Charles le Téméraire, le duel entre la France et l'Autriche, Rome saccagée par les catholiques, François le dernier des chevaliers, qui à Pavie perd tout fors t honneur y annoncent un âge positif, une époque de calcul et d'antagonisme.

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L'éclat des arts et des conquêtes ne suffit pas à déguiser une profonde corruption. Lltalie peint et chante, à la veille de perdre son indépendance, comme les habitants de Pompéi accouraient au théâtre le jour où Téruption du Vésuve devait les ensevelir. Le mot vertu, qui était synonyme de valeur chez les anciens Romains, indique en Italie le mérite dans les arts d'agrément. La dépravation pénètre dans le sanctuaire, dans les cabinets, dans les familles ; Tidolâtrie dans les chants des poètes, dans Tatelier des artistes ; la corruption dans la papauté, qui, avec Toubli de ses propres devoirs, perd la confiance des nations. Quelle belle entreprise s'offrait alors à on réformateur qui aurait été capable de ramener à la vérité et à la lumière les idées pratiques devenues si confuses, et de débrouiller les rapports compliqués qui s'étaient établis entre les ecclésiastiques et les séculiers, entre la politique et la religion! Mais Luther n'était pas à la hauteur de ce rôle de réformateur; il se jeta tête baissée dans une tentative de révolution. Dès ce moment l'unité des idées est irréparablement brisée ; le protestantisme ne s'applique pas seulement au dogme et à la discipline, mais à découvert ou à l'ombre^ il s'insinue partout, envahit les lettres , TÉtat, les mœurs, la philosophie, la science.

On ne connaît que trop les misères de cette pompeuse barbarie qui alors envahit l'Europe ; le fanatisme et l'intolérance bouleversent les royaumes non moins que les familles. Des bûchers et des gibets sont dressés par l'inquisition comme par Calvin, par Henri VIII comme piir Philippe II. Les arts en sont troublés dans la source la plus pure du beau ; la littérature devient polémique ; la peur des excès fait condamner même la véritable science; une guerre des plus longues et des plus homicides dévaste le cœur de l'Europe ; l'Allemagne, l'État le plus florissant des temps moyens, est entraînée par l'étoile de Wallenstein ou par les armes de Gustave-Adolphe à des désastres irréparables. De lointaines colonies épuisent les peuples, et les somptueuses misères espagnoles^ s'insinuant dans la littérature et dans la vie sociale des Italiens, leur font accepter avec résignation la perte de l'indépendance, quand les autres peuples vont l'acquérir.

Le concile de Trente ne rétablit pas l'unité, mais il fixe la théologie et clôt l'histoire extérieure de l'Église. De même la paix de Westphalie ne réconcilie pas les esprits, mais elle termine la guerre de Trente Ans, et devient la loi fonda-

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mentale de rAUemagne, qu'elle constitue de manière à la rendre le pivot de la politique européenne. C'est là le premier modèle en grand du système d'équilibre qui depuis dirigea l'Europe, àTaide d'alliances politiques, de contrepoids matériels et d'artificieuses transactions entre la vérité et l'erreur : système dans lequel les grands États garantissent les petits, qui, tout faibles qu'ils sont, se considèrent comme égaux et indépendants. De ce point de vue les cabinets règlent tout; la tranquillité est introduite dans la lutte, la guerre convertie en science , la diplomatie créée. Le gouvernement monarchique, désormais général en Europe, empêche que les factions ne s'entre-choquent comme dans l'antiquité; TAngleterre achève sa constitution; les papes, devenus puissance séculière, subissent la politique étrangère au lieu de la diriger ; l'Autriche revêt le caractère pacifique et conservateur que depuis lors elle a généralement soutenu; enfin, la guerre sert encore au développement de la pensée, car l'autorité est désormais subordonnée à la discussion.

Avec Lope de Vega, Camoôns, Shakespeare, Milton, le Tasse, la littérature est agitée par les passions modernes.

vi« époque. L'Asie tente deux fois de porter le croissant dans le cœur LÎÛ^8XIv de l'Europe; mais tandis que les potentats chrétiens demeu- Te Gr!!r?d. Tcut spectateurs oisifs, satisfaits de se sentir guéris de l'enthousiasme religieux, la Pologne et Venise sauvent d'une nouvelle barbarie les pays qui sont destinés à les engloutir un jour. Cependant le Turc , atteint à Lépante d'un coup qui préludait à celui de Navarin, entre lui-même dans le système politique de l'Europe et délivre à jamais TEurope de toute inquiétude sérieuse; mais, guidés par l'égoîsme , les États s'épient jalousement l'un l'autre, attentifs à rétablir la balance dès qu'elle vient à pencher.

L'Autriche, dans le siècle précédent, s'était agrandie au point de faire craindre qu'elle n'aspirât à la monarchie universelle : la réforme et les insurrections l'en empêchèrent; puis Louis XIY monte sur le trône, et la France se place à la tête des nations continentales. La révocation de l'édit de Nantes menace de compromettre la paix de Westphalie; mais à la fin la France reste seule à en sou£frir; ses citoyens persécutés vont accroître la prospérité de la Hollande , qui du Zuyderzée s'est élancée, commerçante et belliqueuse, pour arracher aux Portugais leurs établissements de l'Afri-

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que et des Indes. Ainsi les idées du siècle qui précède se réalisent paisiblement; aux massacres succèdent des proscriptions, à Faction les théories, à la guerre les discussions, au génie le talent, aux généraux les ministres tout-puissants. De là résultent Taugmentation des armées , les ambassades permanentes, la défiance et la tendance réciproque à se tromper; enfin les finances deviennent Tobjet principal dans le gouvernement des États. Les grands seigneurs s'abaissent au rôle de gentilshommes et de courtisans ; mais , sur ces entrefaites, le peuple, les savants, les négociants s'élèvent jusqu'à regarder les cours en face; ils examinent les recettes et les dépenses, étendent le commerce. Les doctrines commencent à être la cause de grands événements, et Golbert et Jansenius remuent l'Europe non moins que Yillars et Eugène. Le merveilleux accroissement qu'un peuple vient de prendre à l'aide du commerce maritime et des manufactures pousse les gouvernements à régler un mouvement auquel pour grandir il suffit de ne pas avoir d'entraves. Des fabriques privilégiées s'introduisent; puis viennent les tarifs, les prohibitions d'entrée et de sortie. On prétend que chaque nation doit se sufQre à elle-même, c'est-à-dire qu'il ne faut ni vendre ni acheter pour favoriser le commerce. De là des jalousies, et même des guerres qui pour chacun n'ont d'autre but que d'anéantir la prospérité commerciale de ses rivaux.

C'est l'Angleterre qui, grandie au milieu de sanglantes péripéties, donne à son gré la prépondérance tantôt à Tune, tantôt à l'autre des nations du continent, jusqu'à ce qu'elle en devienne l'arbitre ; mais elle accomplit une autre mission par ses colonies, qui relient à l'Europe l'Inde et la Chine. Tandis que les missionnaires continuent leurs pacifiques expéditions, une compagnie de négociants renouvelle et dépasse les conquêtes d'Alexandre. Smith, Hudson, Baffin poursuivent l'entreprise de Colomb, et devant les vaisseaux . hollandais surgit un monde encore plus nouveau, l'Australie, débris peut-être d'un monde plus ancien.

La France, en évitant les défauts du moyen âge , l'obscurité et la confùsion scolastique dans les ouvrages de raisonnement, le fantastique dans ceux d'imagination, l'incorrection dans tous, est illustrée par l'éclat dont brille sa littérature, plus que par les conquêtes du grand Louis. Mais suf&t-il d'éviter les fautes et d'atteindre à la perfection des formes pour exercer de l'influence sur l'avenir? Cette in-

IHTBODUCTIOW.

fluence, au surplus, semble réservée à la langue française, qui devient chaque jour le véhicule commun entre les esprits éclairés des diverses nations, et réalise presque ce vœu d'un langage universel que Rome avait cherché à satisfaire avec le latin.

Le fait le plus notable pour la civilisation européenne est d'avoir acquis la Russie. Une fois que cette puissance a secoué le joug mongol, qu'elle s*est incorporé les Cosaques de rUkraine et du Dnieper, elle se soustrait à la juridiction du patriarche grec, dépendant du sultan, sans pourtant se réunir ni à TËmpire ni à Rome; et la chrétienté apprend avec étonnement qu'à la paix de Nipchiou le tsar a déterminé les limites entre ses Etats et ceux des Chinois. La Russie ne suit le progrès que dans la voie de l'utilité pratique ; elle entre ainsi dans la famille occidentale, avec la mission de consommer le triomphe de notre société sur la société asiatique.

xvu* é|oqtM. La paix d'Utrecht met une entrave au redoutable agrandis- * sèment de la France, comme celle d'Oliva (1660) avait fixé les bornes des États du Nord ; mais les tracasseries d'une politique devenue militaire et commerçante ne se ralentissent pas pour cela. Ces deux caractères apparaissent spécialement dans la politique de la Russie, qui s'entend avec la faction protestante pour contre-balancer l'empereur d'Allemagne, et dans celle de l'Angleterre, qui marche à la tête de l'Europe, tandis que sa domination s'étend de l'Inde au Pérou : preuve éclatante que ce n'est pas la situation qui rend puissant, mais le courage et l'intelligence. Les établissements maritimes augmentent d'importance et altèrent les relations entre les Européens, au point que l'on se bat en Saxe pour dominer sur le Canada.

Laissons ces monarchies, qui se résument en favoris, maitresses et confesseurs, attendre nonchalamment la foudre; laissons la Porte, après la paix de Passarowitz (1718), com-, battre pour exister, non plus pour menacer. On fait la paix, la guerre, les cabinets intriguent, ici parce qu'un père veut transmettre ses États par la voie de l'héritage, là parce qu'une mère veut placer ses filles sur des trônes ; ailleurs parce qu'un ministre veut rendre son concours nécessaire, ce qui suffit pour troubler le repos des peuples. Laissons ces peuples répandre leur or et leur sang sans améliorer leur sort, sans môme que leurs maîtres se trouvent à la fin posséder un pouce

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de terrain de plus ou un degré de plus d'autorité et de force. Mais la Russie, sortie des marais et de la barbarie, prévaut dans les affaires de l'Europe. Les flottes de la Baltique voguent sur la Méditerranée et poursuivent les Turcs jusque dans l'Euxin; Catherine, proclamée législatrice des mers, veut se faire la libératrice des Grecs , et ne dissimule par son désir de voir la Russie bornée d'un côté par les frimas du Nord, et de l'autre par le climat enchanteur de l'Hellespont. Elle fait explorer l'intérieur ignoré de son empire , de l'archipel du Nord jusqu'à la Perse, du Caucase au Japon.

Tandis que Behring découvre le nord-ouest de l'Amérique, Anson accomplit son voyage autour du monde, Cook s'approche des glaces australes, et Damberger pénètre au cœur de l'Afrique. D'autre part, Maupertuis et La Condamine, élevant des pyramides astronomiques au pôle et sous l'équateur, semblent, an nom de l'Europe, prendre possession du globe qu'ils ont mesuré.

Le monde oriental est entraîné dans le tourbillon du nôtre. L'empire des Birmans ne sait pas défendre son immobilité, et la subabia du Bengale a les Anglais pour ennemis ou pour mattres. Mamelouks, Ouahabites, Afghans, Kouli-Khan remuent l'Égypte, l'Arabie, l'Inde, la Perse, qui reçoivent de nouvelles législations imposées par la force, dans le môme temps oâ, pressés par des cris unanimes de réformes, Joseph n, Léopold de Toscane, Charles III de Naples, Catherine n, Frédéric II, accordent en Europe des améliorations partielles. Enfin le mouvement devient tellement irrésistible, que le grand-lama descend du Thibet pour visiter l'empereur de la Chine.

Le siècle, très avancé en fait de connaissances matérielles, reste trop étranger au principe de l'unité, que l'esprit seul peut donner, et qui seul contient la vraie puissance sociale. Les lumières accrues et répandues repoussent Tignorance; les législations abolissent les procès de sorcellerie et d'hérésie et les procédures atroces ; les restes de la féodalité disparaissent de plus en plus ; l'économie politique se fonde sur l'égolsme et la libre concurrence , et le commerce , de même qu'il avait guerroyé contre les feudataires , livre bataille à cette heure aux privilèges coloniaux et aux fidéicommis; les rois eux-mômes ambitionnent le titre de philosophes, et jaloux, eux aussi, d'abolir tout ce qui est ancien, ils proscrivent un ordre puissant et redouté. La secte des économistes,

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V Encyclopédie f la constitution anglaise , sont le sujet de tous les entretiens.

Mais la science, entraîné par Torgueil, revient aux erreurs de rOrient; elle combat ce qu*il y a de plus élevé dans la conscience de Thomme , et subordonne les idées à la sensation, la foi à la nature, la psychologie à la zoologie, la justice à rintérôt, la réflexion à l'habitude. L*un rôve la liberté des Iroquois, tandis qu'un autre admire Finvariable régularité de la Chine. Des sociétés secrètes^ avec des mystères àTorientale, exploitées par des hommes puissants, faussent Topinion en la repaissant d'espérances menteuses. Ils tournent contre Dieu les découvertes humaines, l'interrogeant sur ses mystères avec l'outrecuidance qu'ils mettent à interroger les princes sur leurs droits.

Sur ces entrefaites, le principe de la légitimité, affermi dans l'Europe moderne, reçoit son premier ébranlement dans le partage d'un royaume électif, naguère le boulevard de la civilisation méridionale contre les assauts de la race slave. En même temps, les colonies américaines, se sentant mûres pour se gouverner elles-mêmes, s'insurgent, et, secondées par des jalousies royales, offrent le premier exemple d'une vaste démocratie. L'Angleterre, qui s'est épuisée pour les retenir sous son joug, s'aperçoit, après les avoir reconnues libres, que la nation tire du commerce et de l'industrie plus de profit que du monopole exercé sur les colonies par la métropole. Dès lors l'équilibre maritime est rétabli en Europe.

C'est ainsi qu'à l'Autriche, gouvernement patriarcal ; à la Russie, absolue dans son administration et dans sa constitution; à l'Angleterre, libre dans l'une et dans l'autre; à l'Allemagne, absolue dans la première, libre dans la seconde; à la France, variable dans ses excès, mais généreuse dans ses idées et souvent dans ses actes , s'associent les États-Unis , avec leur souveraineté populaire, pour fraterniser dans le progrès. La supériorité du nombre et de l'esprit est donc pour la civilisation européenne. Les peuples de l'Europe sentent que la prééminence n'est pas donnée par la force, mais par le développement delà morale et de l'intelligence; ils se hâtent donc d'accomplir le grand mouvement commencé au temps des communes, et d'étendre l'empire de la science et de la liberté.

^"uSKo- Oï^^î's choisi la bonne route? La Révolution a-t-elle accé- ^17» * ^^^^ retardé leur marche ? C'est ce qu'il est difficile de

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décider, lorsque les passions contemporaines sont encore aux prises.

La Révolution, poussée par les générations précédentes, abat tout ce qu*elle rencontre, écrase ses propres guides aussitôt que leur pas se ralentit; eHe écrase môme le héros qui, pour un moment, réussît à Tarrôter : homme du passé, pour qui répée était tout, mais qui toutefois, connaissant les désirs du siècle nouveau, guidait ses phalanges au combat au nom de la paix et de la liberté du commerce.

C'est dans la paix en effet et dans Taccord universel que pourra s'accomplir le triomphe de la civilisation occidentale sur Torientale, triomphe auquel concourent tous les événements. L'Europe s'ouvre les chemins de l'Asie, non plus passagèrement comme les Argonautes, les successeurs d'Alexandre ou les croisés ; elle y pénètre en dominatrice par l'isthme de Suez et celui de Panama, par les défilés du Kaboul et le port de CSanton. Napoléon a ouvert l'Égjrpte, et l'étendard tricolore flotte sur les côtes d'Afrique ; la Grèce a secoué le joug; la Moldavie et la Yalachie se font européennes; la Russie presse les Ottomans sur le Danube, en Perse, dans l'Asie Mineure ; elle franchit les Balkans , et s'arrête spontanément à Andrinople, au moment de saisir une proie qui ne peut lui échapper. La Turquie le sent, elle qui, ayant perdu le sentiment de toutes les formes politiques et religieuses, éprouve les mêmes symptômes qu'éprouva l'Europe au déclin de l'empire romain ; n'osant pas même essayer de remonter vers ses principes fondés sur le fanatisme, elle dissout les janissaires, entr'ouvre les harems, et cherche un souffle de vie dans les institutions européennes. Si la race arabe, qui la première révéla l'Orient à l'Occident et les mit en communication, sortait enfin de sa longue torpeur, ne serait^lle pas appelée à devenir le plus puissant auxiliaire de la civilisation?

L'Angleterre s'étend de plus en plus dans les Indes , et envoie ses voyageurs, ses marchands, ses guerriers, dans le cœur de l'empire des Birmans. La Chine est resserrée au sud par les Anglais, au nord par les Cosaques, avant-garde de la Russie; les flottes britanniques et américaines l'observent ou la combattent sur son vaste littoral, et du côté du Mexique et des Philippines elle est menacée par les Espagnols, qui se réveillent. Les sauvages de l'Amérique reculent toujours devant les odieux semeurs de petits grains. La civilisation chré-

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tienne, qui résume toutes les autres, se môle dans Ilnde avec celle dont toutes dérivent. On ne discute plus seulement dans nos cabinets sur Alexandrie ou 6onstantinople , mais sur Bombay, Pékin, les îles Sandwich et les Marquises. Les routes ont aplani les monts, la vapeur arrache aux vents la tyrannie des mers, et tout cela pour réunir les nations conquises par répée, instruites par la religion , guidées par les lois, éclairées par Tintelligence, qui aspire à Tunité, non plus de l'Europe, mais du monde entier. Alors les peuples deviendront frères ; Tharmonie sera rétablie entre la raison , l'imagination et la volonté ; les éléments des différentes races se combineront pour le bien commun ; les connaissances d'un peuple seront celles de tous ; l'industrie s'associera pour tirer le meilleur parti de chaque contrée ; les jouissances de la vie et les avantages de la science seront mieux répartis; l'action des pouvoirs sociaux s'exercera d'une manière toujours plus conforme à la volonté de Dieu et mieux en .harmonie avec celle des gouvernés ; enfin, la loi d'amour et de fraternité universelle s'accomplira.

Le genre humain pourra-t-il jamais arriver à cette félicité? Qu'il aspire à la conquérir du moins, et que tout homme, comme toute nation, apporte sa pierre à l'édifice.

, jj^^ Nous avons ainsi rapidement esquissé le voyage dans lequel nous entreprenons de suivre l'humanité, qui ne nous est pas également connue et ne nous intéresse pas également sur tous les points ; car il en est des nations comme des individus : chacun accomplit sa mission sur la terre, et y laisse un doux ou pénible souvenir pour ceux qui l'ont connu ; mais il en est peu qui transmettent leur nom autrement qu'inscrit sur la pierre d'un tombeau. Les hommes qui ne laissent aucune trace se succèdent, mais ne se continuent pas, c'est-à-dire qu'ils sont sans histoire^ bien qu'ils laissent quelques souvenirs. La Polynésie et les Amériques, si l'on excepte quelques traditions éparses sur le Mexique et le Pérou, quelques monuments admirés sans être compris, manquent d'antiquités, et ce serait bâtir sur le sable que de vouloir former à leur égard des conjectures que demain une découverte peut venir dissiper. En Afrique , l'Égypte et la côte septentrionale sont les seules contrées ralliées au progrès commun ; tout le reste est à étudier pour le commerce, les colonies, l'histoire naturelle et la navigation, non pour l'intelligence et la

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morale. L'histoire ne peut raconter do nègre que ses souffrances ; elle ne peut que compatir à la stupidité du Samolëde et de l*Esquimau, dont la vie a pour unique consolation Tespérance de rencontrer après la mort une chasse de rennes plus abondante. Nous ne connaissons le reste de TAsie sep* tentrionale que depuis qu*il est devenu province russe ; pour la Tatarie méridionale et le nord de la Chine, Thumanité ne s'aperçoit de leur existence que lorsqu'elles vomissent leurs hordes pour sa désolation.

Mais tandis que tant de peuples restés sans annales, sans littérature, sans relations extérieures, ont péri tout entiers, d'autres nous ont légué le souvenir de leurs progrès et de leur décadence, en laissant après eux un sillon de lumière; aussi ont-ils droit à l'attention, quand ils ne l'ont pas à l'admiration. De petites cités, comme Gorinthe, Pise, Âugsbourg, eurent plus de puissance et d'influence que de vastes empires; les cent mille Vénitiens résistant à la ligue de Cambrai nous inspirent plus d'intérêt et servent plus à notre instruction que les cent millions de Chinois qui travaillent^ engendrent, obéissent. L'histoire universelle ne saurait s'occuper des moindres événements accomplis parmi cette multitude, non plus que des petits faits auxquels l'historien particulier consacrerait de longues recherches. Son devoir est de suivre les grands peuples du berceau à la tombe, de les observer se succédant avec une mission diverse : celui-ci pour propager la civilisation^ celui-là pour la conserver pure, cet autre pour la retarder ou la détruire en partie. Il en est qui perfectionnent les arts^ et d'autres qui étendent le commerce jusqu'aux dernières limites de la terre ; quelques-uns nous transmettent les modèles du beau dans les arts, et d'autres revêtent la raison écrite de sa forme la plus éloquente; mais tous ensemble concourent au progrès des connaissances et de la morale. Spectacle sublime, où l'on voit chaque génération apporter son tribut I C'est ainsi qu'un double sentiment de gratitude et d'espérance nous rattache à nos ancêtres et à nos descendants, lorsque l'on considère, ainsi que le veut Pascal, la succession des hommes comme une seule personne qui toujours subsiste et apprend sans cesse.

L'antiquité emprunte un caractère d'éternelle jeunesse à ses grands hommes, à la fois citoyens, hommes d'État, écrivains et capitaines ; à la variété des systèmes politiques ; à

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roriginalité des peuples, qui s'étaient formés chacun de soimême avant de combiner leurs éléments divers. Au contraire, les États de l'Europe moderne, un seul excepté, apparaissent plus uniformes sous le rapport des institutions, de la religion, des mœurs, de la culture de Tesprit ; c'est dans l'étude de leur politique et de leur économie que se dévoilent les progrès et les temps d'arrôt de l'humanité.

L'intérêt naît quelquefois de la manière dont les faits nous ont été transmis. Lorsque Thucydide (sans parler des beautés de son style) décrit, avec sa profonde connaissance du cœur humain et des secrets ressorts de la politique, la guerre entre de petites peuplades de la Grèce, vous aimez à vous arrêter avec lui pour vous habituer à réfléchir. Le sombre pinceau de Tacite vous fait méditer sur les temps auxquels Rome paraissait au faite de sa grandeur, alors pourtant que ses vices et ses forfaits l'entraînaient à l'abîme. La subtile pénétration de Machiavel donne de l'importance aux luttes de deux petites factions d'une petite ville.

Mais ni l'ambition ou la raison d'État, ni la guerre, développement grandiose de la force humaine, ni la paix, but suprême des gouvernements, ne doivent exclusivement occuper l'histoire. Elle se rapetisse lorsqu'elle considère seulement les actions de l'homme, non ses sentiments et sa manière de penser ; quand elle ne recherche pas sous les événements les idées de l'utile, du juste, du beau, du vrai^ du saint, c'est-àdire l'industrie , les lois , les beaux-arts , la philosophie , la religion, éléments par lesquels grandit l'humanité. L'amélioration matérielle ne va pas toujours de pair avec le perfectionnement intellectuel et moral ; la cause la plus sainte n'est pas à l'abri d'une défaite; mais le glaive, en détruisant la nationalité de la Grèce et de l'Italie, n'a pas anéanti les fruits qu'elles ont donnés. L'histoire doit donc, en nous apprenant quel héritage elles ont laissé aux générations postérieures, faire entendre sur leurs ruines l'hymne de la reconnaissance. Et puisque, dans l'effort continu de l'esprit à reculer les limites de la matière, tout doit tendre à développer l'intelligence par la variété des connaissances^ et ramener ces dernières à un centre commun, il faut que celui qui écrit l'histoire de l'homme puisse embrasser l'ensemble du savoir humain, et le faire converger vers un but élevé.

Que l'historien remonte donc à l'origine des connaissances et des institutions civiles et religieuses, non selon les sys-

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tèmes abstraits, mais en recherchant les faits, en méditant sur eux ; par cette étude, il apprendra comment Thomme ne serait que le premier dans la série des ôtres vivants, peutêtre même le plus sauvage et le plus malheureux de tous, si le Créateur ne lui avait tout d'abord concédé de lever un regard jusqu'à son essence ; si, par une soudaine élévation de la conscience, il ne l'avait mis en relation avec le monde invisible, en lui montrant de loin une éternité de bonheur ou de malheur. S'écartant de cette première révélation, et du culte des idées s'abaissant à celui de la matière, l'homme traduisit cette vérité par des formes ou des signes plus ou moins nobles et significatifs, d'où naquirent les diverses religions, que certains philosophes s'efforcèrent de déduire d'un développement progressif de la raison.

L'historien accepte le mystère qui, semblable au soleil, éblouit l'œil qui s'y fixe, mais répand la lumière sur toutes choses. A cette clarté, examinant la mythologie des nations, il voit dans l'Inde Dieu confondu avec l'univers; il voit la nature sensible divinisée en Grèce ; la nature spirituelle, en Égypte; la patrie, à Rome, et partout, les religions altérer un fond de vérité selon leur génie propre, génie qui résulte de leur organisation et de l'aspect sous lequel elles considèrent la création. '

L'industrie donne à l'historien la mesure du bien-être du plus grand nombre; la législation lui fait connaître le degré de civilisation et le moyen, en épargnant peut-être des essais inutiles, de constituer une société plus satisfaisante. La pensée caractéristique de chaque peuple lui est signalée par la philosophie, science des idées générales démontrées rationnellement, dont chaque effort vient s'ajouter à l'effort de la raison pour atteindre à une connaissance plus générale et plus parfaite.

La littérature, infinie, allégorique, prodigieusement variée dans llnde, respire l'amour, l'orgueil, la vengeance; une voluptueuse et farouche indépendance dans l'Arabie, où elle raconte les querelles des tribus, exprime les violents désirs ou les tristes regrets. En Chine, se nourrissant du culte domestique et d'une morale étroite, triviale même, elle manque d'élévation de vues, d'enthousiasme, et n'a pour mérite que d'agréables détails. Puissante d'une inspiration supérieure et d'une vigueur inflexible dans la Judée, elle est, dans la Grèce, tout harmonie, équilibre et perfection, mais limitée à

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la beauté de la forme. On la voit, dans sa sévérité, qui n'exclut pas réclat, éminemment patriotique à Rome, érudite et compilatrice à la cour des Ptolémées, polémique durant le bas-empire. Sévère et plaintive dans son uniformité, elle lutte contre une ingrate nature et contre dès puissances mystérieuses, dans VEdda Scandinave et dans les Sagas de Tlslande. Dure, simple, mystique, dans la Germanie des Niebelungen; frivole et sautillante chez les Provençaux; nationale et religieuse, puis facile, harmonique, voluptueuse, burlesque en Italie; en Espagne, plus fière que gracieuse, catholique jusqu'à l'exagération, raffinée dans la galanterie, guerrière et d'une énergie spontanée; en France, pleine d'un sens droit, d'une harmonie tempérée, plus claire que passionnée, plus remarquable par l'esprit que par l'imagination, gaie du reste, sociale, perspicace, active ; en Angleterre, précise, calculée, rôveuse, expérimentale, scrutatrice inexorable ; enfin, vigoureuse, érudite, sentimentale en Allemagne, la littérature ne retrace-t-elle pas le. génie particulier à chaque peuple et à chaque époque? Ses productions ne sont-elles pas autant de conquêtes dont aucune ne s'est perdue ?

Il est donc très important de connaître la succession des œuvres de l'esprit, c'est-à-dire l'histoire des lettres, attendu qu'elle révèle l'enchaînement de Fart avec la foi, de la philosophie avec la société, en montrant les divers états par lesquels ont passé l'âme et l'imagination humaine; mais, pour cela, il faut une critique élevée, qui, au lieu de s'arrêter aux minuties et d'affecter une stricte exactitude, s'insinue dans l'esprit d'un auteur et de son époque, et pardonne au génie ses inégalités, ses bizarreries, ses égarements. Cette critique saisit le sens dans la variété de son expression, en admirant le beau qui perce continuellement sous les formes modifiées selon les siècles et les pays ; elle étudie l'écrivain dans la totalité de ses relations, vit avec lui et le monde qui l'environne, comprend le lien intime qui rattache l'idée d'un homme à celle de ses contemporains, et fait revivre le passé au moyen de la pensée.

Aucune nation ne fut déshéritée de beaux-arts, pas plus que de poésie. Nous les verrons sortir de l'hiéroglyphe, et suivre dans leurs voyages les dieux, les conquérants, les thesmophores, tantôt au milieu des pagodes de Brahma, tantôt sous les tentes des Tartares de Samarcande; nous les rencontrerons sous les minarets de Bagdad, avec les Abas-

IKTIIODUGTION.

âdes ; pais, dans Cordoue, au milieu du fracas des armes ; à Rome, avec les papes; en France, avec les rois; en Amérique, avec la liberté. Quelque part qu'ils fixent leur demeure, ils changent d'aspect selon les institutions et la nature. Si, en Égypte, ils imitent la tente du nomade, et, sur le Gange, les berceaux immenses formés par ces arbres qui se replient vers la terre et y rattachent leurs rameaux flexibles, à Babylone ils rivaliseront de légèreté avec le palmier, jusqu'à ce qu'ils se réduisent, en Grèce, à une exactitude, restreinte peut-être, mais mélodieuse ; c'est là qu'ils réalisent cet idéal qui est l'expression des belles et grandes pensées, transmises à l'âme par l'intermédiaire des formes.

Les hommes supérieurs méritent aussi que l'histoire s'arrête à les contempler; ils sont la gloire de notre espèce, et la plus haute preuve de la liberté humaine dans sa lutte avec la fatalité. Il est bon de les opposer à tant de misères que nous présente le monde, et surtout à celles qu'une hypocondrie sans force et sans amour, s'intitulant philosophie scrutatrice, se complaît à ramasser au milieu de la fange d'un siècle égoïste. L'historien s'arrête dans la contemplation de l'héroïsme et de la vertu^ avec la satisfaction qu'éprouve le voyageur sous l'arbre qui lui procure l'ombre et le repos.

S'il fut jamais un temps opportun pour entreprendre la peinture d'un aussi vaste tableau, je crois que c'est le nêtre. L'érudition, si elle est indispensable à l'histoire, n'est pas l'histoire même. Les savants, esclaves des livres, oublient trop souvent les hommes, la civilisation, la nature ; ils ap- puient de textes ce que la nature contredit, et, se prétendant infaillibles, ils insultent aux divinations qui tant de fois ont servi le progrès. C'est avec un autre sentiment que l'érudition, de nos jours, a interrogé les auteurs ; elle y a moins cherché les paroles que la pensée et les révélations sur des points auxquels a donné de l'importance l'étude des sciences économiques, administratives et commerciales. Ne se bornant plus aux seules langues classiques, elle a fondé sur celles de l'antiquité la plus reculée la connaissance des lettres, de l'histoire, des croyances de ce monde oriental que l'Occident regardait comme son maître dès les temps de Pythagore et de Platon, et qui se présente à nous, avec une évidence toujours plus grande, comme le berceau des sciences religieuses et profanes. Cette même ardeur avec laquelle, dans le quinzième siècle, on se remit au grec et au latin, se

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porte aujourd'hui sur Fétude des idiomes de rOrient, mais dans une vue plus, large, et avec la persuasion que le génie d'un peuple est celui de sa langue. Dans ce but, des écoles ont été ouvertes chez les nations les plus éclairées ; des journaux spéciaux s'en occupent; des sociétés littéraires affrontent leur propre ennui et l'indifférence du vulgaire, pour répandre sans cesse de nouvelles lumières sur les commencements de l'humanité, sur le sens et l'esprit de la société primitive. GhampoUion, Rosellini, Young, Wilkinson,Peyron, Lepsius, ont contraint l'Égypte à révéler son mystérieux langage; d'autres savants se sont assis sur les ruines d'Ayodhia et d'Éléphantine, demandant à une civilisation expirante l'explication de l'ancienne, et dévoilant une littérature qui laisse en arrière toutes les autres, autant que les hypogées de ces pays dépassent nos temples en grandeur. Jones, Golebrooke, Wilson, Carrey, Wilkins, chez les Anglais; Chézy, Burnouf, Langlois et Pauthier, en France; Bopp, Bohlen, Lassen et les deux Schlegel, en Allemagne, nous ont révélé l'Inde, avec son sentiment religieux si profond et si élevé, avec sa pensée philosophique si hardie et si transcendante, son imagination si poétique et si gigantesque, sa nature si féconde et si merveilleuse. Sacy nous a initiés à la littérature arabe et persane, et a formé en France une école qui, continuant ses recherches, nous convie, avec le généreux Anquetil-Duperron, et mieux encore avec Rask et Burnouf, à écouter la voix de Zoroastre, silencieuse depuis des siècles. Après Grotefend et SaintrMartin, Oppert et Rawlinson nous ont donné la connaissance de l'écriture cunéiforme, tandis que la phénicienne fait de vains efforts pour conserver son secret. L'empire ottoman n'a plus rien à cacher aux investigations de Hammer; Rémusat, Biot et JuUien nous ont familiarisés avec la Ghine ; Klaproth et Smith nous ont introduits au milieu des peuples les plus ignorés de l'Asie moyenne.

De môme que le grec et le latin perdirent le droit de s'appeler langues mères, les Égjrptiens et les Persans ne furent plus considérés comme des peuples primitifs. L'Inde nous montra devancés les systèmes de Pythagore, d'Aristote, d'Épicure, de Pyrrhon. La philologie indiqua les traces de migrations antérieures à toutes traditions, et, signalant dans le sanscrit les racines du langage franc, russe, allemand, grec, latin, celtique, lithuanien, prouva, par la comparaison des idiomes, que les Celtes furent poussés les premiers de l'in-

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térieur de FÂsie vers FOccident, où les suivirent les Germains, les Slaves, puis les Latins, et les Grecs en dernier lieu.

Avec non moins de soin, on recueillit des monuments de toutes sortes où se révélait la condition civile et politique de peuples, soit disparus, soit très éloignés. L*amour de Tor chez les marchands^ des conquêtes chez les guerriers, de la gloire chez les savants, des conversions chez les missionnaires, fit pénétrer dans les contrées les plus reculées, et fouiller les sanctuaires en ruines des empires primitifs, ainsi que les pyramides d'Ipsamboul. Les nécropoles de Tlnde furent comparées avec celles de Tlslande, les ruines de Persépolis avec celles de Palenqué, et les vases d'Étrurie avec les objets d'art conservés dans la lave d'Herculanum et avec les cylindres symboliques de Babylone.

Marchant de pair avec la philologie et Tarchéologie, bientôt la numismatique, la géographie, l'astronomie et les sciences nouvelles de la géologie et de la paléontologie, apportèrent leur tribut de renseignements et de preuves à l'histoire, et lui permirent de dicter plus sûrement les oracles de l'expé*rience. Après un siècle qui avait forcé les ruines des temples à protester contre le ciel, et les sciences à faire la guerre à Dieu, on s'étonna de voir l'étude approfondie des mythes confirmer la vérité de cette première parole dont ils étaient des dérivations falsifiées par le désaccord entre les facultés de l'âme ; les découvertes de Guvier appuyer de leurs témoignages les récits de la Genèse : celles de Klaproth et de Humboldt attester une première concordance et une réparation successive des langues ; celles de Blumenbach consolider la doctrine de l'unité du tronc humain, et les voyageurs la confirmer par les étonnantes ressemblances de civilisation qu'ils signalèrent entre l'Égypte, l'Irlande, l'Inde, le Mexique, la Nouvelle-Hollande.

En môme temps que les grands événements du siècle menaçaient d'effacer toutes les traditions et de changer toutes les relations existantes, l'Europe, comme par réaction, avec une ardeur soudaine et nullement concertée, se mit à exhumer les monuments du passé et à compulser ses archives. En demandant aux diplômes et aux chroniques dédaignées d'importantes révélations sur la société dont la nôtre est sortie, elle se convainquit que, pour aller hardiment en avant, il est nécessaire de faire quelques pas en arrière et de reprendre

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les choses à l'origine. Tant de découvertes ne pourront être complètes que le jour où se réuniront toutes les forces morales aujourd'hui éparpillées par la latte. En attendant, les premiers sillons tracés nous ont mis sur la route, et nous en connaissons la direction, sinon le terme.

Ce qui dut grandement y contribuer, ce fut le rapprochement de toutes les nations, facilité par les armes, les lettres, le commerce : rapprochement représenté dans Tordre physique par la pile voltaïque, qui nous montre que deux corps, en se touchant, déploient une activité suffisante aux lentes cristallisations journalières comme à la subite transformation de roches entières. La guerre désormais a la paix pour but. La nécessité, le commerce, la pensée réunissent les États en une grande famille où les exceptions deviennent de plus en plus rares, où les préjugés de nation sont à tel point déracinés que Ton traiterait de barbare celle qui donnerait ce nom aux autres. Une découverte est-elle faite dans un pays, elle se propage rapidement dans tous, et un Galilée, un Newton, est bientôt connu d'un bout du monde à l'autre. D'innombrables journaux, tandis qu'ils répandent les connaissances parmi la foule qui écoute et croit, donnent avis de chaque progrès aux savants qui pensent et discutent. Des traductions fidèles dispensent de la connaissance de toutes les langues qu'une vie entière serait trop courte pour acquérir. Les relations comparées des voyageurs épargnent les excursions lointaines, indispensables aux anciens pour connaître le petit monde d'alors. La géographie, depuis que les pays nouvellement découverts ont fait connaître l'humanité sous chaque climat et avec les modifications produites depuis tant de siècles par les causes naturelles et par les gouvernements, n'est plus une aride nomenclature de terres et de frontières, mais une aide pour retrouver, dans les circonstances des lieux, l'esprit des institutions. Des peuples qui, dans leur décrépitude, ne conservent que de rares vestiges de leurs institutions primitives, et d'autres qui se hasardent à peine à faire les premiers pas dans la vie civile, offrent le meilleur commentaire de l'histoire ancienne. La cour des Sophis explique celle de Cyrus, comme les hiéroglyphes de l'Égypte trouvent leur contrôle dans ceux du Mexique. Cette accumulation d'études spéciales, au moyen desquelles les sciences, en se fondant mutuellement, généralisent leurs propres lois et multiplient leurs rapports, permet aux vérités

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générales de se développer dans une forme plus concise sans devenir superficielles.

Combien Texpérience publique et privée ne s*accroît-elle pas dans le tourbillon des événements de notre siècle, qui semblent avoir pour mission de révéler les causes générales, de résumer de longues séries de faits, de mettre en évidence les lois qui régissent la vie des sociétés antiques et modernes ! L'esprit humain, après avoir détruit et foulé sous les roues de son char triomphal, une foule de créations des temps obscurs, s'applique à considérer les ruines qu'il a faites sans animosité et sans crainte. La chute des prérogatives féodales, le jury, une milice nationale, les communes, les assemblées électorales, qui succèdent aux procédures inquisitoriales, aux armées permanentes, au régime administratif, à la noblesse héréditaire, nous feront mieux comprendre Tantiquité, les agitations du Forum, les élections par curies, Topposilion légale du tribunat, les cités qui se défendaient, administraient, jugeaient par elles-mômes.

On dit que, pour bien décrire les faits, il est nécessaire d'avoir pris part aux événements politiques, parce que Texpérience des choses corrige l'absolu des théories, et que l'habitude d'observer les mouvements sociaux conduit à en découvrir le véritable sens. Sous ce rapport aussi, les temps présents sont favorables à l'histoire; car, la barrière n'existant plus entre ceux qui instruisent ou guident, et ceux qui croient et suivent, l'État n'est plus un mystère. Les discussions des chambres et les gazettes appellent chaque citoyen à fixer son regard sur les trônes et sur les parlements, à connaître la prudence politique, les causes lointaines, les ressorts compliqués de la machine sociale. En outre, l'extrême multiplicité des emplois augmente les rapports entre l'homme de lettres et l'homme d'État, entre les opinions et les institutions. Dans le drame chacun joue un rôle, ne fût-ce, comme dans le chœur antique, que pour louer ou blâmer. De là le besoin de comparer ce qui est à ce qui fut ; de là, les démentis que la pratique, à chaque pas, donne aux théories absolues, dont l'attrait peut éblouir quelquefois ; de là l'esprit de tolérance qui nous rend plus capables de bien apprécier, sans indulgence, mais sans injustice, ce qui a cessé d'être opportun.

En acquérant, de son côté, une influence plus active sur les esprits, deux principes généraux ont rajeuni la littérature :

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l'un, c'est que le but des lettres est l'utilité morale; l'autre, que le moyen de l'atteindre est la représentation du vrai. Après s'être contentée de la fable, la littérature dut revenir à l'histoire. Il lui fallut représenter les caractères, et non les forger, faire abstraction de soi pour s'identifier aux autres. Si le nom de Philippe II et de Rosemonde suffisait à Alfieri, ou la lecture de Guillaume de Tyr au Tasse, aujourd'hui, dans les compositions jetées sur le papier ou sur la toile, l'imagination, même dans son plus grand essor, prend la vérité pour appui. Le roman lui-même fut profitable en pénétrant dans la vie intime, en mettanjt au jour des particularités rejetées ou inaperçues par l'histoire, en ne peignant pas seulement les grands personnages, mais celui qui est le premier acteur dans le drame de l'humanité, le peuple. Sans la connaissance des mœurs, celui qui assiste aux événements ressemble à celui qui voit agir des gens dont il ignore le langage ; ainsi les croisades et l'empereur Henri IV, dans la cour du château de Ganossa, sont des chiffres illisibles pour qui ne les encadre pas dans les habitudes et dans les opinions de leur siècle. L'histoire montrera, pour fruit de la réforme, une guerre de Trente ans, et, pour résultats de la révolution française, les batailles livrées dans toute l'Europe ; mais les tyrannies publiques et privées, les divisions au sein de chaque famille, les scènes de haine, d'amour, d'intrigues, l'altération des affections les plus sacrées, les hésitations des âmes timorées, avaient-elles jamais donné la vie et le relief à ces grandes peintures ? Aujourd'hui Don Quichotte peut suppléer Mariana; Ivanhoé retrace les rapports entre les Saxons vaincus et les Normands, mieux que ne l'avaient fait les histoires ; les Fiancés de Manzoni révèlent tout un monde négligé de souffrances, de vertus et de vices. Us ont habitué à un appareil plus naturel et plus humain cette Clio qui n'allait que chaussée du cothurne et armée du poignard, comme la muse de la tragédie.

Ajoutez à cela l'étude plus consciencieuse de l'homme, qui, au milieu de la variété des phénomènes, est au fond toujours le même, et naît avec les mêmes inclinations qui causèrent l'inimitié des premiers frères : ce qui fait qu'en tenant compte du climat, des institutions, de la religion, l'homme d'aujourd'hui reproduit celui qui, au milieu de circonstances identiques , agissait dans les siècles passés.

Faut-il s'étonner si, secondée par tant de moyens, la

IHTBODUCTION.

science historique adopte d'autres manières de comprendre j^^^^j'^ et d'exposer? Déjà Bacon avait dit que l'histoire du monde, sans celle des lettres, du savoir, de la philosophie, de la jurisprudence, des arts, est comme la statue de Polyphème , n'ayant qu'un œil, et que les changements de religion et d'opinion font mouvoir les esprits et les gouvernements. Mais prenez les historiens, et voyez s'il fut écouté. La plupart ne sont attentifs qu'à observer les héros, qui sont le bras, au lieu des institutions, qui sont le cœur de la société ; à cueillir des fleurs brillantes, au lieu de récolter les fruits utiles; à réduire la vérité à des beautés de convention, au lieu *de l'accepter dans son désordre capricieux ; à faire ressortir les causes et les conséquences apparentes, les intrigues des cabinets, les évolutions d'armées, les perpétuelles hostilités entreprises sans motif, conduites sans gloire, terminées sans résultat, et ne prouvant autre chose sinon combien fermente obstinément dans le cœur de l'homme le levain de la discorde.

Ce siècle qui a tant fait, tant découvert, tant senti, tant pensé, a le droit de refaire l'histoire, de juger à son point de vue la vie, les actions, les sentiments des siècles précédents, et de confronter l'histoire du passé avec la sienne propre. Une critique éclairée et sévère, mais non dédaigneuse et exclusive, cherche la richesse d'un peuple, non dans les palais, mais dans les ateliers et dans les campagnes ; son bonheur, . non dans les lois écrites, mais dans leur application et dans la part de bien qui revient à chacun. Elle examine la condition privée, l'éducation, les arts, le sacerdoce, jusqu'où s'étendent la sécurité publique, le respect pour les femmes, la division des propriétés, la facilité des communications, l'harmonie entre les petits et les grands, entre les ignorants et les doctes, entre les gouvernés et leurs gouvernants. Athènes pourra avoir donné les meilleurs orateurs à la tribune sans qu'on pense pour cela qu'elle avait constitué le meilleur gouvernement. Les mots de vertu, de république, de monarque, auront une signification bien diverse à Sparte et dans la Suisse, en Grèce et à Rome, en Perse et en Angleterre ; il ne suffira pas du nom pour faire croire la liberté victorieuse à Blarathon et vaincue à Actium et à Philippes.

Arrière aussi les petites causes des grands événements, et que l'issue de la guerre ne soit pas acceptée comme le symptôme du mérite moral d'un peuple ! Qui se contente aujourd'hui de considérer les croisades comme provoquées par la

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voix d'un obscur ermite ? la réforme, comme née d'une querelle entre franciscains et augustins ? l'indépendance de l'Amérique, de l'augmentation des impôts ? Dans la guerre contre les États-Unis, l'Angleterre succombe et s'élève à une immense grandeur; dans celle de Sept ans, elle triomphe et se ruine. A Tilsitt, Napoléon dicte orgueilleusement la paix, et c'est là que l'heure de sa décadence a sonné. Moralité Que si la lutte, encore très vive entre les opinions, peut faire hésiter le jugement, l'histoire, outre qu'elle y puise une nouvelle chaleur, se sent appelée à la sainte mission d'affermir le^ sentiments généreux et de flétrir ceux qui sont personnels. L'historien, comme l'orateur, selon Cicéron,doit être bon, et non se faire le fauteur du vice ou de la tyrannie ; ami de son pays, du peuple, de ceux qui souffrent, il doit forcer du moins ceux qui ne sont pas tels à feindre de l'être. Mieux qu'un autre, l'homme profite de sa propre expérience, et il préfère ses propres réflexions à celles d'autrui ; laissons-le donc réfléchir et juger. L'histoire, aujourd'hui, jalouse d'instruire, mais en racontant, est devenue éminemment morale; elle n'affiche pas de tristes axiomes de politique vulgaire et de vérité banale ; mais, contemplant les hommes en tant qu'hommes, sans acception de renommée, de rang, de patrie, elle prononce hardiment ses arrêts selon le droit et la vérité. Répudiant le faste d'une dignité d'apparat qui faisait confondre l'éclat avec le bonheur, le succès avec la bonté de la cause, elle croit de son devoir d'écrire pour l'avantage du plus grand nombre, pour renforcer les liens d'affection, d'activité, de savoir, entre les rangs de la famille humaine, afin de marcher à son amélioration avec calme, ordre et bienveil* lance.

Les grands noms ne l'entraînent plus. Révisant, au contraire, beaucoup de jugements, elle a aYraché leur couronne à des héros vantés pour la donner au mérite plus humble et plus bienfaisant. Pour elle, la grandeur ne voile pas la turpitud*e; en louant Adrien et le grand Louis XIV, elle rappelle Antinous et les dragonnades. Si elle admire chez les Perses la pureté des mœurs et la croyance en un seul Dieu, réunies à une noble ardeur pour la gloire et pour la patrie ; chez les Grecs, la puissance du savoir et des beaux-arts ; chez les Romains, l'énergie de la volonté, elle leur demande quel usage ils en firent. Devant cette morale élevée se sont tues les adulations ; loin de souffrir les louanges de Velleius à Tibère ou

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la plume d'or de Paul Jove, on ne tolérerait pas même les aveugles applaudissements de Xénophon pour Gyrus, d'Eusèbe pour Constantin, d'Éginhard pour Charlemagne. C'est un roi, Charles XII, qui a dit que Thistoire était un témoin, non un flatteur, et que le seul moyen de l'obliger à dire du bien était d'en faire; un grand ministre du môme pays (Oxenstiern) ajoutait : « Quand un homme s'occupe des affaires publiques, quelque haut placé qu'il soit, il se trouve plus ou moins serviteur : mais, lorsqu'il tient avec hardiesse le compas de la réflexion et le burin de l'histoire, c'est lui qui règne. » Aussi, se dégageant des préjugés de temps et de noms, ne croit^Ue jamais qu'un crime puisse être utile ; elle poursuit de ses imprécations celui qui, comme Helvétius, légitime tout en vue du salut public, et, moins cynique que Diogène, elle dit aux grands comme il le disait à Alexandre : « Ote-toi de mon soleil I »

Le dernier siècle avait jugé sans raconter, mais le nôtre a prétendu raconter sans juger. Une école fataliste, qui convertit les tyrans en envoyés de Dieu ou en ministres de la nécessité, a cherché à endurcir le narrateur au point de l'amener à voir les faits, non les hommes; impassible devant le vice, la vertu, les catastrophes les plus tragiques, elle les considère comme nécessaires , sans regret pour ce qui tombe, sans espérance pour ce qui s'élève; mais, dans l'application, elle indique assez son inclination pour la justice et le progrès, et se rapproche plus qu'elle ne le voudrait de l'école véritable. Celle-ci montre l'homme libre dans sa dégradation même, et voit que la vérité politique, séparée de la vérité morale, manque de base; elle enregistre les protestations des individus et des peuples qui , se sentant quelque dignité , secondent au moins de leurs vœux les efforts qui tendent à dégager l'esprit de la matière; elle suit le progrès à travers les désastres avec la même anxiété qui veille sur les pas d'un ami dans une expédition aventureuse, et elle offre à la vertu qui succombe, du moins la pitié , ce dernier droit de l'infortune.

Tout cela rend plus grave la tâche de celui qui entreprend ^{^^^ de parler d'histoire à une génération grandissant dans un vif désir de vertu, de vérité, d'intelligence. Il doit avoir médité sur l'antiquité telle qu'elle se peint elle-même; car, si les faits peuvent aussi se retrouver dans les copies , c'est dans les originaux seulement qu'on découvre ce coloris qui révèle un âge, plus encore que ne le fait le récit même. Leur étude

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nous fait connaître Técrivain , dont la franchise ou la servilité , l'amour des choses anciennes ou le goût du nouveau nous transporte avec lui aux temps où il a écrit. Je parle ici des écrivains contemporains et originaux (1) , non de ceux qui, même dans les langues classiques, ne firent que compiler ou répéter. Quiconque s'est appliqué à l'étude des premiers, diffère de celui qui se contente d'en lire des extraits, autant que rindividu qui connaît un peuple par les relations des voyageurs diffère de celui qui a vécu avec lui. Il s'agit non seulement des historiens, mais des poètes, des philosophes, des artistes, qui reflètent leur siècle. Pourrait-il jamais prétendre connaître la Grèce celui qui ne l'aurait vue qu'à Marathon et à Chéronée, sans avoir pénétré dans les écoles pour raisonner de Dieu avec Xénophane et Platon, de la vertu avec Socrate et Zénon, de cosmogonie avec les pythagoriciens, d'éloquence avec Gorgias , d'hygiène avec Hippocrate ; celui qui ne se serait pas promené des jardins d'Épicure au tonneau de Diogène, des sobres banquets de Sparte aux marchés de Gorinthe, de l'atelier de Phidias aux manufactures de Milet ? Et qui pourrait l'y guider mieux que des contemporains ? Le malicieux Aristophane , Sénèque le sophiste , l'obscur Lycophron, l'obscène Pétrone, les épanchements familiers de Gicéron et du faible Pline le jeune lui parleront de leur temps bien mieux que les historiens; et le temple de Jupiter Olympien, les obélisques de Louqsor, les ermitages des talapoins compléteront l'intelligence d'un siècle et d'une nation.

L'historien doit ensuile savoir pénétrer dans le passé avec une imagination flexible, avec un tact exquis auquel rien d'important n'échappe, avec un discernement sévère qui, parmi les traditions adulatrices dictées par la vanité ou par la superstition, lui fasse distinguer du faux le vrai, que l'imagination peut bien voiler dans ses fantaisies, mais qu'elle n'efface jamais. Au milieu des documents en petit nombre souvent défigurés par la passion, par l'ignorance, par le génie même qui les a transmis à sa manière , il découvre le moment où un peuple se constitue; il voit si ce fut de luimême ou par une impulsion étrangère, quel esprit dicta ses institutions,comment celles-ci déterminèrent les événements, comment elles furent modifiées par ces causes antérieures

(1) Principalement Hérodote, Thucydide, Polybe, Tite Live, César, Xénophon, la Bible, Homère, Pindare, les poèmes de Tlnde, les livres canoniques de la Chine, etc.

INTIODUCTION.

qui, comme le dieu Terme, ne veulent pas céder la place aux nouvelles : car les faits , comme les hommes , ont une espèce de génération continue , dans laquelle rien ne com- -mence et tout se succède. Certainement, les écrivains contemporains Guicciardini , de Thou, Botta, comme Thucydide et Tacite, fournissent beaucoup de témoignages immédiats; mais le titre de contemporain n'est pas une garantie de. vérité et l'histoire de Socrate écrite par Anytus serait toujoui*s méprisable. Pour les faits anciens, ce n'est pas tant le témoignage que l'autorité de l'historien qu'il faut invoquer; et quant aux faits contemporains , qui ne sait combien on les voit s'altérer promptement, surtout lorsque la passion change le point de vue , ou que des systèmes d'imagination se mêlent aux faits pour les expliquer? Lorsqu'une fausseté s'est introduite dans l'histoire, il est très difficile de la déraciner, et, quelquefois môme, de la discerner; telle est cependant l'œuvre de la critique.

De même que, dans l'astronomie, les corps lointains font illusion au point que nous croyons réels les mouvements apparents, et stable ce qui se meut, ainsi, dans la partie conjecturale de l'histoire , quelques-uns voient des personnages véritables dans toutes les fictions mythologiques ; d'autres transforment en mythes et en caractères poétiques jusqu'aux êtres les plus certains. Tandis que Brahma , Saturne, Odin deviennent des rois ou des héros, Homère^ Camille, et jusqu'à Selon, ne sont plus que des types symboliques, les allégories d'une phase de la société. Que le doute ne dégénère donc pas en scepticisme ; que Tancienneté d'un fait ne suffise pas pour le nier, comme on ne nie pas l'existence de Sirius parce qu'il s'enfonce dans la profondeur des cieux. Combien d'assertions de l'antiquité, bafouées hier encore, n'ont-elles pas été confirmées ou éclaircies par les progrès de la science? Sans la tradition point d'histoire, point d'éducation du genre humain , et force est de l'accepter même quand elle manque de l'exactitude mathématique exigée par Volney; car, lors même qu'elle rapporte le faux, elle le calque sur la nature de l'homme et des temps , et nous fait remonter aux causes.

Pour suivre les planètes dans leur courbe radieuse, l'astronome n'attend pas qu'on ait découvert ce que c'est que matière , espace et mouvement; le physicien ne ralentit pas ses recherches parce qu'un mot seul, gravitation, galvanisme,

INTBODUCTION.

électro-magnétisme, peut en vieillir les résultats ; de même rhistorien ne doit pas s'arrêter dans son entreprise, parce que cette ardeur unanime de recherches promet d*imminentes découvertes. Gœthe a dit un mot aussi désolant que profond : « Pour savoir quelque chose , il faudrait tout savoir. » Sans se laisser décourager par le désir d'une perfection absolue, que rhistorien fasse son profit des découvertes les plus récentes , et, se réjouissant à la pensée que nos neveux en sauront davantage, qu'il s'efforce de faire en sorte que ses successeurs puissent prendre son travail pour point de départ , et comme témoignage du degré où la science était arrivée de ses jours.

Mais, s'il voulait juger les contemporains de Lycurgue et de Barberousse avec les idées de notre temps , sans trahir les faits, il trahirait l'histoire. Tout en partageant les généreuses sympathies de notre époque , et en secondant le noble élan qui nous entraîne vers tout ce qui profite à Tintelligence et au bien-être des masses, il verra que chaque peuple, en obéissant à Taiguillon du besoin ou de la curiosité , aide au progrès universel de la science et de la civilisation, et, en nous rendant contemporains des peuples les plus anciens , il évitera que ce qui est frivole et superflu n'usurpe la place de ce qui est essentiel ; les événements racontés par lui conserveront l'intérêt qu'ils avaient lorsqu'ils étaient actuels.

Je voudrais de plus qu'il étudiât son siècle, non seulement dans les salons et dans les écoles , sources perpétuelles de préjugés inhumains , non seulement dans les journaux et dans cette foule de brochures qui sapent toutes les opinions sans en avoir aucune, mais en lui-même et dans les hommes les plus simples et les plus naïfs. Il jugera mieux les faits anciens et contemporains quand ils éclatent avec fureur dans les révolutions, s'il a vu celles de son temps se préparer sur les places publiques, dans les églises, dans les ateliers , à la bourse, au foyer domestique. A quoi bon des descriptions de batailles, suspectes et incomplètes pour le militaire, superflues pour les autres ? Ces discussions prolixes pour constater une date, un lieu, un nom, cette érudition laborieuse qui croit tout savoir quand elle a tout lu, et qui nous dispense de penser en nous enrichissant des idées d'autrui, ne sont pas faites pour l'historien qui aspire à vivre plus dans les cœurs que dans les bibliothèques, et qui, l'édifice une fois élevé, croit devoir ôter les échafaudages dont il s'est servi , pour

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qa*on voie sa beauté, non la fatigue qu'il lui a coûtée.

Je voudrais qu*il sût marier Thistoire statistique, résumé moderne de tout ce qui peut être réduit aux lois de la proportion mathématique, d'abord à Thistoire politique, qui calcule rinfluence d*une nation sur Tautre , d'un individu sur tous , d'un siècle sur les suivants ; puis à l'histoire philosophique, qui considère le genre humain comme subordonné à une loi d'après laquelle les événements s'enchatnent, car le cours des fleuves paraîtrait absurde à qui ne connaîtrait pas rOcéan dans lequel ils se jettent.

Personne ne pense plus aujourd'hui qu'il suffise à l'histoire d'être intéressante (i) ; il faut encore qu'elle soit morale et belle. Les grands historiens sont des écrivains de premier ordre , et les Allemands , ces accumulateurs de science , qui voudraient accréditer la négligence de la forme, font voir qu'ils ignorent qu'elle est inséparable du fond et partie intégrante de la pensée. L'ingénuité rend précieuses certaines relations de contemporains, dépourvues d'ailleurs de tout mérite littéraire, dès qu'on y reconnaît l'accent d'un témoin véridique; mais, dans l'historien, la grossièreté, l'obscurité, l'expression négligée sont les symptômes d'idées confuses et d'inexactes recherches, comme la clarté est la preuve d'idées nettes et de justes interprétations. Le style, mouvement des pensées et des sentiments imprimé aux paroles et transmis à l'esprit du lecteur intelligent, suppose dans sa beauté une harmonie de conceptions profondes, d'images vives, d'affections énergiques. Il faudrait donc que le travail d'érudition n'ôtàt rien à la franchise de l'expression ; il faudrait réunir l'ingénuité des chroniqueurs , l'impartialité des fatalistes , la sympathie des philosophes, la dramatique exposition des classiques; embrasser l'ensemble sans négliger les détails, faire que le récit ne fût pas dépourvu de poésie , de mœurs et de pensée ; grouper les événements sans les confondre ; unir au spectacle varié de la vie le profond intérêt métaphysique offert par les évolutions successives de l'esprit humain.

Voici donc ce que je désirerais dans l'historien : érudition pourvoir, exactitude pour vérifier, discernement pour choisir, méthode pour disposer, imagination pour peindre, justice pour prononcer, regard assuré pour ne pas se laisser éblouir par le succès, profond sentiment du vrai, afin que, même s'il

(1) Historia guoquo modo scripta delectat. Punk, Epist. 8, lib.

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se trompait, on vit en cela Terreur de son intelligence et non Celle de son cœur. J*exigerais de lui qu'il eût le courage de sacrifier son amour-propre, et qu'il ne songeât plus à briller, ni à mettre en avant des nouveautés sous des formes bizarres; je lui demanderais aussi cette simplicité de style, gage de sincérité, qui ne faillit pas au triple effet de l'art : éclairer, peindre, émouvoir. Je le voudrais posé sans être froid, constant dans ses recherches , égal dans son style , sans jamais laisser apercevoir l'impatience d'avancer, ni la légèreté qui fait entreprendre inconsidérément un grand travail, le suivre avec négligence, l'achever avec dégoût. J'aimerais qu'il songeât moins à se faire lire qu'à faire penser, à étaler des connaissances qu'à montrer un jugement droit; qu'il eût enfin la volonté de composer un livre qui fît aimer l'auteur, et qu'on ne déposât pas sans avoir conçu une idée plus claire et plus sublime de la mission de l'homme sur la terre, sans croire plus profondément au règne de la justice, sans se sentir plus capable d'une action bonne ou généreuse.

Qu'il ne songe donc jamais à écrire l'histoire, celui qui n'a jamais senti battre son cœur au récit d'une belle action, qui n'a pas plaint la vertu opprimée, éprouvé contre le mal cette indignation sans laquelle il n'y a pas d'amour pour le bien ; celui qui a tourné en ridicule de loyales intentions, ou parlé légèrement de ce que l'homme a de plus sacré, la famille, la patrie, les croyances. L'historien doit dépouiller autant que possible l'individualité, pour ne pas exposer ses sentiments, ses joies, ses tristesses propres, mais parler du genre humain dans un esprit de charité universelle, exempt de toute exagération; jouir des triomphes de la cause la plus juste, mais avec une dignité simple ; souffrir avec les êtres vertueux , mais demeurer calme ; ne pas penser à faire une satire ou un panégyrique ; toujours bienveillant et sincère, ne pas rechercher les erreurs d'un peuple pour rabaisser son génie, ni les nier pour n'admirer que sa grandeur. Si c'est avec le cœur droit et avec la conscience qu'il est digne de parler des droit» parce qu'il accomplit ses devoirs ; si c'est avec la foi dans le bien et dans la générosité qu'il entreprend de méditer et d'écrire l'histoire, alors les événements morts se raviveront d*un souffle moral, montrant que tout ce qui arrive tend à la vertu, 'but de l'univers, lors même que ce but n'apparait pas à mes yeux.

Tels sont, dans ma pensée, les devoirs de l'historien, et

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ces devoirs, je les avais devant les yeux lorsque je me prépa* rais à guider la jeunesse de ma patrie à travers les siècles, pour contempler la route parcourue par l'humanité. J*ai donné plus haut une rapide esquisse de mon travail. Il en est, sans doute, qui auraient voulu que j'eusse adopté la division par peuples, comme on Ta fait jusqu'ici dans les histoires universelles les plus complètes; mais, outre que la méthode chronologique épargne les répétitions auxquelles est perpétuellement condamnée Tautre méthode, beaucoup de faits, qui, dans Tensemble, paraissent très importants à celui qui considère l'humanité comme un tout, s'évanouissent dans rétude isolée de documents particuliers;. puis, souvent, quelques événements grandissent, quelques idées générales dominent toute leur époque, et font qu'une grande partie des nations se trouvent alliées ou ennemies. Qu'on me permette de taire les autres raisons qui m'ont fait donner la préférence à la méthode chronologique. Attendu que l'esprit humain a besoin de reprendre haleine, j'ai divisé mon ouvrage en époques, et Ton a vu comment, surtout pour l'antiquité, j'ai donné à ces époques une plus grande extension que ne l'avait fait encore aucun historien ; par là, j'ai voulu réunir les avantages des deux systèmes, ethnographique et chronologique, en comprenant la vie entière d'une nation dans les limites d'une seule époque. Cependant, fidèle à ma méthode sans en être esclave, je n'ai pas voulu suspendre l'histoire de tous les peuples à l'année que signala la révolution d'un seul ; pour quelques-uns, j'ai différé d'en parler jusqu'à l'instant où ils viennent coopérer à la civilisation commune ; j'ai quelquefois anticipé sur les temps pour exposer leur agonie et leur mort. L'enchaînement des idées, tel a été mon but ; si je l'ai manqué, que le blâme m'en revienne.

J'ai discuté les sources où j'ai puisé ; mais j'ai renoncé à la fastueuse habitude d'encombrer de citations le bas de chaque page ; celles que j'ai admises se rapportent aux faits et à leur ordre général. Quant aux réflexions spéciales, aux pensées que je puis avoir empruntées à tel ou tel écrivain, je témoigne ici ma reconnaissance à qui de droit ; mais, ayant cru devoir mettre à profit le labeur de tous mes devanciers, j'ai acquis, ce semble, comme un droit de propriété sur tout ce que j'aurai pu m'identifier.

J'ai fait tous mes efi'orts pour me maintenir à la hauteur des conquêtes que fait chaque jour la science. Ne me lais**

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sant aveugler ni par la haine, ni par raffectîon, et n'étant ni assez heureux pour tout regarder avec une naïve admiration, ni assez malheureux pour tout voir d'un œil désenchanté et morose, je suis revenu des illusions de la jeunesse, sans en avoir pourtant consumé toutes les ardeurs généreuses. J*aime mon pays sans déprécier les autres ; j'admire le passé sans le plaindre ; je respecte le présent sans m'en dissimuler les maux, et je porte sur l'avenir un regard de généreuse confiance. Je n'appelle pas approbation la patience de la servitude, ni expérience la durée du mal ; mais je me persuade qu'il y a des abus et des préjugés que le temps seul, aidé des progrès de la raison, parviendra à détruire.

C'est moins l'homme fait, qui croit savoir, que la jeunesse que j'ai en vue ; la jeunesse, étrangère encore aux préjugés qui égarent les âmes les plus droites et les esprits les plus fermes, cherche du moins quelque chose à croire, à aimer, à espérer^ pour accomplir l'œuvre qu'elle aperçoit dans l'avenir. C'est à vous principalement, ô jeunes gens ! que je voudrais rendre les douleurs moins amères, les mécomptes moins inattendus, moins graves les égarements d'une imagination sans frein et d'affections sans prévoyance. En vous rattachant par la pensée à toutes les générations, je voudrais vous inspirer ce dévouement qui fait préférer à l'avantage particulier le bien de son pays et de l'humanité. Je voudrais vous prouver que plus l'homme est éclairé, moins son sentiment personnel est impérieux, moins ses passions sont violentes, moins basses et momentanées sont les idées d'un intérêt égoïste. Heureux si je pouvais éloigner de vous la désolante frayeur d'une fatalité inévitable ; si, en vous signalant les progrès moraux et civils, et l'obligation de les attendre du temps, je pouvais déraciner de votre esprit l'idée que la force et la témérité décident de toutes choses ; vous démontrer, au contraire, par l'exemple des maux, fruits de l'inertie et de la faiblesse, la nécessité de renforcer l'intelligence et la volonté.

Puisse donc se réveiller énergique et vivace dans vos âmes le sentiment de la dignité humaine et de la sainteté de la vie sociale I Ainsi, au lieu de vous user dans de tristes dégoûts, de vous laisser aller à de téméraires espérances ou à des haines impuissantes et coupables, vous apprendrez à fortifier votre raison, à rapporter toutes vos actions au bien général, à vous diriger vers un but saint et déterminé, à y marcher avec noblesse^ concorde et générosité

INTRODUCTION

Je ne crois pas que Thistoire puisse se proposer une tâche plus noble que celle de propager raffection elle dévouement pour les faibles, une déférence digne et raisonnée envers les puissants, Tamour de Tordre social, la vénération pour la Providence ; et cela, en affermissant Tidée morale qui donne à rhomme la conscience d*une destination sociale, et lui fait sentir l'obligation d'apporter son tribut d'amour, d'intelligence et de travail à l'amélioration de ses frères et au progrès de l'humanité.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

L'histoire est le récit enchaîné d'événements importants, donnés pour vrais, afin de connaître le passé et, par lui, de conjecturer l'avenir probable dans le développement de la libre activité de l'homme.

L'histoire est tirée : 1** de l'expérience propre; 2* de la relation des personnes qui ont vu les faits, ou ont pu en avoir connaissance; 3® des monuments qui les attestent. La critique consiste à discerner dans ces sources ce qui mérite la plus grande ou la moindre crédibilité, à les comparer entre elles, à rattacher les faits antérieurs aux faits postérieurs, pour arriver à ce qui est l'essence de l'histoire, la vérité.

Pour que l'histoire devienne une science, des traditions vagues et décousues ne lui suffisent pas ; il lui faut des faits vérifiés, observés, classés et bien décrits.

L'histoire, quant aux objets de la narration, peut être politique, littéraire, ecclésiastique, etc.; ou bien histoire des États et des peuples, ou enfin histoire universelle. L'histoire générale et les histoires particulières peuvent, néanmoins, $tre subdivisées selon l'objet, le temps, la matière.

Quant à la forme, on distingue les chroniques, les anecdotes, les collections historiques, les mémoires, les biographies, enfin la véritable histoire, écrite avec des règles d'art et des intentions philosophiques qui recherchent les causes, les effets, l'intime connexion des faits.

L'histoire peut être universelle (1), particulière, municipale,

(1) Les histoires universelles les plus connues sont :

BossuET, Discours sur l*hist. universelle; Paris, 1680.

Celle qui a été compilée par une société de gens de lettres anglais; Londres, 1747-65, 67 vol. in-8.

GuTHRiB, Gray, etc.. Histoire générale du monde depuis la création (anglais); Londres, 1764-67, 12 vol.

Dblislb de Salbs, Mater et Mercier, Histoire de tous les peuples du monde; Paris, 1779-85, 53 vol. in-8 et 8 atlas in-4.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

ancienne, moderne^ contemporaine, selon qu'elle traite d'un seul pays, d'une seule cité, de tout le genre humain, des peuples antérieurs à la chute de l'empire romain, des nations qui se sont formées depuis, ou de l'époque actuelle.

On l'appelle biographie (1), quand elle s'occupe de la vie d'un seul individu ; généalogie, lorsqu'elle traite de familles illustres et de leurs descendants ; sacrée, si elle parle du peuple élu; ecclésiasHque, quand elle ne rapporte que ce qui concerne l'Église ; elle devient anecdotique, lorsqu'elle ne recueille que des faits de détails et des mots fugitifs ; elle est littéraire, artistique, scientifique, selon qu'elle suit les progrès du savoir et de l'industrie humaine. On peut faire des histoires de la religion, des sciences en général, ou d'une sciencaen particulier, des esclaves, de la noblesse, des classes ouvrières, etc. Les mémoires se rapportent à une personne ayant pris part aux faits racontés. Les chroniques exposent les faits dans leur nudité, sans liaison entre eux, et quelque peu importants qu'ils paraissent; dans les annales^ ils sont disposés par année. Nous avons indiqué dans le discours qui précède les divisions déduites de la substance plus que de la forme.

Déjà, parmi les peuples primitifs, nous trouvons l'usage

MiLLOT, Éléments <f histoire générale; Paris, 1772-83, 9 vol. in-12.

Hardion, Histoire universelle, sacrée et profane, continuée jusqu^en 1600 par Linoubt; Paris, 1754-69, 20 yol. in-12.

H. LuDBN, Histoire générale cUs peuples (allemand); 1814, 3 vol.

L'Univers pittoresque, ou Histoire et description de tous les peuples, leurs religions, moeurs, etc; Paris, 1835 et suiv., 67 vol. in-8.

LeSaqb, Atlas généalogique, chronologique et géographique ;'P?Lns,i^Ok.

Gattbrbr, Histoire universelle synchronique,

J. DE MuLLBR, Histoire universelle; Genève, 1814-17^ 4 vol. in-8.

Sbgur (de). Abrégé de ^Histoire universelle; Paris, 1817-20, 25 vol. in-8.

DiLLON, Histoire universelle, contenant le synchronisme des histoires de tous les peuples contemporains; Paris, 1814-22^ 10 vol. in-8.

Bbcker, Histoire universelle ancienne et moderne, continuée jusqa*à . 1789 (allemand); Berlin, 8« édit., 1860-63, 15 vol. in-8.

ScHLOssER, Histoire universelle (allem.) ; Francfort^ 1844-57^ 19 vol. in-8.

RoTTBCK, Hist, universelle (allem.); Berlin, 7« édit., 1860, 6 vol. in-8.

Lbo, Lehrbtich der Universal-Geschichte; Halle, 1835-44, 6 vol. in-8.

(1) Les ouvrages biographiques les plus connus dans Tantiquité sont ceux de Diogène Laèrce, de Ck>rnélius Népos et de Plutarque. La Biographie universelle (1812-27, 52 vol. in-8), et la Biographie générale (1853-66, 46 vol. in-8), publiée par MM. Firmln-Didot, appartiennent à Thistoire générale. Plusieurs articles, relatifs aux personnages du dernier siècle et aux hommes de notre époque, ont été rédigés sur des documents particuliers aux familles.

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NOTIONS PRÉLIMINAIBES.

d'écrire des annales et des chroniques, soit par ordre de Tautorité, soit pour instruire, soit pour satisfaire la vanité privée. Des chroniques les plus anciennes, très peu ont survécu; de celles des peuples nouveaux, il existe divers recueils. C'est à de pareils récits que se borne, à l'origine, l'histoire de la plus grande partie des nations ; en effet, pour voir l'enchaînement des effets et des causes, apprécier et exposer les changements de constitution, l'état des beaux-arts et du savoir, s'élever enfin à la vérité historique, il lui faut des connaissances politiques, une culture intellectuelle, qui sont le partage de peu d'individus.

L'histoire politique ne commence que du moment où les hommes se furent réunis en sociétés civiles et en États. L'histoire universelle, qui considère l'ensemble de l'espèce humaine, remonte au delà de ce temps, pour retrouver les premiers pas de l'humanité.

L'histoire universelle est très importante, parce qu'elle sert de liaison aux histoires particulières, et permet d'embrasser un plus vaste horizon; comme elle ne présente que les événements les plus importants et les personnages les plus célèbres, elle forme mieux le goût historique, reflète une justice indépendante des pays et des temps, habitue à classer les faits partiels, et dirige dans le choix des études particulières. Pour l'histoire universelle, on peut adopter la méthode ethnographiquey qui décrit isolément chaque peuple ou chaque nation ; la méthode technographique qui, dans des chapitres distincts, présente les arts, les sciences, la religion, la politique, la morale ; la méthode synchronique, qui rapporte simultanément les événements de tous les peuples, selon l'ordre des temps.

On appelle traditions ou mythes ces fragments d'histoire primitive conservés par chaque peuple, sans lien, incohérents, et dans lesquels, au récit de ce qui méritait le plus d'être conservé, se mêlent les idées alors dominantes sur la Divinité, les résultats de l'expérience, les observations astronomiques et naturelles, le tout exprimé en symboles et en personnifications. L'analyse de ces mythes a fourni de belles vérités à la pénétration de quelques savants, lorsqu'ils ne se sont pas trop abandonnés à l'esprit de système. Les poésies nationales peuvent voiler, sous des allégories et des caractères poétiques, des événements réels. Certains usages, certaines fêtes, des allusions, de simples mots, révèlent ou confirment parfois une circonstance importante.

NOTIONS PRÉLmiNAlBES.

Aux traditions doivent se réunir les monuments; ceux-ci sont écrits ou non. Les hommes conservent le souvenfr des faits remarquables en élevant soit des monceaux de pierres, soit des statues, soit des trophées, selon leur degré de culture. Tantôt rimmensité et la magnificence des hypogées indiens et égyptiens attestent l'antiquité et la puissance de ces peuples; tantôt des ruines prouvent Texistence d*une grande cité; tantôt des armes, des urnes, des ustensiles ensevelis indiquent une bataille, une nécropole, une ville détruite; tantôt les débris des temples, ou môme des villes entières dégagées de la lave, nous révèlent la constitution d'un pays, son culte, ses préjugés, sa manière de se vêtir, ses croyances, son ameublement domestique, ses poids et ses mesures. Jacob érigea la pierre de Bethel comme un monument de son pacte avec Dieu; des pierres amoncelées rappelèrent le passage du Jourdain. La Grèce était couverte de tant de monuments qu'on pouvait y lire à chaque pas les fastes de la patrie, et l'histoire antérieure à Homère n'existe que dans les monuments.

Des exégetesy correspondant à nos ciceroni, montraient aux voyageurs les monuments et leur racontaient les traditions qui circulaient sur eux; il y avait aussi des mystagogues, chargés spécialement de faire voir les curiosités des temples. C'est d'après leurs récits que Pausanias écrivit son voyage en Grèce.

On pourrait appeler histoire interprétée es recherches faites sur la topographie des antiques cités, sur la structure des enceintes sacrées, sur les murailles, les tombeaux^ les ^temples souterrains, sur les statues et les bas-reliefs qu'on y découvre, sur les médailles, les armures, les instruments de la vie civile et guerrière, journellement arrachés à la terre ; toutes choses qui nous font connaître ce que ne dit pas l'histoire ou confirment ce qu'elle a dit.

Varchéologie^'sX une science italienne, puisque, les premiers, Dante, Pétrarque et Rienzi songèrent à recueillir des antiquités. Le sol de Rome a fourni aux artistes du siècle de Léon X d'incomparables modèles. Laurent le Magnifique institua le premier un cours public d'archéologie ; Winckelmann s'inspira de cette science pour l'associer aux beaux-arts ; Montfaucon et Caylus, pour enseigner à tirer profit des monuments et à les classer. C'est ainsi qu'on a ressuscité, pour ainsi dire, l'Égypte, Babylone, l'Étrurie, Garthage, etc. Les monuments écrits sont ou des inscriptions, ou des an-

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nales et des chroniques, ou d'autres éléments de Thistoire propfement dite.

Nous avons des inscriptions très anciennes, antérieures à toute autre histoire, les unes en caractères alphabétiques, les autres en hiéroglyphes. Les plus précieuses parmi les inscriptions alphabétiques sont les marbres de Paros, sur lesquels. Fan 263 avant J.-C, furent gravés les événements les plus remarquables de l'histoire grecque et italique, à partir du règne de Cécrops, 1,582 ans avant J.-C, sommairement énoncés et dégagés de toute fable. De Paros ils furent transportés à Oxford par le comte d'Arundel en 1627. Quant à TÉgypte, les pyramides et les tombeaux nous ont conservé de nombreuses listes de rois ; et Cailliaud a trouvé à Abydos un tableau de trois dynasties antérieures, à Sésostris. De nos jours, on découvre en Asie des inscriptions cunéiformes. Les marbres Capùolins, trouvés à Rome sous Paul III, où sont enregistrés les consuls^ les dictateurs, les tribuns militaires, les censeurs et les triomphateurs, sont d'un grand secours dans l'étude de l'histoire romaine. On a publié un grand nombre de recueils particuliers ou généraux d'inscriptions lapidaires ; mais les plus étendus sont ceux de Muratori et de Gruter.

Les médailles aident à vérifier les dates et les généalogies, surtout lorsque les monuments littéraires ont péri. Dans ce siècle, par exemple, des monnaies rapportées de l'Inde ont fait connaître la série ignorée des rois de la Bactriane. C'est la numismatique qui s'occupe spécialement des monnaies et des médailles ; la diplomatique, du dépouillement des diplômes et des chartes ; la généalogie, de la succession des familles ; la science héraldique, des armoiries et des devises ; la pkilolot gie, du véritable sens des auteurs et des mots. Ce sont là autant d'aides pour l'histoire.

Los chartes et actes publics méritent une haute confiance, car les intérêts des nations dépendent de leur authenticité ; ils ont la plus grande importance, puisqu'ils renferment les traités et les conventions entre les divers États. Barbeyrac, pour les anciens, Dumont, puis Koch et Schœll, pour les modernes, ont fait les recueils les plus complets de traités publics. Les documents privés peuvent aussi servir à vérifier les temps, et fournir des renseignements importants sur la condition de certains peuples ou de certaines classes dans les différents siècles.

L'histoire ne peut toutefois, avec tous ces secours, aspirer

NOTIONS PRÉLIMINmES.

à une certitude mathématique ; cependant elle a un art pour discerner ou conjecturer le certain, le probable, Tinvraisemblable, le faux, et cet art s'appelle la critique. Quelques écri- Tains ont voulu lui appliquer le calcul des probabilités ; mais celui-ci ne peut y trouver pour appui que des raisonnements faux et des données arbitraires. La véritable méthode se réduit à rapprocher les circonstances, à comparer les récits, à peser les témoignages. Le scepticisme, qui récuse Tassertion de témoins oculaires dignes de foi et celles de nations entières, doit douter môme du témoignage de ses propres sens ; aussi rhistoire n'existe-t-elle pas pour lui. Rappelons-nous qu'Hérodote^ Gtésias et Marco Polo furent tenus pour des conteurs de miracles et de fables, jusqu'à ce que des découvertes postérieures eussent justifié leurs assertions. La critique doit néanmoins, sous l'empire d'un doute raisonnable, examiner les événements, et, quel que soit le nombre de ceux qui les attestent, rejeter ce qui répugne à la nature des choses, découvrir le symbolisme qui les rend obscurs et inadmissibles, se pénétrer des opinions de chaque temps et de chaque écrivain, faire la part de la peur, de l'adulation, de l'esprit de parti , et balancer les détracteurs avec les panégyristes. Sans la critique, l'histoire est un aveugle qui en prend un autre pour guide.

Les événements historiques ne peuvent être connus distinctement que lorsqu'on les rattache aux lieux et aux temps dans lesquels ils se sont produits; il faut dire où et quand, autrement ils n'ont ni signification ni valeur. En effet, s'il n'est pas spontané, chaque fait est modifié par ceux qui le précèdent et par la nature des hommes , des mœurs , du climat. C'est pour cela que la géographie et la chronologie sont appelées par Bacon « les deux yeux de l'histoire ». ^

Chaque nation a , dès le principe; une géographie fabuleuse ; dans laquelle elle dépose les idées conçues par elle sur la figure et la constitution de la terre, géographie limitée au petit nombre de pays qu'elle connaît. Chez les anciens, la géographie considérait de préférence les peuples ; aujourd'hui, elle a plus en vue les États. Vient ensuite la géographie historique, qui suit les changements auxquels les peuples sont exposés dans les divers temps ; d'ailleurs, elle serait frivole et puérile si elle ne faisait que donner une série de noms, ou déterminer la position des pays, sans y associer des notions géologiques, agricoles, statistiques, artistiques.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

anthropologiques. Des études sérieuses ont été faites sur la géographie ancienne, qui a fait d'immenses progrès dans les temps modernes ; chacun connaît les travaux de Mannert, de Malte-Brun, de Dumont d*Urville, de Ritter, et, en particulier, l'Examen critique de la géographie , par Humboldt. Quant à la géographie moderne, il suffit de citer la découverte des terres polaires, de l'Australie et de l'intérieur de l'Afrique pour faire apprécier l'importance de ses travaux.

La chronologie se lie à l'astronomie et à certaines institutions d'après lesquelles on a divisé les temps en époques périodiques ou en ères illimitées. C'est là sa partie technique; quant à la positive, on acquiert la certitude des temps par :

1® Le témoignage des chroniqueurs contemporains ou voisins des faits exposés ;

2* Par la coïncidence des phénomènes célestes, tels qu'éclipses, phases de la lune, comètes ;

3^ Par les inscriptions, médailles, monnaies, diplômes, etc.

Maintes fois, en effet, nous ne saurions à quoi nous arrêter si l'astronomie ne venait à notre secours ; elle nous fournit (chose admirable pour des corps démesurément éloignés) la certitude qui nous manque dans ce qui nous environne. Ptolémée a conservé dans tAlmageste le souvenir de diverses éclipses se rapportant à l'année du règne du prince alors sur le trône. En supputant le temps, eu égard à la différence du calendrier et du méridien, nous trouvons en quelle année ce souverain a commencé à régner. Ainsi Thucydide raconte que, dans la première année de la guerre du Péloponèse , le soleil s'éclipsa dans l'après-midi, puis dans la huitième année de cette guerre, et la lune dans le cours de la dix-neuvième. Or, comme, d'après le calcul des éclipses passées, on a remarqué que cette guerre a commencé la première année de laLXXXlI® olympiade, c'est-à-dire 345 ans après l'institution de cette ère, nous acquérons la certitude, en additionnant ce nombre avec les 431 ans avant J.-G.,que les olympiades commencèrent 776 ans avant notre ère. Newton, en comparant la situation qu'assignait aux points cardinaux la sphère attribuée à Ghiron, lors de l'expédition des Argonautes , avec celle qui fut observée par Méton , 432 ans avant J. - G. , et en calculant la précession des équinoxes dans les sept degrés parcourus , fixa à l'an 936 l'expédition des Argonautes, à la suite de laquelle il détermina les autres époques de l'histoire

NOTIONS PRÉLIMTNAIBB8.

grecque. Hais la critique doit discerner, entre les preuves diverses, leur plus ou moins grand degré d'authenticité; aussi plusieurs ouvrages ont-ils été composés uniquement ou principalement dans le but de vérifier les dates.

La distribution du temps en parties empruntées au mouvement des astres est peut-êlre aussi ancienne que la parole et récriture. Une rotation de la Terre sur elle-même constitue un jour, la première et la plus universelle mesure de temps ; elle se divise en vingt-quatre heures de soixante minutes chacune. Une phase entière de la Lune forme le mois lunaire, et une révolution de la Terre autour du Soleil, Tannée. Cent ans composent un siècle, cinq années un lustre, quatre une olympiade, quinze une indiction. Telles sont les mesures de temps les plus usitées dans Thistoire. Mais la durée différente, ainsi que la diversité dans le commencement des années et des ères, rend plus compliquée qu'elle ne le parait d'abord l'étude de la chronologie; de là^ pour le chronologiste , la nécessité absolue de connaître parfaitement les calendriers des diverses nations et les changements qu'ils subirent à diverses époques. Plutarque rapporte souvent les faits sous des dates athéniennes ; mais tantôt il revient à celles qui étaient usitées de son temps, tantôt à celles des événements mêmes; d'où résulte une extrême confusion.

Dès l'origine, les temps se calculaient par générations, comme nous le voyons dans Homère. La Bible compte dix générations avant le déluge, et dix depuis cette époque jusqu'à la vocation d'Abraham. Denys d'Halicarnasse, citant Phérécyde, Sophocle, Antiochus^ compte cinq générations d'Inachus à OEnotrus, et dix-sept d'OEnotrus à Anchise. Trois générations, selon Hérodote et le plus grand nombre des modernes eux-mêmeS; font cent ans. Les ères s'introduisirent ensuite, mode de supputer les années en les rapportant à quelque événement historique ou astronomique. Chaque peuple a eu les siennes. La partie la plus éclairée du monde adopté deux ères principales, l'une avant, l'autre après Jésus- Christ, qui, selon les calculs sinon les mieux établis, du moins les plus généralement reçus , naquit l'an ^00^ après la création de l'homme^ suivant la Genèse.

Les époques sont des divisions moins étendues , qui indiquent certains points d'arrêt dans la marche des temps, en les rattachant à des événements notables que , par ce motif, on dit faire époque. Ces époques, par conséquent , varient

ROTIONS PRÉLnmfAIBBS.

non seulement selon les peuples, mais aussi selon les auteurs. Les Européens adoptent généralement les divisions suivantes de l'histoire universelle : temps obscurs ou fabuleux^ antérieurs à toute Thistoire certaine ; temps an%u«s , jusqu'à la chute de l'empire d'Occident; moyen âge, jusqu'à la chute de l'empire d'Orient et à la découverte de l'Amérique; temps modernes^ jusqu'à nos jours.

Nous avons déjà indiqué (1) à quelles époques nous avons fixé les repos de l'histoire, dont nous allons commencer l'exposition.

(1) Introduction, p. 28 et suiv.

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