LES ANABAPTISTES A MUNSTER
extravagances. Tandis que les luthériens faisaient, pour la plupart, dégénérer la liberté, qu'ils réclamaient, en une licence effrénée, ces anabaptistes prétendirent mortifier et anéantir tout ce qui est humain dans l'homme. Héritiers à plusieurs titres des anciens gnostiques, aspirant à un spiritualisme aussi faux qu'exagéré, ils méprisaient les sacrements, les pratiques extérieures, toutes les institutions positives de l'Église, et cherchaient dans l'Apocalypse la confirmation des rêveries millénaires qui leur étaient révélées dans de soi-disant visions et de prétendus ravissements. Rottmann, dont nous venons de parler, avait été gagné à cette secte fanatique par un tailleur de Leyde, nommé Jean Bockhold ou Bockelson, et un boulanger de Harlem, Matthiesen, qui, tous deux, étaient venus à Munster. Ils y établirent un pouvoir théociatique et populaire, dont Jean de Leyde était le roi absolu, Matthiesen le prophète, Knipperdolling le bourreau. Douze juges les entouraient. Munster fut appelée la cité de Sion. Matthiesen, en sa qualité de prophète, ordonna qu'on lui livrât tout l'or et tout l'argent, qu'on brûlât tous les livres. Jean, en sa qualité de roi, publia un manifeste qui annonçait qu'on se mettrait en campagne, qu'on châtierait tous les riches, et qu'il s'assiérait sur le trône de David jusqu'à la venue du Seigneur. Il avait pris plusieurs femmes et rendit ainsi la polygamie générale parmi ces sectaires. L'évêque de Munster, assisté de quelques princes, réussit enfin à mettre un terme à ces scènes d'horreur et d'épouvante [25 juin 1535]. Jean de Leyde, Knipperdolling et le chancelier Krechting furent pris, exposés à toutes sortes d'outrages, exécutés le 23 janvier 1536, et leurs corps, enfermés dans des cages, restèrent suspendus à la tour de Lamberti. Néanmoins, la • secte, dispersée, se maintint encore pendant quelque temps en Westphalie. La polygamie qu'elle professait trouva des adhérents dans d'autres partis. Le landgrave Philippe de Hesse lui-même, le plus zélé et le plus puissant défenseur de la réforme dans l'Eglise et dans les mœurs, embrassa cet usage oriental. Quoique marié, il vivait depuis assez longtemps en concubinage avec une seconde femme. Il finit, à la longue, par avoir des remords et ne plus pouvoir les apaiser au moyen du principe luthérien : la foi seule
BIGAMIE DU LANDGRAVE PHILIPPE DE HESSE. 7 i
sauve. II s'adressa donc à l'adroit et rusé Bucer, et lui remit une lettre pour Luther et Mélanchthon, dans laquelle le landgrave de Hesse, marié depuis seize ans avec Christine, fille du duc George de Saxe, et père de huit enfants, exprimait le désir d'obtenir l'autorisation d'épouser encore Marguerite de la Sahl, fille d'honneur de sa sœur Elisabeth. Sa vigoureuse constitution, disait-il, et ses fréquentes présences aux diètes de l'empire et de ses États, où l'on vivait à cœur-joie, ne lui permettaient pas d'y rester seul, et cependant il ne pouvait y amener sa femme et toute une cour de femmes ! Luther et Mélanchthon tombèrent dans une grande perplexité, car Philippe de Hesse menaçait de revenir à l'Église catholique. Ils consentirent à sa demande et autorisèrent un second mariage, afin, comme le porte le document signé par Bucer, Luther, Mélanchthon et six théologiens hessois, de pourvoir par là au salut de son corps et de son âme, ainsi qu'à la gloire de Dieu ! Mais, comme il n'était pas encore d'usage général d'avoir deux femmes en même temps, et qu'il pouvait en résulter du scandale, le landgrave devait ne contracter son second mariage qu'en secret, et seulement en présence de quelques témoins [3 mars 15-40]. Luther, un instant inquiet à ce sujet, se tranquillisa bientôt : son grand cœur, écrivit Peucer, ne se laissa point ébranler. Mais le chagrin et les remords firent tomber Mélanchthon dangereusement malade.
Lorsque l'affaire s'ébruita et devint publique (1), Luther déclara « qu'il n'y avait point à la justifier ; qu'il ne » voulait pas nier l'autorisation du double mariage ac- » cordée par lui (ce qu'il aurait pu, puisqu'elle ne l'avait » été qu'en secret et qu'elle devenait nulle par la publica- » tion), et que, dans le cas où on y trouverait à redire, il » prétendait bien, quant à lui, ne pas demander grâce et » ne pas reconnaître qu'il avait commis une erreur ou
(1) Cf. Seckendorf, lib. III; les pièces originales sont tout entières dans Bossuet, Hist. des variations ; Ulenberg. Hist. de la réforme luth., t. II, p. 468-484; Schmitt, Essais d'une hist. philosoph., etc., p. 429 sq. « Le Tombeau de Marguerite de la Sahl » (dans les Feuilles hist. et polit., t. VII, p. 751 sq., extrait de la Revue de la Soc. hist. de la Hesse, t. II.)