CHAPITRE] VIU
IV* SIECLE
C'est une des gloires de ce siècle d'avoir donné la première pièce qui ressemble à une bonne comédie : je veux parler de la farce de Maistre Pierre Pathelin^ qui fut traduite dans toutes les langues, même en latin, et qui depuis servit de canevas à je ne sais combien d'auteurs, lesquels crurent améliorer l'ouvrage en le dénaturant. Tout le monde connaît cette farce toujours charmante, même après l'arrangement qu'elle subit du fait de Brueys et Palaprat. Rien ne passe en franchise plaisante et de bon aloi ce berger Âignelet, plus madré que l'avocat, son conseil, et qui le paye en monnaie de bêlement de mouton après avoir gagné son procès. Rien ne provoque un meilleur rire que ce di;a-
pier qui, devant le juge, mêle à tout propos dans sa harangue ses brebis et le drap qu'il a fourni.
Le succès de cette ravissante farce, dont on ne connaît pas l'auteur, bien qu'on l'ait tour à tour attribuée à Jehan de Meung, à Villon, à Pierre Blanchet et à Antoine de la Sale, fit bientôt éclore le Nouveau Pathelin et le Testament de Pathelin. Dans la première de ces deux imitations, notre avocat vient trouver un pelletier (au lieu du drapier) et lui prend à crédit pour douze écus de pannes ou fourrures au compte de M. le curé, qui veut, dit-il, offrir un cadeau à sa nièce. Puis il conduit le marchand à l'église, où il lui montre dans un confessionnal le curé qui confesse une de ses ouailles.
Je lui vais tout de point en point Dire le marché qu*avons fait.
Pathelin aborde le curé dans le confessionnal et lui annonce qu'il va recevoir la visite d'un fou. Le pelletier s'avance; le curé le fait agenouiller ; mais, au lieu de confesser ses fautes, le pelletier réclame son dû. On comprend le quiproquo de la confession et des fourrures, qui est assez plaisant, mais bien loin de valoir celui du bêlement d'Aignelet.
Dans le Testament de Pathelin^ l'avocat, à bout de ressources, envoie Guillemette sa femme chez l'apothicaire et chez le curé, car il va rendre l'âme. L'apothicaire ordonne du lait d'amande, au lieu du vin vieux que Pathelin continue à humer; le curé conseille des Pater et des Credo. Pathelin veut écrire son
testament, et il le dicte au bon prêtre. Je désire être enterré
En une cave à Taventure, Dessoubs un muid de vin de Beaulne.
Puis faictes faire en lettre jaune
Gy repose et gist Patheiin^
En son tempb advocat sous i*orme.
Le curé lui demande s'il veut beaucoup de luminaire à son enterrement. Il en veut pour quatre liards seulement. On peindra sur l'écu destiné à son blason :
Pour ce qu'ayme la fleur du vin, Trois belles grappes de raisin.
Sa femme a beau lui dire de ne point penser à de telles choses , mais à son âme, il n'en continue pas moins ses libations, si bien qu'il trépasse réellement. La farce, comme on voit, fmit en tragédie; mais le jeu de l'acteur faisait probablement contraste avec la situation. Beauchamp dit que le Testament de Pathelin fut joué pendant vingt ans de suite, ce qui ne peut s'expliquer que par une circonstance tout à fait indépendante du mérite de l'ouvrage, qui est mince. C'étaient les lazzis souvent renouvelés qui prolongeaient sans doute le succès de la pièce.
La moralité intitulée Y Aveugle et le Boiteux^ ainsi que la farce du Meunier de qui le Diable emporte Vâme datent de 1490. La première de ces pièces nous montre
deux mendiants, un boiteux et un aveugle, qui s'aident mutuellement, l'un mettant au service de l'autre l'organe qui lui reste valide. Un miracle de saint Martin vient à les guérir tous deux, et les voilà désespérés, car ils ont perdu avec leur infirmité le gagne-pain qui les faisait vivre. Il leur reste pourtant xme ressource dont ils useront, c'est de toucher leur rente accoutumée en feignant d'avoir conservé les maux qu'ils n'ont plus.
La farce du Meunier passe les bornes de la gaité gauloise, aussi sera-t-il difficile d'en tenter le récit ; elle fut jouée pourtant, et fit, paraît-il, beaucoup rire en son temps. On y voit un curé courtiser la meunière près du lit de son mari malade ; on y voit un apprenti diable envoyé par son maître Lucifer pour se cacher sous le lit du moribond, attendant le moment où l'âme du patient lui sortira du corps. Aux cris que pousse le meunier en se frottant le ventre et en se roulant sur ses couvertures, le diable ouvre son sac, et, tout joyeux, il porte en enfer et le contenant et le contenu. Lucifer ouvre le sac et s'écrie en se bouchant le nez : « Fy ! fy ! estez moy telle ordure. Brou ! Je suis tout empuanté. » Si le meunier a rendu quelque chose, ce n'est pas son âme ; car, la farce terminée, il se porte à ravir et le curé aussi.
Les moralités, les farces et les sotties étaient ea grande faveur au xv^ siècle, quoique le nombre soit peu considérable des pièces de cette catégorie qui nous sont restées ; la plupart n'ont jamais été imprimées ; elles se conservaient manuscrites ou même dans la
mémoire des membres de chaque confrérie , qui les transmettaient à leurs successeurs. On a retrouvé récemment quelques recueils du xvi« siècle , qui font bien regretter ceux du xv* , aujourd'hui perdus. Chaque province, chaque ville possédait son répertoire spécial.
Ces genres nouveaux furent exploités à Paris par deux Sociétés célèbres qui voulurent établir une concurrence aux représentations des Confrères de la Passion. Comme ceux-ci possédaient un privilège royal exclusif pour le jeu des Mystères, il fallut s'ouvrir d'autres routes ; c'est ce que firent les clercs de la Basoche et les Enfants Sans- Souci en écrivant et en représentant des moralités, des farces et des sotties. Depuis l'année 1303, la corporation de la Basoche, formée de tous les clercs du palais de justice, avait ses charges et prérogatives, qu'elle tenait de Philippe le Bel; mais elle ne pouvait empiéter sur le privilège des Confrères. Son roi, élu par elle, portait bien la toque royale quand il jugeait sans appel les différends survenus entre les clercs ; il avait bien ses armoiries, un champ d'azur aux trois écritoires d'or ; la Société nommait bien son chancelier, son référendaire, son procureur général , ses douze maîtres des requêtes et ses douze capitaines pour commander ses douze compagnies, qui faisaient la monstre ou la revue à la fête de mai et qui donnaient l'aubade aux présidents de la grand chambre et à MM. les gens du roi; mais il fallait de nouvelles lettres patentes pour le théâtre qu'ils voulaient établir , ou tout au moins un arrangement amiable avec les Enfants
Sans-Souci, qui pour exploiter leur répertoire comique payaient une redevance aux Cronfrères de la Passion, nantis du privilège exclusif de représenter des ouvrages dramatiques. Ils confondirent leurs intérêts , et les genres de la Sottie, de la Moralité et delà Farce devinrent communs aux trois Sociétés, qui les exploitèrent à leur fantaisie.
Les Enfants Sans-Souci, recrutés parmi les jeunes gens de la ville, n'appartenant à aucune corporation , avaient leur théâtre sous les piliers des halles ; mais quelquefois ils participaient aux représentations des Confrères, et Ton appelait ce mélange des genres les Jeux des Pois piles.
Les Confrères quittèrent en 1539 leur scène de la Trinité, pour aller jouer à l'hôtel de Flandre ; puis, en 1548, ils prirent possession d'une partie de l'hôtel de Bourgogne, où ils bâtirent leur nouveau théâtre, ayant issue dans la rue Mauconseil.
Les Farces et les Sotties, qui de prime-abord se contentaient de diatribes innocentes, devinrent bientôt des satires personnelles et ne craignirent pas de s'attaquer aux grands de l'Étit, ce qui les fit vertement tancer par le Parlement^ dont un arrêt de 1442 condamna les délinquants à la prison, au pain et à l'eau. Un second arrêt de 1476 suspendit les jeux de la Basoche sous peine des verges et du bannissement. Ils restèrent frappés d'interdit jusqu'à Tannée 1497, où le Roi Louis XII rendit le privilège de la Basoche et lui permit de donner ses représentations sur la fameuse table de marbre du palais, qui disparut dans l'incendie de 1618.
Si le Roi de la Basoche avait droit à une toque royale, le Prince des Sots, chef de la Société des Enfants Sans-Souci, se coiffait d'un capuchon surmonté de deux oreilles d'âne. Il portait un petit surcot tailladé, un bonnet de fou à grelots et une marotte ^ et il avait la Mère-Sotte pour partenaire dans son autorité comme dans ses quolibets. C'est ainsi qu'il est représenté en tète des pièces imprimées où il figure.
Nous commencerons l'étude du xvi* siècle par l'examen détaillé de ce triple répertoire. Poursuivons l'histoire du théâtre au xv^ siècle dans les différents pays de l'Europe qui, à cette époque , possèdent des ouvrages dramatiques.