LA. FARCE DU 0ENTILHOMME
Naudet est un jeune paysan bien frais et bien bâti. Il a pour femme Lison, qui ne pense qu*à deux
choses, se parer de belles robes et amasser de Tar* gent. Elle a si habilement joué son jeu avec le Soi»
gneur de la terre qu'elle habite, qu'il s'est enflammé d*amour pour elle , sans se soucier de ce que pourra dire sa femme, qu*il laisse se morfondre dans un vieux
château à tourelles. Quand le gentilhomme vient à la ferme, il envoie Naudet à l'abreuvoir du village pour y baigner son cheval, et le promener ensuite, afin de le
teiiii en haleine. Pendant ce temps Monseigneur prend SCS ébats avec Lison. Naudet n'est pas aussi aveugle qu'il en a l'air. « Qu'il est fini dit-il,
Toujours il me tronipo, en vtlet, Au fort, fasclié je Buis du fiiict; Mais si je puis, je lui rendrai. »
Quand Naudet est reveuu de l'abreuvoir , le gentilhomme, qui veut prolonger son séjour, l'envoie au manoir porter une lettre à la châtelaine. Mais Naudet doit bien se garder de dire que Monseigneur est céans. Il inventera que le maître est à la chasse ou à l'église, et en attendant une réponse il se fera servir un bon déjeuner. Naudet part, mais il revient bientôt regarder à travers le trou de la serrure ce qui se passe à son logis. Quand il s'en est bien assuré, il endosse par dessus son habit la belle robe que Monseigneur a laissée sur un escabeau, sans doute par mégarde, et il s'achemine bravement vers le manoir seigneurial. La damoiselle, qui s'ennuie à périr, veut assister au déjeuner de Naudet pour qu'il la réjouisse par de plaisantes histoires. Ce qui Tétonne, c'est que monsieur ait Mi
vêtir sa robe au paysan, a Je l'ai trouvée, répond celui-ci, sur un de nos escabeaux; monsieur s'était enièrmé dans notre chambre pour causer avec Lison. — Et que fiûsaient-ils là, Naudet ? — Dame, je n'ai garde de vous le dire , car monsieur me gronderait bien. — Dis-lemoi, je garderai le secret. — Je suis trop (in pour parler. — Tiens, bois de ce bon vin et conte*moi tout. »
Naudet raconte alors comment monsieur courtise Lison: il lui prend la main, il lui donne des baisers, il lutte avec elle et il est toujours le plus fort, car il la jette à terre. Puis, joignant la pantomime au récit, Naudet poursuit la damoiselle, qui se défend en riant.
Quand Naudet a flni son déjeuner: c Surtout , lui dit la châtelaine, ne lappoile rien de notre convcisation à personne. Je te ferai accoutrer à neuf, et, quand tu verras une autre fois monsieur entrer dans ta maison, viens ici bien vite me diie tout ce qu'il uuia lait à Lison. JD
Monsieur ne tarde pas à rentrer au chftteaa. Sa
femme lui rit au nez en le voyant revenir sans sa robe et en simple pourpoint.
« Je Tai laissée, ma mie, répond le gentilhomme, afin d'accourir plus vite auprès de vous.
— Ala damoiselle, il ment, il ment ! s'écrie Naudet. La voici sur mon dos ; je Tai apportée de chez nous, afin qu'on ne la vînt pas dérober. » Le seigneur veut battre le vilain, (jui lui rcproclie alois sa conduite avec Lison. « N'avez-vous pas honte, Jésus! s'écrie La châtelaine en s'adressant à son mari? Méchant 1 suis-j^ point assez belle pour vous? — Oui, ma damoiselle, oui, ré-
THÉÂTRE FIIANÇAIS. — XVr SIÈCLE. 457
pète Naudet, vous êtes belle de tout point, aussi belle
et même plus belle qucLison.» Naudet se i-etire et rentre tout joyeux à sa terme, non sans avoir lait au gentilhomme sa leçon en ces tenues :
Gardez donc votre seigneurie Ht Naudet sa naudeteriit.
Ne venez plus Naudetiser»
Je n*irai plus Seigneunser.
C'est bien autre chose encore dans la Farce du Mewnier, de la Meunière et des deux GentUshommes, Us
sont deux cette fois pour courtiser la vilaine, deux cousins, deux caricatures ; l'un a nom M. de la Hannetonnière^ Tautre M. de la Papillonnière. Le meunier Lucas a remarqué leurs assiduités auj)rès de sa lernine. Il s'en plaint à elle, a Laissez-moi faire, lui répond la meunière* Il vous &ut de Targent pour soutenir le maudit procès que vous avez à la ville : avant ce soîr je vous en am^ai U ouvé. — 11 me laudrait trente écus. — Vous en aurez plus de cinquante , aussi rouges que Séraphins. Absentez-vous pour quelques jours et me laissez faire. »
La meunière donne rendez-vous pour le soir, et séparément, aux deux cousins ; mais ils doivent d'abord prêter à Lucas, pour le faire partir, cent écus d'or qui lui soDt nécessaires dans son procès. Le soir venu , le mari parti , les deux gentilshommes envoient, chacun de son côté, un souper fin dont ils viendront prendre leur part avec la meunière. A peine le premier seigneur s'est-il assis, que le second frappe à la porte; la
belle enferme le premier dans le poulailler. Mais le second n*a pas eu le temps d*emplir son verre que Ton frappe de nouveau, et cette fois Ton frappe en maître. C'est le meunier Lucas qui revient au logis. M. de la Hannetonnière va rejoindre son cousin dans le gtteauz volailles où il s'étonne de le rencontrer, et le meunier s*attable et n^ange leur double souper. En buvant, il pousse au manant l'idée d'envoyer sa femme chez mesdames de la Hannetonnière et de la Papillonnièrepour les prier de venir leur tenir compagnie, puisqu'elles sont seules à s'ennuyer dans leurs castels. La meunière leur promet force jolies histoires que son mari rapporte de ia ville, et qui les égayèrent. Elles acceptent.
La meunière sort sous un prétexte quand la première des damoiselles est entrée. Elle la reconduit chez elle, lorsque arrive la seconde. Le meunier trinque tour à tour avec ses deux belles convives, pendant que les deux maris se désespèrent dans le poulailler. Le manant, voyant le jeu fini, les deux damoiselles parties et sa ménagère de retour, feint de s'apercevoir pour la première fois qu'il y a des étrangers chez lui, et il court ouvrir la porte du poulailler. Les deux cousins en sor« tent tout eniplumés , pâles et défaits. « Monsieur le meunier, ayez pitié de nos personnes I — Vertu saint Georges 1 s'écrie le meunier saisissant un couteau, il faut que je les égorge! — Arrêtez, s'écrie M. de la Hannetonnière,
Vous avez cent et un ècus
De moy. vrayinoiit je vous les donne, — Ël moy nioâ si.\ viii^t i'hiiippus.
THÉàTBE FB4NÇAI8. ^ XH* SIÈOLB. 459
— Me les donnez-vous en pur don? » demande le meunier qui entend bien les afiaires Et, sur raffirma^ tion que la créance ne sera jamais réclamée, il rengaine sa colère et consent à ne pas divulguer l'aventure.
Cette dernière histoire est un peu forcée; mais, alors comme aujourd'hui, il fiiut faire la part de Tezagéraiioii et de la charge.
Facéties diverse».
On trouve dans ce répertoire nombre de facéties brodées sur des idées très^érieuses. La Farce des
Bâtards de Caux, par exemple, attaque en plein XVI* siècle Timmoralité des successions pai* droit d'aînesse. Le mari est mort^ la veuve réunit ses enfants autour d'elle et leur déclare que, selon la coutume, c'est Heni i, leur ainé, qui devient leur père. Henri a charge de pourvoir ses trois frères. « Sommes^nous donc plus b&tards que lui? dit Colin : de ce bien jamais il n'en gagna un denier. — Mes enfants, répond la mère, il y a trois cents ans qu*il en est ainsi. — Il avait donc le diable au corps, riposte la fiUe, celui qui institua cette loi? — C'est donc le plus tou de .son li-
460 HISTOIRE ÛNIVERSELLE DU THÊiLTRE.
gnage, ajoute l'uu des frères, qui héritera pour tous? »
Henri est bon prince ; il établira Colin fûseur d'allu^
mettes ; il lui fournira le soufre et le bois. A sa sœur, pour la marier, il donnera trois cents de noix, et demi' boisseau de ses pois, une vache, un mortier, un pilon, une ceinture et deux couteaux. « Et moi, qu'aurai-je? dit un autre : des pois verts ou du muguet à la saison ? » L'écolier veut se faire prêtre ; il demande au moins un habit. Henri le lui donnera quand ses brebis ;\ naître auront fourni la laine qui doit servir à fabriquer le drap de cet habit. En somme, voilà la zizanie dans la famille. La fille plaidera et les cadets battront leur frère quand ils le rencontreront seul au coin d'un bois. Correc- * tif de la loi du droit d*ainesse et moralité de ia pièce : Si vous voulez mettre d*accord vos en&nts,
Faictes leur part en voâ vivante.
Pour éviter pntro eux la guerre.
Dans la Farce de Maître Mimin^ l'auteur dessine la caricature de Téducation du temps. L'étudiant Mimin a si bien étudié le latin qu'il ne sait plus le français, et, quand Raulet son père et Lubine sa mère viennent le voir chez son magister , conduisant avec eux la fiancée qu*onlui destine, il leur parle un latin de cuisine incom* préhensible. Le magister est radieux de la science de son élève. La famille, pour guérir l'écolier trop savant et lui apprendre uu autre langage, décide de le mettre dans une cage comme un oiseau, et il répétera ce qu*il entendra dire. La liancée, qui est une charmante fille, se
fait bientôt compreudre de Mimin, et celui-ci s'écrie : c Hou, hou, hou, écoutez, je chante maintenant comme un pinson ardennois, et je parle aussi ; ouvrez, ouvrez, et mariez-nous. »
Autre satire de Féducation sous le titre des Enfanta de Maintenant. Dame Mignotto et Maintenant son mari conduisent leurs enfants chez un maître qu ils trouvent lisant dans un gros livre. € Nous vous payerons bien, lui disent-ils ; montrez votre grimoire à nos en- £uits. Apprenez-leur tout ce que contient le livre que vous portez là.
— Ce livre, répond le professeur, n'entrendt dans la têtt! (le personne, car il contient tout. Je leur apprendrai, si vous le voulez, TA B G , ou le Psautier, ou le Donnet, ou les enseignements de Oathonnet, logique, poésie , ou bien un métier mécanique. Quel métier voulez-vous?
— S'ils pouvaient vivre sans rien fûre, ce serait le meilleur métier. Cela ne se peut, la Genèse dit : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.
£h bienl alors, réplique dame Mignotte, apprenez-leur bien à lire et à parler grec et latin, et cela d'ici à lundi pnn iiain. »
he Fils de T/i^t/oMé-Afaire appartient à cette classe de mauvais garnements qui, faute de savoir quoi faire, s'ennMaient dans les bandes françaises pendantles guerres d'Italie. Le Maire a une grande idée de son fds, qui est parti depuis six mois pour combattre les Turcs; c'est un lion pour le courage. Jamais on ne vit un tel champion. Une femme vient demander justice contre un
462 HISTOntB UNIVERSELLE DU THÉÂTRE,
suudard qui lui a volé ses poules et fait de grande outrages* Pendant que le Maire écoute la plainte, Colin se prt'Lipîte dans ses bras, Colin son fils, son trésor, son Dieu. La plaignante le reconnuit puur son délinquant. £llerinterpelle, et lui, sans l'écouter, conte à son père ses grandes batailles. Il est vrai qu'il y a perdu son cheval, la dague de son père et le beau jaques qu'd lui avait donné pour mettre par-dessus son pourpoint. C'est pour mieux Mr qu il Ta jeté, car il avait hâte de revoir sa patrie. D'ailleurs 0 ramène pour preuve de ses exploits un Turc prisonnier, ci Un Turc ? — Oui, je crois que c'est un Sarrasin, car il parle un grand banip gouin.— Çà, Colin, oùl'as-tu pris? — Près de Naples, mon père, au pied d'une croix. — iiien besogné , mon iils ; amène ce Turc. — Venez le chercher avec moi, répond Colin, car il porte un grand bâton ferré, et, par Notre-Dame! je le crains. — Où l'as-tu boute en prison? — Là, derrière cette porte. Tenez le voici, n n'a garde de s'échapper. Je l'ai pris pendant qu'il dormait. »
Le Maire Thévot interroge alors le Turc et lui demande quelle rançon il veut payer. Ds ne peuvent se comprendre ; mais le Turc présente enfin un papier écrit en latin, une espuce de p. is report qui annonce qu'il est Provençal et qu'il arrive de terre sainte comme pèlerin. La voisine réclame toujours son dû pour la maraude, pour sa poule et son coq, volés par le preneur de Tui cs. Le Maire, alors, se sacrifie : il donne au pèlerin sa liberté, il paye à la voisine les dégâts réclamés et il garde son fils, qui jure de ne plus retourner à la guerre.
Je voudrais pouvoir analyser la Confession de Margot^ ce serait un charmant conte de La Fontaine; mais
elle est pai' trop verte, non-seulement dans la forme, mais dans le fond lui-même. Comme tous les péchés dont elle s*accu8e, elle les acommis sans sortir du terri* toire deréglise, le curé l'absout. «Vous irez pour pénitence» lui dit-ii, visiter les Ueux où sont les frères de notre ordre, Prêcheurs, Carmes ou Jacobins, tous les matins ou tous les soirs, tant que vous serez en jeu* liesse.» Il lui recommande en outre toute charité envers les pèlerins et les ermites. Terminons ce chapitre en racontant la Farce du Couturier^ car s'il fallait parler de toutes les drôleries qui forment à cette époque le répertoire des Farces, nous ne finirions pas. Le couturier commence :
BsopetI que je ue m'oublie, Boute moy sur mon establie Mes ciseaulx, mon fil et mon dë.
£sopet sert son patron et lui affirme qu'il n'est pas au monde un couturier pour tailler comme lui un habit honnête, une jaquette et des robes à pompettes, ce qui n'empêche pas le patron de lui reprocher de n'être bon qu'à garder la boutique. Lui qui a tant besoin de gagner, il se fatigue de nourrir si bien un garçon si gros, qui mange plus qu'un Allemand, a C'est donc de jeûner que j'engraisse? )» murmui^e £sopet entre ses dents.
Une piatique entre dans la boutique du couturier. C'est la chambrière d'un gentilhomme des envi-
rons, lequel a fait à la belle un présent de drap et de fourrures pour une robe destinée à attirer sur elle l'attention des épouseurs. Afin d*exciter le zèle du couturier, la chambrière lui apporte, dans un panier, une perdrix et une aile de chapon ; elle désire seulement que le patron gai*d6 un petit morceau de la repue pour son garçon Esopet. « Par monseigneur Saint-Marceau l dit le couturier quand la chambrière estpartie, Esopet ne mangera pas de ce bon dîner. » En rentrant chez son maître, la chambrière prévient Ësopet de la recommandation qui le concerne; mais, quand il est retourné à la boutique, Tapprenti ne trouve du festin que les os. Il jure alors de se venger de son maître, et voici le moyen qu'il emploie. Il va trouver la jeune fille, qu'il rencontre en tèto-à-tête avec le gentilhomme qui a donné le drap pour confectionner rhabit. a Ton maître, lui dit le gentiîhoiTime, est, à ce qu*U parait, un bon ouvrier? — Le meilleur de France, répond Tapprenti. Quel dommage qu'il soit sujet à une aussi terrible maladie ! — Quelle maladie ? demande le gentilhomme. — J'en suis souvent en grand danger. Quand son mal lui prend, il se Jette sur le preiuier venu pour le dévorer. Alors, il faut lo lier et battre comme plâtre. Gela guérit aussitôt l'accès, et il ne se souvient plus de rien. »
Le gentilhomme va trouver le couturier et amène sa protégée, pour qu'on lui prenne mesure de la robe. Esopet est présent, et, pendant que son maître tourne la tête çà et là, cherchant sa craie et ses ciseaux, Vapprentî fait si^nc au gentilhomme, qui se précipite sur
le tailleur et le renverse, celni-d crie au meurtre, et
tous se mettent à le battre à qui mioux mieux. On s'6iq[>lique enfin. Esopet s'excuse en disant qu'il a voulu prendre sa revanche du chapon et de la perdrix.
TéQe ftit la première période du théâtre ihinçais au XVI* siàde. On y voit une création toute populaire, que
les théories d'art ne préoccupent nullement. La foi n'est plus, comme au temps passé, le mobile inspirateur des auteurs dramatiques : la satire l'a remplacée ; c'est armé d'un fouet à triples lanières LiUL" le tlicâtre se présente aux foules qu'il rassemble autour de ses hardis tréteaux. Sa verve intarissable s'en donne à cœur joie ; il ne respecte plus rien : ni Pape , ni Rois , ni Princes, ni noblesse, ni prêtrise, ni même ce terrible Parlement qui a la main sur lui et qui de temps à autre le censure , l'emprisonne et le fustige dans la personne de ses représentants. Ce répertoire des Moralités, des Sotties, des Farces et des Sermons joyeux mdique bien nettement quel était alors Tétat des esprits en 1 i ance, et nulle dissertation ne le ferait mieux comprendre que le tableau qui vient de passer sous nos yeux.
Kûus retrouverons le même mouvement d'idées dans les autres pays de r£urope, mouvement plus ou moins accentué selon les progrès des doctrines nou-
466 lilïàTOlRE UNIVERSELLE DU THEATRE.
▼eUes. Dans les contrées d'outre-Bhiii, H marche armé en guerre, salade en tête, épée au côté ; en Italie, il se montre plus placide et ne s'attaque guère qu'aux mœurs géoérales. La production italienne est d'ailleurs plus savante et Part la préoccupe à un très haut point. £ile a des théories renouvelées de l'antique, et son catholicisme ne jure que par Jupiter et par Apollon.
La seconde période du théâtre français sera tout à fait italienne. La mode littéraire, comme la mode de Taccoutrement, nous viendra d'au delà des Alpes, avec la jeune Catherine de Médicis , qui , en 1533 , épouse le second ûls de Fwçois P', le futur Roi Henri IL La Florentine apporte dans sa corbeille de noces un dictionnaire nouveau, que la cour s'empresse d'adopter, comme elle adopte les gants de senteur ejjes jarretières à ramages.
Avant d'écrire l'histoire de cette seconde période , passons les monts et allons étudier par le menu le théâtre italien de cette époque, qui eut mie si grande influence sur notre littérature dramatique.