LIQUÉFACTION ET SOLIDIFICATION DES GAZ
Une de ces idées auxquelles l’esprit humain s’est montré le plus réfractaire, c’était de croire qu’un corps invisible, intangible, impalpable, fût de la matière. Le nom de matière avait été, pendant des milliers d’années, exclusivement affecté aux corps qui offrent de la résistance au loucher, qui tombent sous les sens , comme les solides et les liquides. Les corps aériformes, les gaz, formaient une catégorie d’êtres à part, sous le nom d 'esprits. Les téméraires, qui menaçaient de renverser cet échafaudage, étaient traités de novateurs dangereux. Et à la fin du xvme siècle, Lavoisier se plaignait encore d’avoir réussi fort incomplètement à faire comprendre aux physiciens et aux chimistes de son temps que les gaz ne sont qu’un état particulier de la matière , au même titre que l’état liquide et l'état solide.
Cette résistance de l’esprit à toute innovation, — véritable inertie morale, — celle impossibilité putative de traiter les corps aériformes, les fluides, sur le même pied que les liquides, retarda de beaucoup la découverte des gaz. L’histoire de Moilrel d’ÉIément en fournit la preuve.
Ce physicien faisait, vers l’année 1719, à Paris des cours publics sur la Manière de rendre l’air visible et assez sensible pour le mesurer par pintes , ou par telle autre mesure que Von voudra ; pour faire des jets (T air aussi visibles que des jets d’eau. Malgré la nou-
I. Dans ses recherches sur la densité des gaz, M. Régnault observa l’acide carbonique à la température de 100°, et à celle de zéro. Il établit que, dans ce dernier cas, le gaz acide carbonique ne suit pas la loi de Mariotte, et il reconnut qu’il s’y conforme à la température de 100°.
MATIÈRE
veauté du sujet, ie cours de Moilrel n’eut aucun succès, et, chose triste à constater, les maîtres de la science , les académiciens auxquels il avait soumis son programme, le traitèrent devisionnaire et de fou. Il résolut alors de rédiger ses idées et de vendre son manuscrit à un libraire. Il dédia son opuscule aux Dames , pour se venger peut-être du dédain que lui avaient témoigné les physiciens. La brochure de Moitrel, imprimée en 1719 à un petit nombre d’exemplaires, fut réimprimée en 1777, à la suite de la nouvelle édition du Traité de Jean Rey par Gobet. Nous en avons donné une analyse détaillée dans notre Histoire de la Chimie, tome II, p. 333 et suiv. Moilrel vivait misérablement du produit de ses leçons. Une personne charitable ayant eu pitié du pauvre physicien, déjà âgé, l’emmena avec elle en Amérique, où il est mort.
Au commencement du xviii* siècle , les mots air et gaz étaient encore synonymes. Ce ne fut que vers la fin de ce siècle, quand on eut découvert que l’air est un mélange de différents gaz, que l’on se mit à donner à ceux-ci des noms particuliers. Mais on continua d’employer le mot air comme terme générique, en appelant les gaz , qu’on venait de découvrir, air vital (oxygène) , air irrespirable (azote), atr acide ou acide aérien (acide carbonique), air inflammable (hydrogène), air phlogisliqué, air déphlogisliqué, etc. A mesure que le nombre des gaz augmenta, cette nomenclature disparut pour faire place à celle qu’on suit maintenant.
Bien que Moitrel d’Élément eût fait connaître le moyen de recueillir les gaz, il se passa encore du temps avant qu’on songeât sérieusement à les traiter comme les autres corps.
Réduire les gaz à l’état liquide, commeon le faisait pour les vapeurs, ce ne parut pas d’abord une entreprise très-difficile. Mais les premières tentatives qu’on fit à cet égard montrèrent combien les physiciens s’étaient trompés. Ainsi, ceux qui prétendaient avoir liquéfié le gaz ammoniac ignoraient que cet état pouvait n’être dû qu’à la présence de l’eau dont cè gaz est avide. Perkins se vantait d’être parvenu, au moyen d’une pression de 1200 atmosphères, à convertir l’air en un liquide parfaitement incolore. C’était une pure illusion.
La liquéfaction des gaz peut s’obtenir, soit par une augmentation de la pression, soit par un abaissement de la température, soit enfin par ces deux actions réunies. En 1823 ‘, Faraday commença, à l’aide de ces moyens, une série d’expériences qui enrichirent la science d’un