CHAPITRE XXVIII
An de Rome 997. — De Jésus-Christ 2i5.
Philippe esl proclamé empereur par l'armée et le sénat. — Bassesse de son origine. — Sa triste récep« tion ù Rome. — Révolte dans les légions, excitée parMarinus. — Mort de ce général, —Décius est pro« clamé empereur par l'armée. — Mort de Philippe.
Philippe recueillit le fruit de son crime. Proclamé empereur par les légions, il en informa le sénat, et lui écrivit que Gordien était mort subitement : taire l'assassinat, c'était presque s'en avouer l'auteur.
Le sénat, qui, malgré sa faiblesse, n'avait pu supporter l'humiliation d'obéir aux lois d'un Goth, refusa d'abord de confirmer l'élection d'un Arabe. 11 élut empereurs Marcinus et Valens lîostilianus; mais, à peine nommés, ils moururent, et le sénat, vaincu par la crainte, reconnut Philippe, et lui décerna le titre d'Auguste.
Philippe, âgé de quarante ans, né en Arabie, fils d'un chef de voleurs , enrôlé dans sa jeunesse parles Romains, monta de grade en grade au commandement de l'armée par sa valeur, parvint au trône par ses crimes, et le perdit, ainsi que la vie, par ses cruautés. Il s'associa son fils qui n'avait que sept ans; et comme il craignait que la continuation de la guerre ne l'empèchàt d'employer ses troupes à consolider son pouvoir, il acheta honteusement la paix des Perses , et leur céda la Mésopotamie avec une partie de la Syrie. Pressé de jouir de son élévation dans le pays qui l'avait vu naîlre, il resta quelque temps en Arabie, fonda la ville de Philippopolis, et partit ensuite pour l'Italie.
Rome , consternée, Te reçut avec les honneurs que la servitude était contrainte de rendre à la force, et le peuple ne montra son indignation que par son silence. La terreur ne put lui arracher des applaudissements pour un brigand couronné, qui venait de conclure une paix honteuse.
Philippe lit vainement de grandes largesses, célébra les grands jeux séculaires, et donna aux Romains le spectacle d'un combat où deux mille gladiateurs s'cntre-tuèrent. Il reconnut bientôt que Rome privée de vertus avait encore besoin de gloire, et qu'il ne pourrait faire oublier la bassesse de son origine et les crimes de son élévation qu'en rendant aux armes romaines leur éclat. Il rassembla ses troupes, menaça les Perses, et les contraignit, en les effrayant , à lui rendre sans combattre ce qu'il leur avait cédé. Plusieurs historiens prétendent que Philippe, tourmenté par ses remords, et converti par Origène, se fit chrétien, ainsi que sa femme Sévéra. Eusèbe et saint Jérôme assurent que Rabylas, évoque d'Antioche, lui refusa l'entrée de l'église, exigeant, avant de l'y recevoir, qu'il confessât tous ses crimes. Dans ces temps corrompus, où la liberté avait perdu jusqu'au souvenir de sa force, la foi chrétienne montrait seule du courage. Philippe jouit peu de temps de son pouvoir et de la paix. Apprenant que les Goths recommençaient leurs ravages dans la Thrace , il envoya contre eux une armée commandée par Marinus. Ce général , après avoir re» poussé l'ennemi, excita une révolte dans les légions, qui le nommèrent empereur. Philippe, effrayé, convoqua le sénat, et se plaignit vivement de l'ingratitude d'un homme qu'il avait élevé aux premiers emplois et revêtu de sa confiance. Les regards et le silence des sénateurs lui prouvèrent que la perfidie de Marinus ne produisait d'autre effet que de rappeler la sienne.
L'empereur, manquant de fermeté comme de vertu, offrit alors d'abdiquer; mais un des sénateurs, Décius, prenant la parole, le rassura, et lui prédit la prompte chute d'un rebelle peu redoutable par son caractère et par ses talents. On appprit bientôt, en effet, que l'armée d'Illyrie, détruisant son propre ouvrage , venait de tuer Marinus. Cet événement aurait dû inspirer à Philippe quelque défiance d'un homme qui connaissait si bien les dispositions de l'armée ; mais ce prince, au contraire, aveuglé par sa joie ,. se livra entièrement à Décius, lui donna le commandement de l'armée , augmenta le nombre de ses troupes, et lui accorda tout l'argent qu'il désirait.
Décius s'était acquis une grande considération par son habileté militaire. Dès qu'il arriva en Mœsie, l'armée le proclama empereur. Comme il voulait gagner du temps et affermir son nouveau pouvoir, il écrivit à l'empereur que, cédant à la violence, il lui restait toujours fidèle, et qu'il viendrait bientôt le rejoindre pour abdiquer en sa présence.
Philippe ne le crut point, et partit pour le combattre ; mais , comme dans sa fureur il précipitait sa marche, accablait ses troupes de fatigue , ne leur laissait pas de relâche, et punissait de mort la plus légère faute, son armée, arrivée à Vérone, se révolta, et reconnut Décius. Philippe s'efforça vainement de réprimer cette rébellion. Un soldat furieux se jeta sur lui, et lui fendit la tête en deux d'un coup de sabre. Un assassinat lui avait donné la couronne , un assassin la
lui enleva. Les neuf meurtriers qui avaient trempé leurs mains dans le sang de Gordien subirent un juste châtiment : on les contraignit de se tuer avec les mômes épées dont ils avaient frappé ce jeune prince. Philippe périt l'année de RomelOOt, de Jésus- Christ 210.