CHAPITRE XVI
De 421 A. 416 AV. J.-C. — Nicias et Alcibiade. — Alcibiade en Péloponèse. — Ag^s en Argolide. — Le Conseil-des-Dix k Sparte. — Bataille de Mantinée. — L'armée de Lacédémone. — Chute d'Arj^os. Prise de Mélos par Athènes : Le « droit de la force » ; nouvelle politique. — La Sicile et les Siciliens. — Gélon et Hiéron. — S3rracuse et Agrigcnte. — Carthagc. — Alcibiade prépare une expédition en Sicile.
LÉON ayant régné, quel Athénien désormais ne pouvait prétendre au gouvernement d'Athènes ? Nicias, sage, lent, « timide et superstitieux », laissait vacante la brillante succession de Périclès. Les vieillards soutenaient Nicias; les jeunes gens, Alcibiade, « à qui, dira Thucydide, l'illustration de ses ancêtres avait valu une grande considération ».
Descendant d'Ajax par son père, des Alcméonides par sa mère, fils de Clinias tué à Coronée; élevé par Ariphronet Périclès, ses tuteurs; très riche; ayant combattu à Potidée, où Socrate le sauva ; à peine âgé de trente ans
et déjà légendaire, Alcibiade occupait toute l'attention^ tenait en éveil toute la curiosité des Athéniens. On vantait son audace, Toriginalité de ses fantaisies, les bizarreries de son caractère; on disait ses libéralités étonnantes en même temps que la paradoxale sévérité de sa vie de soldat aux camps et ses débauches de toutes sortes. Le mépris de l'opinion publique, qu'il affectait, déplaisait au Peuple, mais le Peuple se laissait intimider par « la beauté » de ce jeune audacieux, <c plus rude à son corps qu'un Spartiate » et « plus luxueux qu'un satrape d'Asie ». Alcibiade enfin se déclarait Firrécondliable ennemi de Lacédémone. « Le peuple d'Athènes, dira Aristophane, hait Alcibiade, le désire et ne peut s'en passer ». La naissance et l'énergie d' Alcibiade lui valaient la sympathie des Grands; Thucydide justifiera son ambition.
Antagoniste heureux deNicias, Alcibiade préparait donc son avenir. Il y avait de la méthode dans l'exécution de ses folies, de la prévoyance dans ses actes d'apparence désordonnés. S'il conmiit la faute de doubler, de porter à 1,200 ulents le tribut des Alliés, c'est qu'il voulait être prêt pour la grande guerre qu'il méditait. La Démocratie athénienne lui obéissait, parce qu'il la gouvernait selon les vœux du Peuple; et il était démocrate, parce que la Démocratie disposait du pouvoir. L'intérêt personnel, seul, le guidait. On le verra, devant Milet, combattre aux côtés de Thissapherne contre les Athéniens, et c'est lui qui préviendra la flotte ennemie, mouillée à Éléon, de l'issue du combat. Aristophane fait dire à Eschyle : « U nefiut pas élever de lionceau dans une cité; c'est le mieux; mais
si le lion a grandi, il Êiot se soumettre à ses caprices ».
Juger Alcibîade, prévoir sa destinée, pressentir son bot, les résuluts de son action, de son influence grandissante, était la grande préoccupation des Athéniens : « Et d'abord, que pensez-vous d'Alcibiade ? Car c'est Ik une ques% tion qui est, pour la ville, le plus laborieux des enâintements ». Le misanthrope Tunon, clairvoyant, pessimiste rêvant la destruction du monde, aimait Alcibiade « parce qu'il prévoyait que ce jeune homme causerait la pêne de sa patrie ».
A la tète du parti qui repoussait tonte idée de paix avec Sparte, Alcibiade jouissait pleinement de la fisiveur populaire. Ce Parti se composait des marins, — tous les ports, sauf ceux d'Athènes, étaient désenés pendant la guerre ; — des marchands, vendant des vivres et des armes aux Athéniens; du peuple du Pirày qui devenait très important dans les activités militaires.
V « impérialisme » d'Athènes excitait l'ambition de toutes les villes helléniques, chacune rêvant de tributaires, de a sujets » : Les Ëléens avaient soumis les Lépréates; Mantinée dominait ses voisins; Thèbes tenait Thcspies; Argos, après avoir détruit Mycènes et pris quatre dtés en Argolide, — parmi lesquelles Thyrmthe, — en avait interné les habitants dans ses propres murs. Sparte, voyant avec déplaisir ces concentrations, imposées ou consenties, annonçant comme une sorte de confédération hellénique, intrigua pour que les Lépréates se déclarassent indépendants, fit revivre la haine d'Épidaure contre Argos, encourogealadéfeaiondeMantinée.N'osant
pas refaire la Ligue péloponésienne dissoute, car elle venait de sacrifier les intérêts de ses Alliés, Sparte empêchait toutes les coalitions.
Argos songeait en effet à reconstituer la Ligue péloponésienne à son profit. La bienveillance avec laquelle elle avait traité les villes conquises lui donnait un prestige particulier. D'ailleurs, le parti démocratique opposé à Lacédémone gouvernant Argos, une ligue « antilacédémonienne » s'imposait, existait presque : Mantinée appartenait aux Démocrates ; les Éléens ne pardonnaient pas à Sparte une offense grave ; Corinthe avait perdu deux villes en Acamanie par l'exécution du traité de Nicias; les Argiens aspiraient à la suprématie dans le Péloponèse; et leur formule de a ligue » était excellente, puisqu'elle admettait « tous ceux des Grecs qui voulaient y entrer » librement.
Sparte répondit à l'appel des Argiens, voulut entrer dans l'alliance. Argos eut préféré l'amitié de la Démocratie athénienne, mais comme elle voulait surtout la prépondérance, elle excluait de la Ligue Sparte et Athènes. Mégare et la Béotie se rapprochèrent de Lacédémone, par jalousie d' Argos; Tégée et une partie des Arcadiens se déclarèrent également contre les Argiens. Sparte, enhardie, se précipitant pour consacrer les divisions, envoya à Lépréon des hilotes affranchis, qui battirent les Mantinéens occupant un point fortifié sur la frontière de la Laconie. La « ligue » échouait.
Sparte n'exécuta pas le traité de Nicias : elle retira ses garnisons d'Amphipolis et des villes de la Chalcidique,
mais elle ne rendit aucune de ces cités, tandis que les Athéniens, joués par les éphores, restituaient les gages qu'ils tenaient. Cet acte de déloyauté préméditée rompit nécessairement la paix. Les Béotiens, de leur côté, n'avaient rendu Panactéon que démantelée, conservant leurs prisonniers. Les hostilités nes'étaient pas ralenties enChal* cidique; les Athéniens eux-mêmes, exaspérés, venaient de faire massacrer toute la population mâle de Scione.
Les événements servaient les vues belliqueuses d'Aïcibiade. Il s'opposa à l'évacuation de Pylos et rendit la guerre inévitable au moyen d'une fourberie. Des députés d'Argos et de Sparte étant venus à Athènes pour y traiter d'une paix définitive, Alcibiade leur promit le succès, mais à la condition que les envoyés de Lacédémone déclareraient n'avoir pas de (c pleins pouvoirs », afin de ménager les susceptibilités des Athéniens. Questionnés par Alcibiade lui-même, devant le Peuple, les ambassadeurs déclarèrent donc qu'ils désiraient la paix, mais que leurs pouvoirs n'étaient pas suffisants pour conclure. Alcibiade, alors, rappela que les ambassadeurs s'étaient présentés devant le Sénat comme munis de tous les pou* voirs nécessaires, qu'ils avaient donc menti, ou qu'ils mentaient actuellement, et que le peuple d'Athènes ne devait faire foi sur aucune parole de Spartiate.
Le Peuple réclama la guerre. Nicias, envoyé à Sparte, n'obtint rien. Athènes signa avec les Argiens, les Mantinéens et les Éléens une alliance offensive et défensive de a cent ans » ! Cet engagement, quelque exagéré qu'il fût, rompait la neutralité de TArgolide et du centre du
Pélopoaèse, unique ezpltcatioQ des aodaces de Lacèdèmooe. Sparte se tut, prête à tout supporter. Les Éléens ezcLoreot solemKlleiiient les Lacëdémoniens des jeux olympicpies; on Spartiate — Licbos, — Tainqneor à la course des chars, fat chassé à coups de bâton; les Bëotkns expulsèrent d'Héradée k gouverneur hcédèmonien... Sparte subit sans aucune pfamite l'injasdce, Toiitrage et la défaite. Elle attendait.
Âkibiade passe en Péloponèse avec des guerriers, ayant rintention de £ûre appd à l'antique amitié des Acbéens et de b&tir un bn à Rhion d'Âdiaîe, en hct de Naupacte, ce qui mettrait la navigation du golfe de Corintbe « à la discrétion des Âtbéniens ». Scyôœ et Corinthe s'opposèrent à l'exécution de ce projet. Les Athéniens fortifièrent Patras. En même temps, Aldbiade consetUa aux Argiensde prendre auxÉpîdauriensunport sur le golfe de Sarcmique, pour établir une communica^ tion maritime entre Athènes et Argos. Les attaques des Argiens feurent repoossées par 300 hoplites que Lacédénxxie envojra. A la nouvelle de cet insuccès, les Athéniens renversèrent la colonne portant en gravure le traité de Nidas, en déclarant que Spane venait de « violer la paix ». La guerre commençait (419)*
Agis, roi de Sparte, entra aussitôt en Ârgolide avec des guerriers venus de la Béotie, de Mégare, de Corinthe, de Phlionte, de Pellène et de Tégée. Le général qui commandait les troupes d' Argos, séparé de la ville par une manoeuvre heureuse d'Agis, dut proposer une trêve que le vainqueur accepta. Alcibiade fit refuser la trêve
par le peuple cTArgos, et marchant contre Orchomène, enArcadie,s*en empara. A Sparte, les éphores accusèrent Agis d'avw accordé la trêve qui venait de livrer Orchomène à Alcibtade. Les Spartiates décidèrent qu'à l'avenir leurs rois, à la guerre, seraient assistés d'un conseil de dix citojrens.
Pour réparer sa fiiute, — car on menaçait de le bannir, de raser sa nuison, — Agis reprit l'offensive avec ses Alliés nouveaux, c^Frit la bataille près de Mantinée. La gauche des Lacédémoniens fut battue, mais la droite, qu'Agis commandait, lui donna la victoire. Ce succès, dont elle exagéra l'importance, rendit à Sparte son prestige. Thucydide écrivit que ce combat avait été le « plus grand » qu'eussent encore livré les Grecs ! La légende supprima l'histoire : on vanta la parÊiite hiérarchie militaire des troupes menées par Agis, la science strat^que du vainqueur, son expérience profonde, « fruit de longs efforts et qui fok plus pour le succès qu'une exhorution brillante, mais fugitive », l'armement des guerriers, et on expliqua comme accidentelle la défaite des Lacédémoniens au premier choc.
Cette viaoire de Sparte rendait Argos aux Aristocrates, qai supprimèrent la « Commime populaire », firent tuer ses chefs et se déclarèrent les alliés de Lacédémone. Mantinée se donna paiement à Sparte. — Pausanias dit que huit mois après les Argiens chassèrent les Aristocrates à leur tour; que les Athéniens envoyèrent des maçons et des charpentiers, conduits par Alcibiade, pour aaiver la reconstmaion des murs d' Argos ; que les Lacédémoniens,
guidés par les Aristocrates bannis» dispersèrent les travailleurs, et qu'Argos enfin, ruinée, tomba, entraînant dans sa chute la a ligue des États secondaires » imaginée pour tenir en respect les deux grandes ennemies : Sparte et Athènes.
Nicias et Alcibiade, en rivalité, ne virent pas le danger, ne prirent, dans tous les cas, aucune précaution. Nicias redoutait une guerre quelconque, tandis qu' Alcibiade cherchait par quelle action militaire il s'illustrerait. Batailler en Hellénie, c'était continuer ses prédécesseurs, risquer beaucoup sans profit personnel ; Alcibiade, dont le luxe dépassait toute mesure, qui dépensait au-delà de ses possibilités, qui vivait en satrape asiatique déjii, rêvait d'une expédition qui put lui donner, en Cas de succès, <K et renommée et richesses ». Il songeait à Carthage, et à la Sicile dont on vantait les trésors.
Les Athéniens énervés, mal conduits, devenaient excessifs, méchants, cruels même. Chassés de deux villes en Chalcidique,ils envoyèrent 38 vaisseaux contre Mélos, prirent la ville, en exterminèrent tous les « mâles adultes » et vendirent les femmes et les enfants, invoquant le « droit de la force » : — « Les affaires, avaient dit les vainqueurs aux Méliens, se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand une égale nécessité les oblige à s'y soumettre; mais ceux qui l'emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir et c'est aux faibles à céder. . . Les hommes, par la nécessité de leur nature, dominent panout où ils ont la force ». Athènes imitait Spane. Pour l'honneur des Athéniens, leurs députés re-
connurent cette imitation : « Ce n'est pas, dirent-ils, une loi que nous ayons faite ; ce n'est pas nous qui, les premiers, nous la sommes appliquée dans Tusage; nous en profitons et nous la transmettrons aux temps à venir ». Voilà où en était le Droit des gens dans la Cité de Périclès ! On n'y respectait plus les serments échangés, encore moins les traités écrits ; les sophistes y professaient publiquement la légitimité du manquement aux promesses faites après la bataille. Les <c principes » de Sparte triomphaient : l'extension de l'État justifiant tout; la PolitiquCy exclusive de toute morale.
Athènes abandonnait sa gloire antique; l'idée de l'État omnipotent, tyrannique, armé pour la conquête et la rapine, s'y installait; l'individu, la famille, comme à Lacédémone, se subordonnaient à l'État : « Je paye ma part de l'impôt, dit un chœur de femmes dans la Lysistrate d'Aristophane, en donnant des hommes à l'État ».
L'activité nouvelle des Athéniens les éloignait de plus en plus de leurs origines ; ils croyaient que le repos les détruirait; les orateurs, en quête d'applaudissements, excitaient le peuple à l'action; les citoyens s'infatuaient au rappel de leurs anciennes prépondérances. L'abaissement des caractères, les excès d'une démocratie soupçonneuse, malade, ne voyant panout que « complots oligarchiques et tyranniques », procédant à de sauvages arrestations, faisaient désirer une « secousse », une diversion, un « acte » quelconque susceptible d'arrêter, de distraire cette folie du Peuple s'accentuant.
L'intérêt étant le mobile nouveau, — «en Grèce, avec VI 17
DOS Alliés, nous traitons chacun en raison de l'utilité que nous en pouvons tirer », — l'idée de l'enrichissement personnel hantait les esprits : « Nous vous donnerons, ainsi qu'à vos enfants et aux enfants de vos enfants, richesse et santé, bonheur, longue vie, paix, jeunesse, rires, chœurs et festins, monts et merveilles, enfin vous serez las et rassasiés de jouissances, tant que vous serez riches ! »
Ce n'était plus en Hellénie que de tels rêves pouvaient se réaliser; tous les territoires en étaient saccagés, les villes principales pillées, la victoire n'y réservait plus de butin; tandis qu'au loin, de l'autre côté de la « mer bleue », il y avait des contrées bénies, l'opulente Canhage et la Sicile, la « féconde Sikélia ».
Le rêve personnel d'Alcibiade, identique à l'aspiration générale, populaire, résumait la grande «c convoitise » athénienne. Aristophane, qui croyait combattre ce sentiment, l'exaltait en étalant, pour s'en moquer il est vrai, les conséquences d'un enrichissement subit : « Âh ! que la richesse est une douce chose. La huche est pleine de blanche farine,et les amphores d'un vin parfumé ; tous les coflFres regorgent d'or et d'argent, c'est une merveille; la citerne est remplie d'huile ; les fioles, de parfums ; le grenier, de figues sèches. Vinaigriers, assiettes, marmites, toutela vaisselle est en airain; nos vieux plateaux àpoisson, en bois pourri, sont aujourd'hui des plats d'argent ». — « Et pourquoi pas ? » pensait le Peuple.
Les Athéniens fortunés, ou qui l'avaient été, ne renonçaient à aucune de leurs jouissances, malgré l'appauvrissement de la Cité. Les femmes rivalisaient de luxe dans
leurs costumes et romementation des chars qui les me* naient en promenade à Eleusis, distante de deux kilomètres. Plutus était le vrai Zeus, le « Jupiter sauveur ». Mais Plutus avait fui d*Âthènes; il répandait ses faveurs hors de THellénie. Où Tatteindre? Où le trouver? Comment reprendre les richesses perdues ? Il y avait Vien les colonies, dont quelques-unes étaient riches ? Pourraiton vraiment les exploiter, s*enrichîr à leurs dépens ? — « Quant à mes Colonies (autre leçon d'Aristophane, déplorable), sachez qu'elles sont comme autant de pelotons iso* lés; cherchez les bouts de tous ces fils, tirez-les ici (à Athènes), dévidez-les ensemble, et faites-en une seule grosse pelote avec laquelle le Peuple se tissera une tunique ».
Quelles colonies viser? Quelles, étaient vraiment riches? Tandis qu'en Sicile, où la première monnaie avait été frappée pour solder un « corps de mercenaires », — monnaie symbolique de la conquête, ayant au revers un crabe et un poisson, à la face un aigle dévorant sa victime,— en Sicile, les richesses à prendre étaient certaines. Le maître de Syracuse, le tyran Gélon, n'avait-il pas envoyé à Delphes, lorsque Xerxès menaçait le monde, des trésors magnifiques? et Xerxès vaincu, Cadmus, l'envoyé de Gélon, n'avait-il pas rapporté ces trésors à son maître ? Les prêtres de Delphes avaient vu ces trésors ; ils exisuient donc, là-bas.
La Sicile était-elle attaquable ? Évidemment, puisqu'elle ^tait en guerre perpétuelle avec les Carthaginois, et qu'en conséquence, au besoin, une alliance avec Canhage, sauf à, partager le butin, assurerait la victoire.
26o HISTOIRE UNIVERSELLE
Quel prétexte ? Faire rentrer dans la « Nation » une île qui, par ses habitants, éuit hellénique, dont l'indépendance constituait un danger! Les premiers habitants, — Cyclopes et Lestrigons fabuleux d'abord, et Sicanes (Ibères) ayant donné leur nom à l'ile, SicaniCy l'antique TrinacrUy — reçurent les Troyens vaincus, dont Éryx et Égeste furent les villes, puis des Phocéens venus de Lybie, et enfin les Sicèles, chassés dltalie, imposant leur nom, — Sikilidy Sicélie, Sicile, — des Phéniciens et des Grecs en très grand nombre.
Les Sicèles victorieux, premiers « maîtres » réels, avaient été expulsés de Zancle (ville qu'occupaient des pirates de la Chalcidique), par des Samiens et « d'autres Ioniens fuyant les Mèdes » ; des Mégariens y avaient fondé Trotilos, sur le fleuve Pantacyas, puis Thapsos; la première pierre de Syracuse y avait été apportée par un Héradide de Corinthe, Archias; des Chalcidiens y avaient peuplé Himère; Gela y avait été faite par desRhodiens et des Cretois y installant les « institutions doriennes », et des habitants de Gela y avaient bâti Agrigente... Partout donc, en Sicile, THellénie avait des droits à re« vendiquer.
Gélon, maître de S)rracuse (491-478), l'avait fortifiée et l'avait agrandie en y transportant de force les habitants de Comarine et de Gela, dont )es villes venaient d'être presque détruites ; il s'était en outre saisi des Mégariens et des Eubéens-Naxiens, pour admettre les « riches » comme citoyens de Sjrracuse et vendre les « pauvres », pour s'en débarrasser, « estimant qu'il est incommode d'habiter
dans les mêmes remparts avec le peuple ». Le tyran avait ensuite donné Gela à son frère Hiéron. Hérodote, en affirmant cesfaits, donnait aux Athéniens la justification de la guerre qu'ils désiraient : <c La puissance de Gélon était grande, et, à beaucoup près, nul des peuples helléniques n'était dans une situation plus florissante ». Cette phrase de l'historien national expliquait et justifiait r « action d'éclat » qu'Alcibiade méditait.
Gélon avait vaincu jadis « trois cent mille Carthaginois » commandés par Amilcar, fils d'Annon ; convenait-il aux Hellènes délaisser subsister l'indépendance d'une « île » où des tyrans pouvaient se rendre aussi forts ?
Syracuse était devenue républicaine (453) il est vrai, tout le littoral était « hellénisé », mais les Sicules, dispersés en petits groupes dans l'intérieur, conservaient leur langue, ne renonçaient pas à leurs droits sur le territoire.Un chef de ces Sicules, Ducétios, n'avait-il pas(452), ameutant son peuple, attaqué Agrigente et Syracuse alliées, un instant battues et difficilement victorieuses ? Syracuse, à qui cette victoire appartenait, n'en avait-elle pas profité pour augmenter sa puissance dans l'intérieur et préparer sa domination sur 111e entière, en doublant sa cavalerie, en construisant 100 trirèmes, en développant ses trafics ? C'était bien là une menace pour les villes helléniques de la Sicile.
Au commencement de la guerre du Péloponèse, Sparte avait demandé l'alliance des « cités doriennes de la Sicile et de l'Italie ». Malgré leurs promesses, ces villes n'avaient envoyé aucun secours; mais les députés de Lacédémone
leur ayant affirmé qu'Athènes était perdue» elles avaient attaqué les cités ioniennes de l'Ile, leurs rivales : Naxos, Catane et Léontion. — Léontion, presque prise, appella les Athéniens (427), manifestation qu'Alcibiade n'oubliait pas. Athènes avait envoyé 20 galères d'abord, d'autres ensuite, mais inutilement, — un citoyen de Syracuse, Hermocrate (424), ayant dénoncé aux « Grecs de la Sicile réunis en congrès », le danger d'une action quelconque des Athéniens en Sicile.
La rapidité et l'unanimité avec lesquelles, — sauf Léontion (424-422), qui paya par sa ruine totale son imprudence, — les villes grecques de la Sicile avaient compris Hermocrate, obligeaient Alcibiade à de prudents préparatifs. Il n'était pas douteux que l'entreprise serait très difficile : Carthage, « très forte et très riche », qui « possédait, dit Thucydide, en or et argent d'immenses richesses, gage du succès à la guerre et en toutes choses », haïssait l'Hellénie à cause des Grecs de Cyrène, indomptables, qu'elle ne devait jamais vaincre, et les Carthaginois redoutaient trop la puissance athénienne pour qu'Alcibiade songeât sérieusement à une alliance avec ces ennemis des Siciliens.
Mais Alcibiade s'étant décidé pour la guerre, tout, avec une ingéniosité remarquable, lui servait à préparer ou à justifier l'expédition. Sparte venant d'abandonner Mélos, — « cité dorienne », — à la fureur des Athéniens victorieux, Alcibiade profita de cette conduite honteuse des Lacédémoniens pour montrer qu'ils n'enverraient aucun secours à Syracuse; disant que Sparte,
n'ayant pas de flotte, ne pouvait rien tenter sur mer et que Syracuse était en proie à des « dissensions intérieures » ; affirmant que beaucoup de villes siciliennes, menacées, désiraient « une protection étrangère >».
Faire de la Méditerranée une véritable « mer grecque », — a notre mer », avait écrit Hérodote, — attaquer et vaincre les Siciliens, les Italiens et les Carthaginois, et revenir ensuite, victorieux et enrichi, soumettre les Péloponé* siens, tel fut le plan qu'Âlcibiade exposa. Nicias, effrayé, <c plaida » , c'est le mot, contre cette folie. Âlcibiade, jouant son avenir, se défendit avec une éloquence entraînante : Il montrait la Sicile affaiblie par les dissensions; les Siciliens « apathiques », faciles à dominer; Sparte incapable d'agir; les richesses à prendre, incalculables.
Les traditions antiques, les histoires d'Hérodote et les paroles des Tragiques servaient Alcibiade : L'Alphée, — c'était une croyance, — plongeait sous la mer pour aller reparaître en Sicile, « près de son amante, la fontaine d'Aréthuse », unissant ainsi l'Élidc à Syracuse. Pour Euripide lui-même^ la Sicile c'était la Hellas : « Tu as ta part de cette gloire, puisque tu habites une extrémité de la Hellas, sur la roche flamboyante de l'Aitna ».
Alcibiade démontrait aussi que l'expédition de Sicile c'était toujours la guerre d'Athènes contre Sparte, — des Ioniens contre les Doriens, — transportée sur un champ de bataille où les Spartiates seraient impuissants. Il aurait pu dire que les Syracusains, par leur caractère et leurs aptitudes, « leur vivacité et leur esprit entreprenant », étaient presque des Athéniens, — « aussi, écrira
Thucydide, les Athéniens n*eurent-ils pas d'ennemis plus redoutables » ; — Mais séduits et entraînés, ignorants, avides, crédules, enthousiastes, impatients d'agir, les Athéniens obéissaient joyeusement à Alcibiade : « Les Athéniens, dit Thucydide, Ioniens d'origine, marchèrent avec joie contre les Syracusains, de race dorienne... La plupart d'entre eux ignoraient la grandeur de l'île, le nombre de ses habitants. Grecs et Barbares; ils ne soupçonnaient pas que la guerre qu'ils allaient entreprendre ne le cédait que de bien peu d'importance à celle du Péloponèse ».