CHAPITRE XIV
DB 14 A 37 AP. J.-C. — L'Empire à la mort d'Augiute. — Tibère. — Révolte des légions en Paononie et sur le Rhin. — Germuiicut. — Marses. — Hennann el Ségeite. — Complot contre Tibire. — LiboD. — Parthes. — Annénie. — Dnisu» et les Suives. — Chémsqueset Marcomani. — Herniann, lo^^iomeret Marbod. — Germanicus en Orient. — Tibire, Pilale et les Juid. — Afrique : Tacfarioai. — Mort de GenBanieus. — Pison. — Révolte» en Gaule : Sacrovir. — Séjan. — Tibtre k Caprée. — Espions et délateurs. — Terreur k Rome. — Exil d'Agrippine. . — Mort de Séjao. — L'œuiTe de Tibtre.
la mort d'Auguste, Rome considérait comme faisant panie de son « administration » directe la Mésie, la Dalmatie ou Haute-Illyrie, la Pannonîe ou Basse-Illyrie, la Norique et la Rhétie, le Danube étant une frontière à l'est.
L'IUyrie du nord, pleine de Celtes, et la Pannonie, où campaient les légions, ne recevaient que mollement la civilisation romaine; la Dalmatie l'acceptait mieux. Où commençait la Macédoine, finissait alors l'Occident, politique et langue. Une flotte « gardait » le cours du Danube. La Thrace demeurait indépendante; la « bra-
voure sauvage » de ses habitants et le caractère religieux de leurs révoltes — la dernière conduite par un prêtre, — impressionnaient les Romains; Técho de leurs Fêtes de la Jeunesse et du Printemps, le récit de ces Veilles où, « dans la nuit », les Vierges couraient « agitant des torches à travers la montagne », à la cadence d'une musique bruyante, tandis que « des flots de vin et de sang coulaient pour Dionysos», inquiétaient les dominateurs du monde, superstitieux.
Le dernier des rois thraces, Rhœmetalkes, fils de Kotys, avait été élevé à Rome ; cela suffisait pour que les Thraces « indépendants » fussent les adversaires de sa dynastie. Or ces barbares farouches résistaient « au glaive et à Tor » ; on ne pouvait rien contre eux ; et ils se répandaient, innombrables, jusqu'en Phrygie. C'était encore, comme au temps d'Hérodote, « le plus grand peuple connu, après les Indiens », race quasi spéciale, déterminée, en possession de sa langue, de ses mœurs et de son armée, cavaliers redoutables et fentassins renommés. Placés entre Rome et les Grecs, les Thraces s'hellénisaient plutôt, jaloux cependant de leur caractère national. Au delà des Thraces il y avait les Scythes mystérieux : « Vers les régions hyperboréennes, écrit Virgile, vit dans sa liberté sauvage cette race d'hommes sans cesse battue par les vents de Riphée, et qui n'a, pour s'en défendre, que la peau des bêtes feuves... »
Les trois Gaules, — Gaule proprement dite, Bretagne et Espagne, — avec leurs soixante-quatre tribus, étaient aux yeux des Romains un vague territoire auquel Trêves
i86 HISTOIRE UNIVERSELLE
fiit arbitrairement donnée comme ville capitale, séjour des empereurs voyageant.
La Germanie romaine, d'abord comprise entre le Rhin et FElbe, s'était disloquée; Rome la tenait mal. Sa capitale, « excentrique », — la cité des Ubiens (Cologne), — avait vu l'autel d'Auguste renversé après la déÊiite de Varus. Le Rhin, du lac de Constance à ses embouchures, était une frontière, mais le mélange des peuples installés sur les deux rives du fleuve lui enlevait tout caractère de « séparation » . Bientôt les campagnes et les inspections des généraux romains en Germanie ne furent que des tournées judiciaires, Rome croyant en avoir fini avec les Germains, parce qu'elle leur imposait sa juridiction et le « culte de l'Empereur ». En réalité, la Germanie, vaste et inconnue, « barbare », insaisie, échappait à la domination romaine; sa « jeunesse aux yeux bleus », farouche, ses « Sicambres se réjouissant de carnage », — définition d'Horace, — détestaient, repoussaient, décourageaient les Romains, guerriers et « hommes d'affaires », juges et avocats, missionnaires insupportables, exploiteurs « exaspérants », qui s'agitaient en maîtres sur les deux rives du Rhin.
Le successeur d'Auguste, Tibère, glorieux de vingthuit consulats, cinq dictatures, sept censures « et autant de Triomphes », jouissait d'un réel prestige. Aucun général ne pouvait lui être comparé; lui seul, après le désastre de Varus, avait « rassuré » l'Empire. Mais ce prestige ne s'exerçait pas sur les Romains de Rome ; les Républicains et les Prétendants y complotaient
la perte de l'empereur. Tibère, très prudemment, dissimula son ambition, prépara sa « royauté » au dehors, s'appliquant à conserver l'appui des légions. Les légionnaires savaient trop, maintenant, combien l'Empire et l'Empereur dépendaient d'eux. Trois légions de Pannonie se soulevèrent, réclamant un denier par jour à titre de solde, le congé après seize ans et une indemnité fixe. Tibère désigna son fils Drusus, accompagné de son préfet du prétoire, Séjan, pour ramener à l'obéissance les légions mutinées. Ils y réussirent, une éclipse de lune ayant épouvanté les séditieux.
Les 7 légions qui campaient sur les bords du Rhin se soulevèrent à leur tour. Tibère leur envoya son neveu Germanicus, à qui les soldats, après avoir massacré des centurions, offrirent l'Empire. Germanicus refusa de trahir l'empereur, mais promit, au nom de Tibère, ce que les légionnaires demandaient. Puis il leur fit oublier les engagements pris, irréalisables, en les menant au pillage de la Germanie, chez les Marses d'abord. Ce fut une campagne abominable (14), systématiquement destructive; rien n'arrêta les dévastateurs, pas même les temples. Le sanctuaire de Taufana fut pillé et rasé.
Au printemps (15), Germanicus passa de nouveau le Rhin, après avoir constaté, fomenté sans doute, les sanglantes querelles qui divisaient la Germanie, « parti national » et « parti romain », les uns avec Hermann, les autres avec Ségeste. Germanicus délivra Ségeste, assiégé. Hermann, furieux, entraîna les Chérusques. Germanicus dut marcher, une ligue compacte étant formée contre
i88 HISTOIRE UNIVERSELLE
lui, redoutable. Il s'avança jusqu'à la forêt deTeuteberg, — des « ossements blanchis », épars, marquant les lieux où les légions de Varus avaient péri, — les Germains refusant la bataille, reculant toujours, épuisant les Romains. Germanicus s'arrêta, revint à l'Ems et partit sur la flotte qui l'avait amené. Cécina, qui marchait au Rhin par la route des Longs-Ponts, rencontra Hermann. La situation des Romains était critique. Le désastre de Varus allait-il se renouveler? La fille d' Agrippa, femme de Germanicus, fit échouer le projet de retraite un instant adopté, « désespéré et honteux ».
Cécina s'installa en défensive, sagement, fortement. Germanicus, assailli par une tempête, sa flotte abîmée, avait failli périr. Les Germains, surexcités par ces nouvelles, attribuant à de la crainte la tactique de Cécina, et croyant à la retraite définitive de Germanicus, fiers d'Hermann, accroissaient leurs forces, pendant que Rome restait stupéfaite et que les Italiens s'épouvantaient. Les provinces occidentales, redoutant l'invasion germaine, se « cotisaient » pour se procurer le matériel qui manquait à Germanicus.
Mille navires portèrent 8 légions sur les bords du Weser (i6). Les Germains attendaient bravement leurs ennemis dans la plaine d'Idistavisus. Au premier choc, Germanicus resta victorieux; mais les pertes des Romains étaient énormes, et le retour des légions vers la Gaule s'imposa, moitié par terre, moitié par mer. Une tempête ayant dispersé la flotte romaine, les Germains y virent un « signe » ; Germanicus, pour échapper à un
désastre, dut reprendre Toffensive, vaincre. Cette résolution heureuse chassa tout espoir de revanche de l'esprit des Germains. Les * légions purent regagner leurs quartiers d'hiver, victorieuses. L'acharnement avait été effroyable des deux côtés. Du Rhin à l'Elbe, 1' « écrasement » des tribus était achevé.
Tibère, jaloux, soupçonneux, rappela Germanicus, en lui offrant un second consulat et le Tnomphe; il renonçait à la conquête de la Germanie, ne voulant que la « ligne du Rhin ». Les Germains vaincus, châtiés, n'étaient pourtant pas soumis; et, visiblement, les armées romaines rétrogradaient. Circonspect et paresseux, l'empereur jugeait, comme Auguste, Rome incapable de se maintenir entre le Rhin et l'Elbe; et il pensait, en sus, que les Germains, délivrés du « danger romain », se diviseraient, se déchireraient entre eux pour le meilleur repos de Rome. Sa politique consista donc à stimuler ces querelles intérieures, tranquillisantes.
Peu sûr de son autorité, Tibère affectait de repousser les honneurs dont on voulait l'accabler; il dédaignait les « basses flatteries » du Sénat, refusait les temples qu'on lui dédiait, se montrait affable, simple, modeste, se levant devant les consuls, associant le Sénat à son gouvernement, assistant aux jugements des préteurs. Généreux et économe suivant les circonstances, il s'occupait surtout d'assurer la vie matérielle du peuple, sans condescendre à ses fantaisies, de même qu'il « prenait soin » des soldats, tout en imposant avec fermeté le respect de la plus stricte discipline. Administrateur excellent, sa politique
hésitante, craintive, se masquait de bonhomie» Ne pouvant quitter Rome pour aller visiter les provinces, il leur envoyait des gouverneurs bien choisis, habiles, qu'il sou« tenait et surveillait, leur ordonnant de ménager les provinciaux, de les secourir dans leurs misères, de mesurer les sacrifices à leur imposer : « Un bon pasteur, disait-il, tond ses brebis et ne les écorche pas ».
Le débonnaire empereur n'évita pas cependant l'explosion du complot qui s'était noué contre lui dès son avènement. Prévenu à temps, il le déjoua avec énergie. Le « meneur des Grands conjurés », Libon, découvert, se suicida. La « bonté faible » de Tibère n'avait donc été qu'une comédie? Les désordres de sa propre famille, à Rome, autour de lui, les rivalités de femmes qui troublaient sa vie de fils et d'époux, les prétentions haineuses de Livie et d'Agrippine', attisées par l'intervention constante des courtisans, n'étaient donc pas l'effet de son caractère, le firuit de son indifférence? On attendait, surpris. Que ferait-il de Germanicus rappelé, honoré d'un Triomphe, et dont la présence seule favorisait les conspirations ?
En Asie, les Parthes, hostiles aux intentions de Rome, avaient chassé le roi qu'ils tenaient du Sénat, Vonon, et couronné l'ArsacideArtaban. La Comagène et la Cilicie, sans monarque, étaient en anarchie. La Syrie et la Judée se plaignaient en termes insolents du « poids des impôts »... Un décret confia le soin de pacifier l'Asie à Germanicus, avec tous les pouvoirs d'agir « pour gouverner les provinces au delà de la mer ». En même
LE CHRISTIANISME. — CH. XIV igr
temps, Tibère expédia son fils Drusus en Pannonie, pour y réduire les Suèves déjà intimidés.
Les dissensions des Germains répondaient exactement aux vues de l'empereur. Drusus devait assister à ces « déchirements », les accentuer, en faire naître de nouveaux (lé). Deux ligues principales recherchaient la prépondérance en Germanie : les Chérusques, au Nord, conduits par Inguiomer et son neveu Hermann; les Marcomans, au Sud, avec Marbod pour chef. On accusait Marbod de vouloir être roi, et les « patriotes républicains » de Germanie se révoltaient — telle est du moins l'explication de Tacite, — contre cette prétention. L'intervention de Drusus fit que les Suèves abandonnèrent Marbod, mais en restant neutres. Inguiomer, par contre, trahit Hermann pour se joindre à Marbod. Ainsi, dans les deux camps, étaient mélangés les divers « peuples » se disputant la Germanie. Marbod ayant soudainement reculé, perdit ses alliés. Un prince des Gothones, Catualda, prit sa place en a le détrônant ». Marbod se réfugia chez les Romains. — Il mourra, « pensionné du Sénat », à Ravenne.
La défection de Marbod et la dispersion des Marcomans, qui en fiit la conséquence, ne réussirent pas aux Chérusques, leur chef Hermann ayant été assassiné parce qu'il avait voulu, disait-on, « se faire proclamer roi ». La politique de Tibère triomphait; les intrigues romaines avaient eu raison de la Germanie barbare, querelleuse, sans la combattre. Pour protéger la Gaule, Rome tâchait d' « organiser » le dépeuplement des deux rives du
iga HISTOIRE UNIVERSELLE
Rhin, en traçant une route le long du fleuve, assez éloignée de la rive, surveillée, et que nul ne pourrait franchir : stratégie singulière.
Toutes ces choses, humiliantes, étaient connues en Orient beaucoup mieux qu'à Rome; et les Asiatiques méprisaient presque, déjà, cette « nation guerrière » qui venait de reculer devant les Germains, qui se contentait du Rhin comme frontière des Gaules, et ne comptait, au Danube et au nord du fleuve, que sur les querelles des peuples pour y conserver une relative influence. Voici que Théritier de l'Empire, Germanicus, arrive en Asie pour y « organiser » la nouvelle province de Cappadoce. Germanicus, en effet, venait pour « établir partout la justice et la paix ». Rome n'était donc plus conquérante? Germanicus, habilement, donna la couronne d'Arménie au fils du roi de Pont, en récompense de sa fidélité à l'Empire, et cela produisit une grande impression. Il constitua sans difficulté les provinces de Cappadoce et de Comagène et consacra l'alliance de Rome avec Artaban El, d'Arménie!
La situation était particulièrement délicate en Judée; Germanicus devait s'y préoccuper des vues spéciales de l'empereur. Tibère s'inquiétait beaucoup de l'émigration juive et égyptienne à Rome, continuelle. Il désirait qu'on laissât tranquilles, heureux même si c'était possible, les Juifs de la Palestine, pour les retenir chez eux, tandis qu'à Rome (19) il les persécuterait, pour s'en défaire, jusqu'à leur interdire le libre exercice de leur culte. Il n'y avait aucune contradiction entre l'atti-
tude de Tibère contre les Juifs de Rome et ses condescendances étonnantes pour les Juifs de Jérusalem. Les Juifs, en effet, ne cachaient pas qu'ils attendaient un Messie prochain, et que ce Messie « devait chasser les Romains, sauver la nation d'Israël, faire triompher la Cité sainte et son Temple ». D'avance, Tibère était disposé à abandonner le Temple et la Cité sainte aux Juifs et à leur Messie, mais il se précautionnait, par l'expulsion des complices du Messie à Rome.
En Judée, les procureurs ne saisissaient évidemment pas le sens compliqué de la politique de Tibère, et contrairement au vœu de l'empereur, ils exaspéraient plutôt les Juifs de Palestine par mille vexations, par des provocations même, contre la domination romaine. La « brutalité officielle » allait, quant aux Juifs, à l'encontre des intentions de Tibère. Pour ne point paraître faible, craignant l'empereur, — qui exigeait la « paix des provinces », — Pilate, maladroitement, croyait « défendre sa place ». en compromettant la double politique de son maître : Il se roidissait trop contre ces fanatiques enthousiastes qui annonçaient, à Jérusalem, l'humiliation des Romains; tandis que Tibère, volontiers, eût donné toute la Palestine aux Juife, si les Juifs, pour y retourner en masse, avaient évacué Rome. Déjà au temps d'Auguste, des Romains, respectueux de la religiosité judaïque, observaient à Rome le sabbat des « circoncis », — ce qui agaçait Horace.
Des querelles royales, en Thrace, fournirent à Tibère l'occasion d'y expédier Titus Trebellenus Rufus (19) à VIII 13
titre de « tuteur des princes ». En Afrique, TindifFérence du Sénat favorisait de perpétuelles dissensions. L'un des « héros » de ces hostilités, le Berbère Tacfarinas, Numide, déserteur des légions, força le proconsul à le vaincre; car il fallait conserver le grenier de Rome, la « province frumen taire ». Le triomphateur — le dernier des Camille, — était assez médiocre pour que Tibère supportât les honneurs excessifs qui lui furent décernés.
Germanicus, en Asie, réussissait trop; sa réputation, sa gloire offusquaient Tempereur. Rome « vivant en pleine prospérité », aucun capitaine n'étant nécessaire, Tibère pouvait travailler à la perte de celui qu'il considérait comme son rival dangereux. Il envoya Pison, le « patricien violent et fier », en Syrie, et lorsque Germanicus, revenu d'Egypte après une courte absence, reprit son gouvernement, il trouva modifié ou détruit tout ce qu'il avait fait. Une vive querelle sépara les deux « envoyés » ; Germanicus ressentit presque aussitôt les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Il mourut à Séleucie, empoisonné. Agrippine, ramenant ses restes, débarqua à Brindes, portant elle-même l'urne sépulcrale. Le peuple manifesta sa douleur, profonde.
Pison, partout accusé de la mort de Germanicus, ayant déchaîné la guerre civile en Syrie pour se défendre, capturé, fut traîné à Rome. L'empereur, impassible, chargea le Sénat de le juger. Et lorsque Pison vit assis parmi les sénateurs, le seul qui pouvait le sauver, Tibère, muet, impénétrable, l'abandonnant, il se donna la mort, emportant son secret. Pour dissiper les soup-
LE CHRISTIANISME. — CH. XIV tgs
çons du peuple, Tibère honora avec ostentation les mânes de Germanicus, exagérant les témoignages de sa sensibilité, adoucissant les lois trop sévères, s'appliquant aux détails du gouvernement, refusant les pouvoirs nouveaux qu'on lui offrait, limitant le droit d'asile, poursuivant impitoyablement les délateurs dans la Cité et les prévaricateurs dans les provinces, tâchant de détourner l'accusation dont il se sentait menacé.
Une insurrection en Gaule le servit (21). Les ennemis de la « suprématie romaine » se déclarèrent trop tôt. Florus, qui avait essayé de soulever les Belges, surpris et vaincu dans les Ardennes, se tua. L'Éduen Sacrovir, menant 40.000 hommes, fut écrasé par les 2 légions du Rhin. Au même moment (21-22), Tacfarinas, en Afrique, bravait encore les Romains; Blésus le battit, sans le prendre. Mais ce ne fut pour l'empereur qu'un court répit. L'aristocratie romaine, que le peuple soutenait en mémoire de Germanicus, voulait en finir avec un souverain « méprisable ». Tibère ne s'y trompait pas. Jamais un aristocrate n'avait été admis auprès de lui ; il ne fréquentait et n'écoutait que de « petites gens » ; son principal favori, iEUus Séjan, n'était qu'un chevalier qu'il avait revêtu de toutes les dignités.
Or Séjan, convaincu de l'inévitable perte de son maître, aveuglé par son infatuation, rêvait de le supplanter. Il se défit d'abord du fils de l'empereur, Drusus, qu'il fit empoisonner; et Tibère, effrayé, se vit seul, sans héritier, obstacle unique, désormais, à l'ambition des Grands. Il jeta le masque, s'arma de l'ancienne Loi de
majesté et défia ses ennemis. Autour d'Agrippine, un « parti » se forma, nombreux; Séjan livra ses « partisans » à la colère de l'empereur; et l'empereur permit à Séjan d'agir en son nom, juge et bourreau. Séjan, débarrassé de Drusus, visait maintenant le vainqueur de Sacrovir, Silius. Accusé de concussion et de lèse-majesté, Silius n'échappa que par le suicide à la haine de son adversaire tout-puissant. Sa femme fut exilée.
La chute de Silius — « accablé du poids de sa gloire », dira Tacite, — marquait l'effondrement des lois ; d'autant que Tibère, complice de Séjan, avait exigé du Sénat l'accomplissement de « fictions légales » couvrant le crime. Une parente d'Agrippine, Claudie, fut condamnée à son tour, légalement, sous prétexte d'adultère. Et lorsque le « parti d'Agrippine » lui parut suffisamment frappé, Séjan, impitoyable, s'en prit au « parti républicain ». Crémutius Cordus, que son Histoire des guerres civiles fit poursuivre, tenta vainement de se défendre, se laissa mourir de faim.
Tibère avait peur; il ne se sentait plus en sécurité; il quitta Rome, se retira dans l'île de Caprée. Une pensée l'obsédait : son petit-fils n'était âgé que de huit ans, tandis que les deux fils de Germanicus étaient capables, s'il mourait, de recevoir des Grands son héritage ? Séjan excita jusqu'à la folie le vieillard dont il convoitait la succession. L'ami d'Agrippine, Sabinus, fut jeté en prison (28), après avoir été espionné et dénoncé par des sénateurs. La loi accordait aux délateurs le quart des biens du condamné; l'empereur, volontiers, en laissait la
LE CHRISTlANISxME. — C H. XIV 197
totalité aux lâches qui le servaient. « La terreur planait, dit Tacite; les parents se redoutaient; inconnu ou non, on s'évitait; tout était suspect, jusqu'aux murs, jusqu'aux voûtes inanimées et muettes. »
Agrippine eut son tour ; elle fut exilée, « enfermée » dans l'île de Pandataria; et de ses trois fils, un seul, Caïus, « trop jeune », fut épargné. Alors Séjan, aveuglé, se livrant à sa propre imprudence, demanda « pour femme » la veuve de Drusus, ce mariage devant le désigner comme héritier de l'empereur. Le Sénat, effrayé des conséquences de son refus, essaya de se soustraire à la vengeance de Séjan en le comblant d'honneurs, en décidant qu'une statue lui serait dressée « auprès de celle de Tibère ». Tibère alors comprit. Et il lui suffit de montrer qu'il ne protégeait plus son favori, pour que celui-ci subît à son tour les effets de la terreur qu'il avait inaugurée.
Séjan fut arrêté en plein Sénat, par ordre de Tibère; le peuple se rua sur la victime qu'on lui abandonnait; son cadavre déchiré, « mis en pièces », disparut. La cruauté de Tibère s'exerça ensuite, sans se lasser, sur les parents et les amis du conspirateur, très nombreux. Une soif brûlante d'exécutions, inextinguible, torturait Tibère; sous ses yeux, à Caprée, on précipitait les condamnés du haut d'un rocher aux parois droites devant la mer. Aucune exagération — ni le roman de Tacite, qui complique cette fin tragique de sottes imaginations, voluptueuses, ni même le paradoxe historique des bienfaisantes organisations du despote, — ne saurait affaiblir l'hor-
reur de ces derniers jours. Tibère complètement fou, épouvantablement logique, résumait bien, et jusqu'au bout, ridée romaine de despotisme exclusif, d'omnipotence sans frein, de cruauté simple, légale. Le tyran cruel avait « le droit » pour lui.
Le gouvernement de Tibère, en effet, resta irréprochable en soi ; l'empereur évita qu'une personnalité quelconque éclipsât la sienne, noble ou riche, et la paix des provinces fut le résultat de cette règle de conduite. Il atténua l'erreur capitale d'Auguste, — qui maintint trop longtemps les gouverneurs et crut, en les payant, les dispenser des exactions, — par une surveillance personnelle des administrations. Il s'acquit ainsi la sympathie des peuples gouvernés, tributaires;, et il est remarquable que sous son règne les révoltes de provinces ne furent que des complots de la Noblesse ou des émeutes de bandits groupés; aucun mouvement national.
Il s'appliqua, avec succès, à ne laisser aucune ville s'élever en face de Rome. La colonie de Narbo, favorisée, en Gaule, nuisit à Marseille et à Lyon. Continuant la politique d'Auguste, il se contenta d'un Empire nominal, — abandonnant la Germanie, supportant les invasions de Daces et de Sarmates, tenant peu à l'Orient, — pourvu que sa domination s'exerçât, incontestée, aux « sources » de la vie romaine, c'est-à-dire dans les provinces payant des impôts ou fournissant des denrées. Il ne s'émut que lorsqu'il put penser qu'on le bafouait, et c'est ainsi que les insolences d'Artaban l'amenèrent à châtier l'insulteur.
La bassesse des flagorneries romaines — parmi les Grands — et l'ampleur des adulations asiatiques devaient achever Toeuvre d'abaissement qu'Octave Auguste avait entreprise. Le successeur de César avait accepté qu'on le divinisât partout. Comment Tibère, dieu, et sentant bien, lui, son impuissance purement humaine, relégué à Caprée, chassé de Rome, pourrait-on dire, se serait-il résigné? Il se vengea comme le savait faire un Romain « triste et dur », froidement, abominablement. Son caractère le disposait aux excès; son activité et sa fermeté cachaient mal ses hésitations et ses craintes; son égoïsme extraordinaire — « car Tibère, dit Tacite, tournait tout à sa gloire, les choses même les plus futiles », — grandissait démesurément, jusqu'à la monstruosité, ses moindres inquiétudes. Sa jalousie, native, et sa défiance, lui faisaient écarter irrévocablement tous ceux qui auraient pu le servir. Aimé et haï, sa conduite demeurait « inconcevable ».
Plus illusionné que superstitieux, Tibère comptait sur l'imprévu pour « l'arrangement des choses ». Il consacra un temple à l'Espérance, et il mourut en s'imaginant, dupe de lui-même, qu'il avait assuré la paix dans tout l'Empire. L'exemple d'Auguste lui avait été funeste; il avait cru l'imiter, il n'en avait été que la caricature.