VOTE DE L'ARMEE EN DÉCEMBRE
Deux registres sur lesquels on lisait en tête de la première page oui — NON et au-dessous deux lignes expliquant le vote afïirmatif ou le refus, étaient distribués dans tous les régiments.
Le 3 , on pouvait voir sur le boulevard les soldats ivres se presser autour d'une caisse de tambour qui servait de table venir donner leur signature sur le seul registre qui leur fût présenté, le registre oui. Dans plusieurs régiments les colonels faisaient circuler une simple liste 5 dans d'autres on a poussé le cynisme jusqu'à faire voter les compagnies en masse.
. . . Ceux qui avaient le plus protesté contre le coup d'État, ceux qui avaient été signalés au ministre comme ennemis de l'ordre, reçurent après la victoire du crime des feuilles de route soit pour l'Afrique, soit pour les extrémités nord ou midi de la France. — Depuis on exigea le serment : peu, j'en suis sûr, l'auront prêté, et le nombre des victimes de César doit être aujourd'hui d'autant plus considérable qu'on a vu bien des officiers émettre des votes affirmatifs en décembre, et refuser leur serment plus tard. Ces officiers que la crainte de la perte de leur position avait fait dire oui ont dit non aujourd'hui, préférant la misère au crime.
Ce que je puis dire, c'est ce que j'ai vu moi-même à la 4^ compagnie du bataillon des sapeurs-pompiers de Paris dont j'étais le sous-lieutenant.
A trois heures de l'après-midi, le 3 décembre, le capitaine-ingénieur Vilerme vint à la caserne accompagné du sergent Dubois, premier secrétaire ou trésorier, porteur des deux registres oui et non.
M. Vilerme me fît demander dans ma chambre par un homme du poste.
440 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Arrivé auprès de lui et sans me faire connaître le but de sa visite à la caserne :
— Faites sonner au feu, me dit-il.
Je transmis cet ordre au caporal, et en quelques minutes la compagnie entière, moins les hommes de garde, fut réunie dans la cour. Le capitaine Melotte et le lieutenant Poteau arrivèrent aussi.
— Faites porter la compagnie dans la cour du gymnase.
Je pressentais quelque chose, la correspondance de l'état-major étant très active. Je savais qu'au dehors j'étais surveillé et que les amis qui venaient étaient suivis. — Je fis exécuter ce changement de position.
Faites former le cercle, me dit-il, lorsque nous fûmes arrivés dans la cour du gymnascj et, prenant des mains du sous-officier qui l'accompagnait une circulaire du ministre, il la remit au sergent-major Gonet avec ordre de la lire.
Au premier mot, je compris ce dont il s'agissait, -r- La veille, on nous avait préparés en faisant afficher sur les murs de la caserne un exemplaire de toutes les proclamations qui avaient été affichées sur les murs de Paris, avec ordre de les lire, ce que je fis faire en effet, avec des commentaires que les hommes acceptaient avec plaisir.
Cette lecture terminée, je voulus demander que l'on expliquât le vote; je n'avais rien compris à la dépêche et je pensais que les hommes n'étaient pas plus avancés.
— Faites rompre le cercle, me dit d'un ton menaçant le capitaine Vilerme, la dépêche du ministre est claire et n'a pas besoin de commentaires. Conduisez vos hommes à la salle d'enseignement.
Arrivés là, les hommes restèrent formés sur deux rangs dans le corridor. Le sergent Dubois se hâta d'ouvrir son registre oui, de prendre une chaise, un encrier, une plume qu'il installa sur la table, tandis que le fourrier Louis, qui avait reçu sans doute le mot d'ordre, déposait sur le registre non sa matricule et une profusion d'états nominatifs qui ne devaient servir qu'à jeter de la confusion sur la table.
Les capitaines Vilerme et Melotte et le lieutenant Poteau se placèrent sur un banc derrière la table, faisant face à la porte ^ je me plaçai sur le côté gauche de la table, tandis que le sergent Dubois faisait tous ses préparatifs de l'autre côté de la table, plaçait sa chaise pour que l'homme fut commodément pour donner sa signature, ouvrait son registre sur lequel il indiquait déjà avec l'index de la main gauche la place où le premier homme devait signer ou faire la croix et tenait la plume remplie d'encre pour la donner à l'homme.
Le sergent-major, ayant en main le contrôle de la compagnie, se plaça d'abord à côté de moi, puis alla prendre place à côté de Dubois.