MA VISITE AUX BARRICADES
Mon cocher me déposa à la pointe Saint-Eustache et me dit : — Vous voilà dans le guêpier.
Il ajouta : — Je vous attendrai rue de la VriUière, près de la place des Victoires. Prenez votre temps.
Je me mis à marcher de barricade en barricade.
Dans la première je rencontrai de Flotte qui s'offrit à me servir de guide. Pas d'homme plus déterminé que de Flotte. J'acceptai, il me mena partout où ma présence pouvait être utile.
Chemin faisant, il me rendit compte des mesures prises par lui pour imprimer nos proclamations j l'imprimerie Boulé faisant défaut, il s'était adressé à une presse lithographique, rue Bergère, n" 30, et, au péril de leur vie, deux hommes vaillants avaient imprimé cinq cents exemplaires de nos décrets. Ces deux braves ouvriers se nommaient, l'un Rubens, l'autre Achille Poincelot.
Tout en marchant, j'écrivais des notes au crayon (avec le crayon de Baudin que j'avais sur moi)j j'enregistrais les faits pêle-mêle; je reproduis ici cette page. Ces choses vivantes sont utiles pour l'histoire. Le coup d'Etat est là, comme sanglant.
« — Matinée du 4. On dirait le combat suspendu. Va-t-il reprendre.? Barricades visitées par moi : Une à la pointe Saint-Eustache. Une à la Halle aux huîtres. Une rue Mauconseil. Une rue Tiquetonne. Une rue Mandar (Rocher de Cancale). Une barrant la rue du Cadran et la rue Montorgueil. Quatre fermant le Petit -Carreau. Commencement d'une entre la rue des Deux-Portes et la rue Saint-Sauveur. Une au bout de la rue Saint-Sauveur, barrant la rue Saint-Denis. Une, la plus grande, barrant la rue Saint-Denis à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau. Une barrant la rue Grenéta. Une plus avant dans la rue Grenéta barrant la rue Bourg-l'Abbé (au centre une voiture de farine renversée^ bonne barricade). Rue Saint- Denis, une barrant la rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur. Une barrant la rue du Grand-Hurleur, avec les quatre coins barricadés. Cette barricade a déjà été attaquée ce matin. Un combattant, Massonnet, fabricant de peignes, rue Saint-Denis, 154, a reçu une balle dans son paletot; Dupapet, dit l'homme à la longue barbe, est resté le dernier sur la crête de la barricade.
imi'Hiuciue natioualz.
On l'a entendu crier aux officiers commandant l'attaque : Vous êtes des traîtres! On le croit fusillé. — La troupe s'est retirée, chose étrange, sans démolir la barricade. — On construit une barricade rue du Renard. — Quelques gardes nationaux en uniforme la regardent construire, mais n'y travaillent pas. Un d'eux me dit : No/^ ne sommes pas contre vom, vom êtes avec le droit. — Ils ajoutent qu'il y a douze ou quinze barricades rue Rambuteau. — Ce matin au point du jour on a tiré le c2Lr\on, ferme, me dit l'un d'eux, rue Bourbon-Villeneuve. — Je vais visiter une fabrique de poudre improvisée par Leguevel chez un pharmacien vis-à-vis la rue Guérin-Boisseau.
«On construit les barricades à l'amiable, sans fâcher personne. On fait ce qu'on peut pour ne pas froisser le voisinage. Les combattants de la barricade Bourg-l'Abbé sont les pieds dans la boue à cause de la pluie. C'est un cloaque. Ils hésitent à demander une botte de paille. Ils se couchent dans l'eau ou sur les pavés.
«J'ai vu là un jeune homme malade sorti de son lit avec la fièvre. Il m'a dit : — Je mj ferai tuer. (Il l'a fait.)
«Rue Bourbon- Villeneuve on n'a pas même demandé «aux bourgeois» un matelas, quoique, la barricade étant canonnée, on en eût besoin pour amortir les boulets.
«Les soldats font mal les barricades, parce qu'ils les font bien. Une barricade doit être branlante 5 bien bâtie, elle ne vaut rienj il faut que les paA'és manquent d'aplomb, «afin qu'ils s'éboulent sur les troupiers, me dit «un gamin, et qu'ils leur calent les pattes)). L'entorse fait partie de la barricade.
«Jeanty Sarre est le chef de tout un groupe de barricades. Il me présente son second, Charpentier, homme de trente-six ans, lettré et savant. Charpentier s'occupe d'expériences ayant pour but de remplacer le charbon et le bois par le gaz dans la cuisson de la porcelaine, et il me demande la permission de me lire «un de ces jours» une tragédie. Je lui dis : Nous en faisons une.
«Jeanty Sarre gronde Charpentier^ les munitions manquent. Jeanty Sarre ayant chez lui, rue Saint-Honoré, une livre de poudre de chasse et vingt cartouches de guerre, a envoyé Charpentier les chercher. Charpentier y est aile, a rapporté la poudre de chasse et les cartouches, mais les a distribuées aux combattants des barricades qu'il a rencontrées chemin faisant. — Ils étaient connue des affamés, dit-il. Charpentier n'a de sa vie touché une arme à feu. Jeanty Sarre lui montre à charger un fusil.
«On mange chez le marchand de vin du coin et l'on s'y chauffe. Il fait très froid. Le marchand de vin dit : — Ceux qui ont faim, aUe'^ manger. Un combattant lui a demandé : — ^Qui efî-ce qui paierai — La mort, a-t-il