LES FAITS DE LA NUIT. — QUARTIER DES HALLES
Je revins à mon gîte, rue Richelieu, n" 19.
Le massacre semblait finij on n'entendait plus de fusillades.
Comme j'allais frapper à la porte du n" 19, j'eus un moment d'hésitation j un homme était là, qui semblait attendre. Je marchai droit à cet homme et je lui dis :
— Vous semblez attendre quelqu'un .f* Il répondit :
— Oui.
— Qui.?
— Vous.
Et il ajouta, en baissant la voix :
— Je viens pour vous parler.
Je regardai cet homme. Un réverbère l'éclairait, il n'en évitait pas la lumière.
C'était un jeune homme à barbe blonde, en blouse bleue, qui avait l'air doux d'un penseur et les mains robustes d'un ouvrier.
— Qui êtes-vous.? lui demandai-je.
Il répondit : — Je suis de l'association des formiers. Je vous connais bien, citoyen Victor Hugo.
— De quelle part venez-vous .f* repris-je. Il répondit, toujours à voix basse :
— De la part du citoyen King.
— C'est bien, lui dis- je.
Il me donna alors son nom. Comme il a survécu aux événements de cette nuit du 4 et qu'il a échappé depuis aux dénonciations, on comprendra que nous ne le nommions point ici, et que nous nous bornions à le désigner dans la suite de ce récit par sa profession et à l'appeler le formier''^
— Qu'avez- vous à me dire? lui demandai-je.
Il m'expliqua que rien n'était désespéré, que lui et ses amis entendaient continuer la résistance, que les lieux de rendez -vous des associations n'étaient pas encore déterminés, mais qu'ils le seraient dans la soirée, que
C' On peut aujourd'hui, après vingt-six l'ont imprimé, en racontant à leur façon les
ans, nommer ce loyal et courageux homme. incidents qu'on va lire, certains historiogra-
II s'appelait Galoy (et non Galloix, comme phes du coup d'Etat).
ma présence était désirée, et que si je voulais me trouver à neuf heures sous l'arcade Colbert, lui ou un autre des leurs y serait et me conduirait. Nous convînmes que pour se faire reconnaître en m'abordant on me dirait le mot d'ordre : «Que fait Joseph.?»
Je ne sais s'il crut voir en moi quelque doute ou quelque défiance. Il s'interrompit tout à coup et me dit :
— Au fait, vous n'êtes pas forcé de me croire. On ne pense pas à tout, j'aurais dû me faire donner un mot d'écrit. Dans un moment comme celui-ci , on se défie de tout le monde.
— Au contraire, lui dis-je, on se confie à tout le monde. Je serai à neuf heures à l'arcade Colbert.
Et je le quittai.
Je rentrai dans mon asile. J'étais las, j'avais faim, j'eus recours au chocolat de Charamaule et à un peu de pain qui me restait} je me laissai tomber sur un fauteuil, je mangeai et je dormis. Il y a des sommeils noirs. J'eus un de ces sommeils-là, plein de spectresj je revis l'enfant mort, et les deux trous rouges du front, qui étaient deux bouches j l'une disait : Morfiy, et l'autre : Saint-Arnaud. Mais on ne fait pas l'histoire pour raconter des songes; j'abrège. Brusquement je me réveillai. J'eus comme une secousse : ■ — Pourvu qu'il ne soit pas plus de neuf heures! J'avais oublié de monter ma montre. Elle était arrêtée. Je sortis en toute hâte. La rue était déserte, les boutiques étaient fermées. Place Louvois, j'entendis l'heure sonner (probablement à la Bibliothèque); j'écoutai. Je comptai neuf coups. En deux pas je fus à l'arcade Colbert. Je regardai dans l'obscurité. Personne sous l'arcade.
Je sentis qu'il était impossible de demeurer là et d'avoir l'air de quelqu'un qui attend; il y a près de l'arcade Colbert un poste de police, et des patrouilles passaient à chaque instant. Je m'enfonçai dans la rue. Je n'y trouvai personne. J'allai jusqu'à la rue Vivienne. A l'angle de la rue Vivienne, un homme était arrêté devant une affiche et cherchait à la déchirer ou à la décoller. Je m'approchai de cet homme qui me prit probablement pour un agent de police et s'enfuit à toutes jambes. Je revins sur mes pas. Vers l'arcade Colbert et comme j'arrivais à l'endroit de la rue où on applique les affiches de spectacles, un ouvrier passa près de moi et me dit rapidement : — Que fait Joseph.?
Je reconnus le formier.
— Venez, me dit-il.
Nous nous mîmes en route, sans nous parler et sans avoir l'air de nous connaître, lui marchant devant moi à quelque distance.
Nous allâmes d'abord à deux adresses qu'on ne pourrait indiquer ici sans
désigner des victimes aux proscripteurs. Dans ces deux maisons, rien, aucune nouvelle. Personne n'y était venu de la part des associations.
— Allons au troisième endroit, me dit le formierj et il m'expliqua qu'ils s'étaient donné entre eux trois lieux de rendez-vous successifs, en cas, pour être toujours sûrs de se rencontrer si par aventure la police découvrait le premier et même le second rendez-vous, précaution que nous prenions de notre côté le plus possible pour nos réunions de la gauche et du comité.
Nous étions dans le quartier des Halles. On s'était battu là toute la journée. Il n'y avait plus de réverbères dans les rues. Nous nous arrêtions de temps en temps et nous écoutions, afin de ne pas donner de la tête dans une patrouille. Nous enjambâmes une palissade de planches presque entièrement détruite et dont on avait probablement fait des barricades, et nous traversâmes les vastes démolitions qui encombraient, à cette époque, le bas des rues Montmartre et Montorgueil. Sur la pointe des hauts pignons démantelés on voyait trembler une clarté rougeâtre^ sans doute les reflets des feux de bivouac de la troupe campée aux Halles et près de Saint- Eustache. Ce reflet nous éclairait. Le formier pourtant faillit tomber dans un trou profond qui n'était autre chose que la cave d'une maison démolie. En sortant de ces terrains couverts de ruines parmi lesquels on apercevait çà et là quelques arbres, restes d'anciens jardins disparus, nous atteignîmes des rues étroites, tortueuses, complètement obscures, où il était impossible de se reconnaître. Cependant le formier y marchait aussi à l'aise qu^en plein jour et comme quelqu'un qui va droit à son but. Une fois il se retourna et me dit :
— Tout le quartier est barricadé, et si nos amis descendent, comme je l'espère, je vous réponds qu'on y tiendra longtemps.
Tout à coup il s'arrêta : — En voici une, dit-il. Nous avions en effet devant nous, à sept ou huit pas, une barricade, toute en pavés, ne dépassant pas la hauteur d'homme et qui apparaissait dans l'ombre comme une sorte de mur en décombres. Une gorge étroite était pratiquée à l'une de ses extrémités. Nous la franchîmes. Il n'y avait personne derrière la barricade.
— On s'est déjà battu ici tantôt, me dit le formier à voix basse j et il ajouta après un silence : — Nous approchons.
Le dépavage avait fait des trous qu'il fallait éviter. Nous enjambions et quelquefois nous sautions de pavé en pavé. Si profonde que soit l'obscurité, il y flotte toujours je ne sais quelle lueur j tout en allant devant nous, nous aperçûmes à terre, près du trottoir, quelque chose qui ressemblait à une forme allongée. — Diable! murmura mon guide, nous allions marcher là-dessus. Il tira une petite allumette-bougie de sa poche et la frotta sur sa
manche, l'étincelle jaillit. La clarté tomba sur une face blême qui nous regardait avec des yeux fixes. C'était un cadavre qui gisait là. C'était un vieillard 5 le fermier promena rapidement l'allumette de la tête aux pieds. Le mort avait presque l'attitude d'un homme en croix j ses deux bras étaient étendus; ses cheveux blancs, rouges aux extrémités, trempaient dans la bouej il avait sous lui une mare de sangj une large plaque noirâtre à son gilet marquait la place de la balle qui lui avait troué la poitrine; une de ses bretelles était défaite; il avait aux pieds de gros souliers lacés. Le fermier lui souleva un bras et dit : — Il a la clavicule cassée. Le mouvement fit remuer la tête, et la bouche ouverte se tourna vers nous, comme si elle allait nous parler. Je regardais cette vision, j'écoutais presque... Brusquement elle disparut.
Cette figure rentra dans les ténèbres, l'allumette venait de s'éteindre.
Nous nous éloignâmes en silence. Au bout d'une vingtaine de pas, le formier, comme se parlant à lui-même, dit à demi-voix : — Connais pas.
Nous avancions toujours. Des caves aux toits, des rez-de-chaussée aux mansardes, pas une lumière dans les maisons. Il semblait que nous étions errants dans une immense tombe.
Une voix ferme, mâle, sonore, sortit subitement de cette ombre et nous cria : — Qui vive.'^
— Ah! ils sont là! dit le formier; et il se mit à siffler d'une certaine façon.
— Arrivez! reprit la voix.
C'était encore une barricade. Celle-ci, un peu plus haute que l'autre, et séparée de la première par un intervalle d'environ cent pas, était, autant qu'on pouvait le distinguer, bâtie avec des tonneaux pleins de pavés. On apercevait, tout en haut, les roues d'un camion engagé entre les tonneaux. Des planches et des poutres s'y mêlaient. On y avait ménagé une gorge plus étroite encore que la coupure de l'autre barricade.
— Citoyens, dit le formier en entrant dans la barricade, combien êtesvous ici ?
La voix qui avait crié qui vive répondit :
— Nous sommes deux.
— C'est tout.^
— C'est tout.
— Ils étaient deux en effet, deux hommes qui, seuls dans cette nuit, dans cette rue déserte, derrière ce tas de pavés, attendaient le choc d'un régiment.
Tous deux en blouse; deux ouvriers; quelques cartouches dans leur poche et le fusil sur l'épaule.
— Allons, reprit le formier avec un accent d'impatience, les amis ne sont pas encore arrives!
— Eh bien, lui dis-je, attendons-les.
Le formier parla quelque temps à voix basse et probablement me nomma à l'un des deux défenseurs de la barricade, qui s'approcha et me salua : — Citoyen représentant, dit-il, il va faire chaud ici tout à l'heure.
— En attendant, lui répondis-je en riant, il fait froid.
Il faisait très froid en effet. La rue, entièrement dépavée derrière la barricade, n'était plus qu'un cloaque, on y avait de l'eau jusqu'à la cheville.
— Je dis qu'il va faire chaud, reprit l'ouvrier, et vous ferez bien d'aller plus loin.
Le formier lui posa la main sur l'épaule : — Camarade, il faut que nous restions ici. C'est là à côté, dans l'ambulance, qu'est le rendez-vous.
— C'est égal, reprit l'autre ouvrier qui était de très petite taille et qui se tenait debout sur un pavé, le citoyen représentant ferait bien d'aller plus loin.
— Je puis bien être où vous êtes, lui dis-je.
La rue était toute noire; on ne voyait rien du ciel. En dedans de la barricade, à gauche, du côté où était la coupure, on distinguait une haute cloison en planches mal jointes à travers lesquelles s'échappait par endroits une clarté faible. Au-dessus de la cloison montait à perte de vue une maison de six ou sept étages dont lé rez-de-chaussée en réparation, et qu'on reprenait en sous-œuvre, était fermé par ces planches. Une raie de lumière sortant d'entre les planches tombait sur le mur en face et éclairait une vieille affiche déchirée où on lisait : Asnieres. Joutes sur l'eau. Grand bal.
— Avez-vous un autre fusil .^ demanda le formier au plus grand des deux ouvriers.
— Si nous avions trois fusils, nous serions trois hommes, répondit l'ouvrier.
Le petit ajouta : — Est-ce que vous croyez que c'est la bonne volonté qui manque.'' Il y aurait des musiciens, mais il n'y a pas de clarinettes.
A côté de la palissade en planches, on entrevoyait une porte étroite et basse qui avait plutôt l'air d'une porte d'échoppe que d'une porte de boutique. La boutique à laquelle appartenait cette porte était fermée hermétiquement, la porte semblait également fermée. Le formier y alla et la poussa doucement. Elle était ouverte.
— Entrons, me dit-il.
J'entrai le premier, il me suivit, et referma derrière moi la porte tout contre. Nous étions dans une salle basse. Vers le fond, à notre gauche, une porte entre-bâillée laissait arriver le reflet d'une lumière. La salle n'était
éclairée que par ce reflet. On y apercevait confusément un comptoir et une espèce de poêle peint en noir et en blanc.
On entendait un râlement étouffé, bref, intermittent, qui semblait venir d'une pièce voisine, du même côté que la lumière. Le formier marcha rapidement à la porte entr'ouverte. Je traversai la salle à sa suite, et nous nous trouvâmes dans une sorte de vaste galetas éclairé par une chandelle. Nous étions de l'autre côté de la cloison en planches. Il n'y avait que cette cloison entre nous et la barricade.
Ce galetas était le rez-de-chaussée en démolition. Des colonnettes de fer peintes en rouge et scellées dans des dés de pierre soutenaient de distance en distance les solives du plafond; sur le devant une énorme charpente dressée debout et marquant le milieu de la palissade de clôture arcboutait la grosse poutre transversale du premier étage, c'est-à-dire portait toute la maison. Il y avait dans un coin des outils de maçon, un tas de plâtras, une grande échelle double. Quelques chaises de paille çà et là. Pour sol la terre humide. A côté d'une table où était posée une chandelle parmi des fioles de pharmacie, une vieille femme et une petite fille d'environ huit ans, la femme assise, l'enfant accroupie, un grand -panier plein de vieux linge devant elles, faisaient de la charpie. Le fond de la salle qui se perdait dans l'ombre était tapissé d'une litière de paille sur laquelle étaient jetés trois matelas. C'était de là que venait le râlement.
— C'est l'ambulance, me dit le formier.
La vieille femme tourna la tête et, nous apercevant, eut un tressaillement convulsif , puis rassurée probablement par la blouse du formier, elle se leva et vint à nous.
Le formier lui dit quelques mots à l'oreille. Elle répondit : — Je n'ai vu personne.
Puis elle ajouta : — Mais ce qui m'inquiète, c'est que mon mari n'est pas encore rentré. On n'a fiiit que tirer des coups de fusil toute la soirée.
Deux hommes gisaient sur deux des matelas du fond. Le troisième matelas était vide et attendait.
Le blessé le plus près de moi avait reçu un biscayen dans le ventre. C'était lui qui râlait. La vieille femme approcha du matelas avec la chandelle et nous dit tout bas en montrant son poing : — Si vous voyiez le trou que ça a fait! Nous lui avons fourré gros de ça de charpie dans le ventre.
Elle reprit : — Ça n'a pas plus de vingt-cinq ans. Ça sera mort demain matin.
L'autre était plus jeune encore. Il avait à peine dix-huit ans. — Il a une jolie redingote noire, dit la vieille femme. Ça doit être un étudiant.
Le jeune homme avait tout le bas du visage enveloppé de linges ensan-
glantcs. Elle nous expliqua qu'il avait reçu une balle dans la bouche qui lui avait fracasse la mâchoire. Il avait une fièvre ardente et nous regardait avec des yeux brillants. 11 étendait de temps en temps son bras droit jusqu'à une cuvette pleine d'eau où trempait une éponge, prenait l'éponge, l'approchait de son visage et humectait lui-même son pansement.
Il me sembla que son regard se fixait sur moi d'une façon particulière. J'allai à lui, je me baissai et je lui tendis ma main qu'il prit dans les siennes. — Est-ce que vous me connaissez.^ lui demandai-je. Il me répondit oui par un serrement de main dont je sentis l'étreinte jusqu'au cœur.
Le formier me dit : — Attendez-moi ici un instant, je reviens tout à l'heure. Je vais voir dans le quartier s'il n'y aurait pas moyen d'avoir un fusil.
Il ajouta : — En voulez- vous un aussi pour vous.''
— Non, lui dis-je. Je resterai ici, sans fusil. Je n'entre qu'à moitié dans la guerre civile. Je veux bien y mourir, je ne veux pas y tuer.
Je lui demandai s'il pensait que ses amis allaient venir. Il me déclara qu'il n'y comprenait rien, que les hommes des associations devraient être arrivés déjà,, qu'au lieu de deux dans la barricade on devrait être vingt, et qu'au lieu de deux barricades dans la rue il devrait y en avoir dix, qu'il fallait qu'il se fût passé quelque chose j il ajouta :
— Au reste, je vais voir, promettez-moi de m'attendre ici.
— Je vous le promets, lui dis-je, j'attendrai, s'il le faut, toute la nuit. Il me quitta.
La vieille femme était venue se rasseoir près de la petite fille qui ne semblait pas beaucoup comprendre ce qui se passait autour d'elle et qui de temps en temps levait sur moi de grands yeux paisibles. Toutes deux étaient pauvrement vêtues, et il me sembla que l'enfant avait les pieds sans bas. — Mon homme n'est pas rentré, disait la vieille, mon pauvre homme n'est pas rentré! pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé! — Avec des «Ah! mon Dieu!» à fendre le cœur, et, tout en se hâtant à sa charpie, elle pleurait. Je ne pouvais m'empêcher de songer avec angoisse à ce vieillard que nous avions vu à quelques pas de là étendu sur le pavé.
Il y avait sur la table un numéro de journal. Je le pris et je le dépliai. C'était /<? P. .., le reste du titre était déchiré. Une main sanglante y était largement imprimée. Un blessé en entrant avait probablement posé la main sur la table à l'endroit où était le journal. Mes yeux tombèrent sur ces lignes :
«M. Victor Hugo vient de publier un appel au pillage et à l'assassinat.»
C'est en ces termes que le journal de l'Elysée qualifiait la proclamation
dictée par moi à Baudin et qu'on peut lire au chapitre xvi''' de cette histoire.
Comme je rejetais le journal sur la table, l'un des deux défenseurs de la barricade entra. C'était le petit.
— Un verre d'eau, dit-il. A côté des fioles, il y avait une carafe et un verre. Il but avidement. Il tenait à la main un morceau de pain et un cervelas dans lequel il mordait.
Tout à coup nous entendîmes plusieurs détonations successives se suivant coup sur coup et qui paraissaient peu éloignées. Cela ressemblait, dans le silence de cette nuit noire, au bruit d'une charretée de bois qu'on décharge sur le pavé.
La voix grave et tranquille de l'autre combattant cria du dehors : — Cela commence.
— Ai-je le temps de finir mon pain.^ demanda le petit.
— Oui, dit l'autre.
Le petit se tourna alors vers moi.
— Citoyen représentant, me dit-il, voilà les feux de peloton. On attaque les barricades par là. Vrai, il faut vous en aller.
Je lui répondis : — Mais a'^ous restez bien, vous.
— Nous, nous somriies armés, reprit-ilj vous, vous ne l'êtes pas. Vous ne serez bon qu'à vous faire tuer sans profit pour personne. Si vous aviez un fusil, je ne dis pas, mais vous n'en avez pas. Il faut vous en aller.
— Je ne puis, lui dis-je, j'attends quelqu'un.
Il voulut poursuivre et me presser. Je lui serrai la main.
— Laissez-moi faire, lui dis-je.
Il comprit que mon devoir était de rester, et n'insista plus.
Il y eut un silence. Il se remit à mordre dans son pain. On n'entendait plus que le râle du mourant. En ce moment-là une espèce de coup sourd et profond arriva jusqu'à nous. La vieille femme sauta sur sa chaise en murmurant : — C'est le canon.
— Non, dit le petit homme, c'est une porte cochère qu'on ferme. Puis il reprit : — Bah! j'ai fini mon pain! fit claquer ses deux mains l'une contre l'autre, et sortit.
Cependant les détonations continuaient et semblaient se rapprocher. Un bruit se fit dans la boutique. C'était le formier qui rentrait. Il parut au seuil de l'ambulance. Il était pâle.
— Me voici, dit-il, je viens vous chercher. Il faut rentrer chez soi. Allons-nous-en tout de suite.
''' Tome V, L'incident du boulevard Saint-Martin.
8o HISTOIRE D'UN CRIME.
Je me levai de la chaise où j'étais assis. — Qu'est-ce que cela signifie.'* Est-ce qu'ils ne viendront pasP
— Non, répondit-il, personne ne viendra. C'est fini.
Alors il m'expliqua rapidement qu'il avait couru tout le quartier pour trouver un fusil, qu'il avait perdu sa peine, qu'il avait parlé à «deux ou trois», qu'il fallait renoncer aux associations, qu'elles ne descendraient pas, que ce qui s'était fait dans la journée avait épouvanté, que les meilleurs étaient terrifiés, que les boulevards étaient pleins de cadavres, que la troupe avait fait «des horreurs», que la barricade allait être attaquée, qu'en arrivant il avait entendu un bruit de pas vers le carrefour, et que c'était la troupe qui venait, que nous n'avions plus rien à faire là, qu'il fallait nous en aller, que cette maison était «bêtement choisie», qu'il n'y avait pas d'issue par derrière, que peut-être nous aurions déjà de la peine à sortir de la rue, et que nous n'avions que le temps.
Le tout haletant, bref, saccadé, et entrecoupé à chaque instant de cette exclamation : — Et dire qu'on n'a pas d'armes ! Et dire que je n'ai pas de fusil!
Comme il achevait, nous entendîmes crier de la barricade : — Attention ! — Et presque immédiatement un coup de fusil partit.
Une violente décharge répondit au coup de fusil. Plusieurs balles frappèrent la cloison de l'ambulance, mais elles étaient trop obliques et aucune ne la perça. Nous entendîmes tomber bruyamment dans la rue plusieurs carreaux cassés.
— Il n'est plus temps, dit le formier avec calme. La barricade est attaquée.
Il prit une chaise et s'assit. Les deux ouvriers étaient évidemment d'excellents tireurs. Deux feux de peloton assaillirent la barricade coup sur coup. La barricade ripostait avec vivacité. Puis le feu s'éteignit. Il y eut comme un silence.
— Les voilà qui arrivent à la bayonnette ! Ils viennent au pas de course ! dit une voix dans la barricade.
L'autre voix dit : — Filons. Un dernier coup de fusil partit. Puis un choc, que nous prîmes pour un avertissement, ébranla notre muraille de planches. C'était en réalité un des ouvriers qui avait jeté son fusil en s'en allant j le fusil en tombant avait heurté la cloison de l'ambulance. Nous entendîmes le pas rapide des deux combattants qui s'éloignaient.
Presque au même instant un tumulte de voix et de crosses de fusil cognant le pavé emplit la barricade.
— - C'est fait, dit le formier, et il souffla la chandelle.
Au silence qui enveloppait cette rue le moment d'auparavant avait suc-
QUARTIER DES HALLES. 8l
cédé une sorte de vacarme sinistre. Les soldats frappaient à coups de crosse aux portes des maisons. Ce fut par miracle que la porte de la boutique leur échappa. S'ils l'eussent touchée du coude seulement, ils eussent vu qu'elle n'était pas fermée et fussent entrés.
Une voix, qui devait être la voix d'un officier, criait : — Éclairez les fenêtres. Les soldats juraient. Nous les entendions dire : — Où sont-ils, ces gredins de rouges.^ Fouillons les maisons. — L'ambulance était plongée dans l'obscurité. On n'y prononçait pas un mot, on n'y entendait pas un souffle i le mourant lui-même, comme s'il eût eu le sentiment du danger, avait cessé de râler. Je sentais la petite hlle qui se serrait contre mes jambes.
Un soldat frappait sur les tonneaux et disait en riant : — Voilà pour faire du feu cette nuit.
Un autre reprenait : — Où sont-ils passés.-^ Ils étaient au moins trente. Visitons les maisons.
Nous en entendîmes un qui faisait des objections : — Bah ! qu'est-ce que tu veux faire dans une nuit comme ça.^ Entrer chez le bourgeois! Il y a des terrains par là-bas. Ils se sont ensauvés.
— C'est égal, répétaient les autres, fouillons les maisons. En ce moment un coup de fusil partit du fond de la rue. Ce coup de fusil nous sauva.
C'était probablement, en effet, un des deux ouvriers qui l'avait tiré pour nous dégager.
— Ça vient de là-bas, crièrent les soldats, ils sont là-bas! — Et, prenant tous leur volée à la fois vers le point d'où le coup de fusil était parti, ils quittèrent la barricade et s'enfoncèrent dans la rue en courant.
Nous nous levâmes le fermier et moi.
— Ils n'y sont plus, me dit-il tout bas, vite! allons-nous-en.
— Mais cette pauvre femme, dis-je, est-ce que nous allons la laisser Ik?
— Oh! s'écria- t-elle , n'ayez pas peur, je n'ai rien à craindre, moi, je suis une ambulance. J'ai des blessés. Je vais même rallumer ma chandelle quand vous serez partis. Mais c'est mon pauvre mari qui n'est pas rentré !
Nous traversâmes la boutique sur la pointe des pieds. Le formier entr'ouvrit doucement la porte, et jeta un coup d'oeil dans la rue. Quelques habitants avaient obéi à l'ordre d'illuminer les fenêtres, et quatre ou cinq chandelles allumées çà et là tremblaient au vent sur le rebord des croisées. La rue était un peu éclairée.
— Plus personne! me dit le formier; mais dépêchons, car ils vont probablement revenir.
Nous sortîmesj la vieille femme poussa la porte derrière nous, et nous
nous trouvâmes dans la rue. Nous franchîmes la barricade et nous nous en éloignâmes à grands pas. Nous passâmes près du vieillard mort. Il était toujours là, gisant sur le pavé, vaguement éclairé par la lueur incertaine des fenêtresi il semblait dormir. Comme nous atteignions la seconde barricade, nous entendîmes derrière nous les soldats qui revenaient.
Nous parvînmes à rentrer dans les terrains en démolition. Là nous étions en sûreté. Un bruit de mousqueterie arrivait toujours jusqu'à nous. Le formier disait : — On se bat du côté de la rue de Cléry. Sortis des démolitions, nous fîmes le tour des Halles, non sans péril de tomber dans des patrouilles, par une foule de circuits, et de petite rue en petite rue. Nous gagnâmes la rue Saint-Honoré.
Au coin de la rue de l'Arbre-Sec, nous nous séparâmes, le formier et moij — car en effet, me dit-il, deux courent plus de danger qu'un. — Et je regagnai mon numéro 19 de la rue Richelieu.
En traversant la rue des Bourdonnais, nous avions aperçu le bivouac de la place Saint-Eustache. Les troupes parties pour l'attaque n'y étaient pas encore rentrées. Quelques compagnies seulement le gardaient. On entendait des éclats de rire. Les soldats se chauffaient à de larges feux allumés çà et là. Dans le feu qui était le plus près de nous on distinguait au milieu du brasier des roues de voitures qui avaient servi aux barricades. De quelques-unes, il ne restait qu'un grand cercle de fer rouge.